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Full text of "Cahiers de la quinzaine"

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'l'ï^l 


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University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/s2cahiersdelaquinz12pg 


dDUZIÈME    CAHIER    DE    LA    DEUXIÈME    SÉRIE 


JEAN  COSTE 


OU 


l'instituteur  de  village 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 

PARIS 

16,  rue  de  Ija  Sorbonne,  au  second 


Xous  mettons  ce  cahier  dans  le  commerce  :  nous  le 
i'endons  trois  francs  cinquante. 

Aux  instituteurs  et  en  général  à  tous  les  membres  de 
renseignement  primaire  nous  le  vendons  deux  francs. 

Par  exception  nous  acceptons  que  ces  deux  francs 
comptent  sur  le  prix  d'un  abonnement;  —  c est-à-dire 
qu'un  instituteur  qui  nous  a  fjayé  un  exemplaire  de  ce 
douzième  cahier  et  qui  veut  souscrire  un  abonnem.ent  de 
propagande  à  toute  la  deuxième  série  n'a  plus  à  nous 
envoyer  que  six  francs. 

Adresser  lettres  et  mandats  à  M.  Andrée  Bourgeois, 
adm.inistrateur  des  cahiers,  1 6,  rue  de  la  Sorbonne,  au 
second.  Paris. 


xc 


Jean  Coste 


DU  MÊME   AUTEUR 

PAROLES   D'AMOUR,  un  volume  in-i8  jésus,  dans 
la  collection  des  Poètes  contemporains,  chez-Lemerre 

3  francs 


DOUZIÈME   CAHIER    DE    LA    DEUXIÈME   SÉRIE 


JEAN  COSTE 


OU 


l'instituteur  de  village 


/ 


N3> 


ÉDITIONS  DES  CAHIERS         V    \ 
PARIS 
16,  rue  de  la  Bonbonne,  au  second 


Dans  leur  troisième  série  les  Cahiers  publieront  du 
même  auteur 

TANTOUNE 

roman  de  mœurs  paysannes 


PRÉFACE   DE    L'EDITEUR 


J'étais  délégué  aux  éditions  dans  une  société  anonyme 
à  capital  et  personnel  variables  quand  me  parvint  la 
copie  du  roman  que  Von  va  lire.  Je  ne  connaissais  pas 
Vauteur.  Un  camarade  commun  lui  avait  donné  le 
nom  de  la  librairie  Georges  Bellais.  Maltraité  par  les 
éditeurs  bourgeois,  il  s'adressait  à  nous  de  confiance.  Il 
nous  envoyait  son  livre  et  ne  s'était  pourvu  d'aucune 
recommandation. 

J'em,portai  la  copie  chez  m.oi.  Je  la  lus  attentivement. 
Je  n'aijamxiis  été  de  ces  grands  abatteurs  qui  expédient 
cinq  in-octavo  dans  leur  matinée.  Il  me  fallut  m.a  jour- 
née entière  du  dimanche  pour  lire  les  deux  cent  soixante 
et  quelques  pages  m,anuscrites. 

Employé  fidèle  je  rendis  compte  au  conseil  d'adminis- 
tration que  ce  livre  m.e paraissait  bien.  Le  conseil  délé- 
gua l'un  de  ses  membres  à  prendre  connaissance  de  la 
copie. 

L'administrateur  délégué  n'hésita  pas  :  J'ai  vu,  dit-il, 
ce  roman,  c'est  bien  long,  c'est  ennuyeux ,  et  puis  c'est 
bien  noir,  il  n'y  a  pas  des  gens  aussi  malheureux 
que  ça. 

Je  dus  m'incliner  devant  cet  arrêt.  La  critique  litté- 
raire d'un  employé  ne  vaut  pas  contre  la  critique  litté- 
raire d'un  patron. 


Mais  dès  lors  f  espérai  qu'un  éditeur  pauvre  accueil- 
lerait librement  un  Jour  la  copie  d'un  auteur  pauvre. 
Je  g-ardai  le  manuscrit  chez  moi.  Je  suis  heureux  que 
les  cahiers  le  publient  enfin. 

Il  ny  a  pas  des  gens  aussi  malheureux.  —  Je  n'en  veux 
pas  au  riche  administrateur  qui  de  cette  simple  propo- 
sition étranglait  doucement  une  œuvre  et  un  homme.  Je 
le  plains.  A  moins  d'avoir  du  génie,  un  homme  riche  ne 
peut  pas  imaginer  ce  qu'est  la  pauvreté.  De  ce  défaut 
vient  cette  faiblesse  d* esprit  que  nous  remarquons  chez 
la  plupart  des  riches.  Avec  cette  faiblesse  d'état  ils  mé- 
connais^nt  Vamertume  des  événements  et  Vâpreté  des 
hom.mes.  Ils  sont  ainsi  et  demeurent  pour  la  plupart  des 
niais,  d^s  puérils,  des  fades.  On  ne  saurait  leur  en  vou- 
loir. Mais  il  est  regrettable  que  de  plus  en  plus  ce  soient 
de  ces  riches  qui,  sous  le  nom  devenu  officiel  de  socia- 
listes, fassent  profession  de  représenter  Vimmense  mul- 
titude pauvre.  L'homme  le  plus  talentueux  du  monde, 
s'il  n'a  pas  manqué  de  pain,  ignore  des  cercles  que  nous 
connaissons. 

Et  puis  c  est  trop  noir.  —  Si  nos  abonnés  veulent  bien 
lire  d'un  esprit  non  prévenu,  ils  verront  que  l'auteur  a 
très  honnêtement  mis  son  attention  à  n'exagérer  pas. 
Son  œuvre  est  sobre  autant  qu'elle  est  probe. 

Ceux  qui  veulent  qu'une  œuvre  d'art  soit  socialiste. 
ceux  qui,  avant  de  Jeter  les  yeux  sur  le  roman  qu'on 
leur  envoie,  se  demandent  s'il  entre  ou  n'entre  pas  dans 
les  formules  des  docteurs  et  dans  les  motions  des  con- 
grès seront  ici  déçus.  Nous  les  avertissons  qu'ils  seront 
toujours  déçus  par  l'institution  de  nos  cahiers.  Justement 
parce  que  nous  respectons  nos  convictions  nous  éviterons 


scrupuleusement  de  demander  aux  auteurs  qui  nous 
font  Vamitié  d'accepter  l'hospitalité  de  nos  cahiers  rien 
qui  ressemble  à  des  négociations. 

Je  dirais  que  V auteur  est  un  réaliste  si  ce  nom  de  réa- 
liste n'avait  été  usurpé  par  certains  faux  lyriques  d'ima- 
gination. Nous  dirons  plutôt  que  V auteur  est  un  histo- 
rien, historien  de  son  temps,  de  sa  région,  de  son  pays, 
de  S071  entourage,  de  son  métier.  Primaire,  ancien 
instituteur,  de  culture  primaire,  aujourd'hui projesseur 
d'école  normale  primaire,  il  connaît  la  vie  de  l'ensei- 
gnem,ent  prim,aire  par  cette  expérience  personnelle  que 
rien  ne  peut  remplacer. 

Les  hommes  et  les  institutions  dont  il  nous  présente 
ici  l'événement  sont  des  plus  importantes  pour  Vassai- 
nissement  de  la  cité.  Nous  traiterons  ailleurs  que  dans 
cette  préface  la  grosse  question  de  l'enseignement  pri- 
maire. Mais  déjà  tous  les  honnêtes  gens  sont  assurés 
qu'un  solide  rétablissement  des  instituteurs  ferait  plus 
pour  les  fins  qui  nous  sont  communément  chères  que  le 
vain  foisonnement  des  formules,  des  programmes  et  des 
phrases. 

Charles  Péguy 


Comme  gérant  des  cahiers,  Je  prie  qu'on  nous  par- 
donne si  ce  cahier  paraît  avec  assez  de  retard.  On  m'ex- 
cusera sur  ce  qu'il  est  très  considérable.  Nous  avons  eu 
aussi  un  très  gros  travail  d'administration  et  de  librai- 
rie. En  cette  fin  d'année  scolaire  nous  sommes  assez 
fatigués.  Enfin  Vauteur,  tout  occupé  à  son  travail  uni- 
versitaire, m'a  laissé  le  soin  de  corriger  les  épreuves.  Il 
m'a  même  laissé  plein  pouvoir  d'apporter  ces  légères 
corrections  d'écriture  qui  sont  définitives  et  que  Von  ne 
peut  faire  que  sur  la  composition  typogr^aphique.  Si  donc 
on  est  m,écontent  de  quelques  passages,  il  faut  qu'on  m,'en 
tienne  seul  responsable.  Mais  avant  de  condamner  un 
mot,  un  tour,  un  geste,  Je  demande  que  Von  examine  si 
ce  jnot,  ce  tour,  cette  construction,  cette  synta.xe  ne  sont 
pas  proprement ,  techniquement  primaii'es. 

Comme  gérant  des  cahiers  Je  remercie  aussi  Lavergne 
de  ce  qu'il  a  insisté  pour  que  nous  fissions,  après  la  fin  de 
son  roman,  une  annonce  détaillée  de  notre  institution. 
Nous  avons  ainsi  assemblé  à  la  fin  de  ce  cahier  beaucoup 
de  renseignements. 


I 


La  pendule  de  la  première  classe  marque  dix  heures. 
Le  directeur  de  l'école,  M.  Largue,  fait  im  signe. 
Aussitôt,  un  élève  quitte  son  pupitre,  sort,  et  va  mettre 
en  branle  la  cloche  fêlée,  appendue  tout  près  d'un  cou- 
loir, sorte  de  boyau  étroit  et  sans  jour,  par  lequel 
l'école  des  garçons,  sise  derrière  la  mairie  de  Peyras, 
communique  avec  le  dehors. 

A  la  voix  cassée  de  la  cloche  répond  un  brouhaha 
joyeux.  Le  bourdonnement  d'une  ruche  en  éveil  court 
au  bas  de  la  vétusté  et  branlante  bâtisse  dont  le  rez-de- 
chaussée,  en  contre-bas  du  sol  de  la  hauteur  d'une 
marche,  comprend  quatre  classes  en  enfllade,  sans 
air,  aux  murs  lépreux  et  écaillés  par  Thmiiidité  ;  école 
bien  misérable  pour  une  petite  ville  de  sept  à  huit  mille 
habitants,  en  ces  temps  de  belles  constructions  sco- 
laires. 

De  chaque  salle,  après  un  commandement  bref  du 
maître,  arrive  d'abord  un  bruit  de  tables  et  de  bancs 
remués,  puis  un  traînement  confus  de  pieds  qui  bientôt, 
au  claquement  de  mains  des  instituteurs,  retombent  en 
cadence.  Et  au  rythme  de  la  marche  alors  célèbre,  le 
Drapeau  de  la  France,  chantée  par  une  centaine  de 
voix  claires  et  aiguës,  les  enfants  débouchent  dans  le 
passage  étroit  et  bordé  de  mûriers  qui  s'étend  au 
devant  de  l'école  et  que  barre,  de  l'autre  côté,  le  haut 
mur  entourant  les  dépendances  de  la  mairie.  Là,  les 


rangs  se  reforment,  compacts,  s'ébranlent  de  nouveau 
au  signal  et,  toujours  en  chantant,  les  pieds  martelant 
le  cailloutis  du  sol,  longent  le  jardin  du  directeur, 
remontent  vers  la  cour,  en  contre-haut,  ombragée  de 
quelques  pins  élevés,  et  à  laquelle  on  accède  par  un 
escalier  de  plusieurs  marches.  Un  dernier  signal  :  la 
troupe  enfantine  se  disloque,  se  disperse  dans  ime  cla- 
meur de  joie  et  bientôt  la  récréation  bat  son  plein. 

Selon  son  habitude,  M.  Largue,  vieil  instituteur,  au 
visage  anguleux,  d'allures  militaires  —  à  cause  de  sa 
barbiche  poivre  et  sel  et  de  sa  taille  haute  et  raide, 
bien  prise  dans  une  redingote  de  coupe  désuète  —  mais 
au  regard  hésitant  et  sournois  sous  le  binocle,  redescen- 
dit dans  son  jardin.  Un  sécateur  à  la  main,  il  se  mit  à 
ai^racher  les  mauvaises  herbes  qui  pointaient  çà  et  là 
et  à  tailler  les  brindilles  sèches  et  les  gourmands  de  ses 
arbustes  négligés  pendant  un  mois  et  demi  de  vacances. 

Les  trois  adjoints  étaient  demeurés  ensemble  dans  la 
cour  de  récréation.  Quoique  un  seul  d'entre  eux  fût  de 
service,  ils  continuèrent  à  causer,  en  marchant  de  long 
en  large  et  en  surveillant  du  coin  de  l'œil  les  jeux 
bruysmts  de  leurs  élèves. 

Bientôt,  un  gamin,  envoyé  au  dehors,  reparut  et,  tout 
rouge  d'avoir  couru,  leur  tendit  un  journal  de  la  région. 
Bs  s'arrêtèrent  et,  la  feuille  fraîchement  imprimée 
ouverte  à  la  troisième  page,  ils  parcoururent  d'un  regard 
les  colonnes  de  la  chronique  locale. 

—  Rien  encore,  —  lit  le  plus  âgé,  Jean  Coste,  un  grand 
et  maigre  garçon,  très  brun,  louchant  légèrement,  mais 
de  figure  franche  et  sympathique.  —  Que  diable  se 
passe-t-il?...  Ce  qu'il  tarde,  le  mouvement,  cette 
année...  Il  y  a  de  quoi  exaspérer  ceux  qui  désirent  ou 
«raignent  un  changement... 

—  Le  fait  est  que  nous  voici  rentrés  des  vacances 


depuis  plusieurs  jours  et  qu'on  ne  se  presse  guère...  II 
est  temps  cependant  qu'on  sache  à  quoi  s'en  tenir... 

—  Bah  !  —  s'écria  le  troisième  adjoint,  d'un  toii  fron- 
deur, —  je  sais,  moi,  de  quoi  il  retourne.  J'ai  reçu,  ce 
matin,  une  lettre  d'un  de  mes  camarades,  notre  collègue 
au  chef-lieu...  Eh  bien!  paraît  qu'il  y  a  de  la  tire,  cette 
fois.  Le  directeur  de  Meilhan  prend  sa  retraite  et  le 
poste  est  très  couru  à  cause  des  avantages  qui  y  sont 
attachés...  Comme  de  juste,  chaque  homme  politique 
de  la  région  a  son  protégé  et  veut  mordicus  qu'il  soit 
préféré.  Le  député  de  l'arrondissement  et  le  conseiller 
général  du  canton,  chacun  de  son  côté,  ont  le  leur  et  se 
démènent  à  qui  mieux  mieux...  Courses,  démarches, 
recommandations  n'en  finissent  plus...  Et  c'est  l'inspec- 
teur d'académie,  qui,  dans  l'occurrence,  se  trouve 
rudement  embêté  pour  faire  ses  propositions  au 
préfet  !...  Contenter  tous  ces  gens-là,  c'est  difficile  î  On 
ne  sait  qui  l'emportera,  à  moins  qu'un  troisième  larron... 
De  là,  le  retard. 

—  Oh  !  ça  ne  m'étonne  guère  !  s'écria  Coste.  Ce  n'est 
plus  du  mérite,  c'est  du  piston  qu'il  faut  aujourd'hui... 
Aussi  que  d'intrigants  chez  nous  avec  de  pareilles 
mœurs  !  C'en  est  dégoûtant...  Mais  pourquoi  s'obstine- 
t-on  à  nous  faire  nommer  par  le  préfet,  et  à  nous  tenir 
par  lui  à  la  merci  de  certains  politiciens  de  pacotille?... 
Une  vraie  course  au  clocher  que  ces  bons  postes...  Je 
sais  bien  que  ce  n'est  pas  toujours  la  faute  de  nos  chefs 
et,  tout  franc,  je  ne  voudrais  pas  être  parfois  à  leur 
place. 

—  Bah!  ce  qu'ils  s'en  fichent,  au  fond,  nos  chefs  î... 
Ils  pensent  à  eux,  avant  tout,  et  cherchent  à  plaire...  Je 
ne  vous  croyais  pas  ces  illusions-là...  Mais  suffît.  Mon 
camarade  ajoutait  qu'en  cette  conjoncture  l'inspecteur 
d'académie,  excédé  par  toutes  ces  sollicitations  plutôt 

3 


impératives,  était  bel  et  bien  décidé  à  prier  le  titulaire 
de  garder  encore  son  poste.  Ce  serait  un  an  de  gagné 
et  d'ici  là  le  roi,  l'âne  ou  moi,  nous  mourrons,  comme 
dit  le  charlatan  de  La  Fontaine...  Mais,  à  propos,  Coste, 
vous  ne  sympathisez  guère  avec  le  père  Largue. 
Espérez-vous  toujours  un  déplacement?... 

—  Je  ne  sais  rien  de  rien...  mais  le  bonhomme  file 
doux  avec  moi  depuis  la  rentrée...  Ça  ne  me  dit  rien  qui 
vaille...  Vous  savez  que  le  singe  est  faux  comme  un 
jeton  et  qu'il  ne  m'aime  guère,  depuis  que  j'ai  refusé 
d'aller,  tous  les  soirs,  lui  faire  sa  partie  de  piquet,  ou  de 
trictrac...  Je  crois  qu'il  sait  quelque  chose...  Réflexion 
faite,  si  j'ai  mon  changement,  ça  m'est  égal...  Il  est 
temps  à  mon  âge  de  débuter  comme  titulaire  dans  une 
école  de  village.  Il  n'y  a  que  ma  femme  qui  m'ennuie 
en  cela.  Je  ne  lui  ai  rien  dit,  mais  je  sais  que  ça  lui 
fera  beaucoup  de  peine  de  quitter  son  pays  natal... 
Pourtant,  si  une  nomination  me  vient,  elle  s'j-  fera  et, 
quant  à  ses  parents,  ils  s'y  résoudront  aussi. 

—  Moi,  fit  le  second  adjoint,  je  ne  veux  pas  tâter  du 
village  encore...  on  s'y  moisit  trop! 

—  Ni  moi  non  plus,  appuya  le  troisième,  on  y  gagne 
maigre  et  on  y  est  trop  ennuyé... 

—  Vous  êtes  jeunes  encore,  vous,  dit  Coste.  Que 
voulez-vous,  on  ne  peut  néanmoins  rester  adjoint  toute 
sa  vie  :  me  voilà  proche  de  la  trentaine.  Vous  savez  que 
finspecteur  d'académie  a  son  dada.  Pour  être  nommé 
directeur  d'une  école  importante,  il  faut,  avec  lui,  avoir 
passé  plusieurs  années  dans  une  école  de  village.  Il  n'a 
pas  tort  d'ailleurs,  à  mon  humble  avis...  Aussi  souhaité- 
je,  pour  mon  avenir,  qu'une  nomination  m' arrive... 

A  ce  moment,  la  sonnette  de  la  porte  d'entrée  tmta. 

—  Le  facteur  !  —  fit  Coste  en  regardant  par  dessus  le 
parapet  de  la  cour. 

4 


Déjà,  M.  Largue,  son  sécateur  à  la  main,  rejoignait 
le  facteur.  Gravement,  il  posa  son  binocle  sur  son  grand 
nez  recourbé  et  parcourut  les  suscriptions  des  lettres. 
Puis,  avec  un  sourire  faux  et  malicieux,  il  se  dirigea 
vers  la  cour,  tout  en  humant  une  prise  avec  un  air  de 
satisfaction. 

—  Tenez,  monsieur  Coste  — dit-il,  après  avoir  fourré 
la  tabatière  dans  la  poche  de  son  gilet,  —  tenez,  un  pli 
de  l'inspection  académique  pour  vous. 

L'adjoint  s'en  saisit  et  arracha  les  bandes,  un  peu 
fiévreusement. 

—  Ça  y  est,  lit-il.  On  m'envoie  à  Maleval...  Ma  foi, 
tant  mieux. 

—  Oh  !  s'empressa  d'ajouter  M.  Largue,  —  vous  serez 
très  bien  pour  votre  début...  Maleval  n'est  pas  très  loin 
d'ici  et,  en  outre,  il  est  à  deux  pas  du  chef-lieu  du 
département...  à  peme  trois  ou  quatre  lieues...  surtout 
qu'on  va  construire  mi  chemin  de  fer  d'intérêt  local  qui 
y  passera  et  vous  transportera  à  Montclapiers  en  une 
demi-heure. 

—  Quelle  population  ?  interrogea  le  deuxième  adjoint. 

—  Trois  cents  habitants  environ,  répondit  le  direc- 
teur, —  peut-être  plus,  peut-être  moins...  Je  connais 
mal  ce  poste  et  ne  suis  guère  renseigné  sur  les  avantages 
qu'on  y  a...  Mais  sûrement  M.  Coste  aura  le  secrétariat 
de  la  mairie. 

—  Ma  foi,  s'écria  Coste,  là  ou  ailleurs,  ça  me  laisse 
froid  ;  il  faut  bien  débuter  ! 

—  Alors,  on  peut  vous  féliciter,  dirent  ses  collègues. 

—  Si  vous  voulez. 

—  Ne  désirez-vous  pas  prévenir  sur  le  champ  ma- 
dame Coste  ?  —  susurra  le  directeur  d'un  air  bonhomme 
et  complaisant  qui  jurait  avec  le  regard  faux  de  son 
œil  pétillant  de  joie  satisfaite. 

5 


Il  avait  craint  d'abord  que  l'adjoint  ne  se  montrât 
mécontent  de  son  déplacement  et  la  tranquillité  de  Coste 
le  rendait  plein  d'égards,  contrairement  à  son  habitude. 
M.  Largue  était  enchanté  de  se  débarrasser  de  lui,  sans 
récriminations  et  sans  fâcheries. 

—  Ces  messieurs  et  moi,  reprit-il,  nous  surveillerons 
vos  élèves  en  votre  absence... 

Puis,  après  avoir  fait  quelques  pas  pour  s'éloigner,  il 
se  retoiu'na  et,  aimable  et  prévenant  : 

—  Mais  faites  mieux,  monsieur  Coste,  dit-il.  Passez 
chez  monsieur  l'inspecteur  primaire  —  il  prononça  ces 
mots  en  s' inclinant  avee  déférence  et  en  faisant  rouler 
les  r  —  et  demandez-lui  de  vous  laisser  préparer  votre 
déménagement.  Vos  élèves  sont  encore  peu  nombreux. 
En  attendant  l'arrivée  de  votre  remplaçant,  chacim  de 
nous  va  être  obligé  d'en  prendre  une  partie.  Or,  que 
ce  soit  dès  aujourd'hui  ou  demain,  peu  importe...  Vous 
pourrez  donc  dire  à  môssieu  l'Inspecteur  que  le  service 
est  assuré  et  que  je  ne  vois  aucun  inconvénient  à  ce 
que  vous  vous  occupiez  de  votre  départ  sans  avoir  à 
revenir  en  classe. 

Coste  remercia. 

—  Est-il  aimable  aujourd'hui,  le  singe  î  — dit-il  à  voix 
basse  à  ses  collègues,  en  leur  serrant  la  main,  pendant 
que  le  directeur  s'éloignait.  —  On  voit  bien  que  je  fiche 
le  camp.  Sûr,  qu'il  était  renseigné;  avez-vous remarqué 
ses  airs  et  ses  prévenances  gouailleuses?...  Ah  !  l'ani- 
mal î  s'il  a  hâte  de  me  sentir  loin,  je  le  regrette  peu,  le 
père  Largue...  Je  vous  souhaite  ses  bonnes  grâces... 

Les  adjoints  sourirent. 

—  Oui,  à  condition  de  faire  son  piquet,  le  soir,  dit 
l'un...  Merci,  ce  qu'on  s'en  liche  du  bonhonune  et  de  ses 
paroles  melliflues  et  pédantes...  Il  peut  nous  attendre... 

Coste  se  retira. 

6 


Plusieurs  de  ses  élèves  l'arrêtèrent,  l'un  demandai 

—  Est-ce  vrai,  m'sieu,  que  vous  partez? 

—  Oui,  mes  aniis. 

En  un  instant,  la  nouvelle  se  répandit  dans  les  groupes 
d'enfants.  Mais  avec  l'indifférence  de  leur  âge  et  une  fois 
leur  curiosité  satisfaite,  ils  reprirent  vite  leurs  ébats^ 
sans  laisser  même  apercevoir  sur  leurs  roses  figures, 
animées  par  le  jeu,  un  regard  furtif  pour  ce  maître  qui 
s'en  allait  et  qui,  pourtant,  depuis  plus  de  six  ans,  les 
avait  eus,  à  peu  près  tous,  dans  sa  classe,  et  n'avait 
épargné  ni  ses  soins,  ni  ses  peines  pour  les  instruire. 

—  Sont-ils  ingrats  tout  de  même!...  pas  un  adieu  ni 
un  merci,  de  la  curiosité  seulement,  —  murmura  l'ad- 
joint, non  sans  un  léger  serrement  de  cœur. 


II 


Coste  prit  dans  sa  classe  quelques  livres  et  menus 
objets,  en  bourra  sa  serviette  et  enfila  le  couloir.  D'up 
pas  rapide,  il  traversa  la  cour  de  la  mairie.  Mais 
une  fois  dans  la  rue,  son  empressement  tomba.  Certes, 
pour  sa  part,  il  était  heureux  de  s'en  aller.  N'échappait- 
il  pas  ainsi  à  la  quasi-servitude  où  l'avait  tenu  l'autorité 
tatillonne  de  M.  Largue,  avec  lequel  il  n'avait  jamais 
bien  vécu?  Oui,  mais  sa  femme,  quel  accueil  allait-elle 
faire  à  l'annonce  d'un  départ  immédiat  ?  En  même 
temps,  le  regret  ténu  et  presque  inconscient  de  quitter 
cette  ville  qu'il  aimait  et  où  il  avait  tant  de  relations  et 
de  bons  amis  se  levait  au  fond  de  lui,  tandis  qu'H 
arpentait  ces  rues  souvent  parcourues  en  tous  sens  el 
dont  les  moindres  recoins  lui  étaient  familiers. 

Déjà,  il  voyait  Louise  tout  en  larmes,  à  l'idée  qu'ils 
allaient  abandonner  cette  ch^'^re  ville  où  elle  était  né€. 


cette  petite  patrie  à  laquelle  son  âme  de  grisette,  ses 
habitudes  peuple,  ses  amitiés  d'enfance  l'attachaient 
par  mille  liens  insensibles,  mais  fortement  résistants, 

A  cette  pensée,  ime  légère  tristesse  plissa  le  front  de 
Coste.  Distraitement,  il  répondait  aux  saluts  des  bonnes 
gens  qu'il  rencontrait  dans  les  rues  égayées  de  soleil, 
mais  presque  désertes  à  cette  heure.  Songeur,  il  modéra 
le  pas  et  se  représenta,  avec  la  netteté  qu'on  a  des 
choses  lorsqu'on  est  sur  le  point  de  les  quitter,  les 
années  paisibles,  quoique  un  peu  difficiles,  qu'il  avait 
vécu  à  Pe\Tas,  avant  et  depuis  son  mariage. 

Sept  ans  auparavant,  il  débarquait,  par  un  tiède  et 
pareil  jour  d'autonme,  dans  cette  cité  déchue  et  calme, 
mais  qui  garde  un  certain  grand  air  de  son  passé  histo- 
rique et  du  temps  où  les  états  de  la  province  y  sié- 
geaient, où  un  prince  du  sang  y  résidait. 

Puis  un  petit  café  devant  lequel  il  passait  lui  rappela 
les  relations,  rapidement  établies,  qu'il  eut,  le  lende- 
main même  de  son  arrivée,  avec  une  bande  de  jeunes 
gens,  camarades  du  fils  du  patron,  et  qui,  chaque  soir, 
se  réunissaient  là,  avant  de  partir  pour  des  randonnées 
nocturnes  tapageuses,  à  travers  les  quartiers  tranquil- 
lement endormis  de  la  villette.  C'est  en  la  compagnie  de 
Marcel,  le  fils  du  cafetier,  un  jeune  homme  âgé  alors  de 
vingt  ans  et  mort  l'année  dernière,  qu'il  avait  connu 
Louise,  sa  femme  aujourd'hui.  Il  était  à  PejTas  depuis 
une  quinzaine  de  jours.  L'après-midi  d'un  dimanche,  il 
accompagnait  son  nouveau  camarade,  dans  une  prome- 
nade sur  les  bords  du  fleuve.  Là,  rencontre  prévoie  et 
peut-être  arrangée  par  Marcel,  ils  avaient  trouvé  deux 
jeunes  filles,  l'une  Rosette,  déjà  la  bonne  amie  de  Mar- 
cel, l'autre  Louise,  Presque  aussitôt.  Rosette  et  Marcel 
s'enlaçaient  et  se  perdaient  entre  les  roseaux  chanteurs 

8 


et  les  saules  dorés  du  rivage,  les  laissant,  Louise  et  lui, 
en  tète  à  tète.  D'abord  gênés  et  ne  sachant  que  se  dire, 
ils  avaient  vite  surmonté  leur  timidité  réciproque  et  pris 
gaiement  leur  parti  de  la  situation.  Cinq  minutes  après, 
assis  sur  l'herbe  roussie  d'un  talus,  à  l'ombre  d'un 
frêne,  vêtu  d'or  clair,  ils  causaient  comme  de  bons 
amis.  Lui  remarquait  que  Louise  était  bien  jolie,  malgré 
sa  taille  menue.  Son  pâle  visage  d'anémique,  sa  peau 
fine,  réticulée  de  veines  bleues  autour  des  tempes  et  sur 
le  front,  son  nez  droit,  aux  narines  roses  et  frémis- 
santes, ses  dents  superbes  et  surtout  ses  yeux  bruns, 
mi-clos  et  si  souriants,  en  faisaient  une  créaturette  char- 
mante. Elle,  de  son  côté,  ne  le  trouvait  pas  trop  désa- 
gréable, —  car  elle  le  regardait  du  coin  de  ses  yeux 
rieurs  et  avec  une  gaucherie  adorable.  Louise  avait 
alors  dix-sept  ans  et  on  ne  lui  connaissait  pas  encore 
d'amoureux.  Aussi  se  montrait-elle  flattée  des  atten- 
tions et  des  prévenances  polies  de  ce  grand  garçon,  un 
monsieur  aux  mains  blanches,  un  «  professeur  »,  tant 
désiré  comme  bon  ami  par  toutes  lesgrisettes  de  Peyras, 
alléchées  depuis  son  arrivée,  car,  quelques  années 
auparavant,  elles  avaient  vu  l'une  d'entre  elles  devenu' 
une  dame,  en  se  faisant  épouser  par  un  instituteur. 

Elle  très  fière  de  plaire  et  de  se  croire  déjà  distin- 
guée, lui  très  galant  auprès  de  cette  belle  enfant,  ils 
avaient  gentiment  babillé  et  avaient  fini  par  se  regarder 
tendrement.  Tant  il  y  a,  qu'au  retour  des  deux  amou- 
reux, Marcel  et  Rosette,  égarés  sous  les  saules,  ils  se 
sentaient  d'accord  et  commençaient  même  à  fleureter 
ensemble.  A  le  voir  si  vite  épris  de  sa  joliesse,  Louise 
en  oubliait  qu'il  était  un  peu  bigle.  Quand  ils  se  sépa- 
rèrent, à  l'entrée  de  la  ville,  ils  se  serrèrent  fortement 
la  main,  échangèrent  un  long  regard  d'intelligence  et  se 
promirent  de  se  retrouver  encore  le  dimanche  d'après, 

9  I. 


aux  berges  du  fleuve,  rendez-vous  habituel  des  amou- 
reux de  Peyras.... 

Ces  lointains  souvenirs,  rapidement  évoqués,  étaient 
très  doux  au  cœur  de  Coste  et  l'attendrissaient  encore. 
Souriant  à  ce  cher  passé,  Tinsti tuteur  leva  les  yeux.  Il 
était,  en  ce  moment,  devant  le  magasin  de  mercerie  où 
Louise  travaillait  autrefois.  Et,  de  nouveau,  les  trem- 
blantes images  du  passé  se  précisèrent  devant  ses 
yeux. 

Il  revécut  alors  les  soirs  d'hiver  qui  suivirent  les 
blondes  après-midi  d'autonme  où  Louise  et  lui  arri- 
vèrent, peu  à  peu,  à  tant  s'aimer,  sous  les  ombrages 
jaunis  et  cois  de  la  plaine  ou  parmi  les  roseaux  bruis- 
sants de  la  rivière.  Que  de  joies  pieusement  cueillies 
et  déposées,  telles  des  fleurs  entre  les  pages  d'im  livre, 
dans  les  replis  secrets  de  l'âme  où  elles  embaumaient 
encore,  pleines  d'un  charme  ancien,  mais  toujours  trou- 
blant! Tous  les  soirs,  Marcel  et  lui,  devenus  amis  insé- 
parables, s'en  venaient,  à  la  tombée  de  la  nuit,  guetter, 
à  la  porte  du  magasin  de  mercerie,  la  sortie  de  Rosette 
et  de  Louise.  Bras  dessus  bras  dessous,  riches  de  vie 
et  d'amour,  ils  prenaient,  pour  reconduire  leurs  amou- 
reuses chez  elles,  le  chemin  des  écoliers,  malgré  le  froid 
qui  piquait  ou  l'obscurité  de  certaines  ruelles  ;  de  gaieté 
de  cœur,  les  jeunes  filles  risquaient  les  gronderies  ma- 
ternelles, afin  de  passer  ensemble  une  demi-heure,  une 
heure  de  plus.  Et  dans  les  recoins  obscurs,  dans  les 
venelles  solitaires,  c'étaient  des  rires  fous,  des  confi- 
dences puériles,  des  baisers  pris  à  la  dérobée  ou  fol- 
lement rendus,  lèvre  contre  lè^-re,  puis  des  étreintes 
longues  et  passionnées  avant  de  se  séparer. 

Enfin,  après  quelques  mois  de  ces  gentils  manèges, 
Coste  se  décidait  —  car  il  adorait  maintenant  Louise  — 
à  la  demander  en  mariage    Les  parents,  qui  connais- 

10 


saient  les  amours  de  leur  fille  et  s'en  flattaient  même, 
n'avaient  pas  attendu,  flairant  un  bon  coup,  les  premièreg 
démarches  du  jeune  instituteur  pour  lui  ouvrir  leur 
maison  deux  ou  trois  fois  par  semaine,  comme  cela  se 
pratique  dans  la  classe  ouvrière  de  Peyras.  D'ailleurs., 
le  père  de  Louise,  simple  menuisier,  s'était  aussitôt  lié 
d'amitié  avec  Coste,  dès  qu'il  avait  vu  sa  fille  courtisée 
par  ce  monsieur,  fonctionnaire  de  l'État ,  d'une  conditioa 
si  supérieure  à  la  sienne;  le  dimanche,  il  le  suivait  au 
café  où  l'instituteur  et  ses  amis  fréquentaient.  Même, 
après  des  libations  prolongées,  toujours  payées  par 
Coste,  le  menuisier,  chatouillé  dans  son  amour-propre 
de  père,  ne  se  gênait  pas,  encore  qu'aucune  parole  n'eût 
été  échangée,  pour  traiter  publiquement  l'instituteur  de 
gendre,  à  bouche  que  veux-tu  :  ce  dont  Coste  riait 
volontiers,  car  il  aimait  déjà  trop  Louise  pour  songer 
à  l'abandonner  tôt  ou  tard. 

La  demande,  faite  entre  un  bock  et  un  apéritif,  fut 
acceptée  d'enthousiasme.  Le  menuisier,  tant  soit  pe» 
éméché,  en  pleura  de  joie  et  d'orgueil.  Mais  les  diffi- 
cultés vinrent  des  parents  du  jeune  instituteur,  lesquels, 
apprenant  que  leur  future  belle-fille  n'avait  pour  dot 
que  ses  belles  dents  et  sa  gentillesse,  trouvèrent  le 
choix  de  leur  fils  par  trop  ridicule  et  d'emblée  refu- 
sèrent leur  consentement  à  semblable  folie.  Cette  oppo- 
sition, brutalement  signifiée  par  lettre,  ne  siu'prit  nî 
ne  troubla  guère  Coste,  car  il  s'attendait  à  une  certaine 
résistance  et  en  connaissait  les  raisons.  Aux  vacances 
précédentes  n'avait-il  pas  osé,  peu  calculateur  et  insou- 
ciant, dédaigner  la  femme  qu'ils  lui  avaient  dénichée? 
Un  superbe  parti,  certes,  c'est-à-dire  une  grosse  pay- 
sanne, mi-demoiselle  après  deux  années  de  couvent,  et 
dont  l'apport  consistait  en  six  mille  francs  de  beaux 
écus,  presque  autant  en  terres,  et  des  espérances  qui 

II 


plus  est!  Ils  ne  pardonnaient  guère  à  leur  fils  de  ne 
pas  les  avoir  docilement  écoutés.  Un  mariage  qu'ils 
avaient  si  bien  manigancé,  pateline,  mijoté,  depuis 
belle  lurette,  et  tant  caressé  dans  leurs  rêves!  Car  ils 
espéraient  que  leur  enfant,  pour  lequel  ils  avaient  peiné 
dur,  dépensé,  disaient-ils,  des  sommes  folles  et  même 
grevé  leurs  vignes,  déjà  menacées  du  phylloxéra,  leur 
en  tiendrait  compte,  une  fois  bien  marié.  Aussi,  désil- 
lusionnés, s'opposèrent-ils  tout  de  go  à  pareille  sottise. 

Goste,  pourtant,  laissa  passer  les  jours  et  continua  à 
fréquenter  chez  Louise,  sa  fiancée, puisqu'il  avait  donné 
sa  parole,  jusqu'au  moment  où  il  réussit  à  arracher  à 
ses  parents  leur  consentement,  en  les  menaçant  de 
partir  pour  les  colonies,  s'ils  s'obstinaient  plus  long- 
temps à  empêcher  la  réalisation  de  ses  chers  désirs. 
Les  vieux  cédèrent  alors,  mais  ils  ne  voulurent  point 
assister  à  ce  mariage  qu'ils  déploraient  et  qui  ruinait 
leurs  espérances.  Ils  signifièrent  même  à  leur  fils  qu'ils 
ne  rece\Taient  jamais  sa  femme  dans  leur  maison  et 
tinrent  rigueur  plus  de  deux  ans.  La  naissance  de  Paul 
—  âgé  aujourd'hui  de  cinq  ans  —  les  ébranla  :  leur 
cœur  de  grands-parents  s'attendrit  à  la  longue  et  tout 
parut  oublié. 

Cependant  Jean  et  Louise  étaient  heureux  et  sans  am- 
bition :  lui  gagnant  près  de  1.700  francs,  —  y  compris  les 
indemnités  et  suppléments  payés  par  la  ville,  —  elle 
continuant  à  aller  à  son  magasin,  ils  possédaient  une 
certaine  aisance.  Quelles  fêtes,  quand  ils  se  retrouvaient, 
le  soir,  la  journée  finie,  dans  le  petit  appartement  qu'ils 
avaient  loué  à  l'extrémité  du  faubourg  et  dont  les  fenê- 
tres donnaient  sur  la  campagne  où  ils  s'étaient  connus 
et  aimés  !  Jean  adorait  de  plus  en  plus  cette  exquise  et 
brune  enfant,  frêle  comme  une  poupée,  qui  était  main- 
tenant sa  femme  et  qui  le  ravissait  par  ses  mouvements 

12 


d'oiselle.  Quelle  gentille  et  inexpérimentée  ménagère 
que  sa  Louisette  I  Que  de' rôtis  brûlés,  que  de  sauces 
tournées,  que  de  ragoûts  manques  et  à  peine  man- 
geables !  Mais  était-ce  bien  sa  faute,  puisqu'on  passait 
son  temps  à  se  baisotter  et  à  gaminer,  dès  qu'on  était 
ensemble  ?  Et  leur  amour  grandissait  dans  cette  xie  à 
deux,  si  délicieusement  égoïste  et  si  pleine. 

Après  la  naissance  de  Paul,  qui  fut  mis  en  nourrice 
dans  un  village  voisin,  c'étaient,  chaque  dimanche,  de 
joyeuses  promenades  pour  aller  embrasser  le  cher  pet i- 
tou.  Puis  Rose  vint  au  monde,  et  Louise,  très  anémique, 
resta  longtemps  souffrante.  Coste  alors  l'avait  obligée 
à  abandonner  sa  place  de  demoiselle  de  magasin.  Depuis 
longtemps,  il  rêvait  d'avoir  sa  femme  chez  lui  et  toute  à 
lui.  Aussi  prit-il  gaiement  cette  détermination  dictée  par 
la  nécessité  de  laisser  Louise  se  rétablir  en  paix  mais 
un  peu  aussi  par  son  amour  jaloux.  Il  savait,  en  effet, 
combien  les  grisettes,  à  la  sortie  des  magasins,  sont, 
mariées  ou  non,  courues  des  mirliflores  à  gants  frais, 
jeunes  boucs  puant  le  musc,  et,  ce  qui  est  pire,  des 
vieux  messieurs  libidineux  de  Peyras.  Or,  malgré  les 
fatigues  de  ses  maternités  et  sa  pâleur  de  chlorose, 
Louise  était  encore  une  des  plus  affriolantes  et  avait  dû, 
maintes  fois,  subir  des  propositions  honteuses  quoique 
aussitôt  vertement  repoussées. 

Si  frêle  et  si  mignonnette,  elle  aurait,  désormais,  assez 
de  soucis,  rien  qu'à  s'occuper  du  ménage  et  des  enfan- 
çons.  Par  ailleurs,  dans  son  égoïsme  d'amoureux,  Jean 
tenait  à  trouver,  en  rentrant,  sa  femme  fraîche,  reposée, 
respirant  le  calme  et  la  joie,  prête  à  lui  faire  un  doux 
et  chaud  intérieur,  sans  qu'aucun  ennui  du  dehors  la 
tourmentât.  Tout  cela  valait  bien  les  quelques  centaines 
d'écus  que  Louise  gagnait  si  péniblement,  par  an,  dans 
sa  mercerie,  à  rester  debout,  du  matin  au  soir,  derrière 

ï3 


un  comptoir.  Cet  argent,  en  outre,  aurait  à  peine  suffi  à 
payer  les  gages  et  les  inévitables  gaspillages  d'une 
bonne  prodigue  et  revêche  qu'auraient  nécessitée  dé- 
sormais les  menus  soins  à  donner  aux  enfants.  Doué 
d'un  caractère  insouciant,  préférant  sa  tranquillité  com- 
plète à  tout  supplément  de  gain,  Coste  ne  pensait  guère 
aux  charges  de  l'avenir  et  se  croyait  suffisamment 
riche  avec  ses  dix-sept  cents  francs. 

Dès  lors,  réduits  au  traitement  de  Jean  pour  uniques 
ressources,  ils  vécurent  assez  petitement,  joignant  juste 
les  deux  bouts,  car  les  enfants  coûtaient  gros,  sans 
qu'il  y  parût.  Cependant  Louise,  qui  conservait  un  brin 
de  coquetterie,  trouvait  moyen  d'être  bien  frisottée  et 
requinquée,  le  dimanche,  pour  se  promener,  pimpante 
et  triomphante,  au  bras  de  son  mari  en  redingote  et 
haut  de  forme,  devant  ses  anciennes  compagnes,  appa- 
riées, elles,  à  des  artisans,  et  qui  la  jalousaient  beau- 
coup. 


III 


Tout  en  cheminant,  Coste,  de  plus  en  plus  attendri, 
se  remémorait  ainsi  ou  plutôt,  grâce  aux  prestiges  de 
son  imagination,  voyait,  par  scènes  incohérentes  mais 
lumineuses,  se  dérouler  en  lui  tout  ce  passé  si  cher.  Il 
s'attristait,  souffrait  presque  maintenant  à  l'idée  de 
laisser  derrière  lui  une  partie  —  la  meilleure  peut-être — 
de  son  existence,  en  quittant,  si  brusquement  et  pour 
l'inconnu,  cette  ville  paisible  et  aimée.  A  chaque  pas, 
à  chaque  tournant  de  rue,  ne  lui  rappelait-elle  pas  tant 
de  doux  souvenirs  qu'y  avait  semés  son  amour  et  dont 
elle  semblait  s'embellir,  se  parfumer,  plus  souriante, 
plus  familière,  plus  parlante,  ce  matin-là,  comme  pour 
se  mieux  faire  regretter  ? 

i4 


Et  Jean  se  sentit  très  triste  tout  d'un  coup.  11  est  vrai 
que  sa  tristesse  s'évapora,  tandis  qu'il  causait  avec 
l'inspecteur  primaire  chez  qui  il  venait  de  monter  et  qui 
ne  fit  aucune  difficulté  pour  lui  octroyer  une  liberté  en- 
tière. 

De  là,  il  traversa  obliquement  la  place  Gambetta,  si 
vaste  et  si  nue  sous  la  coruscation  du  soleil;  il  longea, 
un  moment,  la  promenade  avec  ses  quatre  rangées 
hautes  et  profondes  de  platanes,  où  il  se  rappela  les 
rendez-vous  qu'il  y  donnait  jadis  à  Louise,  par  les  soirs 
sans  lune  et  si  mystérieux  d'automne.  Il  franchit  le  pont 
jeté  sur  le  ruisseau  presque  à  sec  qui  baigne  PejTas  et 
arriva  enfin  devant  la  maison  dont  il  occupait  le  second 
étage,  loué  deux  cents  francs. 

Avant  de  grimper,  deux  à  deux,  les  marches  usées  de 
l'escalier,  il  eut  une  minute  d'hésitation.  Il  se  promit 
d'annoncersansbrusquerieson  changement  à  sa  femme. 
Louise  avait  besoin  de  ménagements,  car  elle  était  de 
nouveau  enceinte  de  sept  mois  et  très  fatiguée  par  une 
grossesse  pénil^le. 

Au  bruit  de  ce  pas  bien  connu,  Paul  et  sa  petite  sœur 
Rose,  bébé  de  trois  ans  et  demi,  parurent  sur  le  palier. 
Ils  passèrent  leurs  têtes  ébouriffées  et  mutines  entre  les 
barreaux  de  la  rampe,  et  s'écrièrent  joyeusement  ; 

—  Y'ià  p'pa...  Bonjour,  bonjour,  pérotte  ! 

Jean  mit  un  gros  baiser  sur  les  joues  offertes.  11 
trouva  sa  femme  affalée  sur  une  chaise  basse,  et  se 
plaignant  de  mal  au  cœur.  Il  l'embrassa  et  la  regarda 
avec  tendresse.  Malgré  la  pâleur  plus  accentuée  de  ses 
joues  tirées,  malgré  le  cerne  de  ses  yeux,  malgré  ses 
lè\Tes  décolorées,  elle  lui  paraissait  toujours  la  chère 
et  adorable  créature  d'antan. 

Sous  ce  chaud  regard  d'amour  qui  l'enveloppait  toute, 
la  figure  souffrante  de  Louise  s'épanouit  :  elle  sourit  et 

i5 


ses  gencives  apparurent  presque  aussi  blanches  que  ses 
dents. 

—  Mais,  —  remarqua-t-elle,  — '■  il  est  donc  déjà  midi 
que  tu  sois  là...  Je  ne  croyais  pas  qu'il  fût  si  tard. 

—  A  peine  onze  heures,  chérie...  C'est  une  surprise... 
je  viens  de  chez  l'inspecteur  et,  en  passant,  j'ai  voulu 
t'embrasser. 

—  Mon  bon  Jean,  murmura-t-elle  en  souriant. 

—  Tu  sais,  fit-il,  il  y  a  du  nouveau...  Devine. 

—  Quoi  donc  ?...  je  ne  sais  pas. 

—  Oui,  du  nouveau,  devine,  —  répéta-t-il,  embar- 
rassé. 

—  Une  augmentation  de  traitement  ? 

—  Non,  malheureusement;  je  crois  que  j'attendrai 
encore. 

—  Alors?...  alors?... 

Louise  réfléchit,  puis  comme  une  enfant  gâtée  : 

—  Est-ce  que  ça  me  fera  plaisir  ? 

—  Euh!  euh!  je  n'en  sais  trop  rien...  couci-couci... 
Non,  plutôt,  car  tu  aimes  trop  ton  PejTas... 

Elle  n'osa  comprendre. 

—  Mais  parle  donc,  —  s'écria-t-elle,  impatiente. 

—  Eh  bien  !...  eh  bien  !  ma  chérie,  c'est  qu'il  va  falloir 
emballer  tout  ça  et...  partir  pour  Maleval  où  je  suis 
nommé. 

Il  sortit  de  sa  poche  sa  nomination,  la  déplia  et  la  lui 
tendit. 

Louise  la  parcourut.  Ses  yeux  se  rempUrent  de  larmes 
et  un  profond  soupir  s'exhala  de  sa  poitrine  oppres- 
sée. 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !...  quitter  Peyras  et  mes 
parents!...  mais  non,  non...  je  ne  veux  pas,  je  ne  veux 
pas...  tu  vas  refuser  tout  de  suite... 


Elle  sanglotait. 


iG 


Les  enfants,  voyant  pleui^er  leur  mère,  s'étaient  blot- 
tis contre  elle,  les  yeux  pleins  de  larmes  aussi. 
Jean  se  fit  câlin  et  tendre  pour  tous. 

—  Allons,  ma  Louison,  mon  aimée,  du  courage,  sois 
raisonnable!...  Ne  t'ai-je  pas  dit,  bien  souvent,  que  je 
ne  pouvais  rester  adjoint  toute  ma  vie?...  Le  mieux  est 
d'accepter  ce  poste  de  village  ;  d'ailleurs  je  ne  puis  faire 
autrement...  impossible  de  refuser;  on  ne  m'écouterait 
pas...  Puis,  n'est-ce  pas  le  sur,  le  seul  moyen  de  reve- 
nir plus  tard...  dans  quelques  années,  comme  direc- 
teur à  Peyras  ? 

Louise  pleurait  silencieusement. 

Paul  et  Rose  lui  grimpèrent  sur  les  genoux,  la  cares- 
sant de  leurs  menottes  en  lui  disant  : 

—  Pleure  pas,  p'tite  mère,  pleure  pas,  mérette  ché- 
rie... 

—  Hou  !  hou  !  le  -sdlain  papa,  —  s'écria  soudain  Paul, 
tapant  du  pied  et  avec  ime  grimace  si  drôle  que  Louise 
et  Jean  sourirent  aussitôt. 

—  Mes  anges  !  —  fit  Louise,  en  les  serrant  contre 
elle,  passionnément.  —  Est-ce  loin  Maleval  ?  — interro- 
ge a-t-elle,  plus  calme. 

—  Non,  à  trois  lieues  de  Montclapiers...  Si  tu  y  lan- 
guis trop,  tu  pourras  de  temps  à  autre  revenir  à  Pey- 
ras. 

—  Est-ce  grand  ? 

—  Trois  cents  habitants,  je  crois  ;  tu  verras  comme 
nous  y  vivrons  tranquilles...  Et  puis,  s'empressa-t-il 
d'ajouter  avec  volubilité,  voyant  Louise  prête  à  pleurer 
de  nouveau,  —  et  puis,  tu  sais,  je  serai  enfin  débar- 
rassé des  ennuis  que  j'ai  avec  le  père  Largue,  depuis 
notre  refroidissement...  Il  devenait  par  trop  embêtant, 
l'animal;  je  l'avais  constamment  sur  le  dos...  Si  tu 
l'avais  vu  tout  à  l'heure,  et  comme  il  était  aimable  et 


sucré,  le  bonhomme  I...  Pas  de  regrets  entre  nous;  aussi 
on  va  se  quitter  le  cœur  content  et,  pour  une  fois, 
comme  les  meilleurs  amis  du  monde. 

Louise  restait  triste;  cependant,  puisque  son  mari 
qu  elle  aimait  était  satisfait,  elle  s'efforça  de  sourire  ; 
mais,  malgré  elle,  ses  larmes  crevèrent. 

Jean,  un  peu  énervé,  ne  savait  plus  que  faire  ni  que  dire. 
H  devenait  gauche  ;  il  eut  un  signe  d'agacement  sur  le 
visage  et  se  dandina  fébrilement  sm*  sa  chaise. 

Louise  s'en  aperçut. 

—  Oh  !  mon  ami,  je  voudrais  être  contente  ;  mais 
cela  me  brise  le  cœur  de  falloir  quitter  Peyras... 
J'étais  si  heureuse  ici.  Ah!  —  ajouta-t-elle  avec  ce 
dédain  cju'ont,  pour  le  village  et  ses  habitants,  les 
artisans  des  petites  A-illes,  —  que  ferai-je  au  milieu  de 
ces  paysans  méfiants  et  inconnus  avec  lesquels  nous 
allons  vivre. 

—  Ne  te  tourmente  pas...  Au  contraire,  tu  y  seras 
plus  considérée  qu'ici...  Toi  qui  es  coquette,  —  fit-il 
en  la  tacjuinant,  —  tu  seras,  là-bas,  madame  gros 
comme  le  bras.  Et  puis,  c'est  im  poste  de  début. 
On  y  restera  deux  ou  trois  ans  au  plus  et,  je  te  le 
répète,  on  tâchera  après  de  se  rapprocher  de  Peyras... 
M.  Largue  prend  sa  retraite  dans  six  ans...  d'ici  là, 
pourquoi  ne  viendrais-je  pas  le  remplacer  comme  direc- 
teur? 

Louise  sembla  un  peu  réconfortée  par  les  assurances 
de  son  mari;  elle  fut  sensible  aux  paroles  de  Jean,  elle 
était  femme  et  sa  vanité,  mise  en  jeu,  y  trouvait  déjà 
à  glaner. 

—  !Mais,  —  demanda-t-elle,  inquiète  encore,  —  vas-tu 
gagner  là-bas  comme  ici  ?... 

—  A  peu  près...  oui,  ça  reviendra  au  même.  J'aurai 
mon   traitement  fixe  de  mille   francs...  J'espère,  avec 

i8 


mes  dix  ans  de  services,  que  l'on  me  donnera  bientôt 
ma  quatrième  classe,  ce  qui  fera  deux  cents  francs  de 
plus.  —  Il  disait  cela  pour  rassurer  sa  femme  bien  qu'il 
n'y  comptât  pas  trop,  tant  on  est  avare  de  promotions 
aujourd'hui.  —  En  outre,  le  secrétariat  de  la  mairie  me 
rapportera  bien  trois  ou  quatre  cents  francs.  Avec  ça, 
on  peut  vi^Te  dans  un  village.  Tout  y  est  bon  marché. 
Ensuite,  tu  sais,  il  y  a  le  tour  du  bâton  :  les  cadeaux 
aftluent,  avec  ces  gens-là,  lorsqu'ils  tuent  leur  cochon, 
entrent  leurs  récoltes,  etc.,  etc..  Va,  Louison,  nous  y 
serons  aussi  bien  si  ce  n'est  mieux  qu'ici  où  tout  est 
horriblement  cher... 

Louise  parut  rassérénée.  Elle  souriait  maintenant 
aux  paroles  de  son  mari. 

—  Mais,  objecta-t-elle,  ça  va  nous  coûter  beaucoup, 
le  déménagement,  et  tu  sais  qu'il  ne  nous  reste  pas  grand 
chose,  ce  mois-ci  î... 

—  Bah  î  affirma-t-il,  pas  plus  d'une  soixantaine  de 
francs...  Mes  collègues  sont  garçons...  je  me  ferai 
prêter  cinquante  francs  par  l'un  d'eux...  Une  fois  à 
Maie  val,  je  demanderai  une  indemnité  et  on  rendra 
l'argent...  Tu  vois  bien  que  tu  avais  tort  de  désespérer, 
puisque  tout  peut  s'arranger  admirablement... 

N'ayant  jamais  été  déplacé,  depuis  son  mariage,  et 
insouciant,  du  reste,  Goste  ignorait  réellement  que 
l'instituteur,  pour  si  modique  que  soit  sa  bourse,  ne 
reçoit  aucune  indemnité  de  déplacement,  ce  qui  est 
injuste  et  ce  qui  cause  bien  des  tracas  à  la  plupart 
d'entre  eux.  Son  ignorance,  d'ailleurs,  était  d'autant 
plus  explicable  que  le  Conseil  général  avait,  pendant 
les  années  précédentes,  voté  une  somme  à  cet  effet, 
crédit  supprimé  justement  cette  année-là  pour  raisons 
d'économie,  car  c'est  toujours  sur  l'argent  des  petits 
qu'on  économise  d'abord. 

19 


Bien  que  le  regret  de  partir  persistât  encore  chez 
elle,  Louise,  rassurée,  fit  taire  son  chagrin. 

—  Le  mieux  est  de  se  préparer  vite,  fît  Jean.  Tu 
n'auras  pas  ainsi  le  temps  de  te  manger  les  sangs, 
coimiie  tu  dis...  Une  fois  là-bas,  tu  t'acclimateras 
promptement  et  tu  seras  heureuse...  Je  cours  prévenir 
tes  parents  et  les  prier  de  nous  aider  à  emballer,  ne 
serait-ce  que  ce  soir,  à  la  veillée.  Notre  mobilier  est 
mince...  ce  sera  fait  en  un  tour  de  main...  Le  chemin  de 
fer  ne  va  pas  jusqu'à  Maleval...  Ça  nous  coûterait  les 
yeux  de  la  tète  d'expédier  nos  meubles  àMontclapiers, 
puis  de  les  faire  charroyer  de  là  à  Maleval...  Je  vais 
donc  louer  une  voiture  de  déménagement...  Allons,  les 
amom's,  au  revoir  et  faites  risette  à  père...  Courage, 
chérie... 

Et  il  redescendit,  en  sifflotant  ;  Louise  souriait  de  la 
gaieté  bon  enfant  de  son  «petit  homme»  et  de  la  mobilité 
de  ses  impressions. 

Jean  revint  une  heure  après. 

—  C'est  entendu  ;  ta  mère  va  venir  et  ton  père  sera  là 
aussi,  la  journée  faite. 

—  Qu'ont-ils  dit  ? 

—  Mais  rien  :  ils  ont  fort  bien  compris  les  choses. 
Ton  père  est  content  même  ;  il  se  promet  d'aller  nous 
voir  souvent,  en  se  rendant  au  marché  de  Montcla- 
piers. 

—  Oh!  mon  père,  fit  Louise,  je  le  connais.  Voilà  au 
moins  dix  ans  qu'il  parle  de  fréquenter  le  marché  de 
Montclapiers...  mais  l'argent,  s'il  sait  bien  le  gagner,  ne 
s'arrête  pas  longtemps  dans  sa  poche  et  alors... 

Jean  se  mit  à  l'œuvre  après  le  déjeuner.  Quelques 
voisins  et  amis  vinrent  l'aider. 

Le  surlendemam,  ils  débarquaient  à  la  gare  de  Mont- 
clapiers. 

20 


IV 


A  la  descente  du  train,  ils  s'informèrent.  On  leur 
indiqua  le  bureau  de  la  diligence  qui  va  de  Montclapiers 
à  Lansac  et  qui,  en  passant,  devait  les  déposer  à 
Maleval.  Pour  quelques  sous,  un  gamin  dépenaillé 
s'ofifrit  à  les  y  conduire.  Piteux  et  crottés,  des  paniers  et 
des  paquets  sous  le  bras,  lui  remorquant  Paul,  elle  tirant 
Rose,  ils  suivirent  les  boulevards,  cherchant  à  main- 
tenir en  équilibre  le  parapluie  qui  les  protégeait  mal. 

Du  ciel  bas  tombait  une  de  ces  pluies  d'automne^ 
fines  et  glaçantes,  que  les  rafales  du  vent  vous  épar- 
pillent à  la  face  et  qui  s'insinuent  dans  le  cou  et  dans 
les  poignets.  Le  long  des  trottoirs  poisseux  ils  allaient, 
sur  les  pas  de  leur  guide,  lamentables,  bousculés  par 
les  passants  affairés  et  courbant  le  dos,  éborgnés  par 
des  baleines  de  parapluie  qui  gouttelaient. 

Louise,  énervée  à  la  suite  du  déménagement  et  par 
sa  grossesse,  était  d'une  humeur  massacrante;  son 
ventre  lui  pesait  comme  un  boulet. 

Les  enfants,  aveuglés  par  la  pluie,  les  mains  gourdes, 
traînaillaient  dans  la  boue  liquide,  en  pleurnichant;  ils^ 
se  plaignaient  de  leurs  petites  jambes  ankylosées  par 
une  station  de  plusieurs  heures  dans  la  cage  étroite 
d'un  compartiment  de  troisième  classe,  bondé  de 
voyageurs. 

Le  regard  mauvais,  Louise  bougonnait  sans  cesse. 

—  Mon  Dieul  est-il  possible I...  Va,  tu  aurais  dû 
m'écouter  et  rester  là-bas,  chez  nous,  —  sifllait-elle,  les 
dents  serrées.  —  Surtout  dans  le  bel  état  où  je  suis...  Il 
y  a  de  quoi  prendre  le  mal  de  la  mort  dans  cette  sale 
boue...  Ah!  nous  étions  trop  heureux  à  Peyras.... 
Pauvres  petits...  ils  sont  éreintés... 

21 


Mais,  malgré  ces  paroles  de  pitié,  elle  ne  put,  tant 
étaient  grands  son  énervement  et  son  impatience,  s'em- 
pêcher aussitôt  de  rudoyer  Rose  qui  se  faisait  de  plus 
en  plus  tirer,  et  qui  se  mit,  sur  le  coup,  à  pleurer  à 
chaudes  larmes  et  refusa  d'avancer. 

—  Ahl  oui...  en  voilà  du  propre...  Veux-tu  te  taire, 
petite  sotte!...  Et  dire  que  nous  pourrions  être  encore 
là-bas,  et  si  tranquilles...  oui,  si  tranquilles,  seigneur 
Jésus î 

A  ces  giries,  Jean  haussa  les  épaules,  agacé  à  son 
tour;  mais  il  mordit  ses  lèvres  minces  et  ne  répondit 
rien. 

...  Les  voici  enfin  au  bureau  de  la  diligence.  Mais  ils 
ne  parviennent  pas  à  se  caser  dans  la  patache  qui  va 
partir.  Le  conducteur,  grognon  et  ruisselant  sous  la 
pluie,  accueille  d'abord  avec  b^usquerie  la  demande 
polie  de  Coste. 

—  Arrangez-vous  comme  vous  pourrez.  Je  m'en 
moque...  Est-ce  que  je  savais  que  vous  deviez  prendre 
la  voiture,  moi  ?  Au  moins,  on  retient  sa  place  dans  la 
journée... 

Mais  se  ravisant  tout  à  coup,  de  peur  que  ces 
voyageurs  inconnus  ne  se  rendissent  chez  le  concurrent 
en  face  : 

—  Où  allez-vous  donc,  monsieur?  dit-il  plus  aimable. 

—  A  Maleval...  Je  suis  le  nouvel  instituteur. 
La  figure  du  conducteur  se  fit  plus  avenante. 

—  Ah!...  je  connaissais  celui  d'avant  vous,  la  crème 
des  hommes.  Il  prenait  toujours  ma  voiture,  quand  il 
s'en  venait  à  Montclapiers...  Un  bon  client  de  moins... 
mais  non,  car  vous  le  remplacerez,  j'espère,  insinua-t-il, 
très  prévenant.  —  Enfin,  montez,  mon  bon  monsieur, 
avec  votre  petite  dame...  je  vas  arranger  ça. 

Il  regarda  sa  montre. 

22 


—  Dieu  me  damne!  Trois  heures  et  demie...  nous 
de\Tions  être  en  route...  Allons,  vous  autres,  un  peu  de 
place,  s'il  vous  plaît!... 

Dans  la  voituie  déjà  bondée,  personne  ne  remue. 
Enfin,  sur  rinsistance  du  conducteur  jurant  et  sacrant, 
Jean  et  Louise  arrivent  à  se  glisser  parmi  toutes  ces 
jambes  récalcitrantes;  mais,  tout  au  plus  assis  sur  le 
bord  de  la  banquette,  ils  sont  obligés  de  prendre  les 
enfants  entre  leurs  genoux,  tandis  que  les  voyageurs 
qu'ils  dérangent  les  regardent  comme  des  intrus  et 
marronnent. 

—  Jésus  !  si  c'est  permis,  —  grommelle  une  grosse 
mère  qui  disparaissait  derrière  un  échafaudage  de 
paniers  et  de  paquets  entassés  sur  son  large  giron.  — 
Il  y  a  place  pour  huit  et  nous  voilà  douze  avec  les 
mioches.  On  est  encaqué  comme  des  harengs... 

—  Ah  î  oui,  soupira  un  vieux  monsieur,  quel  purga- 
toire! Il  est  temps  que  nous  ayons  notre  chemin  de  fer... 
Oh!  ce  gouvernement  !...  c'est  triste... 

Tous  opinèrent  de  la  voix  et  du  geste. 

La  diligence  s'ébranlait,  durement  secouée  sur  les 
pavés.  Le  silence  se  lit. 

Jean  et  Louise,  confus,  n'avaient  rien  dit.  Mal  assis, 
ils  étaient  au  supplice,  les  enfants  collés  contre  eux. 

On  sortit  de  la  ville.  La  voiture  roula  doucement  sur 
une  belle  route,  bordée  de  platanes. 

Les  conversations  reprirent  ;  les  yeux  s'humanisèrent. 
Jean  et  Louise  sentirent  fondre  l'hostilité  des  regards. 
Inconnus,  on  les  examinait  curieusement.  On  les 
interrogea.  Jean  répondit  poliment.  On  admira  les 
enfants,  vraiment  beaux  sous  leur  chevelure  bouclée. 
Louise  sourit  alors,  Hattée  de  ces  louanges. 

Le  crépuscule  vint;  on  courait  dans  une  plaine  de 
vignes  où  traînait  un  reste  de  jour  sale,  qui  se  mourait. 

23 


La  pluie  redoubla.  Elle  crépitait  aux  vitres  des 
vasistas,  rayant  la  campagne  rétrécie  et  déjà  confuse. 
La  nuit  se  ût  tout  à  coup  dans  la  voiture  où  se  dégageait 
peu  à  peu  une  odeur  d'haleine  viciée,  d'étoffes  et  de 
cuir  mouillé.  Louise  se  sentit  le  cœur  soulevé;  on  dut 
ouvrir  un  moment  pour  lui  donner  de  l'air  pur.  Les 
voix  se  turent  ;  bientôt  mi  ronflement  arriva  d'un  coin, 
dominant  le  bruit  trépidant  de  la  diligence. 

Gênés  dans  leurs  mouvements,  n'en  pouvant  plus  de 
fatigue,  Paul  et  Rose  se  soutenaient  avec  peine  sur 
lem's  petites  jambes  moulues.  Ils  reconunencèrent  à  se 
plaindre,  dans  ce  noir.  Sur  ime  injonction  sèche  de  leur 
mère,  ils  se  reprirent  à  pleurnicher. 

Jean  entendit  Louise  bougonner  à  nouveau.  Il  se 
dépita  à  son  tour.  D'un  geste  brusque,  il  secoua  Paul 
et  lui  ordonna,  à  voix  basse,  de  se  taire.  L'enfant 
sanglota  doucement,  puis  s'endormit  contre  l'épaule  de 
son  père.  Rose  devait  dormir  aussi.  Dans  le  silence  et 
l'obscurité,  on  n'entendit  bientôt  plus  que  grincer  les 
essieux  de  la  voiture,  la  pluie  s'écraser,  en  larges 
gouttes,  contre  les  vitres,  et  sonner,  par  saccades,  les 
grelots  des  chevaux,  dans  le  roulement  sourd  de  la 
diligence  sur  la  route  détrempée. 

Il  était  près  de  six  heures,  lorsqu'ils  descendirent  à 
Maleval.  Il  faisait  nuit  close;  heureusement,  il  y  eut  une 
éclaircie  au  ciel;  entre  une  percée  de  nuages,  comme 
au  fond  d'un  étang  bleu,  ourlé  d'argent,  rayonna  la 
lune.  Elle  éclaira  une  grande  rue  de  village,  trouée  de 
flaques  d'eau  miroitantes  et  flanquée  de  maisons  basses 
et  sombres. 

Jean  pria  la  patronne  du  café  devant  lequel  la  dili- 
gence s'arrête  pour  relayer,  de  lui  indiquer  un  hôtel. 
A  ce  mot,  la  bonne  femme  ouATit  de  grands  yeux  et 
garda  le  silence. 

24 


—  Je  siiis  le  nouvel  instituteur,  —  dit  Coste  en  réité- 
rant sa  demande. 

—  Ah!  mon  brave  monsieur,  une  auberge  ?...  Mais 
il  vous  faut  aller  à  l'extrémité  du  village  ;  tenez,  là-bas. 

Elle  tendit  l'index  vers  le  trou  noir  de  la  rue,  car  la 
lune  venait  de  se  cacher. 

—  Attendez,  reprit-elle,  le  petiot  va  vous  y  mener... 
Elle  appela  : 

—  Pierrou,  Pierrou  ! 

Un  petit  bonhomme  de  huit  ans,  les  cheveux  embrous- 
saillés, apparut  dans  la  lueur  rouge  des  lanternes, 
suçant  ses  doigts  à  pleine  bouche. 

Coste  lui  tapota  la  joue,  amicalement.  Quelques  pas 
plus  loin,  il  interrogea  en  vain  le  marmot.  De  nouveau, 
dans  le  silence  de  la  rue,  Louise  et  lui  traînèrent  les 
enfants,  mal  réveillés,  dormant  debout,  trébuchant  dans 
l'obscurité  ;  ils  pataugeaient  dans  des  flaques,  s'écla- 
boussant  les  uns  les  autres. 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  I  —  répétait  Louise 
excédée,  d'une  voix  lasse. 

Enlin,  la  lune  reparut  et  la  route  s'éclaira. 

—  Est-ce  loin  encore,  mon  ami  ?  demanda  Jean. 

Le  gamin  secoua  la  tète  et,  de  plus  belle,  continua  à 
se  sucer  les  doigts.  Après  quelques  pas,  il  s'arrêta 
devant  la  porte  d'une  remise;  sur  un  écriteau,  on  lisait^ 
en  lettres  boiteuses  : 

AUBERGE 

On  loge  à  pied  et  à  cheval 

Pour  chambre,  ils  eurent  une  espèce  de  galetas  sor- 
dide, avec  deux  lits.  Exténués,  le  ventre  vide,  ils  s'assi- 
rent. Jean  essaya  de  plaisanter.  Louise  boudait.  On 
dévora  en  silence  les  victuailles    apportées   dans  un 

25 


panier.  Rose  et  Paul  furent  ensuite  couchés  et  s'endor- 
mirent aussitôt  d'un  sonuneil  lourd. 

A  peine  au  lit,  Jean  voulut  embrasser  Louise.  Celle-ci 
le  regarda  d'un  œil  morne,  plein  de  reproche,  et  ne  lui 
rendit  pas  son  baiser.  La  chandelle  soufflée,  elle  lui 
tourna  subitement  le  dos,  le  visage  vers,  la  ruelle.  Bien- 
tôt, à  son  corps  secoué,  il  comprit  qu'elle  pleurait.  Il 
voulut  la  consoler.  Elle  le  repoussa. 

Jean  se  sentit  malheureux  :  c'était  la  première  fois 
que  Louise  boudait  si  longtemps  ;  la  première  fois 
^ju'elle  ne  lui  rendait  pas  le  baiser  du  soir. 

C'est  pourquoi,  en  dépit  de  ses  membres  courbatus, 
il  ne  put  s'endormir  qu'avec  peine,  lorsqu'à  la  respira- 
tion calme  de  sa  femme,  il  fut  assuré  qu'elle  dormait 
enfin.  Mais  avant  de  clore  les  yeux,  il  baisa  doucement 
les  cheveux  de  la  chère  et  faible  créature. 


Le  lendemain,  de  bonne  heure,  Coste  était  éveillé. 
Sous  la  fenêtre  de  la  chambre,  les  coqs  chantaient,  les 
poules  caquetaient,  les  canards  canquetaient  et  tous  ces 
bruits  de  basse-cour  bercèrent  un  instant  la  paresse  et 
les  idées  vagues  de  Jean.  Il  se  leva  ensuite  avec  pré- 
<:aution,  afin  de  ne  pas  troubler  le  repos  de  Louise. 
Mais  celle-ci  avait  le  sommeil  si  léger  qu'elle  entr' ou- 
vrit les  yeux,  dès  qu'elle  n'eut  plus  la  sensation  con- 
fuse que  le  corps  de  son  mciri  était  étendu  près  d'elle. 

Elle  s'étira  et  souleva  la  tête.  Ses  beaux  cheveux 
bruns  ruisselèrent  sur  ses  épaules  et  encadrèrent  sa 
figiu'e  pâle. 

Une  bande  de  soleil,  aux  atomes  dansants,  égayait 
la  chambre  et  la  coupait  de  guingois. 

26 


Louise  regarda  son  mari  et  lui  sourit.  Du  coup,  Jean 
oublia  les  maussaderies  de  la  veille.  Il  se  sentit  gai, 
réconforté  et  repris  par  son  insouciance  coutumière. 

—  Quelle  heure  est-il?  dit  Louise  en  bâillant. 

—  Bientôt  sept  heures. 

Il  s'approcha  du  lit  et  donna  à  sa  femme  le  baiser  du 
réveil.  Elle  le  lui  rendit  affectueusement  et  lui  noua  les 
bras  autour  du  cou,  comme  pour  solliciter  le  pardon  de 
sa  bouderie. 

—  Tiens,  il  ne  pleut  plus  ? 

—  Heureusement  ;  regarde,  il  fait  un  temps  superbe. 
Il  écarta  les  rideaux  effilochés  et  d'un  blanc  jaunâtre 

qui  masquaient  les  vitres.  En  face  de  la  fenêtre,  un  mur, 
fraîchement  badigeonné  au  lait  de  chaux,  éclatait  de 
soleil. 

Louise  sourit  encore.  Jean,  de  la  clarté  dans  l'âme,  se 
mit  à  fredonner. 

—  Mais  tais-toi,  étourdi...  tu  vas  réveiller  les  enfants. 

—  C'est  vrai...  suis-je  bête  ! 

Il  s'arrêta  de  se  débarbouiller  pour  contempler  Rose 
et  Paul  qui  dormaient  presque  enlacés. 

—  Sont-ils  mignons  !  murmura-t-il.  On  dirait  deux 
anges. 

—  Tu  vas  à  l'école?  dit  Louise.  Je  me  lève,  attends- 
moi. 

—  Mais  non,  repose-toi...  tu  es  trop  fatiguée...  Je  vien- 
drai vous  prendre  tout  à  l'heure,  toi  et  les  petits. 

—  Non,  j'ai  hâte  de  voir  notre  nouveau  logis...  Tu  ne 
vas  pas  faire  classe,  aujourd'hui?... 

—  Oh  î  l'école  est  fermée;  on  ignore  mon  arrivée... 
personne  ne  viendra.  Demain  étant  dimanche,  ça  nous 
fait  deux  jours  pleins  pour  nous  installer.  C'est  pour- 
quoi tu  ferais  mieux  de  rester  couchée.  La  voiture  de 
déménagement  n'arrivera  pas  avant  dix  heures... 

27 


—  Mais  non,  je  viens...  Il  faudra  ouvrir,  donner  un 
coup  de  balai,  tout  nettoyer,  tout  préparer...  Les  enfants 
dérangeraient...  Nous  les  confierons  à  la  bonne,  quia 
l'air  d'une  brave  fille...  Tu  as  vu  comme  elle  s'est  offerte, 
hier,  pour  les  déshabiller... 

Elle  enveloppa  les  enfants  endormis  d'un  regard  de 
tendresse. 

—  Ils  sont  si  gentils,  si  beaux  I  —  reprit-elle  avec  un 
éclair  d'orgueil  dans  les  yeux.  —  Nous  en  a-t-on  fait 
des  compliments,  hier,  dans  la  diligence...  Petits  chéris, 
sûr  qu'ils  dormiront  jusqu'à  midi. 

En  bas,  ils  trouvèrent  la  bonne  à  l'ouvrage. 

—  Soyez  tranquille,  madame,  leur  dit-elle,  je  m'oc- 
cuperai de  vos  angelets...  Je  les  lèverai  et  ils  s'amuse- 
ront dans  la  cour  par  ce  beau  soleil. 

Ils  se  firent  indiquer  l'école.  Au  dehors,  le  ciel  était 
léger,  l'air  limpide  et  tiède,  la  rue  toute  lumineuse,  dans 
la  pureté  rose  et  enfantine  de  ce  matin  ensoleillé,  après 
une  nuit  de  pluie.  Les  toits,  les  flaques  de  boue,  les 
vitres  des  lucarnes  et  des  fenêtres  étincelaient,  tout 
éclaboussées  de  clartés  frisantes,  dans  le  rayonnement 
du  jour  triomphal. 

—  On  dirait  que  le  ciel  nous  fait  fête,  remarqua 
Coste.  Tout  est  gai  pour  notre  bienvenue. 

Et  il  ajouta  d'un  air  grave  et  avec  une  émotion  sou- 
daine : 

—  Puissions-nous  avoir  des  jours  heureux,  ici  ! 

Ils  suivirent  la  grand  route,  le  long  de  laquelle  s'éche- 
lonnent les  maisons  grises  et  vieilles,  c{uelques-unes 
flanquées  au  dehors  d'un  escalier  sous  auvent,  qui  com- 
posent Maleval.  De  loin  en  loin  des  ruelles,  montantes 
à  gauche,  descendantes  à  droite,  avec  tout  au  plus  deux 
ou  trois  maisons  de  chaque  côté,  s'ouvraient  perpendi- 
culairement sur  la  campagne  et  laissaient  à  découvert 

28 


les  montagnes  pierreuses,  parsemées  de  chênes-verts, 
entre  lesquelles  s'étend  la  vallée  sans  eau  où  est  bâti 
le  village. 

Ils  prirent  l'une  de  ces  ruelles,  la  contournèrent  au 
fond  et  arrivèrent  devant  la  mairie-école  qui  fait  face 
aux  montagnes  et  en  est  séparée  par  une  placette  et  quel- 
ques jardinets,  champs  et  vignes.  L'église  et  le  presbytère 
sont  à  gauche,  très  rapprochés.  Un  chemin  s'en  va  vers 
la  montagne  et  passe  au-dessus  de  la  promenade,  close 
de  murs  bas,  où  l'on  se  réunit  le  dimanche  pour  deviser 
ou  prendre  l'absinthe  autour  du  bassin  alimenté  par  une 
source  fraîche,  sous  un  dôme  de  robustes  platanes. 

Un  perron,  orné  d'une  balustrade  en  fer,  précède  la 
mairie.  Au  coup  de  marteau,  une  vieille  dame  vint 
ouvrir. 

—  Pardon,  madame,  —  dit  Coste  en  saluant.  —  Je 
suis  le  nouvel  instituteur  et  je  venais... 

—  Mais  entrez  donc,  mon  cher  collègue,  —  s'écria 
gracieusement  la  vieille  dame.  J'ai  les  clefs  de  votre 
logement  et  je  vais  vous  les  remettre. 

Petite,  maigre  et  frétillante,  elle  s'effaça  dans  le  ves- 
tibule. De  chaque  côté,  un  escalier  tournant  conduisait 
au  premier  étage. 

—  Voilà  votre  escalier  et  voici  le  mien. 

Elle  s'empara  d'im  trousseau  de  clefs,  accroché  au 
mur,  et,  très  aimable,  les  invita  à  monter. 
Sur  le  palier,  elle  ouvrit  une  porte. 

—  La  salle  de  la  mairie,  lit-elle,  qui  vous  appartient 
un  peu...  C'est  là  que  travaillait  votre  prédécesseur 
connue  secrétaire  de  mairie... 

Une  grande  table  ronde,  des  chaises  en  paille,  une 
bibliothèque  contenant  les  archives  et  quelques  livres, 
deux  ou  trois  gravures  encadrées  et  le  buste  delà  Répu- 
blique composaient  tout  l'ameublement  de  la  salle. 

29  n. 


—  Combien  aurai-je  pour  ce  travail  ?  s'informa  Coste. 

—  Deux  cent  cinquante  francs...  Oh!  ce  n'est  pas 
bien  pénible... 

Louise  et  son  mari  se  regardèrent,  un  peu  déçus  par 
ce  nombre.  Ils  comptaient  sur  quatre  cents  ou  au  moins 
sur  trois  cents  francs. 

—  Et  les  parents?  demanda  Jean. 

—  Vous  ne  serez  g-uère  ennuyé  par  eux,  répondit  l'in- 
stitutrice. Ils  sont  toute  la  journée  à  leur  travail,  dans 
les  bois  ou  les  vignes,  jusqu'à  la  nuit  close.  Le  dimanche, 
ils  songent  plutôt  à  se  reposer  qu'à  venir  nous  tra- 
casser... Même,  je  trouve  qu'ils  se  désintéressent  trop 
de  ce  que  leurs  enfants  font  à  l'école. 

—  Certes,  dit  Coste,  il  est  préférable  qu'ils  ne  nous 
ennuient  pas  trop  de  plaintes  ou  récriminations 
absurdes;  mais  il  serait  bon,  d'un  autre  côté,  de  pou- 
voir compter  sur  eux  et,  dans  certains  cas,  de  voir  leur 
autorité  et  leur  surveillance  appuyer  nos  efforts. 

—  Et,  —  hasarda  timidement  Louise  —  sont-ils  gentils 
et  reconnaissants  ? 

L'institutrice  comprit  et  sourit. 

—  Pas  trop...  Voilà  plus  de  vingt  ans  que  j'habite 
Maleval  et  la  circulaire  ministérielle  qui  défend  aux 
instituteurs  d'accepter  des  cadeaux,  comme  s'ils  étaient 
trop  bien  payés,  hélas  î  cette  circulaire  n'a  rien  changé 
pour  nous.  Cependant,  entre  temps,  pendant  les  ven- 
danges, par  exemple,  il  y  a  toujours  quelqu'un  pour 
nous  faire  notre  provision  de  raisins. 

Louise  eut  une  moue  de  désappointement. 

—  Voyez,  le  beau  coup  d'oeil,  fit  l'institutrice.  Elle 
venait  d'ouvrir  la  fenêtre  qui  donne  de  plain  pied  sur 
un  large  balcon  de  pierre. 

Le  spectacle  était,  en  effet,  pittoresque.  De  tous  côtés, 
s'enlevaient,   sur    le    ciel   bleu,   des   monts   rocheux, 

3o 


calcaires,  ayant  pour  seule  végétation  des  touffes  de 
chênes-verts  clairsemées  et  des  plantes  saxatiles.  L'un 
d'eux,  presque  chauve,  semblait  à  peine,  tant  l'air  était 
limpide,  à  une  portée  de  fusil.  Il  rayonnait  sous  les 
clartés  crues  du  soleil  ;  ses  flancs  tourmenté»  se 
découpaient  nettement,  comme  historiés  par  les  jeux 
d'ombre  et  de  lumière  dans  les  anfractuosités  des  rocs. 
Entre  ces  monts  et  l'école,  un  terrain  plat  comprenant 
le  jardin  encore  vert  du  presbytère,  des  champs  aux 
sillons  rougeàtres,  des  vig^nes  aux  feuilles  j amies  ou 
carminées.  Au  fond  les  platanes  de  la  promenade,  dont 
les  cimes  étaient  bronzées  par  l'automne  commençante, 
ressemblaient  à  un  bouquet  d'or  brun  entouré  d'une 
collerette  verte  par  les  branches  basses.  Ce  petit  coin, 
contrastant  avec  l'aridité  des  montagnes  environnantes, 
offrait  un  aspect  paisible  et  souriant  et  reposait  la  vue. 
Pour  logement,  une  cuisine,  une  salle  à  manger  et 
une  chambre  ;  en  bas,  le  bûcher,  un  jardinet  oblong  et, 
auprès  de  l'escalier,  la  salle  de  classe  étroite  et  nue. 

—  Y  a-t-il  beaucoup  d'élèves  ? 

—  Vingt-cinq  environ,  aux  bonnes  époques;  mais  la 
plupart  s'absentent  lors  des  récoltes  ou  suivent  leurs 
parents  au  bois,  pour  couper  des  buis  et  des  bruyères, 
durant  les  beaux  jours. 

La  demie  de  sept  heures  sonna.  L'institutrice,  made- 
moiselle Bonniol,  s'excusa,  car  ses  petites  filles  ne  tar- 
deraient pas  à  arriver.  Elle  offrit  ses  services  et,  alerte, 
disparut,  après  leur  avoir  prêté  un  balai  et  quelques 
ustensiles.  Coste  et  Louise  commencèrent  le  nettoyage. 
En  somme,  ils  étaient  presque  satisfaits  et  gaiement 
arrangeaient  leur  nouvelle  vie. 

—  Le  logement  me  plaît,  dit  Louise,  mais  il  nous 
faudrait  une  chambre  de  plus...  Nous  serons  à  l'étroit, 
après  mon  accouchement. 

3i 


—  Bah  lia  salle  à  manger  est  inutile;  nous  n'avons 
pas  de  quoi  la  meubler...  Nous  en  ferons  la  chambre  de 
Rose  et  de  Paul  et  nous  mangerons  dans  la  cuisine. 

Louise  s'appuya  bientôt  au  mur,  hors  d'haleine  mais 
toujours  souriante.  Jean  la  supplia  de  se  reposer  et, 
joyeusement,  un  fredon  aux  lèvres,  continua  seul  la 
besogne. 

Quelques  cris  d'enfants  qui  s'amusaient  sur  la  place, 
devant  l'école,  frappèrent  les  oreilles  de  Coste.  Il  ne 
s'en  préoccupa  guère.  Mais  au  second  coup  de  huit 
heures,  il  entendit  heurter  à  la  porte  d'entrée;  il 
descendit. 

Sur  les  marches  du  perron  se  tenaient  à  la  queue  leu 
leu  une  dizaine  d'enfants.  Les  parents,  ayant  appris,  la 
vedle,  l'arrivée  du  nouveau  maître,  s'étaient  empressés, 
pour  s'en  débarrasser,   de  les  envoyer  en  classe. 

Le  plus  osé,  un  garçon  de  douze  ans,  demanda  : 

—  Est-ce  qu'on  fait  l'école  aujourd'hui,  m'sieu? 
Coste  hésita  d'abord  et  ne  sut  que  répondre.  Du  haut 

de  l'escalier,  la  voix  de  Louise  aux  écoutes  lui  cria 
aussitôt  : 

—  Mais  non.  renvoie-les. 

Il  n'osa,  tant  l'idée  du  devoir  coûte  que  coûte  était 
profonde  en  son  cœur. 

—  Attendez  quelques  minutes...  je  reviens,  —  dit- 
il,  et  il  remonta.  Les  enfants  s'éparpillèrent  comme  un 
vol  de  chardonnerets  gazouillants. 

—  Tu  les  as  renvoyés,  n'est-ce  pas  ?  fit  Louise. 

—  Le  puis-je  vraiment?  Si  je  les  renvoie,  ils  traîne- 
ront toute  la  journée  dans  la  rue  ou  iront  marauder. 

Louise  devint  maussade  et,  s'énervant  brusquement  : 

—  C'est  ça,  grogna-t-elle,  je  vais  être  propre...  Est- 
ce  que  je  puis  emménager  toute  seule,  moi  ?  Je  me  sens 
si  peu  de  courage...  Je  suis  brisée  déjà...  Non,  tu  es  trop 

32 


bête  de  les  garder,  ces  enfants  ;  s'ils  vont  marauder  que 
t'importe  ! 

Des  pleurs  inondèrent  ses  joues.  Jean  se  fit  très  doux 
et,  la  câlinant,  il  murmura  : 

—  Non,  ma  bonne  Louise,  je  ne  le  puis...  Cela  pro- 
duirait un  mauvais  effet  et  il  faut  tâcher  que  la  première 
impression  des  parents  nous  soit  favorable.  Ces  gamins- 
là  sont  déjà  sans  maître  depuis  quelques  jours.  Je  com- 
prends que  les  parents,  occupés  du  matin  au  soir,  soient 
impatients  de  les  savoir  à  l'école  et  non  à  vagabonder 
dans  le  village  ou  par  les  champs.  Sois  raisonnable, 
chère  enfant  gâtée. 

—  Oui,  répondit-elle  égoïstement,  pour  ne  pas  gêner 
les  autres,  gênons-nous...  nous  ne  serons  jamais  instal- 
lés... et  il  me  tarde  tant  de  me  reposer. 

—  Mais  si...  ils  sont  une  dizaine.  Je  leur  donnerai  des 
devoirs  à  faire  sous  la  surveillance  du  plus  grand  et  je 
remonterai  tout  de  suite,  quitte  à  descendre  de  temps 
en  temps  pour  m'assurer  s'ils  travaillent. 

Louise  s'apaisa.  Jean  sécha  ses  larmes  sous  un  bai- 
ser ;  il  dégringola  l'escalier,  resta  absent  un  quart 
d'heure  et  vint  reprendre  son  travail  de  nettoyage. 

Il  était  en  train  d'éponger  les  vitres,  lorsqu'à  dix 
heures,  on  l'avertit  que  ses  meubles  arrivaient.  Jusqu'à 
midi,  il  aida  le  conducteur  à  décharger  et  à  mettre  en 
place  son  mobilier.  Il  renvoya  ensuite  ses  élèves  et  cou- 
rut à  l'auberge  chercher  Rose  et  Paul. 

Il  les  trouva  qui  s'amusaient  dans  la  cour  à  pour- 
suivre les  coqs  et  les  poules  et  qui  riaient  aux  éclats 
des  coincoins  apeurés  des  canards  en  émoi. 

L'agacement  qu'il  éprouvait,  par  suite  des  fatigues 
de  la  matinée,  tomba  soudain.  Les  caresses  reposantes 
des  petits  lui  rendirent  le  calme  et  son  cœur  se  dilata  à 
leurs  interrogations  naïves. 

33 


—  Dis,  papa,  c'est  des  poules  à  gros  bec,  les  canards, 
aflSrma  Paul. 

—  Bien  bon,  le  canard,  les  poulettes,  bégaya  Rose, 
déjà  gourmande  et  alléchée. 

Ils  babillèrent  à  qui  mieux  mieux  jusqu'à  l'école. 
Louise  couvrit  ses  enfants  de  baisers,  reprise  par  son 
énervement  de  la  veille,  au  milieu  de  tous  ces  meubles 
en  désordre,  et  retenant  une  forte  envie  de  pleurer. 

Ils  déjeunèrent  de  leurs  dernières  provisions  et  firent 
leurs  comptes.  Tous  frais  payés,  il  leur  restait  douze 
francs  et  quelque  menue  monnaie.  Or,  on  n'était  qu'au 
i3  octobre. 

Louise  se  désola.  Gomment  feraient-ils  jusqu'à  la  fin 
du  mois  ? 

—  Pardi  !  repartit  Jean,  plein  d'insouciance,  on  nous 
fera  crédit  ce  mois-ci.  Dès  demain  je  vais  demander 
une  indemnité  de  déplacement  et  nous  payerons  alors 
notre  arriéré. 

Jean,  mal  aidé  par  Louise  incapable  d'un  effort  quel- 
conque, dressa  péniblement  les  lits  dans  l'après-midi. 

Le  soir,  ses  élèves  partis,  il  fit  un  brin  de  toilette, 
enfila  des  gants  et  se  rendit  chez  le  maire  qui,  lui  avait- 
on  dit,  ne  rentrait  de  son  mas  qu'à  la  nuit  tombante. 

M.  Rastel,  commis  principal  des  contributions  indi- 
rectes, ayant  pris  sa  retraite  cinq  ans  auparavant, 
vivait  depuis  lors  dans  son  village  natal  et  en  était  de- 
venu le  maire.  Il  passait  son  temps  à  la  chasse. 

C'était  un  homme  tout  grisonnant,  lourd  et  courtaud. 
Il  portait  binocle  ;  mais  comme  il  avait  lui  nez  camard 
et  minuscule,  le  satané  lorgnon  glissait  à  tout  moment 
sur  le  menton  rubicond  et  luisant  de  son  propriétaire. 
C'est  pourquoi  le  geste  familier  de  M.  Rastel  consistait 
à  repousser  de  ses  deux  doigts  écartés  l'indocile  pince- 
nez,  entêté  à  ne  pas  vouloir  rester  une  minute  en  place. 


Le  maire  reçut  l'instituteur  dans  sa  cuisine.  Il  l'ac- 
cueillit avec  des  protestations  d'amitié  et  ime  exubérance 
de  gestes  qui  rendirent  plus  fréquentes  et  désordonnées 
les  descentes  du  glissant  et  capricieux  binocle. 

—  Excusez-moi,  dit  M.  Rastel,  si  je  ne  vous  inAdte 
pas  à  dîner  à  la  fortune  du  pot;  ma  femme  est  absente 
pour  quelques  joiu's.  Mais  ce  sera  pour  plus  tard...  Vous 
savez,  je  suis  ancien  fonctionnaire,  moi,  et  des  vôtres, 
par  conséquent.  Comptez  donc  entièrement  sur  moi. 

Et  conmie  l'instituteur  remerciait  : 

—  Ah  !  ajouta  le  maire,  nous  avons  regretté  votre 
prédécesseur...  Un  bon  maître  et  tout  dévoué  à  nos 
institutions...  Il  mérite  bien  l'avancement  que  nous  lui 
avons  fait  avoir...  Car  parmi  nos  institutem-s,  il  y  en  a 
encore,  savez-vous,  qui  au  fond  sont  hésitants,  sinon 
cléricaux...  C'est  absurde,  c'est  de  la  folie,  certes,  mais 
c'est  ainsi...  Nous  comptons  sur  vous,  mon  cher  mon- 
sieur Costa.  Le  pays  est  très  divisé  :  les  réactionnaires 
veulent  à  tout  prix  nous  débuscjuer  de  la  mairie...  Ils 
sont  enragés  ces  gaillards-là,  et  il  nous  donnent  du  fil  à 
retordre,  je  vous  assure.  Voici  les  élections  dans  quel- 
ques mois  et  nous  avons  besoin  de  tous  les  concoiu's, 
du  vôtre  surtout. 

Coste  protesta  de  son  entier  dévouement;  mais,  à 
part  soi,  il  se  promit  de  ne  pas  se  fourrer  dans  ce 
guêpier. 

Il  allait  se  retirer,  lorsque  M.  Rastel  lui  donna  fami- 
lièrement une  tape  sur  l'épaule. 

—  Chassez-vous,  monsieur  Coste?  demanda-t-il. 

—  Non,  monsieur  le  maire. 

—  Tant  pis...  c'est  dommage,  je  vous  aurais  invité  à 
mon  mas  ;  il  y  a  en  ce  moment  un  superbe  passage  de 
tourdes;  ils  viennent  se  régaler  des  grappillons  de  ma 
vigne  et  de  mes  olives  hâtivement  mûres,  et  je  vous  les 

35 


canarde  î...  J'en  ai  fait  une  douzaine  et  demie  aujour- 
d'hui... et  gras,  des  boules  de  graisse  I...  Vous  n'aurez 
guère  de  distractions  ici,  alors...  Tenez,  un  bon  con- 
seil, prenez  votre  permis  et  nous  chasserons  ensemble  : 
les  perdrix  rouges,  les  lièvres  et  les  lapins  foisonnent 
dans  nos  bois...  Allons,  vous  vous  déciderez... 

—  Mon  permis  î  se  dit  Coste  en  regagnant  la  maison, 
pas  en  tout  cas  avec  les  douze  francs  qui  me  restent. 

Mais,  loin  de  s'attrister,  il  sourit  de  sa  réflexion. 


\l 


Pourtant,  dès  le  lendemain,  disparut  son  insouciance, 
lorsqu'il  lui  fallut  affronter  les  fournisseurs,  sans  argent 
dans  la  main.  Coste  tenait  à  leur  parler  lui-même; 
d'ailleurs,  il  ne  pouvait  guère  songer  à  y  envoyer  sa 
fenmie,  très  abattue,  ce  matin-là.  D'autre  part,  depuis 
sa  grossesse,  Louise,  fatiguée,  se  désintéressait  du 
ménage.  Jean,  très  bon  pour  elle,  la  suppléait  tant  bien 
que  mal  et,  dans  ces  derniers  temps,  il  avait  pris  l'ha- 
bitude d'aller  lui-même,  tous  les  jours,  avant  de  partir 
pour  sa  classe,  quérir  certaines  provisions  au  marché 
ou  chez  les  fournisseurs. 

Or,  se  présenter  pour  la  première  fois  chez  un  mar- 
chand et  lui  demander  crédit,  lui  sembla  chose  insolite 
et  quelque  peu  honteuse.  11  eut  besoin  de  tout  son  cou- 
rage pour  s'y  résoudre  et  ce  ne  fut  pas  sans  hésitation 
que,  poussé  par  la  nécessité,  il  franchit  le  seuil  des 
boutiques.  Ce  qu'il  redoutait  —  et  non  sans  raison  — 
jusqu'à  en  avoir  d'avance  la  chair  de  poule,  c'était  de 
se  voir  mal  jugé,  de  prime  abord,  par  des  gens  qui 
envient  trop  le  fonctionnaire  pour  ne  pas  saisir  toute 
occasion  de  l'humilier.   Le  boutiquier  de  village  et  le 

36 


paysan  en  blouse  n'ont  guère  de  considération  pour 
l'homme  en  veston,  pour  le  monsieur  gêné  qui  va  ache- 
ter les  aliments  de  première  nécessité  sans  la  pièce  de 
cent  sous  au  bout  des  doigts.  C'est  pourquoi  ils  ne  se 
font  pas  faute  d'en  gloser  le  cas  échéant.  Car  ce  qui  se 
pratique  couramment  à  la  ville  est  pour  ces  ruraux 
cupides  et  méfiants  un  signe  de  déchéance.  Le  paysan, 
s'il  a  du  bien  au  soleil  et  quelques  écus  dans  son  bas  de 
laine,  n'achète  pas  à  crédit,  méprise  les  miséreux  et 
surtout  les  fonctionnaires  pauvres. 

Costc,  qui  était  né  et  avait  passé  son  enfance  dans 
un  village,  savait  tout  cela.  De  là  la  confusion  qu'il 
éprouva  chez  le  boucher,  chez  l'épicier,  chez  le  mar- 
chand de  bois  même  que,  d'ordinaire,  à  la  campagne, 
on  paie  argent  sec.  Porté  à  s'exagérer  les  choses,  il 
souffrit  en  croyant  remarquer  la  mine  étonnée  de  ces 
petits  commerçants,  des  regrattiers  plutôt,  qui,  sans  con- 
currents, allaient  chaque  jour  de  grand  matin  sur  leur 
char-à-bancs,  acheter  eux-mêmes,  à  Montclapiers,  au 
comptant  et  au  fur  et  à  mesure  de  leurs  besoins,  les  den- 
rées qu'ils  détaillaient  ensuite  aux  paysans  de  Maleval 

«Bien  sur,  se  disait  Coste,  ils  ne  s'attendaient  pas  à 
entendre  le  seul  fonctionnaire  de  Maleval  parler  ainsi 
de  crédit,  dès  sa  première  visite.  » 

Celte  pensée  le  faisait  paraître  gauche,  emprunté... 
«  Je  vous  paierai  à  la  lin  du  mois  »,  ces  mots  lui  sem- 
blaient durs  à  prononcer  et  raclaient  son  gosier  comme 
les  crins  d'une  brosse. 

Dès  en  entrant,  il  s'empressait  de  décliner  sa  qualité 
d'instituteur;  sur  le  champ,  le  boutiquier  devenait  obsé- 
quieux et  prévenant  pour  «monsieur  le  maître».  Mais 
dans  le  sourire  aussitôt  contraint  des  lèvres  pincées, 
dans  la  figure  épanouie  du  revendeur  se  manifestait  de 
la  surprise  et  parfois  même  un  éclair  de  méfiance  dans 

III 


le  regard,  lorsque  Coste,  le  rouge  au  front,  la  bouche 
sèche,  prononçait  le  mot  de  crédit,  si  mal  compris  et  si 
mal  accueilli,  en  général,  du  paysan  hostile.  Il  est  vrai 
que  cela  durait  peu  et  que  les  marchands,  leur  étonne- 
ment  passé  et  réflexion  faite,  se  hâtaient  d'ajouter, 
d'une  voix  aimable,  mais  avec  une  pointe  de  condes- 
cendance et  de  gouaillerie  pour  ce  client  pauvre,  deve- 
nant leur  obligé  : 

—  A  votre  service..-  connue  il  vous  plaira,  monsieur. 

Coste  fut  plus  à  Taise  chez  le  boulanger,  qui,  tout  de 
suite  et  de  lui-même,  lui  remit  mie  taille.  Cependant,  à 
passer  ainsi  d'un  fournisseur  à  l'autre,  sa  timidité  aug- 
mentait et  son  attitude  humble,  embarrassée,  contri- 
buait à  donner  de  lui  une  impression  peu  avantageuse. 
Si  bien  que,  sa  tournée  finie,  il  revint  à  l'école  le 
cœur  plein  d'une  tristesse  vague,  se  croyant  atteint 
dans  sa  dignité,  avec  le  pressentiment  de  sombres 
jours  à  vi\Te  dans  ce  village  et  la  peur  furtive  de 
l'avenir,   sentiments  qui  plissaient  son  front  morose. 

Jusqu'ici,  cette  gi^ne  et  cette  honte,  songeait-il,  lui 
avaient  été  épargnées.  A  Peyras,  son  traitement  suf- 
fisait aux  besoms  des  siens.  Louise  avait  l'excellente 
habitude  de  payer  comptant  les  fournisseurs  quotidiens. 
Si,  depuis  la  venue  des  enfants,  elle  et  son  mari  n'avaient 
pas  fait  un  sou  d'économie,  du  moins  ils  n'avaient 
jamais  eu  que  les  dettes  courantes  du  tailleur  et  du 
cordonnier.  Louise  n'était  pas  dépensière  et  gouvernait 
bien  son  maigre  budget.  Sa  coquetterie  se  contentait  de 
peu  :  un  bout  de  ruban,  une  fleur,  un  rien  la  parait  ; 
elle  taillait  elle-même  de  ses  doigts  de  fée  ses  robes  peu 
coûteuses  et  chifl'omiait  ses  chapeaux  avec  l'art  et  le 
goût  d'mie  modiste  experte. 

Certes,  comme  le  menu  fretin  des  fonctionnaires,  ils 
connaissaient  ces  terribles  fins  de  mois  où  dans  le  porte- 

38 


monnaie,  flasque  ou  gonflé  de  vent  comme  un  soufflet» 
tintent  quelques  piécettes  blanches  qu'on  dépense  par- 
cimonieusement à  l'achat  de  pommes  de  terre,  de  légu- 
mes à  bon  marché,  quitte,  le  temps  des  sept  vaches 
maigres  écoulé,  à  prendre  sa  revanche  et  à  faire  chère 
lie  au  retour  de  chez  le  percepteur.  Mais  c'était  la  pre- 
mière fois  qu'ils  se  trouvaient   dans  un  tel  dénuement. 

Des  réflexions  grises  assaillirent  Coste  :  il  se  surprit 
à  regretter  son  départ  de  Peyras  et  l'argent  dépensé 
pour  le  déménagement.  Il  fut  obsédé  par  la  pensée  des 
cinquante  francs  prêtés  par  son  collègue  et  d'une  note, 
montant  à  cent  vingt-cinq  francs,  laissée  en  soitSrance 
chez  son  tailleur  à  Peyras,  et  qu'avant  de  partir  il  avait 
promis  d'acquitter  par  mensualités. 

-Cependant  cet  accès  de  découragement  se  dissipa  A-ite. 
Au  seuil  de  sa  maison,  la  vue  du  paysage  montagneux, 
resplendissant  de  soleil,  quelques  coups  de  chapeau 
donnés,  en  passant,  par  des  villageois  endimanchés, 
réunis  sur  la  place,  les  cris  joyeux  de  Rose  et  de  Paul, 
s' ébattant  dans  le  jardinet,  chassèrent  toute  mélancoUe. 
Coste  retrouva  sa  gaieté.  D'ailleurs  pourquoi  se  déses- 
pérer ?  l'indemnité  qu'il  allait  demander  le  remettrait  à 
Ilot  et  l'on  vivrait  comme  jadis  à  Pe;>Tas. 

—  Tiens,  —  dil-il  aussitôt  à  Louise,  —  j'oubliais... 
Avant  de  m'occuper  d'autre  chose,  je  vais  faire  ma 
demande  d'indemnité...  mais  d'abord  que  je  t'embrasse, 
chiérie. 

Louise,  en  train  de  ranger  la  batterie  de  cuisine, 
tendit  ses  lèvres.  Jean  s'aperçut  alors  qu'elle  avait  les 
yeux  rougis. 

—  Tu  as  pleuré,  vilaine  ?  Qu'as-tu  donc  petite  fem- 
mette,  —  s'écria-t-il  d'une  voix  caressante  et  en  s" em- 
pressant auprès  d'elle.  —  Quoi  !  voilà  cpe  tu  pleures 
encore!...  Pourquoi  donc,  chérie?... 

39 


—  Je  languis  Peyras...  Toute  la  matinée,  pendant 
ton  absence,  je  n'ai  fait  que  penser  à  mes  parents...  à 
là-bas...  Yois-tu,  —  ajouta-t-elle,  cependant  que  des 
larmes  glissaient  sur  ses  joues,  couleur  de  cire,  —  vois- 
tu,  je  ne  puis  m'habituer  à  cette  idée  que  c'est  fini  d'y 
demeurer,  de  s'y  promener  le  dimanche,  que  nous  n'y 
retournerons  qu'un  mois  par  an,  aux  vacances,  comme 
des  étrangers,  qu'enfin  toute  notre  vie  s'écoulera  ici, 
dans  ce  trou  ou  dans  tout  autre  pareil,  Dieu  sait  où,  au 
milieu  des  figures  inconnues...  Ah  !  tu  es  heureux,  toi, 
de  te  trouver  bien  partout  et  de  te  consoler  si  vite  ! 

Elle  eut  un  geste  de  souffrance,  joignit  ses  mains  et 
soupira  fortement. 

—  Toujours  tes  papillons  noirs,  folle  adorée  î...  Tu 
m'envies,  dis-tu,  mais  c'est  que  je  suis  philosophe,  moi... 
Le  fonctionnaire,  c'est  l'oiseau  sur  la  branche  ;  ça  va 
au  gré  du  vent  ;  ça  n'a  plus  de  pays,  quoi  !... 

Il  s'interrompit,  car  Louise  sanglotait.  Il  comprit  com- 
bien sa  réponse  maladroite  l'avait  fait  souffrir.  Il  l'attira 
sur  ses  genoux  et,  la  berçant  presque,  il  murmura  : 

—  Allons,  ma  Louise,  ne  pleure  plus...  Je  t'ai  fait  de 
la  peine,  malgré  moi...  Pardonne-moi...  c'est  mon  carac- 
tère. Mais  si  je  suis  étourdi,  je  t'aime  bien,  va...  Pour- 
quoi te  désoler  ?...  n'as-tu  pas  avec  toi  tes  enfants,  nos 
beaux  enfants,  et  ton  mari  ?...  cela  ne  vaut-il  pas  nneux 
que  ton  pays?... 

—  Oh!  si,  si,  mon  Jean,  mais  je  me  sens  si  triste,  si 
triste... 

—  Bah  !  on  y  reviendra  plus  tard,  à  Peyras,  et  comme 
directeur,  jeté  le... 

Rose,  suivie  de  Paul  qui  riait  sournoisement,  entra 
en  coup  de  vent,  porte  claquante,  et  fit  diversion. 

—  Papa,  papa,  —  s'écria  la  fillette  en  zézayant,  — 
Paulou  qui  me  dit  que  ces  montagnes,  c'est  en  sucre. 

4o 


Est-ce  vrai,  qu'il  y  a  du  bonbon,  beaucoup,  beaucoup, 
et  qu'on  ira  en  cercer  ? 

Jean  et  Louise  se  déridèrent  et,  par  la  fenêtre  ouverte, 
regardèrent  la  montagne  qui  ruisselait  de  lumière  au 
soleil  de  midi.  Certains  pans  de  calcaire,  éblouissants 
de  blancheur,  avaient  des  apparences  cristallines  qui 
expliquaient  les  paroles  de  Rose.  Paul  riait  maintenant 
aux  éclats.  La  petite  Rose,  ne  comprenant  pas  ces  rires, 
ouvrait  ses  grands  yeux  bleus,  le  doigt  toujours  tendu 
vers  la  montagne,  blanjche  comme  un  énorme  pain  de 
sucre  aux  cassures  pailletées  d'argent.  Elle  était  jolie  à 
croquer,  avec  ses  cheveux  emmêlés,  l'étonnement  naïf 
de  son  minois  rose  et  son  air  très  sérieux,  un  peu  piqué. 
Louise  la  prit  follement  entre  ses  bras.  Toute  souriante 
aux  questions  répétées  de  la  fillette,  elle  oublia  son 
chagrin.  Sa  tranquillité  persista  durant  la  journée. 
Même,  dans  l'après-midi,  entendant  Jean  chantonner 
une  romance  qu'ils  fredonnaient  ensemble  au  temps  de 
leurs  fiançailles,  elle  se  sentit  heureuse  et  joignit  sa 
voix  grêle  et  che^T0tante  de  faiblesse  à  la  voix  pro- 
fonde de  son  mari. 

Mais,  malgré  qu'elle  en  eût,  les  jours  suivants  elle 
fut  reprise  de  langiiitude,  tourmentée  par  le  mal  du 
pays.  Gela  lui  venait  surtout  le  matin,  dans  son  lit,  où, 
leur  installation  terminée,  elle  s'oubliait  à  paresser, 
fatiguée  par  sa  grossesse  diflicile,  pendant  que  Jean 
s'occupait  de  ses  élèves  et  surveillait  Rose  et  Paul, 
jouant  dans  le  jardin. 

Son  état  souffrant  la  prédisposait  à  ces  accès  de 
nostalgie.  Essayait-elle  de  se  lever  pour  se  débar- 
rasser, en  agissant,  de  la  mélancolie  qui  la  prenait  ? 
Elle  se  sentait  les  jambes  molles,  incapable  d'aucun 
effort,  de  jour  en  jour  moins  vaillante  ;  des  étouffements 
l'oppressaient  ;  elle  avait  des  battements  de  cœur  et  des 

4i 


étoui'dissements  causés  par  ranéinie  de  son  corps 
épuisé.  Et  telle  était  bientôt  sa  grande  lassitude  qu'elle 
se  rejetait  incontinent  sur  son  lit.  à  demi  vêtue.  Alors, 
les  yeux  au  plafond,  elle  rêvassait  des  heures  entières. 
Son  imagination  lui  évoquait  le  doux  pays  natal,  les 
amis  et  connaissances  qu  elle  y  avait  laissés,  parmi  des 
souvenii's  d'heures  paisibles  et  heureuses.  Elle  regret- 
tait ces  promenades  dominicales  où  elle  passait,  dans 
les  groupes,  au  bras  de  son  mari,  sous  le  frais  ombrage 
des  platanes,  suivie  d'un  regard  d'envie  par  ses  ancien- 
nes compagnes  de  magasin.  Et,  tout  à  coup,  dans  ime 
détresse  affreuse  d'àme,  accrue  par  la  solitude  et  le 
silence  de  la  chambre,  elle  enfouissait  sa  tète  au  creux 
de  l'oreiller  et,  secouée  de  gros  sanglots,  pleurait  amè- 
rement le  passé. 

Jean  la  surprenait  souvent  au  milieu  de  ces  crises  de 
larmes,  alors  qu'il  venait,  entre  temps,  s'assurer  de  son 
état.  Il  la  grondait  avec  des  câlineries,mais,  maladroit, 
ne  réussissait  pas  toujoiu's  à  l'apaiser,  à  la  consoler. 
Tendrement,  il  lui  conseillait  de  sortir,  de  promener 
les  enfants  autour  de  Maleval,  de  profiter  pour  se 
distraire  de  ce  beau  temps  d'automne. 

Elle  y  consentit.  Une  après-midi,  se  sentant  mieux, 
elle  emmena  Rose  et  Paul,  joyeux  de  ciette  sortie  ines- 
pérée. Mais  lorsqu'en  traversant  le  village,  elle  se  vit 
le  point  de  mire  de  tous  les  regards,  ne  put  accrocher 
le  sien  à  des  aspects  coutumiers,  l'arrêter,  le  reposer 
sur  une  figure  connue  ou  amie,  elle  n'y  résista  point. 
Les  yeux  pleins  de  larmes,  entraînant  vers  la  maison 
ses  enfants  étonnés  de  ce  brusque  retour,  elle  revint 
précipitamment  chez  elle,  rêver  au  pays  natal,  énervée 
aux  paroles  consolantes  de  son  mari. 

Cependant  Jean  s'entêta,  inquiet.  A  tout  prix,  il 
voulut  l'arracher  à  ces  songeries  déprimantes,  coupées 

42 


de  plaintes  puériles.  Le  dimanche  et  le  jeudi,  jours  de 
congé,  il  réussit  à  l'entraîner  hors  de  la  maison  où  elle 
se  consumait  en  nostalgiques  regrets.  D'abord,  ils 
s'écartèrent  du  village,  loin  des  regards  curieux,  qui 
étaient  une  soutFrance  pour  Louise.  La  paix  automnale 
des  champs  qui,  sous  les  splendeurs  roses  des  crépus- 
cules, semblaient  déjà  plongés  au  grand  rêve  si  proche 
des  hivers,  le  recueillement  des  combes,  dont  les  échos 
endormis  s'éveillaient  aux  appels  des  enfants  amusés, 
l'isolement  des  blanches  routes,  bordées  de  platanes 
roux,  les  haltes  dans  les  taillis  de  chênes-verts  d'où,  à 
leur  approche,  les  merles  s'enfuyaient  avec  des  cris 
apeurés,  resserrèrent  leur  intimité  et  îamenèrent  lente- 
ment im  peu  de  quiétude  et  d'oubli  dans  l'àme  frisson- 
nante et  endolorie  de  Louise.  Les  gaietés  turbulentes  de 
Rose  et  de  Paul,  leurs  gaml^ades  et  leur  babil  l'inté- 
ressèrent. Devant  les  aspects  et  les  étrangetés  de  ce 
pays  si  neuf  pour  eux,  nés  dans  les  plaines,  la  surprise 
des  enfants  se  manifestait  fréquemment  par  des  inter- 
rogations drôles,  des  rapprochements  impré^^ls,  des 
réflexions  d'une  bizarrerie  telle  que  Louise,  distraite  et 
réjouie,  en  oubliait  son  mal  et  s'habituait  à  sa  nouvelle 
vie. 

Souvent,  assise  à  l'ombre,  pom*  se  reposer,  elle 
retrouvait  son  sourire  à  voir  son  mari  redevenir  gamin, 
s'ébattre  autour  d'elle  avec  Rose  et  Paul.  Même  leurs 
éclats  de  rire  la  gagnaient,  lorsque  Jean  feignait  de 
poursui\Te  Rose  fuyant  devant  lui  conmie  un  oiselet 
aux  allures  hésitantes,  les  bras  étendus  et  battant  l'air, 
comme  de  faibles  ailes,  poussant  de  légers  cris,  ou  lors- 
qu'il se  dissimulait  prestement  derrière  un  arbre,  un 
buisson,  un  rocher  pour  s'en  élancer  brusquement,  en 
criant  :  «  Coucou  !  Coucou  I  »  à  la  joie  délirante  des  petits. 

Jean,  s'apercevant  que  Louise  était  plus  gaie,  moins 

4'3 


rêveuse,  après  ces  sorties,  prétexta  que  ses  occupations 
professionnelles  l'absorbaient  et  insista,  maintenant 
qu'elle  connaissait  un  peu  le  pays  et  les  gens,  pour 
qu'elle  fréquentât  elle-même  chez  les  fournisseurs. 
Louise  y  rencontra  quelques  femmes  avec  lesquelles 
elle  s'arrêta  à  causer.  Les  attentions,  les  flatteries  qu'on 
eut  pour  elle,  un  certain  respect  qu'elle  remarqua  chez 
ces  paysannes,  enchantées  de  lier  conversation  avec 
une  si  gentille  «  damette  »  et  de  cancaner  sur  les 
affaires  d'autrui,  lui  furent  autant  de  distractions  qui 
lui  rendirent  le  séjour  de  Malev^l  moins  antipathique. 

Ses  abattements  journaliers,  sans  disparaître  tout  à 
fait,  devinrent  plus  rares,  moins  profonds.  Elle  se  plut 
à  rapporter  à  Jean,  par  le  menu,  les  causeries  qu'elle 
avait  soit  avec  l'une  soit  avec  l'autre.  Des  relations 
même  se  nouèrent  ;  elle  alla  chez  des  voisines  qui,  à  leur 
tour,  vinrent  coudre,  auprès  d'elle,  dans  la  salle  de  la 
mairie,  qui  servait  peu  et  appartenait,  en  réalité,  à 
l'instituteur. 

—  Allons,  la  voilà  acclimatée,  se  disait  Jean.  Il  remar- 
quait avec  satisfaction  le  changement  qui  s'opérait. 
Cependant,  Louise  aurait  voulu  se  lier  avec  l'institu- 
trice ;  mais  mademoiselle  Bonniol,  très  discrète,  restait 
à  l'écart.  La  vieille  demoiselle  se  montrait  toujours 
aimable  et  souriante  dans  leurs  rencontres.  Mais  un  peu 
maniaque,  adorant  son  chez  soi,  elle  sortait  rarement. 
Sa  classe  faite,  elle  se  claquemurait  dans  son  logement, 
où  on  l'entendait  tout  le  temps  causer  puérilement  avec 
son  bel  aiigora  tout  blanc  ou  avec  ses  canaris  en  cage. 
Dévote,  mais  sans  air  revêche,  elle  allait  prier  à  l'église 
tous  les  soirs,  ou  tricoter  avec  la  sœur  du  curé,  son 
amie,  une  vieille  fille  de  son  âge.  Pourtant  de  temps  en 
temps,  elle  se  glissait  timidement  chez  Coste,  apportait 
des  sucreries  à  Rose  et  à  Paul  et  les  emmenait  chez 

44 


elle;  ce  qui  ravissait  surtout  Rose,  qui  aimait  tant  le 
«  moumou  blanc  et  les  zoizeaux  zaunes  »  de  made- 
moiselle. 

Si  Louise  parlait  de  moins  en  moins  de  Peyras,  elle 
donnait  à  Jean  d'autres  soucis.  L'époque  de  sa  déli- 
ATance  approchant,  sa  fatigue  augmentait.  A  cause  de 
sa  faiblesse  croissante,  elle  n'était  plus  d'aucune  utilité 
dans  la  maison.  Tout  le  dernier  mois,  elle  le  passa  sans 
remuer  de  sa  chaise  basse.  Heureusement  les  propos 
médisants  des  voisins,  empressés  autour  d'elle,  la 
distrayaient.  Jean,  en  dehors  des  heures  de  classe,  ne 
la  quittait  plus,  la  baisottant  sur  les  yeux,  lui  prodi- 
guant ses  tendresses  inépuisables.  Attentif  à  ses  gestes, 
soumis  à  tous  ses  caprices,  il  corrigeait  à  ses  côtés  les 
devoirs  d'élèves  ou  grossoyait  les  arrêtés  du  maire  ou 
les  pièces  du  secrétariat. 

Certes,  le  pauvre  garçon  aurait  eu  besoin,  lui  aussi, 
de  repos,  de  vie  calme.  Il  ne  le  sentait  souvent  que 
trop.  Faute  de  temps  pour  la  préparation  des  leçons, 
il  se  trouvait  parfois  embarrassé,  hésitant  devant  ses 
élèves.  Mais,  tout  en  se  le  reprochant,  il  s'avouait 
l'impossibilité  de  faire  autrement. 

L'argent  manquait  ;  on  ne  prenait  une  femme  que 
rarement,  pour  la  lessive  et  encore  !  Aussi,  outre  son 
labeur  professionnel,  l'instituteur  profitait-il  de  ses 
loisirs  pour  mettre  tout  en  ordre  dans  la  maison  ;  il  net- 
toyait, balayait,  cuisinait  tant  bien  que  mal;  c'était  lui 
qui  lavait,  couchait  et  soignait  les  enfants  ;  lui  que  le 
soir,  une  fois  tout  son  petit  monde  au  lit,  on  aurait  pu 
voir,  si  les  volets  n'eussent  été  clos,  un  tablier  de  cuisine 
ceignant  les  reins,  essanger  du  linge  ou  laver  la  vais- 
selle. Après  quoi,  il  se  couchait,  harassé;  mais,  malgré 
sa  maigreur,  il  avait  reçu  de  ses  ancêtres  paysans  une 
robuste  constitution  et  dormait  les  poings  fermés  jusqu'à 

45  III. 


l'aube,  à  moins  que  Louise  ne  réclamât  quelques  menus 
soins  pendant  la  nuit.  Le  matin,  il  se  réveillait  dispos, 
plein  de  courage,  et  s'attelait  aussitôt  à  sa  rude  besogne, 
sans  se  plaindre,  gardant,  pourvu  que  sa  Louise  lui 
sourît  et  ses  enfants  aussi,  sa  gaieté  inaltérable  et  sa 
précieuse  insouciance. 

Pourtant,  la  situation  ne  s'améliorait  guère.  La 
vie  était  aussi  chère  à  Maie  val  qu'à  PejTas.  Les  cinq 
cents  francs  qu'il  avait  en  moins  lui  eussent  été 
bien  nécessaii'es.  Pouvait-on  nom^rir  Louise  si  débile 
avec  des  pommes  de  terre  ou  des  légumes  secs?  Déjà, 
aux  premiers  jours  de  novembre,  il  avait  payé  le 
retard;  mais,  comme  par  le  passé,  il  s'était  trouvé  sans 
avance  pour  le  mois  à  courir,  car,  fidèle  à  ses  engage- 
ments, il  avait  envoyé  vingt  francs  —  presque  tout  ce 
qui  lui  restait  les  fournissem\s  payés  —  à  son  tailleur  de 
Peyras. 

—  Est-ce  que  lu  recevras  bientôt  de  l'argent?  — 
demandait  Louise,  inquiète. 

Et  Jean  répondait,  plein  d'assurance,  ne  fût-ce  que 
pour  la  tranquilliser  : 

—  Oh!  tu  sais,  ils  ne  se  pressent  guère  d'habitude... 
Ces  bureaux,  il  leur  faut  des  mois  el  des  mois...  mais 
ils  se  décideront  à  la  fin;  tiens,  quelque  chose  me  dit 
qu" avant  quinze  jours  nous  palperons  quelques  beaux 
louis  jaunes. 

Rien  ne  vint  pom^tant.  Si,  un  pli  timbré  de  Tinspection 
académique,  lequel  fit  battre  le  cœur  de  Coste.  Pris  de 
peur  à  l'idée  d'un  simple  refus  de  secours,  il  se  cacha 
dans  sa  classe,  avant  d'en  déchirer  les  bandes.  Un 
voile  —  peut-être  ime  larme  —  passa  devant  ses  yeux  : 
le  papier  ne  contenait  que  ces  mots  : 

Aucun  crédit  n'étant  depuis  deux  aiis  inscrit  au 
budget  départemental  pour  frais  de  déplacement,  on  ne 

46 


pouvait  ni  accueillir  ni  même  s'expliquer  la  demande 
de  secours  faite  par  M,  V instituteur  de  Maleval. 

Jean  pâlit,  songeant  à  l'avenir. 

—  Que  va  dire  Louise? 

Dans  l'état  où  se  trouvait  sa  femme,  il  décida  de  lui 
cacher  sa  déconvenue  ;  il  éluderait  toute  question  ou 
répondrait  évasivement. 

Néanmoins,  il  se  refusait  à  croire  l'avenir  compromis; 
il  se  livra  à  des  calculs,  à  des  projets  que  son  cœur 
excellent  faisait  naître  et  approuvait,  mais  qui  n'étaient 
que  le  fruit  incertain  de  ses  illusions  indéracinables,  de 
son  ignorance  de  la  vie  matérielle.  Si  bien  qu'il  se 
promettait  d'économiser,  de  rogner  sur  ses  maigres 
dépenses,  de  dénicher  des  travaux  rémunérateurs  mais 
chiméricjues,  de  passer  ses  veillées,  ses  nuits,  s'il  le 
fallait,  à  faire  des  écritures,  des  copies  productives, 
tout  cela  sans  se  rendre  compte  du  peu  de  ressources 
qu'offre  Maleval  et  des  refus  qui  accueilleraient  ses 
tentatives  chez  les  huissiers,  avoués  ou  notaires  du 
chef-lieu  ou  des  environs. 

Coste  ne  pensait,  en  effet,  qu'à  ime  chose  :  c'est  qu'il 
lui  faudrait  plus  d'argent  maintenant;  ses  charges 
allaient  augmenter;  Louise  serait  incapable  d'allaiter 
l'enfant  qui  naîtrait;  alors,  c'était  son  devoir  à  lui  de 
se  débrouiller,  de  travailler  double;  et  il  s'illusionnait, 
espérant  encore  cpi'aA^ec  du  courage  et  de  la  persévé- 
rance il  finirait  bien  par  sortir  de  ce  mauvais  pas. 

Pour  comble  de  malechance  et  au  prix  de  quelles 
souffrances,  qui  la  laissèrent  à  moitié  morte,  Louise 
accoucha,  en  décembre,  de  deux  jumelles.  Elle  se 
rétabUt  lentement;  malgré  sa  faiblesse  extrême,  elle 
avait  l'âme  chevillée  au  corps  ;  mais  qu'elle  était  pâle 
et  chétive  ! 

Le  médecin  prescrivit  un  régime  réconfortant,  partant 

4: 


très  coûteux,  et  un  repos  complet.  Aussi,  à  la  fin  du  mois, 
Jean  s'aperçut-il  que  son  traitement  de  cent  francs 
ne  lui  suffirait  pas  à  se  liquider.  Un  monceau  de  notes 
s'étaient  entassées  chez  lui.  Pour  ne  pas  rester  entière- 
ment sans  le  sou,  il  paya  les  dettes  criardes  et  îittendit 
pour  les  autres,  forcément.  Son  bon  cœur  l'empêcha  de 
récriminer  contre  le  sort.  Il  se  mit  à  aimer  et  à  bercer 
les  deux  bessonnes,  cherchant  un  moyen  de  sortir 
d'embarras. 

Il  écrivit  à  des  amis,  sollicitant  un  emprunt.  Tous 
alléguèrent  divers  prétextes  pour  refuser  de  lui  venir 
en  aide.  Nouvelles  désillusions  !  Mais  son  dévouement 
et  ses  espoirs  tenaces  lui  donnèrent  le  courage  d'insister 
auprès  de  l'un  d'eux  qui,  depuis  l'enfance,  lui  était  cher 
et  qu'il  savait  dans  l'aisance.  Celui-ci  se  fâcha  presque 
et  répondit,  non  sans  humeur,  par  un  second  refus, 
sèchement  motivé.  De  la  rancune  s'amassait  au  cœur 
de  Goste. 

En  ces  circonstances,  il  n'eut  cependant  qu'à  se  louer 
de  ses  voisins  et  des  parents  de  ses  élèves.  On  lui  rendit 
maints  services  et  on  envoya  des  douceurs  à  Louise. 
Mademoiselle  Bonniol  surtout  se  montra  très  serviable. 
Souvent,  elle  vint  s'asseoir  au  chevet  de  Louise.  On  la 
voyait  apparaître  chaque  lin  d'après-midi,  le  visage 
souriant,  avec  son  tricot  et  son  angora  blanc.  Rose 
s'emparait  aussitôt  du  «  moumou  »  et  en  jouait  comme 
d'une  poupée.  Volontiers,  le  chat  très  familier  se  lais- 
sait, en  ronronnant,  caresser  par  les  menottes  potelées 
de  l'enfant  et  fermait  ses  beaux  yeux  pers,  aux 
paroles  zézayantes  de  la  mignonne  qui  le  berçait  et 
l'embrassait  sans  cesse. 

Toutefois,  par  des  indiscrétions  et  des  plaintes  échap- 
pées à  Louise  devant  les  voisines  et  aussitôt  colportées 
par  elles,  on  devina  la  gêne  croissante  de  l'instituteur 

48 


et  on  en  glosa,  ce  qui  produisit  un  détestable  effet 
chez  la  plupart  des  paysans,  peu  enclins  là-dessus  à 
la  pitié.  Moins  préoccupé,  Coste  eût  pu  remarquer  cer- 
tains sourires  moins  que  charitables,  quand  il  croisait 
certaines  gens,  dans  les  rues  du  village. 

Le  premier  jour  de  l'an,  il  eut  une  bonne  surprise. 
Une  tante  de  sa  femme  envoya  pour  les  enfants  im  louis 
de  vingt  francs  qui  fut  fêté. 

—  Tiens,  dit-il  joyeusement.  Ce  sera  pour  le  baptême. 


VII 


Ce  baptême,  fixé  pour  le  second  dimanche  de  janvier, 
rendait  Coste  fort  soucieux.  Il  redoutait,  depuis  l'accou- 
chement de  Louise,  que  ses  beaux-parents  ne  vinssent 
s'installer,  plusieurs  jours,  dans  sa  maison.  Louise 
exprimait  le  désir  d'avoir  sa  mère  auprès  d'elle.  Il 
n'osa  la  contrarier  ni  lui  avouer  tout  à  fait  les  embarras 
d'argent  de  plus  en  plus  graves  où  il  se  débattait. 

Il  avait  donc  écrit  et  attendait  impatiemment  une 
réponse.  Passe  encore  sa  belle-mère.  Elle  pourrait 
lui  être  une  aide  précieuse.  Mais  il  connaissait  son 
beau-père  et  appréhendait  son  arrivée.  Une  fois  à 
Maleval,  il  n'en  partirait  que  difficilement.  C'était  pres- 
que avec  effroi  que  Jean,  qui  à  cause  de  sa  chère  Louise 
aimait  pourtant  ses  beaux-parents,  supputait  les  nou- 
velles dépenses  que  nécessiterait  la  visite  du  menuisier. 
Celui-ci,  fier  de  son  gendre  l'instituteur,  serait  heureux 
de  jouer  au  monsieur  et  de  dépouiller  son  bourgeron 
parmi  des  paysans  ébaubis  de  ses  allures  et  de  son 
bagou.  Il  s'acoquinerait  volontiers  à  Maleval,  mangeant 
et  buvant  sans  compter,  payant  des  bocks  à  l'un  et  à 
l'autre  en  bon  prince  et  faisant  ainsi  au  café  des  dettes 

49 


au  nom  de  son  gendre,  à  qui  il  laisserait  sûrement  le 
soin  de  régler  ses  fantaisies  et  ses  beuveries  coûteuses. 
Oui,  un  réel  tojirment  pour  Coste  qui,  néanmoins,  n'en 
soufïlait  mot  à  sa  femme,  trop  aveugle  pour  ses  parents 
qui  l'avaient  gâtée  et  qu'elle  adorait.  S'ils  venaient,  il 
leur  ferait,  quelque  dépit  qu'il  en  eût,  bon  accueil  et 
bon  visage  comme  un  fils.  Jamais  Jean  n'aurait  avoué, 
d'ailleurs,  sa  gêne  à  son  beau-père  et  à  sa  belle-mère. 
Ils  lui  en  auraient  voulu  et  lui  auraient  amèrement 
reproché  sa  misère,  inexplicable  pour  eux,  comme  une 
tromperie  odieuse. 

Et  il  sentait  son  cœur  se  serrer  jusqu'à  lui  faire  mal. 

Une  lettre,  timbrée  de  Pe^Tas,  lui  parvint  enfin.  Jean 
poussa  un  soupir  de  soulagement  après  l'avoir  lue. 
Sous  prétexte  que  le  travail  pressait,  son  beau-père  lui 
mandait  l'impossibilité  où  ils  se  trouvaient  de  s'absenter 
un  seul  jour.  Ils  étaient  heureux,  ajoutait-il,  de  savoir 
Louise  délivrée  et  hors  de  danger.  Il  ne  fallait  donc  pas 
compter  sur  eux  pour  le  baptême  des  bessonnes  ;  mais 
le  beau  temps  venu,  ils  espéraient  que  Louise  et  les 
enfants  iraient  passer  quelques  jours  chez  eux,  à  Pey- 
ras. 

Si  Jean  respira  d'aise,  il  ne  se  trompa  pas  sur  la 
valeur  du  prétexte  invoqué  par  son  beau-père.  11  con- 
naissait les  habitudes  dépensières  du  menuisier,  ouvrier 
excellent,  mais  joueur  enragé, 

—  Heureusement  pour  moi  qu'ils  n'ont  pas  eu  le  sou 
pour  le  voyage,  murmura-t-il.  Sans  doute,  la  dame  de 
pique  a  nettoyé  le  gousset  du  beau-père... 

Louise  pleura  en  apprenant  la  résolution  de  ses  pa- 
rents. Elle  aussi,  sans  en  rien  dire,  en  comprit  la  véri- 
table cause  et  elle  regretta  fort  de  ne  point  pouvoir  leur 
envoyer  l'argent  nécessaire.  Mais  elle  n'insista  pas  : 
Jean  endormit  son  chagrm  par  la  promesse  de  les  en- 

5o 


voyer,  elle  et  les  petits,  passer  quinze  jours  à  Peyras, 
au  printemps  prochain. 

—  Vois-tu,  —  lui  dit-il  pour  répondi-e  à  l'éternelle 
objection  du  manque  d'argent,  —  ce  sera  un  moyen 
d'économiser.  Le  voyage  payé,  vous  n'aurez  rien  à  dé- 
penser, là-bas...  Et  moi,  je  m'arrangerai  tout  seul  ici 
pour  vivre  de  peu...  Tu  iras  donc  sûrement. 

Le  baptême  se  célébra  simplement.  M.  et  madame 
Rastel  acceptèrent  d'être  les  parrain  et  marraine  d'une 
bessonne.  L'autre  dut  se  contenter  d'un  voisin  obligeant 
et  de  mademoiselle  Bonniol. 

Une  bouteille  de  vin  blanc  et  quelques  gâteaux  secs 
parèrent  à  la  dépense.  Le  maire  et  sa  fenmie  offrirent  à 
leur  filleule  un  hochet  d'ivoire  aux  grelots  d'argent  — 
une  inutilité.  Mademoiselle  Bonniol  donna,  elle,  une 
brassière  en  laine  qu'elle  avait  confectionnée  elle-même  ; 
le  voisin,  un  paysan,  trouva  que  c'était  bien  assez  d'avoir 
payé  le  cierge  du  baptême  pour  se  dispenser  de  tout 
cadeau  et  ne  donna  rien. 

Dans  le  village  on  déclara,  après  la  cérémonie,  que 
l'instituteur,  pour  être  un  monsieur,  a  ne  faisait  guère 
l)ien  les  choses  »  :  ni  fête,  ni  dîner,  une  simple  collation, 
et  encore  !  c'était  maigre  !  Et  on  se  moqua,  entre  soi, 
de  la  gêne  de  ce  fonctionnaire  en  redingote,  de  cet 
étranger. 

Quinze  jours  plus  tard,  Coste  reçut  une  seconde  lettre  : 
elle  était  de  sa  mère,  veuve  depuis  deux  ans  et  qui 
vivait  seule  dans  son  village.  Par  la  main  d'un  voisin 
complaisant,  elle  lui  annonçait  que,  devenue  aveugle 
tout  d'un  coup,  elle  n'avait  désormais  qu'à  compter  sur 
le  fils,  pour  lequel,  elle  et  son  mari,  avaient  «  mangé 
tout  leur  saint-frusquin  ».  Depuis  la  mort  de  son  honmie, 
tué  par  le  chagrin  de  voir  ses  quatre  coins  de  vigne 
ruinés  par  le  phylloxéra,  puis  vendus  pour  payer  leurs 

5i 


dettes,  elle  avait  besogné  tant  qu'elle  avait  pu  et,  vaille 
que  vaille,  gagné  sa  pauvre  vie  ;  maintenant,  si  son  lils 
ne  l'hébergeait  pas,  elle  n'avait  pour  recours  que  la  cha- 
rité publique,  à  moins  «  d'aller  crever  comme  une  men- 
diante dans  un  hôpital  ». 

Jean  fut  atterré  par  cette  nouvelle  —  un  coup  de  mas- 
sue fait  pour  lachever.  Trop  bon  fils,  il  n'hésita  pas 
une  minute  ;  mais  il  eut  une  révolte  contre  le  mauvais 
sort  qui  l'accablait.  Louise,  à  qui  il  communiqua  aussi- 
tôt la  lettre,  fondit  en  larmes. 

—  Et  moi  qui  croyais,  —  fit-elle  tout  d'un  coup,  —  que 
ta  mère  avait  de  l'argent. 

Ces  mots  donnèrent  quelque  espoir  à  Coste  ;  sa  mère, 
qui  sait  ?  l'aiderait  peut-être. 

—  Je  le  crois  aussi,  répondit-il  ;  mais  ce  n'est  pas  cer- 
tain. Elle  s'en  est  toujours  défendu  depuis  leur  saisie... 
mais  elle  est  si  économe... 

—  N'avait-elle  pas,  prétendais-tu,  gardé  une  terre?... 
Eh  bien  î  on  lui  dira  de  la  vendre,  si  elle  n'a  pas  d'argent. 

—  La  vendre  !  elle  n'y  consentira  jamais.  C'est  tout 
ce  qui  lui  reste  et  ce  qu'elle  a  eu  pour  dot...  Je  connais 
ma  mère  :  elle  a  l'orgueil  du  paysan.  Déjà,  elle  a  souffert 
de  voir  le  bien  de  mon  père  mis  à  l'encan  et  dispersé 
au  hasard  des  enchères...  On  lui  arracherait  plutôt  le 
cœur  que  de  la  décider  à  se  défaire  du  champ  qu'elle 
tient  de  sa  famille...  Enfin  qui  sait?  elle  aura  peut-être 
une  centaine  de  francs  de  côté  et  nous  les  cédera,  quand 
elle  s'apercevra  de  notre  dénuement... 

Le  jeudi  suivant,  Jean  partit.  Il  ramena  sa  mère  que 
l'on  appelait  Caussette,  diminutif  de  Causse,  son  nom 
de  famille.  Les  frais  du  voyage  allégèrent  encore  la 
pauvre  bourse  de  l'instituteur.  Pour  grande  que  fût  son 
envie,  il  n'osa,  dès  la  revoir,  questionner  sa  mère  sur 
les  ressources  qu'elle  pouvait  avoir. 

5a 


Il  serait  temps  plus  tard,  dans  cpielques  jours,  alors 
que  la  vieille  femme,  transplantée  hors  de  son  village, 
aurait  fait  connaissance  avec  son  nouveau  foyer  et  se 
serait  réchauffée  à  l'affection  des  siens  du  froid  de  sa 
solitude  de  deux  ans.  Oui,  il  lui  parlerait  le  mois  pro- 
chain et  il  se  raccrochait  éperdument  à  cet  espoir,  sou- 
lagé, par  peur  d'être  déçu,  à  la  pensée  d'avoir  encore 
quelques  semaines  de  trêve  avant  d'interroger  sa  mère. 
Il  prévoyait,  en  eflet,  qu" elle  résisterait,  ne  lâcherait  pas 
facilement  ses  quelques  sous,  mais  il  espérait  bien  l'at- 
tendrir. Et,  confiant,  il  attendit,  travaillant  du  matin  au 
soir,  sans  une  seconde  de  repos,  sans  prendre  haleine, 
car  non  seulement  la  table  de  famille  s'était  augmentée 
d'une  place,  mais  la  présence  de  l'aveugle  était  un  sur- 
croît de  besogne  et  de  tracas  pour  le  courageux  garçon. 

Caussette  ne  pouvait  se  consoler  d'avoir  perdu  la  vue. 
Ce  que  l'homme  a  de  plus  précieux,  n'est-ce  pas  loii  sens 
et  labista?  (la  raison  et  la  vue),  répétait-elle  souvent 
comme  l'avaient  répété  avant  elle  tant  d'ancêtres,  deve- 
nus vieux  et  aveugles. 

C'était  une  petite  vieille,  maigrichonne,  toute  hàlée  et 
parcheminée  par  les  travaux  des  champs  et  qui,  jadis, 
avait  été  très  active  et  très  remuante.  Les  douleiu^s  aux 
jambes  et  un  labeur  de  près  d'un  demi-siècle,  au  vent, 
au  soleil,  aux  gels  et  à  la  pluie,  l'avaient  ratatinée  et 
courbée  comme  un  de  ces  noueux  ceps  de  vigne  qu'elle 
avait  tant  travaillés  de  ses  mains.  Tout  le  long  du  jour, 
elle  traînaillait  de  chaise  en  chaise,  ne  pouvant  aller,  à 
cause  du  froid,  s'acagnarder  au  soleil,  ou  bien  tournait 
et  retournait  sans  relâche  dans  la  cuisine  et  dans  sa 
chambre.  Parfois  elle  s'asseyait  au  coin  du  fou  et  là, 
s'apitoyant  sur  elle-même,  marmottait  des  prières  à  la 
Vierge,  à  tous  les  saints,  des  paroles  où  pleurait  le 
regret  du  clair  soleil,  de  la  douce  lumière.  Peu  à  peu,  sa 

53 


voix  s'élevait  et,  distincte,  se  répandait  en  plaintes 
infinies. 

—  Mon  Dieu  !  vierge  Marie  !  geignait-elle,  c'est-il  pos- 
sible que  je  sois  ainsi...  Mon  pauvre  homme,  tu  es  heu- 
reux, toi,  àe  fumer  les  mauves...  Oh  I  cette  nuit  !  et  ça 
sera  toujours  conmie  ça,  brave  Jésus  I...  Dire  que  je  ne 
vous  verrai  plus  jamais,  jamais,  mes  mignons. 

Et  elle  promenait  ses  mains  sèches,  dont  le  hàle  ter- 
reux s'écaillait  de  blanc  à  la  longue,  sur  les  cheveux 
bouclés  de  Paul  et  de  Rose  qui  la  regardaient  étonnés 
et  un  peu  effrayés  par  ces  yeux  blanchâtres  et  fixes  qui, 
grands  ouverts,  ne  voyaient  pas. 

Les  lamentations  continuelles  et  monotones  de 
l'aveugle  agaçaient  Louise,  très  nerveuse  et  irritable 
depuis  ses  couches.  La  jeune  femme  commençait  à  se 
lever,  après  avoir  gardé  un  mois  le  lit.  Mais,  pâle  con- 
valescente, elle  souffrait  atrocement  d'étouffements  et 
de  fortes  palpitations  de  cœur,  au  moindre  effort.  La 
présence  de  sa  belle-mèré  ne  lui  plaisait  que  médiocre- 
ment. Jamais  elle  n'avait  aimé  les  parents  de  son  mari, 
la  vieille  surtout.  Toujours  ils  l'avaient  regardée 
comme  une  intruse,  ne  lui  pardonnant  pas  tout  à  fait 
d'avoir  usurpé,  au  foyer  de  leur  fils,  la  place  d'une 
autre  plus  riche  et  dont  les  écus  les  auraient  sauvés  de 
la  ruine.  Jadis,  durant  les  cpielques  jours  de  vacances 
qu'elle  et  son  mari,  après  le  raccommodement, passaient 
auprès  d'eux,  ils  affectaient  de  la  traiter  cordialement 
pour  tromper  Jean,  mais,  le  cas  échéant,  une  sourde 
rancune  apparaissait,  montait  à  leurs  visages  durs, 
presque  haineux,  et,  peu  sincères,  ils  ne  lui  ménageaient 
guère  les  allusions  blessantes.  Et  Louise  se  les  rappe- 
lait encore,  avec  amertume,  ces  heures  écoulées  auprès 
de  ces  deux  vieux  sans  affection  pour  elle. 

C'est  pourquoi  ce  tête  à  tête  journalier,  au  coin  du  feu. 


avec  Caussette,  à  quoi  l'hiver  l'obligeait,  l'iniportuiiait 
et  l'aigrissait  même.  Car,  à  part  soi,  elle  reprochait  à 
l'aveugle  de  ne  pas  leur  avoir  spontanément  offert  ses 
économies.  Puisqu'on  la  nourrissait,  qu'avait-elle  à  gar- 
der ainsi  son  argent,  cet  argent  qui  eût  tant  fait  plaisir 
à  Jean  et  aurait  chassé  de  son  front  les  soucis  qui  l'as- 
sombrissaient ?  Par  manque  d'affection  et  de  confiance 
commune,  de  longs  silences  régnaient  entre  les  deux 
femmes.  Et  bien  souvent,  Louise  se  mordait  la  langue 
pour  retenir  le  mot  impatient  qu'attiraient  siu'  ses 
lèvres  les  paroles  pleurnicheuses  de  sa  belle-mère.  Elle 
tenait  à  ne  pas  l'irriter,  afin  que  la  vieille  femme  se 
montrât  pitoyable,  lors  de  l'explication  décisive  que 
Jean  retardait  de  jour  en  jour. 

—  Qui  nous  dit  qu'elle  a  quelque  chose  ?  murmurait- 
il  parfois  pour  excuser  ses  hésitations  grandissantes. 

Mais  Louise  se  refusait  à  croire  que  Caussette  n'eût 
pas  d'argent  et  ne  le  conservât  jalousement,  par  ava- 
rice de  vieux.  Elle  avait  remarqué  que,  chaque  fois 
qu'elle  pénétrait  dans  la  chambre  des  enfants,  où  cou- 
chait aussi  l'aveugle,  celle-ci  la  suivait,  méfiante,  prê- 
tant l'oreille  et  ne  la  quittant  pas  d'une  semelle. 

—  Sûrement,  elle  a  son  magot  dans  la  malle,  pensait 
Louise.  Elle  a  peur  que  je  fouille  dans  ses  frusques  et 
que  je  déniche  ses  écus...  La  preuve,  c'est  qu'elle  ne 
l'ouvre  jamais  devant  nous,  cette  malle...  Et  dire  que 
nous  pâlissons,  que  nous  avons  juste  du  pain  à  man- 
ger... Oh  I  la  vieille  avare  î 

En  des  heures  troubles  où  grouillent  tous  les  mauvais 
instincts  tapis  dans  les  replis  de  l'âme,  Louise  en  vint 
parfois  à  souhaiter  la  mort  de  Caussette.  Au  moins,  si 
on  ne  trouvait  pas  d'argent,  on  pourrait  vendre  la  terre 
et  se  délivrer  de  cet  arriéré  si  lourd  à  traîner  et  qui 
pesait  sur  l'existence  de  Jean. 

55 


Louise  poussait  journellement  son  mari  à  faire  appel 
à  la  bourse  de  Caussette.  Mais  Jean  hésitait,  peu  ras- 
suré, se  demandant  comment  sa  mère  répondrait  à  sa 
démarche.  Puisqu'elle  se  taisait  cliaque  fois  qu  on  fai- 
sait allusion  au  chapitre  des  dépenses,  c'est  ou  qu  elle 
ne  possédait  rien  ou  qu'elle  voulait  garder  son  argent. 
Et  il  tergiversait,  bien  que  Louise  le  pressât  ardemment 
de  se  décider. 

Pourtant  il  était,  lui.  le  plus  malheureux  de  tous,  car 
il  assumait  tous  les  soucis  et  toutes  les  fatigues.  Après 
sa  tâche  déjà  pénD)le  de  la  journée,  il  continuait  à  s'oc- 
cuper du  ménage.  Louise  étant  tout  juste  capable  d'al- 
laiter au  biberon  les  deux  bessonnes  et  de  veiller  sur 
elles.  Aussi  les  épaules  voûtées,  les  mains  gercées  de 
Jean  disaient  ses  travaux  si  rudes  et  ses  yeux  se  cer- 
naient de  ses  veilles  et  de  ses  nuits  sans  sommeil. 

Chaque  matin,  avant  la  rentrée  des  élèves,  il  se  ren- 
dait chez  les  fournisseurs  qui,  irrégulièrement  ou  mal 
payés,  n'avaient  plus  guère  de  considération  pour  un  si 
pauvre  hère  et  ne  lui  épargnaient  ni  les  airs  grognons 
ni  les  rebuffades.  Que  de  fois  il  rentrait  abattu,  ayant 
perdu  sa  belle  insouciance  de  naguère,  à  ruminer  sans 
cesse  les  mêmes  pensées  sombres  d'angoisse.  Et,  à 
peine  dans  sa  maison,  au  lieu  de  calme,  au  lieu  du  pai- 
sible intérieur  qu'il  rêvait,  il  retrouvait  les  giries  de  sa 
mère  aveugle  et  les  grands  yeux  si  tristes  de  sa  femme 
maladive  et  si  pâle.  Il  ne  recou\Tait  un  peu  de  tran- 
quillité que  dans  sa  classe,  où,  ses  élèves  en  allés,  il 
se  retirait  parfois,  pour  y  pleurer  en  paix. 

Louise  devinait  les  tortures  de  son  mari  et,  oubliant 
par  moment  ses  propres  souffrances  physiques,  se 
montrait  touchée  du  dévouement  silencieux  de  Jean. 
Alors,  elle  se  faisait  à  son  tour  aimante  et  câline,  le 
plaignait  de  sa  vie  si  remplie  de  luttes  et  de  peines  et 

56 


s'accusait  d'être  une  malade,  «  une  propre  à  rien  ».  Leurs 
baisers  et  leurs  caresses  n'en  étaient  que  meilleurs  et 
versaient  dans  leurs  cœurs  cjuelques  minutes  d'oubli. 
Puis,  unis  dans  leur  tendresse  douloureuse,  ils  regar- 
daient ensemble  l'avenir  si  noir  et  tâchaient  à  trouver 
un  moyen  de  sortir  de  l'impasse.  Car,  chaque  mois, 
c'était  la  même  chose  :  le  traitement  de  Coste  s'éva- 
nouissait comme  une  fumée,  sans  laisser  de  trace  dans 
leurs  doigts  et  les  dettes,  éteintes  d'un  côté,  s'accrois- 
saient d'autant  de  l'autre. 

—  Mais  aussi  pourquoi  ne  parles-tu  pas  à  ta  mère  ?  — 
insistait  Louise  avec  douceur.  —  Je  suis  sûre  qu'elle  a 
de  l'argent...  Pourquoi  ne  vendrait-elle  pas  sa  terre?... 
Ça  nous  permettrait  de  nous  libérer,  d'avoir  même 
quelques  avances  et,  une  fois  le  retard  payé,  la  mau- 
vaise chance  conjurée,  on  vivrait  petitement  mais  on 
s'arrangerait  pour  joindre  les  deux  bouts. 

—  Non,  je  n'ose  pas...  ce  sera  peine  perdue...  car 
plus  j'y  réfléchis,  plus  je  crois  que  nous  espé- 
rons inutilement...  Je  connais  ma  mère...  Me  croira-t- 
elle  même  et  ne  me  fera-t-elle  pas  d'amers  reproches  ?... 
Elle  est  si  malheureuse,  la  pauvre  femme,  d'avoir  encore 
perdu  la  vue,  qu'elle  en  est  tout  aigrie...  Et  alors  ?... 

—  Raison  de  plus...  puisqu'elle  est  malheureuse,  elle 
s'apitoiera  plus  facilement.  En  outre,  elle  sent  bien 
comme  tu  la  soignes  et  elle  comprendra  qu'avec  toutes 
nos  charges,  nous  ne  pouvons  pas  faire  autrement. 

—  Tu  as  raison  ;  mais  dans  l'état  où  elle  est... 

—  Ah  I  dans  l'état  où  elle  est,  —  ne  put  s'empêcher  de 
dire  Louise,  —  il  vaudrait  mieux... 

Elle  n'acheva  pas  devant  le  regard  épouvanté  et  si 
triste  de  son  mari. 

—  Oh  !  ma  Louise,  —  murmura-t-il  douloureusement, 
faut-il    donc  que   tu    soulfres,   toi  aussi...    Oh!   c'est 

5: 


affreux,  la  misère!...  Oui  —  et  sa  voix  sanglotait,  — 
nous  sommes  bien  malheureux,  mais  elle  est  ma  mère 
et  je  me  souviens  combien  elle  m'a  aimé,  lorsque  j'étais 
enfant... 

—  Pardon,  mon  Jean,  pardon...  Vois-tu,  ma  tète 
s'égare...  je  me  sens  mauvaise...  Je  suis  si  faible  et  puis 
si  triste  de  te  savoir  si  malheureux. 

Elle  se  précipita,  toute  pleurante.  11  la  consola. 

—  Cependant,  reprit-elle,  il  faut  en  finir  ;  nos  tracas 
augmentent.  Rien  ne  t'empêche  d'essayer...  Elle  t'aime 
et  qui  sait  ?  quand  elle  apprendra  ce  que  tu  souffres,  toi 
et  nos  enfants,  son  cœur  de  mère  s'attendrira  et  lui  don- 
nera la  force  de  faire  un  sacrifice... 

—  Puisses-tu  dire  vrai,  ma  Louise  !  —  et  il  promit 
d'agir  dès  le  lendemain. 


YIII 

Plusieurs  jours  s'écoulèrent  et  Jean  hésitait  encore. 

—  J'attends  mi  moment  propice,  disait-il  à  sa  femme. 
Va,  j'agirai... 

Mais,  en  présence  de  l'aA'eugle,  son  indécision  le 
paralysait  et  il  se  sentait  faible    comme    un   enfant. 

Un  soir,  pourtant,  comme  il  rentrait  d'une  course  où 
il  avait  eu  à  subir,  de  la  part  du  boucher,  le  rap- 
pel brutal  d'une  note  laissée  en  souffrance,  et  la 
menace  de  suspendre  tout  crédit,  il  se  dit,  presque  en 
pleurant,  qu'il  ne  pouvait  supporter  plus  longtemps 
pareilles  avanies,  si  dures  pour  son  amour-propre,  et  qui 
compromettaient  son  métier. 

Vers  la  fin  du  dîner,  il  fit  un  signe  à  Louise  qui  se 
retira  dans  sa  chambre.  Lui-môme  coucha  Piose  et  Paul, 
le  cœur  serré,  pâle,  mais  résolu. 

58 


—  Ma  mère,  j'ai  à  vous  parler,  —  dit-il  à  l'aveugle  qui 
se  disposait  à  gagner  son  lit. 

Caussette  tressaillit  à  la  voix  brève  de  son  fils  et 
maugréa. 

Elle  et  Jean  restèrent  seuls  en  présence,  dans  la  cui- 
sine. Le  feu  du  fourneau,  alimenté  au  bois,  s'éteignait. 
Une  chandelle  de  suif  jaune  achevait  de  se  consumer 
en  charbonnant.  Au  dehors  le  vent  grondait  entre  les 
rocs  des  montagnes,  sifflait  sur  les  toits  qui  palpi- 
taient, et,  se  glissant  sous  la  porte  d'entrée,  remplis- 
sait le  vestibule  de  la  maison  de  bruits  aigus  et  déchi- 
rants, pareils  aux  cris  d'àmes  en  peine,  errantes  dans 
les  ténèbres. 

Jean  ne  savait  par  quoi  commencer.  L'esprit  flottant 
il  se  leva,  tisonna  le  feu,  y  jeta  une  bûche  et  rapprocha 
sa  chaise,  le  dos  gelé,  le  cœur  battant  à  grands 
coups. 

Un  silence  pénible  plana,  tandis  que  les  clameurs  des 
rafales  hurlaient  dans  la  vallée  et  dans  les  combes  voi- 
sines, telle  l'approche  d'mie  foule  de  géants  en  marche. 
Tout  tremblait. 

—  Eh  bien  !  —  exclama  Caussette,  —  quoi  veux-tu 
me  dire?...  On  serait  mieux  dans  son  lit  qu'à  se  geler 
le  dos  dans  ta  cuisine. 

—  Mère,  fit  Jean  avec  efi'ort,  nous  sommes  sept  à 
manger  maintenant...  Je  gagne  à  peine  cent  francs  par 
mois...  Louise  est  malade  et  ses  couches... 

Sans  réfléchir  à  l'énorme  disproportion  de  situation  et 
dliabitudes,  à  la  grande  différence  de  la  vie  paysanne 
et  de  celle  de  son  fils,  égoïstcment  la  vieille  l'interrom- 
pit et  s'écria,  émerveillée  par  ce  nombre  qui  représen- 
tait pour  elle  une  grosse  somme  : 

—  Té  !  pourquoi  te  plains-tu  ?  Je  vous  entends,  toi  et 
ta  femme,  vous  plaindre  sans  cesse,  dex)uis  que  je  suis 

59 


ici...  Cent  francs,  nous  n'en  avions  pas  tant  avec  ton 
pauvre  père,  à  peine  la  moitié...  Et  pas  moins,  nous  au- 
rions vécu  à  l'aise,  si  tu  ne  nous  avais  pas  tant  coûté 
pour  faire  de  toi  un  monsieur...  Cent  francs!  —  ajoutâ- 
t-elle en  employant  une  expression  locale  imagée  qui, 
chez  les  paysans,  sert  à  peindre  le  comble  de  la  richesse, 
—  avec  cent  francs,  nous  aurions  eu  des  chevilles  d'or  ! 
Jean  courba  la  tète  sous  le  flux  de  ces  paroles  qui 
lui  faisaient  prévoir  une  défaite  certaine  ;  mais  le  sou- 
venir des  hontes  endurées  fouetta  son  courage. 

—  Écoutez-moi,  mère,  supplia-t-il,  et  soyez  bonne 
comme  quand  j'étais  petit...  Cent  francs,  c'est  beaucoup, 
il  est  vrai,  pour  vous...  Mais  songez  que  nous  ne  récol- 
tons ni  blé,  ni  huile,  ni  vin,  comme  vous,  que  nous  autres, 
nous  achetons  tout,  excepté  l'eau...  et  puis  j'ai  eu  tant 
de  contre-temps...  Comme  vous  l'avez  fait  jadis  pour 
moi,  j'ai  dû  m'endetter  pour  que  mes  enfants  et  ma 
femme  malade  ne  souffrent  pas,  pour  venir  à  Male- 
val... 

Caussette  sursauta  et  ouvrit  la  bouche  poiu*  l'inter- 
rompre. 

—  Ne  protestez  pas, —  s'écria  Jean  d'une  voix  ferme, 
en  voyant  combien  peu  ses  paroles  attendrissaient  sa 
mère. —  Je  sais  ce  que  vous  allez  me  dire...  Je  devais 
demeurer  là-bas,  à  Peyras?...  Mais  ce  qui  est  fait  est 
fait  et  linstituteur  est  obligé  d'aller  où  ses  chefs  l'en- 
voient... on  ne  consulte  pas  ses  goûts...  En  tout  cas,  ce 
n'est  ni  le  café,  ni  la  mauvaise  conduite  qui  ont  été  la 
cause  de  mes  dettes...  D'ailleurs,  tout  peut  s'arranger... 
Que  je  paie  mon  retard  et  on  pourra  vivre  tranquilles. 

—  Eh  bien!  alors  quoi?  repartit  la  vieille,  méfiante 
et  un  peu  goguenarde. 

—  Eh  bien  !  je  compte  sur  vous,  mère  ;  vous  avez 
quelque  argent  et... 

60 


—  Tout  ça,  c'est  des  menteries,  —  cria  l'aveugle  en 
éclatant;  —  tout  ça,  c'est  pour  m'escroquer  mes  sous... 
C'est  pas  vrai  que  tu  as  des  dettes...  non,  non  ! 

Et,  mauvaise,  avec  de  la  haine  sur  son  visage  tout 
ridé  ; 

—  C'est  encore  ta  femme  qui  te  pousse,  pour  avoir  de 
quoi  se  fignoler  et  se  mettre  de  beaux  affîquets  sur  ses 
épaules  et  sur  son  tant  joli  museau!...  D'ailleurs,  c'est 
pas  vrai  que  j'ai  de  l'argent...  Tout  y  a  passé,  entre  les 
mains  des  huissiers...  Tes  écoles,  tes  livres  nous  ont 
ruinés;  nous  t'avons  nourri  jusqu'à  vingt  ans  sans  rien 
faire;  jamais  tu  ne  nous  a  gagné  un  sou...  Vois-tu,  si 
ton  pauvre  père  est  mort,  c'est  du  chagrin  d'avoir  trimé, 
de  s'être  esquinté  pour  en  arriver  à  voir  nos  terres  ven- 
dues comme  à  des  feignants... 

Elle  pleurait.  Jean  aurait  voulu  mettre  fin  à  cette 
pénible  scène  ;  mais,  malgré  tout,  im  faible  espoir  d'at- 
tendrir sa  mère  lui  restait. 

—  Non,  mère,  je  ne  vous  mens  pas...  Vous  pourrez 
vous  informer  auprès  des  fournisseurs  et  ils  vous  diront 
ce  que  je  leur  dois... 

—  Oui,  après  t'ètre  entendu  avec  eux  pour  me 
dépouiller,  brigand. 

—  Mère,  je  vous  en  prie,  —  supplia-t-il,  avec  des  lar- 
mes dans  la  voix  ;  —  je  suis  si  malheureux  et  si  vous  y 
vojdez... 

—  Si  j'y  voyais  !  je  ne  t'embêterais  pas  longtemps, 
va  î  Je  m'en  irais  chez  nous,  gagner  ma  vie,  ingrat...  Oh  I 
je  sais  que  ta  femme  ne  m'aime  pas...  je  le  sens  bien 
que  je  lui  suis  à  charge,  depuis  mon  arrivée...  Pourvu 
qu'elle  s'attife,  se  dorlote,  fasse  sa  mijaurée,  elle  se 
soucie  peu  de  ta  pauvre  mère  qui  est  assez  malheureuse 
de  ne  plus  y  voir  sans  être  ainsi  tourmentée... 

,    Ce  haineux  parti-pris  contre  sa  femme  faillit  faire 

6i 

IV 


perdre  à  Jean  patience  et  respect  ;  il  se  contint  et,  très 
humble  : 

—  Mère,  vous  êtes  injuste...  Louise  est  malade  et  ne 
dépense  rien  pour  sa  toilette...  J'ai  quatre  enfants;  le 
malheur  nous  en  veut  et  si  nous  sommes  gênés... 

—  Si  tu  es  gêné,  est-ce  ma  faute?  —  interrompit  dure- 
ment l'aveugle.  —  Tu  as  quatre  enfants?  puisque  tu  les 
as  faits,  nourris-les  maintenant  ;  ils  n'ont  pas  demandé 
à  venir,  eux...  Et  puis,  etpuistu  cherches  à  me  gourer... 
Si  ce  que  tu  dis  est  vrai,  tant  pis  pour  toi...  tu  Tas 
voulu...  Tu  aurais  dû  nous  écouter,  ton  pauvre  père  et 
moi...  Au  lieu  de  ta  sans-le-sou,  tu  aurais  épousé 
Léocadie,  une  fille  bellasse  et  qui  t'apporlait  du  bien 
liquide  et  des  écus...  Ça  t'aurait  permis  de  nous  sou- 
lager et  d'empêcher  qu'on  vende  nos  vignes,  comme  à 
des  flibustiers...  Oui,  tant  pis  pour  toi...  je  te  répète 
que  je  n'ai  pas  d'argent. 

Jean  écoutait  sans  colère,  comme  hébété.  Une  lassi- 
tude immense  l'accablait.  Cette  rancune  persistante 
qu'il  croyait  disparue  depuis  des  années,  ces  reproches 
haineux  à  l'adresse  de  Louise,  cette  avarice  égoïste  qui 
transparaissait  hideusement  sur  la  face  de  sa  mère, 
tout  cela  le  blessait  au  profond  de  son  amour  filial. 

Mais  il  a  tout  à  coup  une  lueur  d'espoir.  Caussette, 
comme  épouvantée  par  ce  silence  que  rendent  plus 
sinistre  les  bruits  effrayants  du  dehors,  vient  de  parler 
et  il  semble  à  Jean  qu'une  émotion  tremble  dans  la  voix 
de  la  vieille  femme. 

—  Ah!  si  j'avais  de  l'argent,  —  concède-t-elle  adroi- 
tement et  comme  prise  de  pitié,  —  je  ne  dis  pas  non... 
on  pourrait  voir  si  ce  que  tu  dis  est  vrai. 

Jean  est  tombé  aux  genoux  de  l'aveugle. 

—  Mère,  sanglote-t-il,  vous  m'avez  toujours  bien 
aimé...  Croyez-moi  et  soyez  bonne  à  votre  fils  malheu- 

62 


reux,  à  votre  Jean...  Puisque  vous  n'avez  pas  d'argent, 
eh  bien!... 

—  Eh  quoi?  —  dit  Caussette,  tournant  vers  lui  son 
masque  brun,  sillonné  de  grosses  rides,  et  c[ue  trouent 
ses  yeux  blancs  où  un  reflet  s'allume  comme  un  regard. 

A  ce  moment,  un  coup  de  vent  secoue  la  porte  et  la 
chandelle  s'éteint  brusquement.  L'obscurité  envahit  la 
pièce;  une  bande  de  clarté  rouge  sort  du  fourneau  et 
frappe  en  plein  la  figure  de  la  paysaime  dont  mi  rictus 
semble  contracter  les  lèvres.  Jean  s'est  levé  pour  allu- 
mer une  autre  chandelle  ;  son  regard  tombe  sur  le  visage 
de  sa  mère  et,  à  le  voir  si  dur,  si  fermé  à  toute  pitié, 
presque  hideux  dans  cette  lueur  rouge,  il  se  détourne, 
il  se  sent  de  nouveau  vaincu  et  un  sanglot  déchire  sa 
poitrine.  A  tâtons,  il  cherche  une  allumette  sur  le  rebord 
de  la  cheminée  pleine  d'ombre. 

—  Tu  ne  dis  plus  rien  I  —  s'écrie  Caussette  qui  ne  se 
rend  pas  compte  de  l'obscurité  qui  règne  dans  la 
cuisine.  —  Tu  fais  semblant  de  pleurer  I...  Que  remues- 
tu?...  Pourquoi  marches-tu?...  Mais  réponds-moi,  Jean. 

Ces  mots  sortent  d'une  gorge  serrée.  Le  silence  de  son 
fils  rempHt  Caussette  d'épouvante.  Elle  se  rappelle 
ces  enfants  qui  tuent  leurs  vieux  parents  pour  hériter. 
Instinctivement,  elle  recule  sa  chaise,  les  mains  en 
avant,  pour  repousser  et  se  défendre. 

—  J'allume  une  autre  chandelle,  l'autre  venant  de 
s'éteindre,  —  répond  enfin  Jean  qui,  heureusement, 
tourne  le  dos  à  sa  mère  et  ne  remarque  pas  le  trouble 
ni  l'épouvantable  geste  par  lequel  se  trahit  l'horrible 
pensée  de  l'aveugle. 

—  Ah  !  —  soupire  Caussette,  soulagée. 

Jean  s'est  rassis.  Méfiante,  l'aveugle  pose  sur  lui  ses 
regards  blancs  et  fixes  qui  semblent  voir.  La  dureté  de 
SCS  traits,  éclairés  de  nouveau,  paraît  s'accroître.  Une 

63 


souffrance  vive  fouille,  comme  une  pointe  acérée,  le 
cœur  de  Coste.  Et,  dans  la  déroute  de  ses  espoirs,  le 
cerveau  vide,  il  se  prend  la  tète  entre  les  mains  et  fond 
en  larmes.  Alors,  des  mots  entrecoupés,  des  paroles  de 
supplication  ardente,  jaillissent  de  son  être  vaincu, 
comme  une  prière,  comme  une  plainte  éperdue  d'enfanl: 

—  Mère,  mère...  je  vous  en  prie...  soyez  bonne...  se- 
courez-moi... tirez-moi  de  là...  si  vous  saviez  tout  ce  que 
j'ai  souffert...  tout  ce  que  je  souffre...  Mère,  vous  le  pou- 
vez... soyez  pitoyable... 

Et  il  joint  les  mains  vers  elle  comme  si  elle  pouvait  le 
voir. 

—  Mais  je  n"ai  pas  d'argent,  entends-tu...  pas  un  sou. 
Que  puis-je  faire?...  hélas I  rien... 

On  dirait  qu'elle  s'attendrit,  enfin,  que  l'appel  sincère 
et  désespéré  de  son  fds  la  touche. 

—  Mais,  —  murmure  Jean  palpitant  d'espoir,  —  si 
vous  vendiez  votre  terre... 

Caussette  l'interrompt.  Comme  une  furie,  elle  se  lève; 
les  mains  sur  la  tète,  elle  invoque  tous  les  saints  et, 
d'une  voix  sifflante,  comme  pour  maudire,  elle  crie  : 

—  Vendre  ma  terre  I...  tout  ce  qui  me  reste  des 
Causse,  des  miens!...  Ce  n'est  donc  pas  assez  que  les 
vignes  de  ton  père  soient  à  Pierre  et  à  Paul...  tu  vou- 
drais que  j'en  fasse  autant  pour  ma  terre I...  O  fils  in- 
grat! elle  t'a  donc  bien  changé  ta  méchante  femme... 
Vendre  ma  terre!  me  dépouiller  tout  à  fait!...  Attends 
au  moins  que  je  sois  crevée...  Après,  tu  boufferas  tout 
avec  ta  sans-le-sou,  si  tu  veux...  Ah!  tes  pauvres  enfants  î 
vous  ne  leur  laisserez  pas  seulement  une  chemise  pour 
se  cou^Tir...  oui,  vous  leur  mangerez  le  vert  et  le  sec, 
dépensiers,  sans-soucis...  Je  n'ai  rien  et  je  ne  vendrai 
rien...  Non,  non,  non! 

Précipitamment,  au  risque  de  se  cogner  aux  meubles, 

64 


elle  regagne  sa  chambre  et,  la  porte  fermée,  on  l'entend 
qui  crie  encore  : 

—  Mon  Dieu  !  sainte  Vierge  I  ils  me  feront  mourir  à 
petit  feu...  Vendre  ma  terre I  oui,  pour  m* envoyer  à 
l'hôpital  ensuite...  Cette  vilaine  femme,  conmie  elle  me 
l'a  changé,  mon  enfant!  Jean  lui  qui  était  si  doux  et  si 
bon  autrefois...  Ah  !  il  l'a  connue  pour  notre  malheur  à 
tous  !... 

Jean  était  resté  auprès  du  feu,  tète  basse,  l'œil  sec. 
Il  se  leva  enfin. 

—  Elle  a  refusé,  n'est-ce  pas  ?  —  dit  Louise,  en  le 
voyant  entrer. 

—  Tu  nous  a  entendus  ?  —  demanda  Jean  anxieux  et 
très  pâle. 

—  J'ai  entendu  crier,  mais  avec  ce  vent...  Que  t'a-t-elle 
donc  dit  ? 

—  Ah!  Louise,  elle  ne  me  croit  pas,  —  répondit-il 
avec  un  grand  découragement. 

—  Pourtant,  elle  en  a  de  l'argent  ;  elle  rôde  assez 
autour  de  moi,  quand  je  rentre  dans  sa  chambre...  Si 
je  puis  y  mettre  la  main  dessus,  elle  criera,  mais  tant 
pis... 

—  Non,  Louise,  tu  ne  feras  pas  cela...  Ne  parle  pas 
ainsi,  j'en  souffre  trop...  D'ailleurs,  elle  ne  peut  pas 
avoir  une  grosse  somme...  Seule,  la  vente  de  la  terre 
nous  tirerait  d'affaire  et  elle  ne  veut  pas,  elle  ne  voudra 
jamais... 

—  Alors,  que  ferons-nous?  —  sanglota  Louise.  Jean 
eut  un  geste  vague  de  désespérance  et  souflla  la 
lumière. 

Dans  la  chambre  voisine,  l'aveugle  couchée  continuait 
à  se  lamenter  ;  mais  sa  voix  était  couverte  par  les  mille 
voix  géantes  du  vent  s'engouffrant  aux  cavités  des  rues 
qui  grondaient  et   sifïlaient,    ébranlant   les   toits    qui 

65  IV. 


râlaient,  affolant  les  girouettes  qui  grinçaient,  s' aigui- 
sant aux  fentes  des  portes  et  des  fenêtres  qui  pantelaient 
et  craquaient,  concert  d'épouvante,  bruits  lugubres, 
sonorités  étranges,  hurlements  de  bêtes  invisibles  et 
démuselées. 


IX 


Du  temps  passa.  Toujours  mêmes  ennuis,  toujours 
mêmes  soucis. 

Chaque  premier  jeudi  du  mois,  Coste,  pour  écono- 
miser les  trente  sous  que  coûtait  la  dihgence,  se  rendait 
maintenant  à  pied  chez  le  percepteur  du  canton,  faisant 
ainsi  douze  kilomètres  à  l'aller  et  autant  au  retour.  11 
partait  de  bon  matin  et,  évitant  la  grand  route,  prenait 
des  sentiers  détournés  à  travers  bois,  ce  qui  allongeait 
son  chemin.  Il  espérait  ainsi  cacher  son  départ  qu'il 
eroyait  humiliant,  et  ne  pas  s'exposer  à  des  rencontres 
•ennuyeuses.  Voyait-il  quelqu'im  apparaître  au  loin,  il 
se  dissimulait  promptemetot  dans  un  fossé,  derrière  un 
fourré  de  chênes,  de  peur  d'être  connu,  interrogé,  d'avoir 
à  rougir  en  donnant  un  prétexte  sur  ses  promenades 
matinales.  Cette  crainte  ne  le  quittait  pas  même  après 
son  arrivée  au  chef-lieu  de  canton.  Comme  c'était  le 
jour  du  marché,  il  redoutait  toujours  de  se  trouver  face 
à  face  avec  un  paj^san  de  Maleval,  lequel  aurait  té- 
moigné un  certain  étonnement  de  voh'  M.  l'instituteur 
si  poussiéreux,  et  venu  au  marché  «  avec  la  voiture  de 
M.  Soulier  »,  comme  on  dit  là-bas.  Aussi  suivait-il  les 
ruelles  désertes  jusqu'à  l'habitation  du  percepteur,  sise 
dans  un  faubourg  de  la  petite  ville. 

A  peine  avait-il  touché  son  traitement  mensuel  qu'il 
courait  chez  le  pharmacien  acheter  les  médicaments  de 
Louise  et  écorner  l'unique  «  fafiot  bleu  »  qu'il  serrait 

66 


dans  sa  main.  Il  repartait  alors  à  la  hâte,  fuyant  les 
abords  des  cafés  et  du  marché,  heureux  de  s'éloigner 
avant  l'arrivée  de  la  dihgence  et  des  paysans  de 
^laleval,  de  s'enfoncer  sous  bois,  à  l'abri  des  regards, 
en  des  sentes  pierreuses  et  rarement  fréquentées,  si  ce 
n'est  par  les  chèvres,  les  pâtres  et  les  «  bosquetiers  ». 
Car  il  avait  de  sa  misère  comme  une  pudeur  maladive, 
très  susceptible,  qui  lui  faisait  prendre  mille  précautions, 
mettre  du  mystère  dans  les  actes  les  plus  naturels 
pourtant,  dissimulant  tout  par  crainte  d'attirer  l'atten- 
tion, d'être  remarqué  et  critiqué,  d'avoir  honte  enfin. 

Puis,  à  Maleval,  c'étaient  des  calculs  infmis  pour  par- 
venir à  satisfaire  les  créanciers.  Il  s'ingéniait  à  cela, 
consultait  ses  carnets,  additionnait,  soustrayait,  noir- 
cissant des  bouts  de  papier  pour  en  arriver  toujours  à 
celte  constatation  désespérante,  que  les  ressources  dont 
il  disposait  ne  lui  suffiraient  pas.  Alors  il  se  décidait  à 
payer  là  une  note  trop  en  retard,  à  donner  ici  un 
acompte,  après  quoi  il  restait  comme  auparavant  les 
mains  vides  et  était  obligé  de  se  rendetter.de  rouvrir  les 
«  trous  »  qu'il  venait  de  combler. 

Car,  faute  d'avances,  il  se  remettait  à  acheter  tout  à 
crédit,  payait  plus  cher,  n'osait  marchander  ni  refuser 
telle  marchandise  trop  coûteuse  ou  surfaite  ou  même 
de  qualité  douteuse,  à  la  merci  de  certains  boutiquiers, 
peu  scrupuleux,  qui  profitaient  de  son  dénuement  pour 
l'humilier  et  l'exploiter.  Et  tandis  que  le  mois  s'écou- 
lait, il  passait  son  temps  à  rêver  des  économies  impos- 
sibles, se  reprochant  les  quelques  cigarettes  qu'il  fumait 
encore,  cherchant  en  vain  un  moyen  d'augmenter  ses 
insuffisantes  ressources.  Mais  quelle  que  fût  sa  bonne 
volonté,  en  dépit  de  son  travail  acharné  dans  la  maison, 
ses  charges  étaient  trop  nombreuses,  trop  lourdes,  et 
ses  dépenses,  hélas  î  ne  diminuaient  point. 

6- 


A  cause  de  Louise  éternellement  souffrante,  de  sa 
mère  aveugle  et  encombrante,  des  deux  bessonnes  sur- 
tout, il  était  forcé  de  recourir,  au  moins  deux  ou  trois 
fois  par  semaine,  aux  services  d'une  femme  de  ménage, 
qui,  ces  jours-là,  lui  prenait  la  moitié  des  trois  francs 
qu'il  gagnait  lui-même. 

Rose  et  Paul  portaient  des  vêtements  déchirés,  des 
souliers  éculés  ;  ses  pantalons  et  ses  vestons  à  lui  mon- 
traient la  corde,  tenant  par  miracle,  s'en  allant  au 
moindre  accroc.  Alors,  le  soir,  quand  tout  le  monde 
était  couché,  bâillant  de  fatigue,  les  yeux  picotants  et 
brouillés  de  sommeil,  il  s'installait  pour  veiller  dans  la 
cuisine.  Là,  sous  la  lueur  fumeuse  d'une  chandelle  de 
suif,  après  avoir  tracassé  longtemps,  tout  lavé,  tout 
balayé,  machinalement  il  enfilait  une  aiguille,  reprisant 
et  rapetassant  toutes  les  loques  entassées  sur  une 
chaise,  rafistolant  maladroitement  les  chaussures  ava- 
chies. Souvent  les  douze  coups  de  minuit  vibraient 
dans  le  nocturne  silence  qu'il  était  encore  là,  embesogné 
à  ces  ravaudages,  le  regard  papillotant,  ne  pensant 
plus,  sans  qu'une  larme  vint  humecter  sa  paupière 
rouge.  Et  les  jours  coulaient  semblables. 

Il  ne  sortait  plus  que  rarement,  toujours  à  la  nuit 
close,  rasant  les  murs,  à  cause  de  ses  vêtements  mina- 
bles et  aussi  pour  fuir  la  rencontre  de  certains  fournis- 
seurs, chez  lesquels  il  envoyait  maintenant  la  femme  de 
ménage,  qui,  on  le  devine,  ne  se  faisait  pas  faute  de 
conmiérer  aux  dépens  de  l'instituteur. 

Pour  comble,  Louise,  ébranlée  dans  son  frêle  orga- 
nisme par  ses  maternités  successives,  ne  se  rétablissait 
pas,  avec  les  jours  sans  fin  coulant.  Toujours  faible 
et  anémiée,  elle  ne  semblait  \i\Te  que  par  l'éclat  anor- 
mal de  son  regard,  si  brillant  de  fièvre,  dans  la  matité 
spectrale  de  son  visage  maigre,  pas  plus  gros  que  le 

68 


poing,  sous  la  masse  de  la  chevelure  en  désordre.  A  la 
suite  de  plusieurs  malaises  et  syncopes,  Goste  dut  faire 
appeler  le  médecin  d'un  village  voisin.  Le  médecin 
diagnostiqua  une  grande  faiblesse,  ne  présentant  aucun 
danger  immédiat,  mais  nécessitant  beaucoup  de  soins, 
une  nourriture  choisie,  tant  les  forces  de  la  jeune 
femme  étaient  épuisées  par  son  accouchement.  Même, 
au  cours  d'une  visite,  conmie  Louise  se  plaignait 
de  fréquents  étoufîements,  il  conseilla  d'amener  la 
malade  à  un  docteur  célèbre  de  Montclapiers,  pour  le 
consulter  sur  ces  palpitations  de  cœur  très  douloureuses. 
Jean  se  désespérait;  trop  soucieux  de  celer  à  sa  femme 
ses  préoccupations  constantes,  il  affectait  de  ne  lui  en 
parler  jamais;  il  n'avait  personne  à  qui  s'épancher  et 
vivait  seul  à  seul  avec  ses  mortels  soucis  d'argent. 
D'ailleurs  Louise,  malade  et  partant  égoïste,  ne  l'inter- 
rogeait plus  guère  et  se  reprenait  dans  son  isolement  à 
regretter  et  Pej-ras  et  ses  parents. 

D'un  autre  côté,  Caussette,  tout  en  continuant  à  se 
lamenter  sur  la  perte  de  ses  yeux,  boudait  son  fils  et 
encore  plus  sa  belle-fille  qu'elle  s'obstinait  à  ne  pas 
croire  malade.  Depuis  la  scène  de  la  nuit,  elle  s'imagi- 
nait que  Jean  et  Louise  étaient  de  connivence  pour  la  dé- 
pouiller et  ne  parlaient  parfois  de  leur  misère  que  pour 
mieux  la  tromper.  A  part  soi,  elle  bougonnait  contre 
Louise,  qu'elle  se  représentait  comme  la  seule  cause  de 
sa  ruine  passée  et  de  ses  crainles  présentes. 

—  Ah!  la  feignante!  —  grognait-elle,  toujours  hai- 
neuse. —  Avoir  le  courage  de  laisser  son  homme  lui 
laver  sa  vaisselle!  C'est  douillet,  ça...  oui,  pour 
fainéanter  dans  son  lit,  se  faire  servir  de  bonnes  tran- 
ches, des  côtelettes,  du  filet,  des  cervelles,  pendant 
que  nous  mangeons,  nous,  des  haricots  ou  des  pois 
chiches...  Ça  n'a  pas  eu  un  sou  vaillant  et  ça  veut  jouer 

69 


à  la  dame...  Pauvre  Jean,  s'est-il  assez  Uchu  dans 
îe  sac...  Voilà,  les  enfants,  ça  ne  respecte  plus  les 
parents,  ça  ne  les  écoule  plus...  Tant  pis  pour  lui  si,  au 
lieu  d'avoir  une  femme  robuste,  travailleuse,  de  l'ar- 
gent dans  son  armoire  et  des  vignes  au  soleil,  il  n'a  que 
«ette  poupée-là  et  ses  puces...  Le  bon  Dieu  le  punit  !... 

Son  aversion  pour  Louise,  l'idée  qu'elle  seule  avait 
poussé  son  fils  à  lui  demander  son  argent  et  sa  terre,  la 
rendaient  de  jour  en  jour  plus  méfiante.  Elle  redoutait 
d'être  volée,  surtout  par  sa  bru  «  capable,  pensait-elle, 
de  toutes  les  coquLneries  ».  Louise  faisait-elle  quelques 
pas  dans  la  cuisine,  Caussette  se  levait  aussitôt, 
se  rapprochait  de  sa  chambre  et  s'y  enfermait, 
Foreille  aux  écoutes,  tressaillant  au  moindre  craque- 
ment du  parquet  ou  des  meubles.  Elle  portait  tou- 
jours les  clefs  de  sa  malle  dans  une  poche  dissi- 
mulée sous  sa  jupe,  tàtant  souA-ent  d'un  geste  macliinal 
si  elles  étaient  là,  avec  la  peur  tenace  de  les  égarer. 
La  nuit,  elle  les  plaçait,  enveloppées  dans  des  mou- 
ehoirs,  sous  son  traversin,  les  enfouissait  dans  un  coin 
de  la  paillasse,  toujours  la  tète  en  travail  jjour  imagmer 
des  cachettes  introuvables. 

Il  arrivait  que  Louise  eût  de  bons  jom's  et,  pour 
soulager  Jean,  vaquât  aux  soins  du  ménage.  Caussette 
3'efifrayait  alors  des  allées  et  venues  de  sa  belle-fiUe 
dans  la  maison.  Malgré  le  froid,  elle  se  cantonnait  dans 
sa  chambre  et  obstmément  refusait  de  la  quitter.  Dès 
que  Louise  s'asseyait,  l'aveugle  s'approchait  du  four- 
neau, présentait  ses  mains  séchas  et  racornies  à  la 
flamme,  dans  un  silence  gros  de  haine  réciproque,  où 
Ton  entendait  en  bas  la  voix  monotone  de  Jean  faisant 
sa  classe  ou  celles  des  enfants  ànonnant  une  lecture. 
Mais,  avant  que  Louise  se  fût  levée,  Caussette  s'em- 
pressait de  regagner  la  chambre  à  tâtons,  afin  de  veiller 

70 


sur  ses  misérables  cens.  Et  tandis  cpe  la  jeune  femme, 
agacée  par  de  pareilles  allures  et  par  l'attitude  haineuse 
de  sa  belle-mère,  murmurait  avec  colère  :  a  Oh!  la  sale 
avare,  la  mauvaise  !  »  Caussette,  assise  sur  sa  malle, 
la  porte  fermée,  marmonnait  de  son  côté,  tout  aheurtée 
à  son  idée  fixe  :  «  Elle  veut  me  voler,  elle  me  volera, 
cette  péronnelle  !  » 

Aussi,  le  soleil  avait  beau  resplendir  dans  un  ciel 
bleu,  faire  succéder,  à  des  joiu's  pluvieux  ou  glacials, 
des  jours  attiédis,  lumineux,  charriant  des  promessesE 
printanières,  comme  en  ont  souvent  les  hivers  méri- 
dionaux, Caussette  se  gardait  bien  de  descendre 
l'escalier,  d'aller  s'asseoir  en  un  de  ces  cagnards, 
abrités  du  vent,  où  les  vieilles  gens  du  Midi  se  plaisent 
à  lézarder,  les  yeux  clos,  les  mains  jointes,  hmnanl 
délicieusement  la  douce  chaleur  vivifiante. 

Parfois  Jean,  apparaissant  tout  d'un  coup,  lui  disait 
avec  le  ton  humble  de  l'enfant  coupable  ; 

—  Mère,  il  fait  si  bon  au  soleil  ;  pourquoi  ne  descen- 
dez-vous pas?...  Vous  seriez  si  bien,  assise  sur  le 
l^erron. 

Caussette  répondait  d'une  voix  pateline  à  dessein  el 
en  grimaçant  un  sourire  : 

—  Non,  mon  enfant;  les  jambes  me  font  mal  de  mes 
douleurs...  je  préfère  rester  auprès  du  feu. 

Jean  redescendait.  Alors  l'aveugle  rej^renait  son  air 
sombre  et  méchant  : 

«  Oui,  pensait-elle,  pour  que  ta  mangeuse  de  femme 
en  profite  pour  me  voler.  » 

Rose  et  Paul,  par  contre-coup,  supportaient  la  mau- 
vaise humeur  de  Caussette.  Elle  les  caressait  moins 
qu'autrefois,  se  méfiant  même  d'eux,  se  figurant  que  sa 
bru  la  faisait  espionner  par  ses  petits-enfants.  Si  bien 
que  lorsqu'elle  se  trouvait  dans  sa  chambre,  manigan- 


çant  on  ne  sait  quoi,  elle  criait  après  eux,  les  repoussait 
durement  dès  que,  curieux,  ils  entrebâillaient  la  porte. 
Les  pauvres  mignons,  éperdus,  semblaient  ahuris  de 
la  brusquerie  de  leur  grand  mère. 

—  Mamette  est  méçante,  —  philosophait  Rose,  — 
depuis  qu'elle  a  les  yeux  blancs,  n'est-ce  pas,  papa. 

—  Oh!  oui!  —  assurait  Paul,  —  elle  crie  toujours. 
Jean,  les  yeux  pleins  de  larmes,    car  il  ne  devinait 

que  trop  la  pensée  de  sa  mère,  embrassait  sa  fillette, 
et,  tristement,  répondait  : 

—  Chut!  Rosette...  ce  n'est  pas  beau  de  parler  comme 
ça...  Mamette  est  bonne  toujours...  mais  elle  a  de  gros 
chagrins  et  du  bobo,  depuis  qu'elle  ne  peut  plus  y  voir. 

—  Et  qui  lui  a  mis  ce  blanc  dans  les  yeux  ?  —  deman- 
dait Paul. 

—  C'est  parce  qu'elle  est  vieille,. bien  vieille,  et  qu'elle 
a  beaucoup  travaillé... 

—  Alors,  toi  et  mérette,  quand  vous  serez  vieux,  vous 
aurez  du  blanc  aux  yeux?  vous  serez  méchants? 

—  Mais  oui,  Paulou...  Chut,  il  ne  faut  pas  dire  cela... 
ce  n'est  pas  gentil... 

Songeurs,  les  enfants  contemplaient  le  mascjue  dur  et 
terreux  de  la  grand  mère,  dès  qu'elle  réapparaissait,  et, 
dans  leurs  silences  brusques,  on  sentait  passer  comme 
un  effroi  de  choses  mauvaises  et  imprécises. 

Un  autre  crève-cœur  pour  Jean,  c'était  d'entendre 
Paul  lui  dire,  d'autres  fois  : 

—  Dis,  papa,  pourquoi  ne  m'achètes-tu  plus  de  belles 
bottines?...  Yjois,  mes  souliers  et  ceux  de  sœurette  sont 
laids  et  troués  comme  ceux  des  petits  pauvres  ;  les 
engelures  me  démangent. 

Jean,  dévorant  un  sanglot,  se  détournait. 

—  Le  mois  prochain,  —  répondait-il  évasivement,  — 
bientôt,  si  vous  êtes  bien  sages,  mes  chéris. 

72 


Hélas  !  il  ne  savait  que  trop  que  le  mois  prochain 
viendrait  et  que  l'argent  fondrait  encore  entre  ses  doigts  ; 
derechef,  la  question  de  Paul  serait  accueillie  par  les 
mêmes  paroles  évasives  et  les  petons  douloureux  des 
enfants,  au  lieu  des  chaussons  fourrés  dont  il  aurait 
voulu  les  couvrir,  traîneraient  encore  les  vieux  sou- 
liers,  péniblement   raccommodés    durant   ses   veilles. 

Vers  cette  époque,  deux  lettres  parvinrent  à  Coste. 
L'une,  de  son  tailleur  de  Peyras,  auquel  une  soixantaine 
de  francs  restaient  dus  et  qui,  n'ayant  reçu  aucun 
mandat  le  mois  dernier,  priait  Jean  «  de  ne  pas  l'oublier^ 
fin  courant,  à  cause  d'une  grosse  échéance  ».  La  seconde 
lettre  venait  également  de  PejTas,  et  était  écrite  par 
l'adjoint  qui  avait  prêté  cinquante  francs  à  Coste,  lors 
du  déménagement.  Celui-là  aussi  demandait  à  être 
remboursé.  Puis,  comme  Jean,  très  embarrassé,  tardait 
àrépondre,  son  ancien  collègue  lui  adressa  ime  deuxième 
missive,  conçue  en  termes  secs  et  durs,  où  il  se  mon- 
trait presque  irrité  qu'on  eût  gardé,  près  de  six  mois,  la 
sonune  prêtée  pour  quelques  semaines  et  allait  même 
jusqu'à  parler  de  mauvaise  foi. 

Coste  répondit  aussitôt.  Très  humblement,  en  phrases 
simples  et  douloureuses,  il  demanda  du  temps,  s'excu- 
sant  de  son  manque  de  parole  bien  involontaire,  car  la 
maladie  de  sa  femme  et  la  venue  des  deux  jumelles 
avaient  occasionné  des  dépenses  imprévues.  !Mais 
au  fond,  tout  ce  qu'il  endurait  conmiençait  à  l'irriter, 
il  ne  voyait  aucun  moyen  de  sortir  de  son  dénuement. 
Des  rancunes  lui  vinrent,  en  son  être  fermentèrent  des 
révoltes,  et  des  pensées  mauvaises,  bêtes  inmiondes, 
grouillèrent  dans  les  vases  de  son  àme.  Ah  !  si  sa 
mère  avait  voulu ,  voulait  encore  !  et  il  se  sm*- 
prit  à  détester  cet  égoïsme  d'avare.  Comme  un  éclair 
l'idée  d'une  mort  possible,  prochaine,  désirable  presque, 

73 


traversa  son  esprit  ;  mais  il  en  fut  aussitôt  épouvanté 
et,  dans  un  accablement  immense,  il  en  pleura  de  honte. 

Et  tandis  qu'assis  dans  sa  classe  solitaire,  il  pantelait 
d'angoisse  à  envisager  cette  situation  sans  issue  et  sen- 
tait des  chocs  de  folie  marteler  ses  tempes,  là-haut,  sur 
sa  tête,  dans  la  cuisine,  Caussette,  méfiante,  rôdait,  le 
pas  lourd,  poussant  ses  éternelles  plaintes;  Louise, 
elle,  souffrait  de  son  cœur  qui  bondissait  parfois  dans 
sa  poitrine  comme  s'il  allait  éclater,  et  s'énervait  d'en- 
tendre geindre  ainsi  sa  belle-mère.  Jean  s'empressait 
alors  de  remonter  auprès  d'elles  ;  il  craignait  qu'en  son 
absence  Louise  n'eût  une  de  ces  syncopes  qui,  depuis 
quelque  temps,  la  laissaient  froide  et  comme  morte, 
après  des  crises  d'étouffement,  et  qui,  pour  l'aveugle 
grognant  dans  son  coin,  n'étaient  que  «  les  attaques  de 
nerfs  d'une  femmelette  qui  veut  se  faire  plaindre  ». 

Ainsi  sa  xie  coulait,  sans  repos,  sans  bonheur,  entre 
ces  deux  femmes  qui  se  détestaient,  que,  seule,  sa  pré- 
sence apaisait,  car,  à  charge  l'une  à  l'autre,  elles  en 
venaient  peu  à  peu  sinon  à  se  chamailler,  du  moins 
à  se  renvoyer  d'une  voix  basse,  mais  intelligible,  plus 
d'une  réflexion  désobligeante,  prélude  d'un  éclat  pro- 
chain. Jean  prévoyait,  redoutait  enti'e  sa  mère  et  sa 
femme  quelque  scène  pénible,  de  jour  en  jour  inévitable, 
imminente. 


X 


Aux  premiers  jours  de  mars,  Jean,  inquiet  pour  Louise, 
la  conduisit  chez  un  docteur  de  Montclapiers.  Pour 
parer  à  la  dépense,  il  avait  prélevé  trente  francs  sur  son 
traitement  mensuel,   avant  de  payer  les  fournisseurs. 

Le  médecin  déclara  que  Louise  avait  une  maladie  de 
cœur.   Il  prescrivit,   lui  aussi,   beaucoup  de  ménage- 


ments,  un  repos  complet,  une  alimentation  choisie,  bref 

tout  im  traitement  dispendieux. 
Coste  laissa  dix  francs  pour  la  consultation  et  autant 

chez  un  pharmacien  pour   le   prix   des   médicaments 

ordonnés. 
Pendant  que  Louise  l'attendait  au  bureau  de  la  dili- 
ence,  Jean  s'en  alla  faire   quelques  petits   achats   en 
ille.  Comme  il  revenait  soucieux,  supputant  l'argent 

dépensé  ce  jour-là  et  se  livrant  à  ses  éternels  calculs, 

1  fut  abordé  par  un  jeune  homme  qui  descendait  le 

boulevard. 

—  Pardon,  je  ne  me  trompe  pas...   monsieur  Coste? 

—  Tiens,  c'est  vous,  Darbel  ! 

Jean  venait  de  reconnaître  un  de  ses  anciens  élèves 
lePeyras.  La  mise  soignée,  presque  élégante  du  jeune 
lomme  lui  rappela  aussitôt  son  pantalon  élimé  par  le 
)as,  sa  redingote   luisante  aux  coudes    et  aux   omo- 

lates.  Ses  pommettes  se  colorèrent  d'une  rougeur  de 

onte. 

—  Et  madame  Coste  et  les  enfants?...  ils  vont  bien?... 

—  Les  enfants,  oui...  mais  non  ma  femme.  Nous 
enons  de  chez  le  médecin. 

—  Ahî  Tant  pis!... 

Coste  détourna  la  conversation. 

—  Et  vous,  Darbel,  que  faites-vous  ici?...  Je  vous 
royais  encore  à  Peyras. 

—  Non,  j'fii  eu  de  l'avancement  ;  je  suis  ici  commis 
u  télégraplie,  depuis  quelques  mois. 

—  Mes  félicitations...  Et  êtes-vous  bien  payé? 

—  Couci-couci,  quinze  cents  francs  actuellement; 
^,  chaque  trois  ans,  j'aurai  trois  cents  francs  d'aug- 
ientation -jusqu'à  deux  mille  sept  cents... 

Quand  ils  se  séparèrent,  Coste  songea  mélancolique- 
lent  à  cet  ancien  élève,  non  certes  des  plus  intelligents, 

•:5 


qui,  à  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  gagnerait  dix-huit  cents 
francs,  pendant  que  lui,  instituteur  depuis  dix  ans,  avait 
mille  francs  comme  traitement  fixe.  Pour  la  première 
fois,  Coste  se  laissa  aller  à  un  mouvement  de  révolte. 
Aprement  et  non  sans  haine,  il  se  mit  à  envier  le 
sort  des  plus  heureux  que  lui,  de  ces  riches  qui,  dans 
la  douceur  de  cette  après-midi,  avant-courrière  du 
printemps,  se  pavanaient  dans  leurs  voitures  et  frô- 
laient sa  misère,  de  ces  riches,  indifférents  à  la  pau- 
vreté de  tant  de  milliers  d'êtres,  leurs  semblables,  de 
ces  favorisés,  dont  une  seule  prodigalité  aurait  suffi 
pour  lui  assurer  la  tranquillité,  qu'il  avait  perdue. 


XI 


A  la  suite  de  ce  voyage  à  Montclapiers,  Coste  eut  à 
subir  de  plus  belle  les  allusions  de  certains  fournisseurs,, 
peu  satisfaits  de  la  petite  somme  qu'il  leur  avait  en- 
voyée par  la  femme  de  ménage,  aux  premiers  jours  du 
mois. 

Bien  souvent,  la  pensée  d'un  emprunt  quelconque  — 
de  quoi  faire  taire  ces  gens-là  —  le  hantait.  Prompt  à 
s'illusionner,  malgré  ses  déboires,  il  s'imaginait  que, 
s'il  pouvait  jamais  se  débarrasser  de  l'arriéré  —  son 
boulet,  connue  il  disait,  — il  lui  serait  possible,  en  dépit 
de  ses  charges  accablantes,  de  vIatc  humblement  mais 
sans  s'endetter.  Louise  ne  serait  pas  toujom*s  malade; 
un  bon  traitement,  des  soins  empressés  la  remettraient 
vite;  du  jour  où  plus  ingambe  elle  s'occuperait  de  la 
direction  du  ménage,  lui,  Coste,  se  remuerait,  trouve- 
rait, pour  employer  ses  heures  de  loisir,  d'autres  be- 
sognes, des  copies,  par  exemple,  pour  notaires  et  huis- 
siers. Gagnant  ainsi  quelque  argent  de  plus,  lui  et  les 

:6 


siens  vivoteraient  tranquillement  en  attendant  un  poste 
plus  rémunérateur  ou  une  promotion. 

—  Oui,  ces  maudites  dettes  causent  seules  tout  l'en- 
nui,—  soupirait-il  souvent;  — que  je  trouve  une  avance 
pour  quelques  années  et,  une  fois  le  passé  liquidé,  tout 
s'arrangera. 

De  nouveau,  il  passa  en  revue  la  liste  des  amis  et 
connaissances  à  qui  il  pourrait  s'adresser.  Il  écrivit  à 
l'un  de  ses  camarades  d'école,  marié  depuis  peu  avec 
une  femme  à  jolie  dot.  Ce  fut  encore  un  refus  à  essuyer. 
Alors,  il  ouvrit  les  yeux,  comprit  l'inutilité  de  ses  ten- 
tatives; ne  possédant  rien  qui  pût  répondre  de  sa  dette, 
on  réconduisait  poliment  et  avec  des  excuses  et  des 
regrets  mensongers.  Et  Coste  s'aigrissait  d'heure  en 
heure,  à  réfléchir  ainsi  :  l'avarice  de  sa  mère,  la 
dureté  de  ses  amis,  l'hostilité  sourde  ou  le  dédain  qu'il 
devinait  autour  de  lui  à  Maleval ,  tout  cela  tuait 
peu  à  peu  ses  bons  sentiments.  Chacun  ici-bas  ne 
songe  qu'à  soi,  pensait-il;  et  son  amertume  se  chan- 
geait en  révolte  contre  la  destinée  et  contre  les  hommes. 

Or,  un  jour,  en  jetant  distraitement  les  yeux  sur  les 
annonces  d'un  journal,  il  tressaillit,  hypnotisé  par  ces 
[uots  en  petites  capitales  : 

PRÊTS    SUR   SIGNATURE 

mis  cette  explication  : 

iisci'étion,  intérêt  légal.  A  long  terme  :  on  accorde 
liisieurs  années  ou  on  accepte  le  remboursement  par 
mensualités,  au  choix.  Écrire  :  M.  A'***,  numéro***, 
\'ue*^*,  à  Paris.  Timbre  pour  réponse.  On  traite  de  pré» 
érence  avec  MM.  les  officiers  et  fonctionnaires. 

Coste    avait    plusieurs    fois   entendu   dire,   par  des 
ollègues   besoigneux,  que  les   banquiers  et  hommes 


d'affaires  consentent  volontiers  à  avancer  des  fonds 
aux  fonctionnaires,  dont  le  traitement  est  pour  eux 
une  sûre  garantie.  C'est  pourquoi  il  s'imagina  qu'il 
n'avait  qu'à  écrire  pour  recevoir  sur-le-champ  la  somme 
d'argent  dont  il  avait  besoin.  Ce  projet  fut  commu- 
niqué à  Louise  qui  l'api^rouva. 

Le  soir  même,  une  lettre  partait  pour  Paris.  Coste 
demandait  un  prêt  de  cinq  cents  francs  pour  deux  ans 
et  se  recoiimiandait  de  sa  qualité  d'instituteur. 

Les  leçons  de  la  vie  n'avaient  pas  encore  flétri  en 
son  cœur  cette  fleur  de  l'espérance  quand  même.  Aussi, 
tout  en  allant  jeter  sa  lettre  à  la  poste,  il  respirait  plus 
à  l'aise,  plein  d'alacrité,  croyant  voir  enfin  l'avenir 
aplani.  Il  était  sauvé. 

Deux  jours  passent.  Le  cœur  dilaté  d'espoir,  il  attend 
patiemment  une  réponse.  Assis  auprès  de  Louise,  que 
son  assurance  gagne,  ils  se  concertent,  font  des  plans, 
règlent  d'avance  l'emploi  de  la  somme.  Quatre  cents 
francs  suffiront  largement  pour  éteindre  toutes  les  dettes 
et  renouveler  vêtements  et  chaussures.  Le  reliquat 
constituera  une  réserve  précieuse  de  cent  francs  pour 
l'achat  du  vin  de  quinquina,  des  ferrugineux,  et  d'un 
tas  de  douceurs  et  de  nourritures  choisies  qui  remettront 
Louise  sur  pied.  Après  quoi,  on  aviserait,  et,  le  redou- 
table cap  franclii,  vogue  eniîn  la  galère,  sans  nul 
doute  vers  des  mers  bleues  et  éternellement  calmes  î 

Ges-coUoques,  tenus  à  voix  basse  dans  un  coin  de  la 
cuisine,  n'étaient  pas  sans  inquiéter  la  vieille  Caussette. 
Que  complotaient-ils  donc,  en  se  cachant  d'elle  ainsi  ? 
Elle  se  promettait  de  veiller,  la  nuit  surtout.  Sa  main 
sèche  et  crispée  serrait  plus  fortement  les  clefs 
enfouies  dans  sa  poche,  et  derrière  ses  prunelles 
blanches,  tournées  vers  son  fils  et  opiniâtrement  fixes, 
on  sentait  comme  la  tension  d'un  regard  aigu,  inquiet. 


intérieur,  qiii  voulait  voir  et  en  vain  faisait  effort  pour 
percer  le  voile  opaque  s'étendant  sur  les  yeux.  Jean  ne 
s'en  apercevait  point  ;  tout  en  chantonnant  maintenant, 
il  souriait  à  Louise  qui  lui  souriait. 

La  réponse  arriva  au  bout  de  trois  jours.  Afin  de  ne 
pas  être  dupé  par  des  gens  peu  délicats,  disait  le 
prêteur,  sa  maison  avait  l'habitude  de  s'entourer 
de  garanties  avant  d'expédier  la  somme  demandée.  De 
là,  nécessité  d'une  enquête,  faite  avec  toute  la  discré- 
tion possible  d'ailleurs,  pour  s'assurer  que  le  demandeur 
était  bien  instituteur  et  jouissait  intégralement  de  son 
traitement.  Pour  parer  à  ces  frais  obligatoires  et  que  la 
maison  ne  pouvait  prendre  à  sa  charge,  un  envoi  de 
dix  francs  était  exigé.  Si  les  renseignements  étaient 
bons,  le  prêt  serait  consenti  volontiers,  auquel  cas,  en 
outre,  on  rembourserait  au  débiteur  les  dix  francs 
avancés  par  lui. 

Jean  sauta  de  joie  et  courut  prévenir  Louise.  Il 
remit  au  facteur,  le  matin  même,  dix  francs  pour  un 
mandat-poste.  Cette  somme,  c'était  à  peu  près  tout  ce 
qu'il  possédait  en  ce  moment. 

—  Vois-tu,  —  dit-il  à  Louise,  —  rien  d'étonnant  à 
cela.  Il  faut  bien  que  ce  banquier  s'assure  de  mon 
identité.  Je  trouve  excellentes  ces  précautions...  Sans 
cela,  les  escrocs,  sous  un  nom  d'emprunt,  auraient  beau 
jeu  avec  ces  maisons-là. 

Jean,  sûr  de  l'avenir,  changea  d'attitude.  Il  sortit  plus 
souvent,  la  tête  haute,  des  fiertés  dans  les  yeux.  Les 
regards  de  ses  créanciers  ne  le  gênaient  plus. 

—  Attendez,  mes  bonshommes,  quelques  jours,  — 
murmurait-il  joyeusement,  —  et  on  vous  paiera  recta 
désormais.,   et  on  saura  vous  mettre  à  votre  place. 

Si  grande  même  était  sa  confiance,  qu'il  promit  de 
vive  voix  à  l'un  des  fournisseurs  de  le  désintéresser 

79 


sous  peu  et  lui  ordonna,  par  conséquent,  d'envoyer  au 
plus  tôt  la  note. 

—  J'attends  de  l'argent  !  —  conclut -il  fièrement  et 
avec  une  pointe  de  dédain  pour  l'homme. 

Du  coup,  le  boutiquier  se  montra  très  obséquieux. 
Jean  eut  alors  une  minute  de  joie  énorme  :  dans  la  rue, 
il  s'arrêta  à  causer  avec  l'un  et  l'autre,  trouvant  les 
srens  charmants,  la  vie  adorable,  le  ciel  d'une  pureté 
douce  au  regard,  les  arbres  qui  verdoyaient  pleins  d'un 
charme  attendrissant.  En  entrant  dans  la  maison,  il 
embrassa  Louise,  il  embrassa  Rose  et  Paul,  il  embrassa 
les  bessonnes,  il  embrassa  sur  les  deux  joues  sa  vieille 
mère,  laquelle  se  montra  étonnée  de  cette  soudaine 
accolade  et  de  la  joie  extraordinaire  de  Jean.  Quant 
à  lui,  descendu  maintenant  dans  sa  classe  vide 
d'élèves  à  cette  heure,  il  y  chantait  à  tue-tête  comme  un 
cantique  de  délivrance. 

Huit  jours,  quinze  jours  s'écoulèrent.  Rien.  Pourtant 
le  ravissement  et  la  belle  confiance  de  Jean  persistèrent. 

—  Bah  !  disait-il,  ça  viendra.  Une  enquête  discrète, 
oa  demande  du  temps. 

Et,  ranimés  par  cet  espoir,  ils  s'en  leurrèrent,  ils  en 
vécurent  jalousement.  Qui  a  le  rêve,  a  le  bonheur.  Jean 
n'avait  jamais  été    aussi  heureux   que    ces    jours-là. 

Une  autre  semaine  encore.  Une  crainte  vague  ne  tarde 
pas  à  naître,  Jean  attend  fiévreusement  le  passage  du 
piéton.  Va-t-il  lui  apporter  la  bienheureuse  lettre  aux 
cinq  cachets  rouges,  le  message  porteur  de  tran- 
quillité? Et,  à  chaque  déconvenue,  la  crainte  aug- 
mente, se  précise  et  c'est  dans  le  cœur  de  l'insti- 
tuteur un  à-coup  douloureux,  après  la  constriction  de 
l'attente. 

Enfin,  il  s'impatiente.  Il  écrit.  Pas  de  réponse.  L'idée 
qull  a  été  dupé  lui  vient  ;  il  la  chasse  ;  elle  l'obsède  ; 

80 


mais  il  n'ose  se  plaindre,  il  affecte,  devant  Louise,  une 
gaieté  qu'il  n'a  plus. 

Puis,  un  jour,  il  trouve  dans  le  même  journal  un 
entrefilet  qui  confirme  ses  soupçons  et  ruine  ses 
espoirs.  A  la  suite  de  plaintes  nombreuses,  M.  X***, 
un  filou,  venait  d'être  arrêté.  Bénévolement,  le  journal 
prévenait  ses  lecteurs  de  se  méfier  de  certaines 
annonces,  et,  pour  dégager  sa  responsabilité,  citait 
les  célèbres  paroles  :  «  La  quatrième  page  est  un  mur, 
y  afliche  qui  veut.  »  Il  le  prouvait  uniment  en  insérant 
d'autres  annonces  de  même  sens  à  cette  quatrième 
page,  véritable  nasse  où  vont  se  prendre  tant  de  pau- 
vres gens. 


XII 


A  la  certitude  que  son  dernier  espoir  s'effondrait, 
Taccablement  de  Jean  fut  inmiense.  Pourtant,  il  n'eut 
pas  une  révolte,  se  sentant  coupable  d'aveuglement, 
traitant  sa  sotte  confiance  d'imbécillité.  Oui,  imbécile 
que  de  s'obstiner  à  espérer  l'irréalisable  I  Prendre  pour 
un  banquier  le  filou  qui  l'avait  si  bien  grugé  î  Comme 
si  l'on  avait  jamais  vu  des  banquiers  cousus  d'or  faire 
des  avances,  offrir  de  l'argent  à  de  pauvres  hères  comme 
lui!  Vraiment,  la  misère  rend  stupide  et  son  insou- 
ciance lui  paraissait  coupable.  Avec  ces  dix  francs, 
les  bonnes  chaussures  qu'il  pouvait  acheter  à  Rose  et 
à  Paul  I  Et  cette  pensée  lui  fut  si  cruelle,  qu'il  se  mit  à 
verser  de  silencieuses  grosses  larmes. 

Coste  aurait  voulu  entretenir  Louise  dans  ses  illu- 
sions ;  mais  le  pourrait-il  longtemps  encore  ?  Aussi  il 
préféra  lui  tout  raconter.  Ce  fut  une  nouvelle  scène  dé- 
chirante ;  mais  son  cœur  repentant,  plein  d'amour  et  de 
pitié  pour  la  faible  créature,  dut  trouver  des  paroles  si 

8i  T. 


douces,  des  consolations  et  des  caresses  si  tendres  que 
Louise,  pleurante  sur  l'épaule  de  son  mari,  finit  par  lui 
sourire  et  murmura,  en  se  blottissant  plus  avant  dans 
ses  bras,  pour  tout  reproche  : 

—  Oh!  mon  ami  que  tu  es  bon...  oh!  mon  Jean  que 
nous  sommes  malheureux  ! 

Ces  simples  mots  firent  du  bien  à  Coste.  De  nouveau 
il  courba  la  tète  sous  le  joug  pesant,  heureux  dans  son 
malheur  d'aimer  ardenmient  et  d'être  aimé.  Et  néan- 
moins plus  que  jamais  l'argent  manquait  dans  la  mai- 
son où  errait  l'aveugle,  toujours  méfiante,  car  elle' 
cherchait  en  vain  à  s'expliquer  les  silences  de  son  fils  et 
de  sa  bru,  après  leurs  éclats  de  gaieté  et  leurs  expan- 
sions des  semaines  précédentes. 

Pour  arriver  à  la  lin  du  mois  sans  avoir  à  les  renou- 
veler, Louise  ménagea  ses  médicaments  qui  coûtaient 
si  cher  et  qui  représentaient  pour  elle  la  santé.  Jean  se 
consumait  de  regret. 

—  C'est  ma  faute,  pensait-il.  Je  n'aurais  pas  dû  être 
si  bête. 

Oui,  pas  ça  dans  la  maison  et  cependant  il  allait  lui 
falloir  de  l'argent.  N'était-il  pas  convoqué  pour  une 
conférence  pédagogique  qui  devait  réunir  au  chet-lieu 
tous  les  instituteurs  du  canton,  le  28  mars,  c'est-à-dire, 
le  lundi  suivant  ?  Certes,  il  se  promettait  de  s'y  rendre 
à  pied  et  d'y  dépenser  le  moins  possible.  Mais,  décem- 
ment, il  ne  pouvait  partir  sans  un  sou  dans  ses  poches; 
sait-on  jamais  ce  qui  peut  advenir? 

Il  fallait  de  l'argent.  Pour  s'en  procurer,  Jean  prit  la 
diligence  et  alla  engager  au  mont-de-piété  sa  montre  et 
quelques  bijoux  de  sa  femme.  Il  en  coûta,  certes,  beau- 
coup à  Louise  de  se  séparer  de  ses  bagues  et  de  son 
bracelet  d'argent,  humbles  cadeaux  de  Jean  au  temps 

82 


des  fiançailles,  riens  précieux  et  seuls  restes  visibles 
d'un  cher  passé  d'amour. 

Dès  son  arrivée  à  Montclapiers,  Coste  fila  vers  un 
quartier  éloigné  du  faubourg  où  s'arrête  la  diligence,  et 
là  discrètement  se  renseigna.  Une  fois  l'adresse  connue, 
il  se  dirigea  furtivement  vers  le  mont-de-piété,  choisis- 
sant les  rues  peu  fréquentées  de  peur  de  se  trouver  sou- 
dain en  face  de  quelque  connaissance.  Il  lui  semblait  que 
tous  ces  gens  qu'il  rencontrait  devinaient  son  projet,  le 
regardaient  avec  dédain,  et  le  rouge  de  la  honte  em- 
pourprait alors  son  visage.  Plusieurs  fois,  il  passa  et 
repassa  devant  la  porte  du  mont-de-piété ,  n'osant 
entrer,  le  cœur  aussi  serré  d'angoisse  et  de  honte  que 
s'il  allait  tenter  une  démarche  infamante.  Comme  il 
enviait  l'indifférence  résignée  d'une  chétive  femme, 
apportant  le  paquet  de  linge  qui  lui  permettrait  de  don- 
ner une  bouchée  de  pain  aux  siens  ou  les  allures  désin- 
voltes, gouailleuses,  de  deux  étudiants  en  dèche  qui,  un 
rire  aux  lè^Tes,  allaient  mettre  au  clou  la  montre  contre 
laquelle  «  la  tante  »  leur  céderait  le  louis  indispensable 
pour  nocer  gaiement,  le  soir,  avec  des  filles.  Enfin, 
après  avoir  longtemps  hésité,  Jean  profita  d'mi  moment 
où  la  maison  semblait  déserte,  regarda  d'un  œil  égaré 
autour  de  lui  et  se  gUssa  dans  le  corridor,  ne  sachant  ni 
où  s'adresser  ni  que  dire. 

Dans  le  bureau,  l'employé  leva  les  yeux  sur  le  nouvel 
arrivant  avec  une  complète  indifférence.  Néanmoins, 
Jean  crut  voir  de  la  moquerie  dans  ce  froid  regard  et 
vite,  en  balbutiant,  étala  ses  bijoux.  D'une  main  trem- 
blante, il  saisit  les  quelques  écus  qu'on  lui  remit  en 
échange  et  s'enfuit  précipitamment  de  ce  mauvais  lieu 
où  il  croyait  être  resté  un  siècle.  Accablé  de  honte,  les 
joues  en  feu,  titubant  comme  un  homme  ivre,  il  hâta  le 
pas  pour  sortir  de  cette  rue  épouvantable  et  compro- 

83 


mettante.  Son  regard  trouble  ne  distinguait  plus  rien. 
Soudain,  au  tournant  de  la  rue,  un  vieux  monsieur  se 
dressa  devant  lui  et  l'interpella  : 

—  Tiens,  c'est  vous,  monsieur  Costeî  Comment  ça 
va-t-ilàMaleval? 

Jean  eut  un  afflux  de  sang  à  la  tète,  puis  il  pâlit 
affreusement.  Comme  à  travers  un  voile,  il  reconnaît  le 
père  Largue,  son  ancien  directeur  de  Peyras.  Horrible- 
ment gêné,  il  craint  d'être  deviné.  * 

—  Mais,  d"où  venez-vous  donc?...  Vous  paraissez 
malade. 

Jean  eut  la  force  de  mentir. 

—  Je  me  suis  buté  contre  un  caillou,  dit-il,  et  le  pied 
me  fait  très  mal...  oui,  très  mal. 

—  Quelque  cor  douloureux,  hé  !  hé  !.... 

M.  Largue  riota.  Cette  attitude,  sembla-t-il  à  Jean, 
était  odieuse  et  méchante.  Sur  que  le  directeur  avait 
compris,  Jean  aurait  voulu  s'engloutir  dans  le  sol. 

M.  Largue  s'informa  de  madame  Coste  et  des  enfants. 

—  Oh!  merci,  merci...  ils  vont  très  bien,  —  murmura 
Coste,  éperdu,  ne  sachant  plus  ce  qu'il  disait. 

—  Alors,  peut-on  vous  offrir  un  bock?... 

Jean  s'excusa,  prompt  à  s'échapper.  Si  bien  que 
M.  Largue  le  voyant  s'éloigner  si  vite  ronchonna  : 

—  Mais  quelle  mouche  le  pique,  ce  sot  personnage?... 
On  dirait  que  je  lui  fais  peur...  Cependant,  je  croyais 
que  nous  nous  étions  quittés  bons  amis  !... 

Jean  courait  presque  dans  les  rues,  sans  but,  sans 
direction,  pour  fuir.  Affolé,  les  tempes  battantes,  il  ré- 
pétait douloureusement  : 

—  Oh  !  oui,  il  a  compris,  il  m'a  vu  sortir...  Il  ricanait 
en  regardant  mon  pantalon  usé,  mes  souliers  éculés.  Il 
dira  à  tous,  là-bas,  àPe\Tas,  qu'il  m'a  vu  aller  au  mont- 
de-piété...  Il  le  dira  à  l'inspecteur...  tous  mes  chefs  sau- 

84 


ront  que  je  suis   misérable...  mon   Dieu!   mon   Dieu  I 
quelle  honte  !...  quelle  honte  !... 

Avec  ses  idées  étroites,  son  amour-propre  de  petit 
fonctionnaire,  il  croyait  sa  dignité  perdue  à  jamais, 
s'exagérait  les  conséquences,  au  cas  où  M.  Largue  — 
qui  d'ailleurs  ignorait  que  le  mont-de-piété  fût  dans 
cette  rue  —  parlerait  du  dénuement  de  son  ancien  ad- 
joint. Ses  chefs  avertis,  Coste  s'imaginait  sa  situation 
compromise,  l'avenir  barré,  les  mauvaises  notes  pleu- 
vant dru  comme  grêle  sur  son  pauvre  dos. 

Les  yeux  lui  piquaient;  il  s'arrêta,  prêt  à  pleurer.  Une 
haine  farouche  lui  vint  contre  cet  homme  apparu  sur 
son  chemin,  pour  son  malheur.  Il  se  dit  que  sans 
M.  Largue,  il  n'aurait  pas  été  déplacé,  qu'il  serait 
encore  là-bas,  à  PejTas,  tranquille  comme  jadis,  pauvre 
mais  ne  devant  rien  à  personne  et  ignorant  l'àpreté  de 
toutes  les  hontes  bues. 

Mais  au  souvenir  des  siens,  sa  rage  tomba.  Un  grand 
abattement  succéda.  Mélancolique,  Jean  erra  plusieurs 
heures  dans  les  ruelles  solitaires  d'un  faubourg  s'ou- 
vrant  sur  la  rase  campagne,  toute  verdoyante  au  soleil, 
où  il  était  parvenu  sans   savoir  comment. 

Le  cadran  d'une  horloge  marquant  deux  heures  lui 
rappela  que  le  moment  du  départ  approchait.  Il  rentra 
dans  la  ville,  se  hâta  de  faire  ses  achats.  Sur  les  boule- 
vards, où  circulait  une  foule  animée,  il  acheta,  pour  son 
déjeuner,  —  car  il  était  à  jeun  —  un  croissant  de  deux 
sous  et  une  tablette  de  chocolat.  Il  cassait  son  pain  et 
son  chocolat  dans  sa  poche,  par  menus  morceaux 
qu'il  avalait  presque  sans  mâcher,  la  main  devant 
la  bouche. 

Un  clair  soleil  printanier  jouait  parmi  les  graciles 
verdures  des  marronniers,  des  acacias  et  des  platanes. 
Les  voitures  sillonnaient  le  boulevard.  La  même  envie 

85 


qu'il  avait  éprouvée  lors  de  son  dernier  voyage,  étrei- 
gnit  tout  d'un  coup  le  cœur  de  Coste,  encore  plus  âpre- 
ment.  Le  triomphe  insolent  des  parvenus  qui  défilaient 
sous  ses  yeux,  jouissant  de  la  vie  et  de  la  lumière, 
souflletait  sa  misère. 


XIII 

Par  discrétion  et  par  goût,  l'institutrice,  mademoiselle 
Bonniol,  continuait  de  vivre  à  l'écart  et  fréquentait  peu 
chez  les  Coste.  Ceux-ci,  d'ailleurs,  de  crainte  qu'elle  ne 
soupçonnât  leur  complet  dénuement,  ne  lui  faisaient 
guère  plus  d'avances. 

Les  rares  fois  que  la  vieille  demoiselle  avait  pénétré 
dans  leur  logis,  l'attitude  embarrassée ,  le  trouble 
visible ,  l'accueil  hésitant  de  Coste  et  de  Louise , 
malhabiles  à  dissimuler,  avaient  frappé  mademoiselle 
Bonniol.  Elle  crut  comprendre  qu'on  désirait  vivre  en 
bons  voisins,  mais  pas  plus.  Dans  son  égoïsme  de  vieille 
fille,  douce  et  un  peu  timide,  elle  aimait  trop  son  isole- 
ment et  son  quant-à-soi  pour  se  formaliser  de  la  rareté 
de  ces  rapports  stricts  et,  au  fond,  elle  en  était  raivie. 
Dès  qu'elle  se  retrouvait  dans  son  intérieur,  soit  à  bavar- 
der d'une  voix  fluette  et  mignarde  auprès  de  ses  bètes 
chéries,  à  qui  elle  s'adressait  comme  on  s'adresse  à  de 
petits  enfants,  soit,  le  soir,  quand  sonne  l'angélus,  à 
prier  longuement  en  mémoire  de  ses  parents,  morts 
depuis  bien  des  années,  mademoiselle  Bonniol  ne  rêvait 
rien  de  meilleur  que  cette  \ie  monotone,  effacée,  sans 
grandes  joies,  mais  aussi  sans  heurts  et  sans  cha- 
grins. 

Parfois,  en  bonne  collègue  et  par  amabilité,  si  elle 
rencontrait  Rose  et  Paul  jouant  dans  le  vestibule,  elle 

86 


les  emmenait  chez  elle  et  alors  les  caressait  et  les  bour- 
rait de  confitures,  de  gâteaux  et  de  bonbons,  dont  elle 
et  ses  bêtes  étaient  très  friandes.  C'étaient  de  beaux 
jours  pour  Rose  et  Paul  peu  habitués  à  ces  douceurs. 
Pourtant,  la  turbulence  des  deux  enfants  ne  lui  plaisait 
qu'à  demi,  non  que  leur  présence  lui  fût  jamais  impor- 
tune ou  insupportable,  mais  parce  qu'elle  adorait  avant 
tout  sa  tranquillité  égoïste.  Après  qu'elle  avait  passé  sa 
journée  entière  au  milieu  de  ses  élèves,  fillettes  bavardes 
et  remuantes,  l'institutrice  avait  soif  de  calme  et  elle 
éprouvait  un  charme  puéril,  toujours  renouvelé,  à  rega- 
gner son  étroit  logis. 

C'est  pourquoi,  tout  en  s'attachant  de  part  et  d'autre 
à  vi\Te  en  bons  termes,  ni  Coste  ni  mademoiselle  Bon- 
niol  ne  faisaient  rien  pour  resserrer  leurs  rapports  et 
encore  moins  pour  les  multiplier  et  les  rendre  intimes. 

L'instituteur  et  l'institutrice  se  croisaient-ils  dans  le 
vestibule  ?  D'ordinaire,  ils  échangeaient  quelques  mots 
aimables  ou  banals,  s'arrêtaient  parfois  à  causer  de 
leurs  élèves  ou  des  choses  de  leur  métier.  Cela  arrivait 
assez  souvent,  le  soir,  à  l'heure  de  la  sortie  de  classe. 
Mais  depuis  quelques  mois,  on  se  contentait  la  plupart 
du  temps  de  se  saluer  amicalement  et  c'était  tout. 

Cependant  les  deux  collègues  s'estimaient  fort  :  lui, 
à  cause  des  manières  et  de  la  figure  avenante  de  cette 
vieille  demoiselle  si  discrète  et  si  proprette  ;  elle,  par 
pitié  pour  ce  grand  garçon  très  doux,  chargé  de  famille, 
sans  cesse  besognant  après  sa  classe  aux  soins  du  mé- 
nage et  remplaçant  sa  femme  malade,  sans  jamais  se 
plaindre. 

Mademoiselle  Bonniol  ne  se  doutait  pas  de  la  misère 
profonde  où  se  débattait  Coste.  Elle  le  croyait  seulement 
gêné,  ce  qui,  d'ailleurs,  ne  la  surprenait  guère,  car  si 
son  traitement  lui  suffisait  largement,  à  elle  seule,  elle 

87 


comprenait  quels  miracles  d'économie  il  fallait  réaliser 
quand  on  avait  les  charges  de  Coste. 

Cependant,  quelques  jours  avant  la  conférence  péda- 
gogique, elle  crut  bien  faire  en  lui  proposant  de  partir 
ensemble  avec  la  diligence  et  de  descendre  dans  le 
même  hôtel  du  canton. 

—  C'est  au  Cheval  Blanc  que  nous  allions  avec  votre 
prédécesseur,  —  se  hàta-t-elle  d'ajouter  en  remarquant 
qu'une  légère  contrariété  plissait  le  front  de  Coste. 

A  quoi  celui-ci  lui  fit  observer,  en  balbutiant  : 

—  C'est  que  j'avais  projeté  de  faire  la  route  à  pied... 
Nous  sommes  si  sédentaires...  J'aime  tant  marcher... 

Mais  il  se  reprit  vite,  car  il  crut  apercevoir  un  certain 
étonnement  dans  le  regard  de  l'institutrice.  Plus  à  l'aise, 
il  se  serait  certainement  tenu  à  son  idée,  y  aurait  donné 
suite,  sans  s'occuper  d'autrui  ;  rtiais  très  pauvre,  c'est- 
à-dire  très  susceptible,  il  s'effarait  d'un  rien,  craintif  au 
dernier  point  de  laisser  entrevoir  l'étendue  de  sa  mi- 
sère. C'est  pourquoi  son  amour-propre  ombrageux  lui 
fit  ajouter  aussitôt,  avec   empressement  : 

—  Mais  non,  réflexion  faite,  c'est  trop  loin...  tant 
vaut-il  que  je  prenne  la  diligence  avec  vous.  Donc, 
entendu,  mademoiselle,  nous  ferons  lundi  comme  vous 
faisiez  avec  mon  prédécesseur. 

Seul,  il  en  souffrit.  Ses  projets  d'économie  s'en  allaient 
à  vau-l'eau.  Coûte  que  coûte,  par  lui  sot  respect 
humain,  il  lui  faudrait  dépenser  ce  qui  restait  de  l'ar- 
gent prêté*par  le  mont-de-piété.  Et  dire  que  sa  Louise 
avait  répandu  tant  de  larmes,  en  lui  remettant  ses  hum- 
bles et  chers  bijoux  I  que  pour  l'avoir  cet  argent,  il 
avait  enduré  tant  d'humiliantes  tortures  dans  les  rues 
de  Montclapiers  !  La  veille  encore,  il  se  flattait  d'é\'iter 
tout  frais  d'hôtel,  car  il  se  proposait  d'emporter  dans 
ses  poches  quelques  menues  provisions  qu'il  s'en  irait 


manger,  en  se  cachant,  aux  environs  de  la  petite  ville  ; 
il  se  disait  qu'il  trouverait  facilement  im  prétexte  pour 
s'écarter  de  ses  collègues,  à  l'hem-e  du  repas,  sans  que 
ceux-ci  pussent  s'en  étonner.  Et  voilà  que,  pris  au 
dépourvu,  il  devrait,  après  la  conférence,  faire  comme 
les  autres,  se  payer  un  bon  repas  dispendieux,  pendant 
que  les  siens  manquaient  de  tout. 

—  Au  diable  leurs  conférences  î  bougonnait-il.  Nous 
sommes  si  riches,  les  instituteurs  de  village,  pour  qu'on 
nous  impose  de  pareils  frais...  Est-ce  qu'on  ne  devrait 
pas  nous  indemniser,  alors...  Il  ne  me  manquerait  plus 
maintenant  que  d'être  chargé  de  faire  la  leçon...  Il 
faudra  que  j'y  jette  un  coup  d'œil,  pourtant...  Maudites 
conférences...  pour  ce  que  cela  sert. 

La  conférence  pédagogique  varie,  dans  les  détails  de 
son  organisation,  selon  les  départements.  Mais  d'ordi- 
naire elle  dure  un  jour  et  comprend  deux  séances. 
L'une  est  consacrée  à  la  lecture  des  mémoires  faits  par 
des  instituteurs  et  institutrices  sur  telle  ou  telle  ques- 
tion de  méthode  ou  de  discipline  qu'a  choisie,  long- 
temps à  l'avance,  l'inspecteur  d'académie  et  qui  est 
portée  à  la  connaissance  des  intéressés  par  l'intermé- 
diaire du  bulletin  départemental.  Ces  sortes  de  travaux 
en  principe  sont  facultatifs,  mais  ils  tendent,  presque 
partout,  à  devenir  obligatoires.  Ils  donnent  lieu  à  des 
discussions  au  moins  intéressantes,  à  des  échanges 
d'idées  toujours  fructueux. 

L'autre  séance  est  remplie  par  une  leçon  pratique 
que  fait  devant  ses  collègues  l'instituteur  ou  l'insti- 
tutrice désigné  par  le  sort,  leçon  dont  le  sujet,  connu 
aussi  à  l'avance,  est  préparé  par  tous.  II  y  a  là  aussi 
matière  à  des  observations  réciproques,  à  des  compa- 
raisons précieuses  pour  tous,  à  des  critiques  courtoises 

89 


dont  profitent  surtout  les  débutants.  En  outre  Tinspec- 
teur  primaire,  qui  dirige  et  résume  les  débats,  donne,  au 
cours  de  la  réunion,  des  conseils  généraux  à  ses  subor- 
donnés, leur  fournit  des  indications  sur  la  marche  et  le 
résultat  des  études,  leur  fait  part  des  rapprochements 
qu'il  a  pu  faire,  des  remarques  qu'il  a  pu  recueillir 
durant  ses  inspections  dans  les  diverses  écoles  de  sa 
circonscription,  toutes  choses  excellentes  en  soi.  Mais 
ce  n'est  pas  tout.  Ces  instituteurs  qui  vivent  isolés  au 
fond  de  leurs  villages  se  trouvant  en  contact  deux 
ou  trois  fois  par  an,  il  naît  entre  eux  de  bons  rapports. 
Se  connaissant  mieux,  ils  s'estiment,  ils  s'apprécient 
mieux  et  se  sentent  solidaires.  Enfin,  on  comprend 
combien  ces  conférences,  bien  dirigées,  peuvent  éveiller 
et  agiter  d'idées;  elles  excitent  les  instituteurs  au  tra- 
vail, empochent  certains  maîtres  de  se  laisser  aller  à  la 
routine  et  à  l'indifférence  où  ils  finiraient  par  sombrer 
irrémédiablement,  s'ils  n'étaient  tenus  en  haleine  et 
arrachés,  de  temps  à  autre,  à  l'isolement  pernicieux  et 
déprimant  du  village  où  ils  n'ont  pour  toute  société  que 
des  paysans  ignorants  et  rudes.  C'est  pourquoi  ces  con- 
férences, désormais  entrées  dans  les  mœurs  des  insti- 
tuteurs, ne  soulèveraient  aucune  contestation  s'ils  pou- 
vaient s'y  rendre  sans  arrière-pensée,  ni  souci  d'argent. 

Le  dimanche  soir,  Jean  brossa  kii-même  ses  pauvres 
habits,  passa  de  l'encre  aux  rebords  blanchis  de  son 
chapeau  et  aux  coudes  de  sa  redingote.  Un  malencon- 
treux coup  de  brosse  fit  craquer  la  couture  du  pantalon 
dont  le  fond,  usé  à  force  de  se  frotter  aux  chaises  et  aux 
bancs  de  la  classe,  avait  à  la  lumière  de  la  chandelle 
l'épaisseur  d'une  toile  d'araignée.  Louise,  qui  avait  eu 
une  mauvaise  journée,  était  endormie.  Jean  n'osa  la 
réveiller.  Maladroitement,  il  raccommoda  la  déchirure, 

90 


travail  diiPicile  et  délicat.  Cela  lui  prit  un  temps  infmi 
et  le  fit  suer  à  grosses  gouttes.  Il  vint  à  bout  de  cette 
reprise,  mais  on  en  devine  l'aspect  et  la  solidité. 

—  Bah  I  fit-il,  ça  ne  se  verra  pas  ;  les  basques  de  la 
redingote  le  cacheront. 

Onze  heures  sonnèrent  au  clocher  de  l'église. 

—  Ça  m'a  pris  du  temps...  je  ne  croyais  pas  qu'il  était 
si  tard...  Pourtant,  il  faut  bien  que  je  revoie  un  peu  la 
leçon  de  demain. 

Brisé  de  fatigue,  les  yeux  gros  de  sommeil,  il  parcou- 
rut rapidement  un  manuel,  sans  réfléchir,  sans  prendre 
de  notes.  Nul  doute  que  le  sort  ne  lui  fût  favorable  ;  il 
comi^tait  bien  que  ce  serait  un  autre  que  lui  qui  ferait 
la  leçon  pratique  devant  ses  collègues  et  l'inspecteur. 


XIV 


Le  lendemain,  à  neuf  heures,  la  diligence  s'arrêtait  au 
chef-lieu  de  canton,  aux  claquements  de  fouet  du  pos- 
tillon qui,  les  joues  enflées,  sonne  éperdument  d'un 
clairon  bosselé  et  vert-de-grisé.  Goste  et  mademoiselle 
Bonniol  en  descendirent  et  se  dirigèrent  vers  l'école 
communale.  Une  vingtaine  d'instituteurs  et  d'institu- 
trices y  étaient  réunis  déjà,  causant  en  groupe  dans  la 
cour  de  récréation. 

Tous  les  regards  convergent  vers  les  nouveaux  arri- 
vants. Coste  en  est  gêné.  Grâce  à  ses  rafistolages  de  la 
veille,  il  croyait  passer  inaperçu.  Mais  en  voyant  cer- 
tains de  ses  collègues  si  cossus  et  qui  le  fixent  par 
curiosité,  il  perd  de  son  assurance. 

Mademoiselle  Bonniol  le  présente;  on  l'accueille  cor- 
dialement ;  cependant  son  trouble  augmente.  On  va 
sûrement  remarquer  ses  vêtements  minables.  Les  pieds 

91 


joints,  il  s'attache  à  dissimuler  le  bas  de  son  pan- 
talon, qui  s'effiloche  aux  chevilles.  Puis,  il  s'aperçoit  que 
les  détails  de  leur  mise  n'indiquent  pas  l'aisance  chez 
quelques-uns  de  ses  collègues.  Certes,  même  ceux-là  lui 
paraissent  moins  misérables  d'aspect  qu'il  ne  Test  lui- 
même.  Il  se  complaît,  une  fois  l'attention  détournée  de 
lui,  à  rechercher  les  marques  visibles  de  leur  pauvreté, 
à  relever  les  traces  d'usure,  les  tares  des  vêtements 
désuets,  des  chaussures  longtemps  portées  et,  à  les 
examiner  ainsi,  il  éprouve  une  vague  joie,  il  retrouve 
un  peu  d'assurance.  Il  voudrait  les  savoir  tous  aussi 
dénués  que  lui.  Au  cours  de  ses  investigations,  ses 
yeux  s'arrêtent  sur  les  bottines  éculées  d'un  stagiaire. 
Celui-ci  paraît  d'ailleurs  n'en  avoir  cure.  Petit,  pâle, 
assez  joli  garçon,  l'air  et  la  voix  d'un  gavroche,  il  pérore 
dans  les  groupes.  Il  est  instituteur-adjoint  à  l'école  du 
canton  et  répond  au  nom  de  Bertrand. 

Comme  de  juste,  on  parle  de  la  modicité  des  traite- 
ments. Tous  et  toutes  se  plaignent  amèrement. 

—  Le  bon  billet  que  leur  loi  de  iS8f)I  —  dit  un  insti- 
tuteur, des  mieux  vêtus  cependant.  —  On  nous  a  fichus 
dans  le  sac.  Il  faut  une  éternité  pour  avoir  une  promo- 
tion de  deux  cents  francs.  On  ne  met  plus  les  vieux  à 
la  retraite  ou  rarement,  et  les  jeunes  piétinent  sur  place. 
Je  vais  avoir  douze  ans  de  services  et  je  gagne  mille 
francs.  Pendant  un  certain  temps,  on  a  jeté  l'argent  à 
pleines  poignées,  il  est  vrai,  pour  de  belles  constructions 
scolaires.  Certes,  nos  aînés  en  ont  profité  un  peu.  J'en 
connais  qui  ont  eu  leur  traitement  garanti  en  1881,  en  y 
comprenant  tous  les  suppléments  et  indemnités  qu'ils 
recevaient  des  communes...  D'aucuns,  ceux  des  villes, 
gagnent  gros  ainsi...  Puis,  tout  a  changé;  les  temps 
difficiles  sont  venus;  on  ne  parle  que  d'économie,  après 
avoir  gaspillé,  après  nous  avoir  promis  le  Pactole.  Pas 

92 


de  crédits,  le  budget  est  en  déficit;  plus  de  retraites,  et 
partant  de  rares  promotions...  Les  Chambres  ne  veulent 
rien  voter,  faute  de  recettes  suffisantes,  voilà  ce  qu'on 
nous  corne  aux  oreilles  quand  nous  réclamons...  Oui 
trop  d'inégalité...  L'administration  n'a  plus  le  sou  et 
parcimonieusement  nous  mesure  l'avancement.  Se 
plaindre?  Va-t-en  voir  s'ils  viennent,  JeanI  Des  paroles 
en  l'air,  ça  ne  manque  pas...  Douze  ans  de  services  et 
me  voilà  encore  à  la  cinquième  classe.  Heureusement 
que  ma  femme  avait  quelcpie  bien.  Sans  cela  la  misère 
noire,  79  francs  16  par  mois,  soit  2  francs  63  par  jour, 
un  peu  moins  que  ne  gagne  un  journalier  chez  nous... 
Ça  ne  fait-il  pas  pitié?...  Et  si  l'on  avait  des  charges 
de  famille  I 

—  Et  nous  donc,  les  stagiaires,  —  s'écria  impétueuse- 
ment Bertrand,  —  n'est-ce  pas  pire  que  vous?...  J'ai 
débuté  ici  comme  adjoint  ;  la  commune  endettée  nous 
refuse  tout  su^^plément.  J'ai  donc  900  francs  par  an, 
plus  25  francs  d'indemnité  de  résidence  I  Mon  directeur 
est  garçon,  il  mange  à  l'hôtel  et  ne  peut  nourrir  ses 
adjoints  dans  les  prix  doux,  comme  certains  le  font. 
D'un  côté,  je  ne  m'en  plains  pas  trop,  je  suis  plus  libre. 
Mais  il  faut  que  je  paye  dans  une  «  turne  »  pas  très 
ragoûtante  60  francs,  oui  60  francs,  messieurs,  de  pen- 
sion. Et  je  vous  assure  qu'on  ne  nous  fiche  pas  dans 
le  bec  des  poulets  sautés  ni  des  cailles.  Avec  les  menus 
frais,  c'est  62  ou  63  francs  par  mois  à  débourser,  dès 
qu'on  sort  de  chez  le  percepteur.  Or,  retenue  faite, 
je  touche  73  francs  23,  pas  un  radis  de  plus.  Reste 
10  francs  23  pour  mes  autres  dépenses.  Hein  !  voilà  le 
triomphe,  voilà  l'éloquence  des  chifi'res  î...  10  francs  23!... 
Aussi  pigez-moi  ça,  je  suis  vêtu  comme  un  prince.  Je 
vais  chez  le  tailleur,  quand  il  me  tombe  un  œil.  C'est  pas 
nous  qui  enrichiront  les  cafetiers!  L'année  prochaine, 

93 


je  suis  soldat,  oui,  sac  au  dos,  et  je  vous  assure  que 
n'étaient  les  frais  d'école  normale  qu'on  m'obligerait  à 
rembourser,  je  repiquerais  sans  hésiter,  d'enthou- 
siasme, et  j'enverrais  le  métier  et  mes  gamins  morveux 
à  tous  les  cinq  cents  diables  î 

On  rit.  Bertrand  était  un  faubom-ien  de  Montclapiers, 
et,  en  bon  enfant  d'une  assez  grande  ville,  il  avait  la 
langue  bien  pendue. 

—  Le  secrétariat  de  la  mairie,  disait  d'ailleurs  un 
titulaire,  pas  toujours;  il  y  a  aujourd'hui  dans  les 
villages  des  bonshommes,  fils,  frères,  cousins  du  maire, 
qui  nous  l'enlèvent  et  prennent  poiu*  eux  les  deux  ou 
trois  cents  francs  qui  ser^'iraient  à  mieux  l'aire  bouillir 
nos  pots.  C'est  mon  cas  ;  le  maire  a  pour  secrétaire  son 
oncle,  une  vieille  baderne  qui  n'a  jamais  su  son  ortho- 
graphe... D'ailleurs,  ce  n'est  pas  ime  ressource  sûre, 
car  si  vous  déplaisez  au  maire,  il  vous  casse  aux  gages... 
Et  les  cadeaux,  autre  misère!...  Oui,  comptez  là-dessus 
et  vous  verrez  plus  tard,  les  jeunes...  De  belles  pro- 
messes, oui;  puis,  entre  temps,  quelque  morceau  de 
lard  rance,  des  couennes,  une  douzaine  d'œufs  parfois 
couvés,  dont  on  se  débarrasse,  ou  bien  une  panerée 
d'amandes  ou  de  raisins...  Et  la  circulaire  ministé- 
rielle! — 

—  Oh!  les  circulaires,  —  riposta  Bertrand  avec  un 
geste  de  gavroche,  —  si  jamais  j'échoue  dans  un  village, 
pourvu  qu'on  apporte,  j'accepterai  des  deux  mains,  et 
avec  un  grand  merci  :  cheval  donné,  on  ne  regarde  pas 
à  la  bride. 

—  Cependant,  à  écouter  tous  les  fabricants  de  beaux 
discours,  —  reprit  un  autre  instituteur,  —  nous  n'avons 
plus  rien  à  désirer...  on  a  tant  et  tant  fait  pour  nous  !... 

—  Ah!  zut,  —  s*écria  Bertrand, —  la  jolie  position 
que  la  nôtre...  Oui,  je  sais  qu'il  y  a  encore  quelques 

9Î      . 


bons  postes,  avec  des  suppléments  communaux.  Mais 
ça  c'est  pour  ceux  qui  ont  du  piston  et  l'échiné  souple... 
Mes  parents,  des  ouvriers,  se  sont  saignés  aux  quatre 
veines  pour  me  tenir  à  l'école  supérieure  de  Montcla- 
piers,  jusqu'à  seize  ans,  puis  pour  payer  mon  trousseau, 
mes  livres  et  mes  menues  dépenses  à  Fécole  normale... 
J'en  suis  sorti  avec  le  brevet  supérieur  et  de  belles 
phrases  sur  le  rôle  admirable  de  l'instituteur  !..,  J'aime- 
rais mieux  un  peu  plus  de  galette. . .  On  m'a  envoyé  ici, 
où  je  gagne  neuf  cents  francs.  Notez  que  j'ai  quatre 
frères  ou  sœurs  plus  jeunes  que  moi.  Avec  cette  nichée, 
plus  moyen  de  compter  sur  les  vieux  ;  c'est  à  peine  s'ils 
ont  assez  pour  eux...  Que  voulez-vous  que  je  fasse? 
A  trente  ans,  j'aurai  mille  francs  comme  titulaire  de 
cinquième  classe...  Et  pour  arriver  à  cette  mirifique 
situation,  j'ai  devant  moi  cinq  ou  six  ans  conmie  sta- 
giaire à  quarante-neuf  sous  par  jour,  oui,  2  francs  44 
pas  plus!...  Ahl  malheur I  ils  mériteraient  que  nous 
fissions  la  classe  en  savates  et  en  veston  troué  aux 
coudes  I... 

Cette  boutade  souleva  un  long  éclat  de  rire.  Coste, 
lui,  écoutait,  intéressé,  quoique  n'osant  rien  dire,  pour 
ne  pas  attirer  sur  soi  l'attention  de  ses  collègues  ;  mais, 
au  fond,  dans  le  caquet  faubourien  de  Bertrand  et  dans 
les  paroles  découragées  des  autres,  il  reconnaissait  la 
plupart  de  ses  préoccupations  constantes,  il  approuvait 
delà  tète,  et,  songeant  à  son  dénuement,  il  se  disait  que 
de  tous  ceux  qui  se  plaignaient  là,  il  était,  lui  le  silen- 
cieux, le  plus  misérable. 

Bertrand  recommençait  de  plus  belle  à  gouailler.  Sa 
voix  aigrelette  semblait  pétiller  ;  il  se  grisait  de  pa- 
roles et  de  gestes,  sa  verve  fouettée  par  les  rires 
que  ses  réflexions  faciles  et  comiques  amorçaient  et  qui 
fusaient  de  groupe  en  groupe. 

95 


—  Bah  I  —  s'écria-t-il,  avec  le  cynisme  de  la  jeunesse, 
ne  s'attachant  nullement  à  le  déguiser,  l'aflichant, 
l'exagérant  au  contraire,  —  bah  I  je  m'en  fiche  au  fond... 
Ça  changera  peut-être.  En  attendant,  je  fais  gaiement 
des  dettes... 

—  Oui,  mais  il  faudra  les  payer,  ces  dettes,  ou  gare 
la  saisie-arrèt.  Et  puis,  les  mauvaises  notes,  les  obser- 
vations moroses  des  chefs... 

—  Peuh  !  les  mauvaises  notes  —  un  emplâtre  sur  une 
jambe  de  bois...  Quant  aux  dettes,  flûte  I  on  les  paiera, 
à  la  longue.  Que  diable  î  on  saura  bien  se  mettre  en 
chasse,  le  moment  venu,  battre  les  buissons  et  lever 
quelque  bon  gibier  parmi  les  demoiselles  du  village... 
Pourquoi  ne  pas  dénicher  quelque  paysanne  qui, 
pour  être  madame,  car  je  suis,  moi,  un  monsieur,  m'ap- 
portera et  ses  biaux  écus  et  ses  vignes...  On  bou- 
chera les  trous  avec. 

Et  comme  tous  autour  de  lui  se  tordaient,  il  s'exci- 
tait, blaguant  de  plus  en  plus  fort.  Maintenant,  avec  le 
ton  d'un  charlatan  dégoisant  son  boniment,  avec  les 
grimaces  d'im  clown  de  foire  paradant  à  l'entrée  de  sa 
baraque  pour  l'émerveillement  des  badauds,  il  pour- 
suivait : 

—  Si  quelqu'un  parmi  vous  connaît  ce  phénix,  cet 
oiseau  rare,  qu'on  me  l'adresse.  Je  ne  suis  pas  regar- 
dant. Que  la  future  soit  bancale,  borgne,  tordue, 
bossue,  vieille  à  n'avoir  plus  de  dents,  même  le 
chef  branlant,  peu  m'en  chaut.  Le  magot,  c'est  l'es- 
sentiel. 

Les  rires  redoublèrent.  Bertrand  triomphait,  redres- 
sant sa  jolie  tête  à  l'évent.  Cependant,  les  institutrices 
commençaient  à  trouver  le  cynisme  du  jeune  homme 
odieux  en  pareille  et  si  sérieuse  matière  :  quelques-unes 
s'éloignèrent,  mécontentes  de  ce  verbiage  continu. 

♦  96 


Mais  sous  ces  exagérations  voulues,  à  travers  ce 
bagou  de  faubourien  cherchant  à  épater,  les  jeunes  gens 
retrouvaient  traduit,  par  trop  crûment  il  est  vrai,  l'un 
de  leurs  plus  chers  désirs  :  faire  un  bon  mariage. 

Eux  aussi,  pour  la  plupart,  étaient  contaminés  par  la 
lèpre  de  notre  temps  :  l'amour  exclusif,  la  possession 
de  l'argent.  Plusieurs  étaient  entrés  à  l'école  normale 
primaire  sortant  pour  la  première  fois  de  leur  village, 
mal  dégrossis  physiquement  et  intellectuellement,  maiî> 
déjà  l'miagination  en  travail  et  rêvant  un  avenir  splen- 
dide,  assuré  de  monsieur  instruit  et  élégant.  Leurs 
études  finies,  ils  se  voyaient  déçus  dès  leurs  premiers- 
pas  dans  la  vie,  dont  les  exigences  matérielles  les 
tourmentaient  aussitôt  ;  besoigneux ,  ils  avaient  vite 
déchanté,  surtout  ceux,  et  ils  étaient  les  plus  nombreux, 
dont  les  parents,  ouvriers  ou  paysans,  ne  pouvaient 
soutenir  les  débuts.  Cet  argent,  qu'on  leur  mesm-ait 
parcimonieusement,  devenait,  dans  la  banqueroute  de 
leurs  espoirSj  le  but  à  atteindre.  Par  ailleurs,  ils  consta- 
taient que  des  camarades  d'enfance,  entrés  dans  d'autres 
administrations,  jouissaient  vers  vingt-cinq  ans,  après 
un  stage  moins  long  que  le  leur,  d'un  traitement  qu'ils 
n'atteindraient,  eux,  qu'à  l'âge  de  quarante  ans  et  plus. 
Que  faire  alors.  Ce  qui  leur  apportait  une  compensation, 
c'était  de  savoir,  de  se  dire  que  l'inslituleur,  estimé  et 
envié  des  paysans,  fait  souvent  un  bon  mariage. 
Légende  vraie  jadis,  mais  qui  s'en  va,  car  les  riches 
campagnards  ne  veulent  plus  guère  de  l'institu- 
teur, ce  sans-le-sou,  pour  gendre.  Mais  ils  y  croyaient 
encore  et  pour  eux  tout  tendait  à  cela  :  trouver  la  fenmie 
dont  la  dot  leur  donnerait  la  sécurité  matérielle. 
Avec  cette  hantise,  ils  devenaient  très  ulihtaires  et  se 
gardaient  de  leur  âge,  de  la  divine  et  désintéressée 
passion  d'aimer  pour  aimer. 

97 

VI 


Quelques-uns  épousaient  des  institutrices  et  leur 
double  traitement  suffisait  alors  largement.  Mais  c'était 
lexception.  beaucoup  hésitaient  devant  les  risques  : 
maladies,  venue  des  enfants  nécessitant  parfois  la 
démission  ou  les  congés  non  rétribués  de  la  femme. 
C'est  aussi  pourquoi  beaucoup  d'institutrices  coiffaient 
sainte  Catherine.  Il  est  vrai  que  leur  existence 
était  moins  précaire  que  celle  des  instituteurs  et  que, 
malgré  la  modicité  de  leur  traitement,  elles  arrivaient 
facilement  à  vivre,  car  elles  faisaient  elles-mêmes  leur 
«  popote  »  et  pouvaient  mieux  gouverner  leur  budget. 
Leur  mise,  en  tout  cas,  ne  décelait  pas  la  gène;  par  des 
miracles  d'économie,  possibles  à  mie  fenmie  seule,  on 
voyait  même  les  simples  stagiaires  à  huit  cents  francs 
dans  une  toilette  soignée,  coquette  même  chez  celles 
qui  avaient  du  goût.  Elles  ne  se  plaignaient  presque 
pas,  se  contentaient  d'écouter  et  d'approuver  du  sourire 
les  doléances  de  ces  messieurs. 

On  riait  encore  des  saillies  de  Bertrand,  que  le  direc- 
teur de    récole    parut   sur   le    seuil    de  la    porte. 
—  Monsieur  l'Inspecteur  est  là,  dit-il. 


XV 


On  s'empressa  aussitôt  de  pénétrer  dans  la  classe  où 
se  tiennent  les  conférences.  Les  instituteurs  s'assirent 
aux  tables  des  élèves,  les  institutrices  sur  des  chaises 
alignées  de  chaque  côté,  le  long  des  murs. 

Coste  se  glissa  aux  derniers  rangs,  avec  les  adjoints. 
Il  se  faisait  petit,  tout  petit,  heureux  maintenant  de  se 
sentir  à  l'abri  des  regards  indiscrets.  Le  silence  se  fît 
dans  la  salle,  car  l'inspecteur  était  craint  et,  à  tort  ou 
à  raison,  ne  passait  pas  pour  être  des  plus  commodes. 

98 


Pour  le  moment,  raide  sur  l'estrade,  il  compulsait 
quelques  papiers  étalés  sur  la  chaude.  C'était  un  bel 
homme  de  trente-cinq  à  cpiarante  ans,  la  barbe  très 
noire  et  taillée  en  pointe,  le  teint  brun,  le  front  large  et 
découvert,  le  regard  di^oit  mais  un  peu  dur.  Brusque- 
ment, il  redressa  la  tète  et,  d'un  coup  d'œil  circulaire. 
—  le  regard  du  chef  —  il  s'assura  que  personne  ne 
manquait.  Très  élégant,  il  cambrait  sa  taille  bien  prise 
dans  une  redingote  aux  revers  de  soie,  la  boutonnière 
décorée  d'un  discret  ruban  violet.  Tout  à  l'importance 
de  ses  fonctions,  le  masque  sévère,  il  se  gourmait  dans 
une  attitude  quasi-officielle,  dominatrice,  pontifiant  et 
très  poseur  même,  de  l'avis  de  ses  subordonnés.  Dis- 
traitement, sa  main  une  et  ornée  d'une  bague  promenait 
dans  la  moustache  et  dans  la  barbe  im  peigne  en  écaille 
blonde. 

Enfin  il  laissa,  d'un  air  satisfait,  tomber  de  sa  bouche 
très  rouge,  bien  meublée  de  dents  blanches,  ces  simples 
mots  : 

—  Messieurs,  je  déclare  la  séance  ouverte. 

On  élut,  à  mains  levées,  un  vice-président  et  un  secré- 
taire. Après  les  préliminaires  habituels,  l'inspectear, 
ayant  consulté  sa  montre,  ajouta  : 

—  A  cause  de  leur  éloignement  et  des  communica- 
tions difficiles,  plusieurs  d'entre  vous  n'ont  pu  se  ren- 
dre assez  lot  pour  que  la  conférence  eût  lieu  de  meil- 
leure heure.  La  matinée  est  déjà  avancée.  Nous  remet- 
trons donc  à  la  séance  de  ce  soir  la  lectiu'e  et  la 
discussion  des  mémoires  traitant  le  sujet  proposé.  Pour 
employer  le  temps  qui  nous  reste  jusqu'à  midi,  nous 
allons  commencer  par  la  leçon  pratique. 

Sur-le-cliamp,  on  procède  au  tirage  au  sort.  Une 
courte  émotion  fait  légèrement  pâlir  les  institutrices, 
qui,   pour  la  plupart,   appréhendent    d'avoir  à   parler 

99 


devant  leurs  collègues  barbus  et  d'être  exposées  à  leurs 
critiques  et  à  celTes  de  leur  chef. 

Là-bas,  dans  son  coin,  Coste  n'est  pas  le  moins  ému. 
Comme  pour  conjurer  le  sort,  il  baisse  la  tète  davan- 
tage. Tout  d'un  coup,  il  frissonne  des  pieds  à  la  nuque, 
puis  blêmit  affreusement,  sentant  un  coup  sourd  au 
cœur  et  son  sang  s'arrêter.  Son  nom  vient  d'être  appelé. 
Autour  de  lui,  les  plus  craintifs  poussent  comme  un 
soupir  de  soulagement.  Tranquillisées  et  ravies,  les 
institutrices  chuchotent  entre  elles. 

—  Je  suis  heureux,  dit  l'inspecteur,  que  le  sort  ait 
désigné  un  nouveau  venu  parmi  nous.  Je  prie  monsieur 
Coste  de  s'avancer. 

Tous  les  regards  sont  tournés  vers  l'instituteur  de 
Maleval.  Celui-ci  tremble  de  tous  ses  membres;  ses 
oreilles  bourdonnent,  son  cœur  tressaute  dans  la  poi- 
trine; il  n'entend  plus  et,  l'air  égaré,  demeure  à  sa  place 
immobile,  ne  comprenant  pas.  Les  collègues  prennent 
cela  pour  de  l'émotion;  on  lui  parle,  on  l'encourage.  Lui 
ne  pense  qu'à  une  chose  ;  c'est  qu'il  n'a  vraiment  pas 
de  chance,  c'est  qu'il  est  pris  au  dépourvu  et  qu'il  va 
èlre  pitoyable  et  ridicule.  Non,  c'était  trop  jouer  de 
malheur!  lui,  qui  tâchait  à  passer  inaperçu,  il  est  obligé 
d'afii'onter  les  feux  croisés  de  ces  regards  qui  lui  font 
mal,  de  ces  regards  qui  vont  l'examiner  des  pieds  à  la 
tète,  contempler  et  détailler  à  loisir  sa  mine  piteuse  et 
sa  tenue  de  misérable,  de  pauvre  hère.  Pendant  une 
mortelle  demi-heure,  il  lui  faut  parler,  dans  cet  espace 
découvert,  devant  ce  tableau  noir  qui  l'épouvante,  sous 
les  yeux  de  son  chef  qui  va  le  mal  juger  ! 

—  Allons,  monsieiu*  Coste,  veuillez  avancer,  dit 
l'inspecteur  qui  sourît  mais  se  sent  flatté  et  ému  du 
trouble  violent  de  son  subordonné. 

A  celte  invite  nouvelle,   Coste  se  dresse  ;   sa  tête  se 

loo 


vide,  ses  jambes  flageolent,  se  dérobent  sous  lui  ;  il  se 
sent  prêt  à  défaillir.  Enfin,  il  avance,  en  titubant.  Son 
visage  amaigri  par  les  privations  et  les  fatigues  est 
d'une  pâleur  terreuse. 

D'un  regard  sévère,  l'inspecteur,  devant  qui  il  se 
trouve  maintenant,  l'enveloppe,  l'examine.  Le  front  du 
chef  se  plisse  :  est-ce  de  l'impatience,  est-ce  du  mécon- 
tentement? Le  pauvre  homme  blêmit  encore  plus;  peu 
s'en  faut  qu'il  ne  s'enfuie,  apeuré,  trop  malheiu*eux. 

—  Allons,  monsieur  Coste,  veuillez  commencer...  Vous 
avez  à  faire  une  leçon  de  morale  au  cours  moyen  sur 
nos  devoirs  de  justice  et  de  charité...  Nous  vous  écou- 
tons. 

Dérision  !  parler  de  justice  et  de  charité,  quand  on 
est  soi-même  si  misérable  !  sa  gorge  se  serre,  sa  bouche 
manque  de  salive.  Gomme  dans  un  éclair,  il  pense  aux 
siens  et  alors,  dans  un  effort  prodigieux,  il  essaie  d'as- 
sembler les  quelques  idées  qui  tourbillonnent,  insaisis- 
sables, dans  son  cerveau,  telles  des  feuilles  dans  un 
vent  d'ouragan. 

Il  parle  enfin,  il  bafouille  plutôt,  ce  pendant  que 
l'inspecteur,  impatienté  à  la  longue,  et  ignorant  la  vie 
de  ce  brave  garçon,  se  penche  sur  son  carnet,  et  rapide- 
ment y  crayonne  (Juelque  chose,  une  appréciation  sévère 
sans  doute. 

Coste  s'en  est  aperçu  et  son  désarroi  augmente.  II 
parle  à  tort  et  à  travers,  la  voix  chevrotante,  s'arrè- 
tant,  se  répétant,  sans  suite,  sans  plan,  en  proie  à  une 
terreur  incoercible.  Il  songe  à  son  délabrement,  à  l'as- 
pect piteux  de  ses  vêtements.  Pour  le  dissimuler  autant 
que  possible,  il  reste  les  pieds  joints,  raide,  n'osant 
lever  les  bras  ni  faire  un  mouvement,  de  peur  de  laisser 
entrevoir  la  déchirure  mal  reprisée  de  son  pantalon. 
Cette  craînle  l'obsède  et  ce  sont  des  phrases  de  manuel 

loi  vr. 


qu'il  débite  à  la  hâte,  des  plirases  froides,  sans  préci- 
sion, sans  ordre.  Et  cependant,  sans  être  un  brillant 
instituteur,  il  sait  se  tirer  d'affaire  dans  sa  classe  et 
intéresser  les  élèves  à  ses  leçons.  Mais  là,  sous  tous  ces 
regards  qui  convergent  vers  lui,  quelques-uns  moqueurs 
peut-être  ou  plutôt  gais  d'avoir  escp^ùvé  ime  coi'A-ée  tou- 
jours désagréable,  il  sue  sang  et  eau,  bégaye,  impuis- 
sant parfois  à  trouver  le  mot  propre  ;  ses  yeux  navrés 
ne  se  détachent  pas  du  tableau  noh',  car  il  n'ose  se  tour- 
ner vers  ses  collègues  ni  vers  l'inspecteur,  dans  l'appré- 
hension angoissante  de  Ui^e  sa  confusion  en  leurs 
regards.  Moins  faible,  il  aurait  pu  puiser,  dans  l'âpreté 
de  ses  souffrances  passées  et  présentes,  de  quoi  parler 
éloquemment  et  de  justice  et  de  charité,  mettre  son 
cœur  douloureux  dans  cette  simple  leçon  d'école  pri- 
maire ;  mais  il  ne  le  peut,  il  ne  le  sait  et  c'est  à  sa  mé- 
moire, à  ce  qu'il  a  lu  dans  les  livres  scolaires  qu'il  fait 
toujours  appel,  avec  des  lacunes  et  de  brusques  ar- 
rêts. 

A  le  voh'  si  malheureux,  l'inspecteur  a  cependant  des 
paroles  de  pitié,  d'encouragement. 

—  ^'oyons,  mon  ami,  —  dit-il  avec  bienveillance.  — 
vous  manquez  d'assurance  et  vous  oubliez  que  nous  ne 
sommes  pas  ici  des  juges,  mais  des  collègues  réunis 
pour  mettre  en  commun  nos  observations,  notre  expé- 
rience et  les  résultats  de  nos  travaux.  Possédez-vous 
davantage  et  continuez  sans  crainte. 

Ces  bonnes  paroles  pourraient  faire  du  bien  à  tout 
autre.  Mais  Coste  n'entend  rien  et  continue,  par  sac- 
,  cades,  à  réciter  des  mots  et  des  mots  qu'il  ne  comprend 
plus  lui-même;  c'est  que,  seule,  l'obsède  la  pensée  de 
son  pantalon  déchiré,  qu'un  geste  trop  vif,  écartant 
les  pans  de  sa  redingote,  peut  découvrir  aux  yeux 
de  tous  ;  c'est  que  les  pieds  toujours  joints,  il  s'applique 

I02 


à  cacher  l'état  lamentable  de  sa  chaussure.  Soudam,  au 
milieu  de  cette  angoisse,  une  faiblesse  le  prend.  Il  a 
envie  de  se  jeter  à  genoux  et  de  crier,  donnant  lil^re 
cours  aux  sanglots  contenus  qui  l'oppressent  : 

—  J'ai  quatre  petits  enfants,  une  mère  aveugle,  ma 
femme  malade...  Je  travaille  conmie  un  nègre  après  ma 
classe,  sans  une  heure  de  loisir  et  de  calme  étude... 
Je  meiu's  de  honte  !  Que  voulez-vous  donc  que  je 
fasse!... 

Il  poursuit  cependant,  car  le  mieux  est  de  dévorer  sa 
souffrance.  L'àme  veule,  il  cherche  à  citer  des  exemples 
de  justice  et  de  charité,  mêle  tout,  confond  tout,  s'em- 
barrasse de  plus  en  plus.  En  un  mot,  une  leçon  bien 
piteuse,  bien  peu  intéressante,  sans  valeur  aucune  ; 
pourtant,  persomie  ne  souriait;  la  majeure  partie  des 
instituteurs,  les  institutrices  surtout,  soulïraient  de  la 
confusion  de  leur  collègue.  Certes,  ils  en  avaient  vu 
d'autres  échouer  en  pareil  cas  et,  domptés  par  l'émo- 
tion, rester  incapables  de  prononcer  un  mot  ;  mais  ils 
pressentaient,  cette  fois-ci,  plus  qu'un  embarras,  plus 
qu'une  timidité  ordinaire  et,  sans  savoir  pourquoi, 
presque  tous  en  avaient  le  cœur  serré. 

Chacun  respira  librement,  comme  soulagé,  quand  le 
pauvre  hère,  ayant  achevé  sa  leçon  vaille  que  vaille  en 
un  quart  d'heure,  regagna  sa  place,  où  il  s'écroida, 
cachant  sa  tète  dans  ses  mains,  écrasé  par  son  insuffi- 
sance et  par  la  honte  publique  qui  rejaillissait  sur  lui 
et  obscurcissait  davantage  son  avenir  déjà  si  sombre. 
Son  doigt  essuya  une  larme  rebelle  ;  dans  un  découra- 
gement affreux,  il  n'éprouvait  plus  que  le  besoin  d'être 
loin,  très  loin,  le  besoin  de  pleurer,  de  pleurer  sans 
cesse  pour  décharger  son  cœur  appesanti  de  douleur, 
pour  panser  avec  le  baume  des  larmes  la  blessure  sai- 
gnante faite  à  son  amour-propre. 

io3 


Non  sans  quelque  compassion,  l'inspecteur  résuma 
l'opinion  générale  en  disant  : 

—  M.  Coste  a  été  trop  ému  de  se  trouver  pour  la 
première  fois  au  milieu  de  nous.  C'est  pourquoi  il  a 
droit  à  toute  notre  indulgence.  Cependant  j'ai  le  devoir 
de  vous  dii'e  que  l'instituteur  doit  s'efforcer  de  surmon- 
ter ces  faiblesses  bien  explicables  et  bien  excusables 
parfois,  mais  qui  peuvent,  en  se  renouvelant,  lui  porter 
préjudice. 

Aucun  instituteur  n'eut  le  courage  de  faire  la  critique 
trop  facile  d'une  pareille  leçon.  A  voir  Coste  si  humble, 
si  effacé  et  si  abattu,  tous  étaient  encore  émus  et  ils 
comprirent  peut-être.  Sur  l'invitation  de  l'inspecteur, 
quelques-uns  se  bornèrent  à  présenter  des  observations 
générales  sur  la  manière  dont  mie  leçon  de  morale  doit 
être  faite  aux  enfants.  Ils  dirent  que  c'était  l'enseigne- 
ment qui  demande  le  plus  de  soin,  de  préparation  et  de 
conviction  de  la  part  de  chaque  maître.  L'inspecteur 
renchérit,  mais  avec  beaucoup  de  tact. 

—  Vous  avez  grandement  raison,  dit-il;  il  faut  vous 
mettre  tout  entiers  dans  ces  sortes  de  leçons.  Qu'elles 
soient  animées,  vivantes,  basées  sur  des  exemples  pris 
dans  la  vie  ordinaire  ou  dans  la  vie  de  vos  élèves,  afin 
(fu'ils  sentent  plutôt  qu'ils  ne  comprennent.  Certes,  il  ne 
faut  pas  choisir  ces  exemples  au  hasard  et  vous  devez 
éviter  de  froisser,  d'humilier  l'enfant  dont  la  faute  peut 
servir  de  point  de  départ  à  une  leçon  de  morale  pra- 
tique. Mais  ne  l'oubliez  pas,  ici  ce  n'est  point  la  mé- 
moire qui  doit  retenir  quelques  préceptes  plus  ou  moins 
significatifs,  mais  c'est  au  cœur  qu'il  faut  frapper  et 
arriver.  Vous  n'aurez  rien  fait,  si  le  cœur  de  l'enfant  n'a 
pas  tressailli,  s'il  ne  s'est  pas  senti  ému... 

Suivirent  d'autres  conseils,  devenus  banals  à  force 
d'être   répétés   par  les   pédagogues,  et  qui  ne  valent 

io4 


vraiment  que  s'ils  sont  niis  en  œuvre,  sous  les  yeux  de 
l'instituteur,  non  par  de  vaines  paroles,  mais  par  un 
éducateur  de  talent  qui  agit.  ïàche  diflîcile  et  délicate 
entre  toutes,  car  elle  demande  au  maître  un  peu  de  son 
àme. 

—  La  séance  est  levée,  messieurs,  dit  l'inspecteur. 
Comme  il  est  à  peine  onze  heures,  je  vous  prie  d'être  là 
à  une  Iieure  précise.  Vous  pourrez  ainsi  partir  plus  tôt 
ou  consacrer  à  vos  affaires  la  fm  de  l'après-midi. 

On  sortit.  Devant  l'air  pitoyable  et  navré  du  malheu- 
reux Coste  qui  s'en  allait,  le  dernier,  l'inspecteur  le 
retint  et  eut  encore  quelques  bonnes  paroles  pour  lui. 

—  Oui,  monsieur  l'inspecteur,  avoua-t-il  à  demi, 
l'émotion  m'a  coupé  bras  et  jambes.  Je  ne  savais  plus 
ce  que  je  disais. 

Son  amour-propre  l'empêcha  de  donner  d'autres 
excuses. 

—  Vous  tâcherez  de  faire  mieux,  une  autre  fois... 
Allons,  du  courage...  Avant  peu,  j'irai  vous  voû*  dans 
votre  classe,  —  conclut  l'inspecteur. 

Cependant,  Coste  parti,  il  crut  de  son  devoir  de 
consigner  ainsi  sur  son  carnet  l'impression  produite  : 
Parait  être  un  instituteur  des  plus  médiocres.  A  voir 
prochainement.  Tenue  négligée. 

Et  comme  le  directeur  de  l'école  du  canton  raccom- 
pagnait, il  lui  demanda  des  renseignements  siu*  Coste. 

—  C'est  la  première  fois,  —  répondit  le  directeur,  — 
que  je  vois  M.  Coste.  11  est  à  Maleval  depuis  six  mois 
et  jamais  il  ne  s'est  présenté  ici. 

Au  dehors,  l'inspecteur  n'osa  appeler  mademoiselle 
Bonniol  qui  causait  avec  Coste  et  semblait  le  consoler. 
Il  craignit  d'éveiller  les  susceptibilités  de  l'instituteur 
de  Maleval,  lequel  aurait  sûrement  deviné  de  quoi  il 
s'agissait  et  n'en  aurait  que  plus  souffert. 

io5 


Coste  et  mademoiselle  Bonniol  rejoignkent  les  insti- 
tuteurs et  les  institutrices,  qui,  par  groupes,  se  diri- 
geaient vers  l'hôtel.  Tous  à  Tenvi  essayèrent  alors  fra- 
ternellement d'encourager  lem^  collègue  dont  l'attitude 
humiliée  les  touchait. 

—  Voyons,  vous  n'allez  pas  vous  désoler  pour  ça? 
dirent-ils.  Quoique  poseur,  l'mspecteur  est  au  fond  un 
excellent  garçon,  comme  vous  avez  pu  vous  en  assurer... 
Votre  cas  n'est  pas  désespéré...  D'ailleurs  ça  arrive  à 
tout  le  monde  et  plus  fréquemment  qu'on  ne  le  croit... 

Gomplaisamment,  ils  lui  citèrent  les  noms  d'autres 
collègues  timides  qui,  dans  un  cas  analogue  au  sien^ 
avaient  été  impuissants  à  faire  sortir  une  seule  parole 
de  leur  bouche  sèche.  Lui,  Coste,  avait  du  moins  parlé. 

Mais  Jean  les  entendait  à  peme;  ime  humilité  secrète, 
profonde,  amollissait  son  être  déjà  tant  ballotté  par  les 
remous  de  la  vie.  A  cette  heure,  il  souffrait  moins  dans 
son  amour-propre  que  dans  son  cœur.  Quelles  pires 
choses  sortirait-il  encore  de  cette  matinée  néfaste? 
Toute  espérance  lui  ferait-elle  faillite  dans  l'avemi?  Et 
il  se  voyait  mal  noté,  confiné  sa  vie  entière  dans  de 
petits  postes,  sans  avancement  et,  à  cause  de  ses  dettes 
criardes  et  de  son  traitement  insuffisant,  toujours  en 
proie  à  cette  éternelle  misère  dont  pâtissaient  les  siens. 
Pau\Te  loque  humaine,  il  ruminait  ces  décom^ageantes 
pensées  et  suivait  machinalement  ses  collègues,  sans 
plus  songer  à  son  pantalon  éhmé  ni  à  ses  souliers 
avacliis. 


XVI 


La  séance  du  soir  fut  très  courte.  Peu  d'instituteurs 
avaient  traité  le  sujet  proposé, ce  dont  se  fâcha  presque 
l'inspecteur,  qui  les  menaça  de  rendre  obligatoire  pour 

io6 


tous  ce  travail  jusqu'alors  facultatif.  Après  quoi,  avant 
de  lever  la  séance,  il  leur  adressa  cette  dernière  recom- 
mandation. 

—  Vous  savez,  messieurs,  cju'on  se  plaint  partout  du 
recrutement  de  plus  en  plus  difficile  des  écoles  norma- 
les. Chaque  année,  le  nombre  des  candidats  diminue. 
Aussi,  M.  rinspecteur  d'académie,  qui  déplore  cet  état 
de  choses,  et  qui  craint  qu'il  ne  nuise  dans  im  avenir 
prochain  au  bon  renom  et  aux  intérêts  du  corps  ensei- 
gnant, m'a  chargé  de  faii-e  mi  pressant  appel  à  votre 
incontestable  dévouement.  Vous  pouvez  dans  vos  écoles 
et  autour  de  vous  rechercher  des  vocations,  les  susciter 
même,  et,  en  tout  cas,  faire  ime  active  propagande.  Vous 
y  êtes  intéressés,  d'ailleurs  ;  car  ceux  d'entre  vous  qui 
dirigent  ou  sont  appelés  à  diriger  des  écoles  à  plusieurs 
classes  seront  bien  aises,  le  cas  échéant,  de  trouver  en 
leurs  adjoints  des  collaborateurs  intelligents  et  à  la 
hauteur  de  leur  mission.  Or,  cela  n'est  possible  que  si 
le  nombre  des  candidats  à  l'école  normale  est  assez 
grand  pour  qu'on  puisse  faire  un  choix  qui  s'impose  si 
l'on  tient  à  avoir  plus  tard  de  bons  instituteurs...  Nous 
comptons  donc  sur  vous,  messieurs. 

La  conférence  prit  lin  sur  ces  mots,  accueillis  d'ail- 
leiu*s  sans  enthousiasme,  plutôt  même  très  froidement. 

Il  était  tout  au  pUis  trois  heures  de  relevée.  Dans  les 
rues  rayonnait  un  tiède  soleil  printanier.  Le  ciel  était 
d'une  sérénité  exquise,  aussi  doux  qu'un  regard  d'en- 
fant. 

La  plupart  des  institutrices  se  répandirent  sur  les  pro- 
menades et  aux  environs  de  la  petite  ville.  Les  arbres 
parés  de  la  soie  tendre  des  jeunes  feuillées  commen- 
çaient à  donner  une  ombre  légère  que  brodaient  de  per- 
les et  de  lamelles  d'or  les  rayons  filtrant  au  travers  des 
branches  comme  à  travers  les  jours  de  dentelles  vertes. 

107 


Et  dans  ce  fouillis  délicat  de  verdures  naissantes, 
jQeurantbon  le  printemps,  s'abritaient  et  disparaissaient, 
vues  de  loin,  les  vieilles  maisons  du  bourg  tout  réjoui 
et  ceint  d'une  couronne  de  platanes  dont  les  cimes  se 
balançaient  au-dessus  des  toits  noirs. 

Les  instituteurs  se  dirig-èrent  vers  un  café.  Jean  les 
suivit  à  la  remorque,  ne  pensant  plus  et  sans  se  préoc- 
cuper de  la  dépense  qu'il  allait  faire.  Dans  un  grand 
besoin  d'affection,  il  aurait  voulu  être  là-bas,  à  Male- 
val,  afin  d'embrasser  les  siens  et  de  pleurer  avec  eux 
pour  se  soulager  dans  sa  détresse. 

Sur  le  seuil  du  café,  Bertrand,  escorté  d'autres  sta- 
giaires, s'arrêta  et  serra  les  mains  à  ses  collègues. 

—  Au  revoir,  dit-il,  on  se  va  ballader  et  humer  le 
soleil  comme  des  vieux. 

Et  comme  on  l'invitait  à  entrer  : 

—  Ah  ben  oui  I  il  y  a  belle  lurette  que  le  boni  a 
fichu  le  camp.  On  est  à  la  fin  du  mois,  n'est-ce  pas 
ma  vieille  ?  Aussi,  on  ne  se  paie  plus  qu'une  consom- 
mation d'air  pur...  C'est  meilleur  pour  la  santé.  Bon- 
jour à  tous,  nous  allons  tricoter  des  guibolles,  vers 
là-bas. 

Il  s'éloigna,  tandis  qu'on  riait. 

Au  café,  comme  tout  à  l'heure  pendant  le  déjeuner,  les 
mêmes  causeries  et  plaintes  recommencèrent,  tant 
le  mécontentement  était  général.  La  communication 
faite  par  l'inspecteur  à  propos  de  la  pénurie  de  candi- 
dats à  l'école  normale  servait  de  thème. 

—  Si  les  écoles  normales  sont  désertées,  disait  l'mi, 
tant  pis  ou  plutôt  tant  mieux.  Pourquoi  avoir  fait  naître 
tant  d'espérances  irrëaUsées?  On  nous  a  promis  monts 
et  merveilles  et  on  ne  fait  rien...  El  dire  qu'en  haut  lieu 
on  feint  de  se  casser  la  tête  pom'  trouver  les  causes  du 
dédain  que  l'on  montre  pour  la  profession  d'instituteur. 

.     io8 


De  causes,  il  n'y  en  a  qu'une  :  l'insuffisance  criante  des 
traitements.  Autrefois,  il  y  avait  pléthore  :  alléchés  par 
les  promesses  et  les  coups  de  tamtam,  les  jeunes  gens 
désiraient  tous  entrer  dans  l'enseignement...  Il  y  a  dix 
ans,  quand  je  me  suis  présenté  au  concours  de  l'école 
normale,  nous  étions  cent  quarante  candidats  pour  treize 
bourses.  Mais  on  s'est  aperçu  depuis  cjue  notre  métier 
est  un  métier  de  crève-faim.  Aussi  bonsoir!  plus  per- 
sonne. A  part  dans  quelques  départements  pauvres,  les 
écoles  normales  se  recrutent  à  grand  peine.  L'inspecteur 
a  beau  prêcher;  qu'il  cherche  lui-même  des  candidats, 
s'il  en  veut.  Pour  moi,  je  m'en  lave  les  mains. 

—  Bien  sur,  renchérissait  un  second,  qui  dit  candidat 
aux  écoles  normales  dit  candidat  à  la  misère...  C'est 
une  rude  responsabilité  à  assumer  que  d'engager  mi 
père  de  famille,  un  paysan  toujours  pas  riche,  à  faire 
de  son  fils  un  instituteur.  Trois  ans  à  l'école  normale, 
six  ans  pour  le  moins  conmie  stagiaire  à  neuf  cents 
francs,  quinze  à  vingt  ans  au  moins  avant  de  gagner 
quinze  cents  francs,  que  voulez-vous  que  fasse  celui  dont 
la  famille  est  besoigneuse?  S'il  n'y  a  pas  de  candidats, 
c'est  qu'il  ne  peut  pas  y  en  avoir  ! 

—  Oui,  le  courant  est  bel  et  bien  tari  ou  s'est  dé- 
tourné!... Je  me  suis  laissé  dire  par  un  de  mes  anciens 
professeurs  que  les  écoles  normales,  à  part  quelques 
sujets  d'élite  de  plus  en  plus  rares,  n'ont  plus  que  le 
rebut,  les  ratés  des  autres  examens.  Tous  les  fruits 
secs,  en  mal  d'emploi,  sont  sûrs  aujourd'hui  de  réussir 
là.  Aussi  ça  fait  pitié.  Dans  certaines  écoles  normales, 
les  candidats  sont  moins  nomljreux  que  les  bourses  à 
donner.  Mais  comment  voulez-vous  qu'un  garçon  intel- 
ligent consente  à  accepter  une  situation  de  mille  francs 
vers  trente  ans  seulement,  alors  qu'il  en  aura  le  double 
autre  part?  Ce  serait  par  trop  bête.  Non,  mieux  vaudrait 

109 


aller  casser  les  cailloux  sur  les  routes!...   Et  que  de 
servilités!...  Ah  si  j'avais  su!... 

—  C'est  vrai,  mais  le  vin  est  tiré,  il  faut  le  boire... 
Qui  sait?  ça  peut  changer...  En  tout  cas,  dites-vous 
bien  ceci  :  moins  on  aura  de  candidats  aux  écoles 
normales,  mieux  ça  vaudra  pour  nous.  Le  jour  où  les 
écoles  normales  seront  presque  entièrement  délaissées, 
on  sera  bien  obligé  de  penser  à  nous,  d'améliorer  nos 
traitements. 

—  En  attendant,  tant  pis  pour  nous  qui  y  sommes... 
On  nous  paie  de  mots  et  on  nous  prie  de  patienter... 
Non,  nous  n'avons  rien  gagné,  quoi  qu'on  en  dise,  à 
toutes  ces  prétendues  améliorations. 

—  Mais,  —  objecta  l'un  d'eux,  —  nous  sommes  du 
moins  fonctionnaires  de  l'État  maintenant  et  c'est 
quelque  chose. 

—  La  belle  jambe  que  ça  nous  fait!  Comment  vous 
coupez  dans  ces  ponts-là,  vous  ?  En  êtes-vous  moins 
que  par  le  passé  soumis  au  maire,  aux  conseillers 
municipaux,  aux  délégués  cantonaux  et  tutti  quanti!... 
En  outre,  sous  prétexte  que  nous  sommes  payés  par 
l'État,  la  plupart  des  communes  ne  donnent  aujourd'hui 
aucun  supplément  à  leurs  instituteurs.  Combien  d'entre 
nous  n'ont-ils  pas  perdu  à  cela  !  Ou  bien  savez-vous  ce 
qu'on  vous  dit  dans  certaines  villes  :  Soit,  nous 
allons  voter  des  suppléments,  mais  vous  ferez  double 
tâche.  —  Et  alors  ce  sont  des  surveillances  à  n'en  plus 
finir,  des  besognes  écrasantes  avec  juste  le  temps  pour 
prendre  vos  repas.  Dans  telle  sous-préfecture,  on  ira 
jusqu'à  demander  aux  instituteurs  de  faire  trois , 
quatre  heures  de  plus  par  jour,  sans  compter  les  mati- 
nées du  jeudi  et  du  dimanche  consacrées  à  une  sur- 
veillance. Alors,  pas  un  jour  complet  de  repos.  Et  les 
devoirs  à  corriger,  et  les  leçons  à  préparer  après  la 

IIO 


classe!...  une  vie  de  forçat,  cfuoi!...  Rien  d'étonnant 
si  ceux  qui  ont  la  poitrine  faible  s'en  vont  téter  les 
racines  de  cyprès  bien  avant  l'àg-e  de  la  retraite... 

Tous  se  rangèrent  à  cette  opinion  et  bientôt  chacun 
dit  son  mot.  On  se  complut  à  étaler,  à  exagérer,  avec 
im  découragement  profond,  avec  une  amertume  crois- 
sante, les  plaies  secrètes,  la  misère  morale  et  maté- 
rielle de  l'instituteur.  Oui,  c'était  à  se  demander 
si  on  ne  les  bernait  pas  sciemment,  si  tous  les  ater- 
moiements dont  on  use  pour  les  faire  patienter  n'étaient 
pas  pure  comédie.  Et  le  mécontentement  de  ces  humbles 
augmentait  avec  le  récit  des  souffrances  endurées  en 
silence  par  chacun  d'eux,  se  traduisait  par  des  plaintes 
communes  où  l'on  sentait  passer  comme  ime  rumeur 
sourde  de  révolte.  Tout  ce  qu'ils  osaient  à  peine  se 
murmurer  à  eux-mêmes,  dans  l'isolement  de  la  vie  villa- 
geoise, s'exaspérait,  grondait  dans  cette  salle  de  café 
où  ils  se  trouvaient  réunis. 

Cette  lièvre  de  révolte  commune  réyeilla  Coste  de  son 
atonie  et  son  âme  se  troubla  sous  la  montée  des 
angoisses  et  des  rancunes  accumulées  durant  son 
séjour  à  Maleval.  A  son  tour,  il  parla,  et  les  réflexions 
qui  à  son  insu  lui  étaient  venues  maintes  fois  firent 
bouillonner  son  cerveau.  L'œil  en  feu,  maintenant, 
le  geste  haut,  le  timbre  clair,  il  se  plaignait  à 
son  tour,  laissait  crever  l'orage  de  ses  détresses  et 
de  ses  hontes,  longtemps  couvées.  Et  soit  qu'une 
grande  amertume  donnât  à  ses  paroles  im  pro- 
fond accent  de  sincérité,  soit  que  ses  collègues  qui 
l'avaient  vu,  le  matin,  à  la  conférence,  si  gauche  et  si 
peu  disert,  fussent  étonnés  de  l'entendre  s'exprimer 
avec  tant  de  chaleur  et  d'aisance,  il  vint  un  moment  où 
dans  le  frais  silence  accueillant  de  la  salle  ouverte  sur 
un  jardinet  plein  du  gazouillement  d'un  jet  d'eau  et  des 

III 


bruissements  d'acacias  aux  odeurs  naissantes,  la  voix 
de  Coste  résonna  seule,  vibrante  et  passionnée  : 

—  Oui,  s'écria-t-il,  l'instituteur  a  raison  de  se  plaindre 
devant  la  banqueroute  des  espoirs  dont  on  l'a  bercé. 
Certes,  il  a  longtemps  attendu,  patient,  confiant, 
dévoué,  en  serviteur  modeste  et  obéissant.  Mais  est-ce 
sa  faute,  s'il  se  lasse  enfin  d'être  toujours  payé  de 
paroles  vaines,  de  plu'ases  à  eff'et,  si,  sous  prétexte  de 
nécessités  budgétaires,  on  recule,  d'année  en  année,  les 
améliorations  auxquelles  il  a  droit.  Faute  de  donner 
satisfaction  à  des  désirs  et  à  des  espérances  légitimes, 
un  sourd  malaise  gagne  de  jour  en  jour  les  rangs 
compacts  des  instituteurs.  Car  ce  n'est  pas  la  soif  des 
jouissances,  l'amour  de  l'argent  pour  l'argent  qui  les 
pousse  :  non,  ils  ne  demandent  que  de  quoi  pouvoir 
subvenir  à  leurs  besoins  et  sauvegarder  leur  dignité 
compromise  par  l'insécurité  de  leur  situation  morale  et 
surtout  matérielle.  Les  temps  sont  durs  et  on  ne  peut 
exiger  du  maître  d'école  un  désintéressement  qui  a 
pour  lui  les  pires  conséquences  auprès  des  paysans  si 
méprisants  pour  l'instituteiu"  besoigneux... 

—  C'est  la  pure  vérité,  —  s'exclama-t-on  autour  de 
Coste.  —  Nous  sommes  de  moins  en  moins  considérés 
dans  les  villages  ;  c'est  pire  qu'autrefois. 

—  Oui,  c'est  pire  qu'autrefois,  vous  l'avez  dit,  con- 
tinua Coste.  A  tout  moment  on  fait  luire  à  nos  yeux, 
dans  de  belles  phrases,  les  prétendus  avantages  que 
nous  avons  acquis.  Des  blagues  que  tout  cela.  Jadis 
l'instituteur  avait  plusieurs  cordes  à  son  arc  et  était 
autant  sinon  plus  heureux  que  nous.  Moins  surveillé, 
moins  embêté  qu'aujourd'hui,  plus  libre  dans  sa  vie 
et  dans  sa  classe,  il  vivait  presque  en  paysan.  Son- 
neur de  cloches,  chantre  à  l'église,  fossoyeur  même, 
quêtant  de  porte  en  porte  des  cadeaux,  sorte  de  dîme 

112 


volontaire,  quelle  dignité  pouvait-il  avoir,  nous  objecte- 
t-on  ?  Soit  ;  mais  du  moins  tout  cela  augmentait  son 
mince  traitement,  faisait  bouillir  son  pot  et  il  était  sans 
souci  du  lendemain,  paysan,  je  le  répète,  vivant  au 
milieu  des  paysans  et  comme  eux.  Est-ce  notre  cas  ?  On 
prétend  qu'on  a  fait  beaucoup  pour  nous  et  on  a  tout  dit 
quand  on  nous  montre  l'instituteur  d'autrefois  gagnant 
au  plus  trois  ou  quatre  cents  francs.  En  réalité,  avons- 
nous  davantage?  Que  l'on  compare.  En  ce  temps-là  tout 
était  moins  cher,  la  vie  plus  facile,  et,  balance  établie, 
nous  sommes  plus  pauvres  aujourd'hui  avec  nos  mille 
francs  —  sans  compter  un  tas  d'embêtements  en  plus 
—  que  l'instituteur  d'il  y  a  cinquante  ans  ne  l'était  avec 
ses  trois  cents  francs,  ses  menus  profits  et  les  cadeaux 
qui  le  nourrissaient  une  bonne  partie  de  l'année. 

On  nous  dit  encore  :  Comparez  le  budget  actuel  de 
l'instruction  publique  avec  celui  d'autrefois.  —  Et  après? 
On  n'avait  pas  cent  mille  instituteurs  alors.  Vous  avez 
augmenté  le  nombre  des  écoles,  diffusé  l'instruction, 
bâti  des  monuments,  mais,  franchement,  payez-vous  les 
instituteurs  comme  il  faudrait,  comme  l'exigent  les 
besoins  de  leur  famille,  le  rang  qu'ils  doivent  tenir? 
Jadis,  le  maître  d'école  s'habillait  comme  il  voulait  et 
nul  ne  trouvait  à  redire  à  sa  blouse  et  à  ses  sabots. 
N'était-il  pas  un  paysan  comme  les  autres?  Aujourd'hui, 
non.  Il  doit  vivre  autrement;  on  lui  demande  de  la 
tenue;  il  est  devenu  une  sorte  de  petit  bourgeois,  en 
apparence,  n'ayant  qu'un  traitement  fixe  de  plus  en 
plus  insullisant,  car  tout  renchérit  même  dans  les  vil- 
lages les  plus  reculés,  car,  à  part  le  secrétariat  de  la 
mairie  parfois,  il  n'a  point  d'autres  ressources  que  ses 
mille  francs,  car,  ollicicUement ,  il  ne  peut  accepter 
aucun  cadeau.  S'il  est  sans  ressources  du  côté  de  ses 
parents,  si  sa  femme  n'a  point  eu  de  dot,  si  des  charges 

ii3 


de  famille  l'écrasent,  que  fera-t-il?  Et  pourtant,  il  a 
eu  vingt  ans,  il  a  aimé  une  jeune  fille,  pauvre  comme 
lui,  et,  insouciant  de  l'avenir,  il  s'est  dit  simplement  : 
Pom'quoin'épouserais-je  pas  celle  que  j'aime?  Pourquoi 
n'aurais-je  pas  de  beaux  enfants?  Est-il  juste  qu'il 
souffre  de  ne  pas  avoir  su  calculer,  d'avoir  écouté  son 
cœur,  et  méprisé  l'argent  qui  prend  plus  tard  sur  lui  sa 
terrible  revanche  ? 

Coste  s'arrêta.  Sa  voix,  en  prononçant  ces  derniers 
mots,  tremblait  douloureusement  comme  fêlée  par  le 
sanglot  que  faisait  monter  la  pensée  amère  des  souf- 
frances dont  il  saignait  actuellement.  Autour  de  lui,  ses 
collègues  se  taisaient  toujours,  de  plus  en  plus  gagnés 
par  cette  plainte  sincère  ;  un  élan  de  sympathie  frater- 
nelle les  portait  vers  ce  maigre  et  grand  garçon  dont 
quelques  paroles  de  mademoiselle  Bonniol  leur  avaient 
révélé  la  vie  dure,  difficile  et  si  méritoire.  Ce  n'était 
plus  le  timide  dont  l'embarras  les  avait  si  péniblement 
affectés  dans  la  matinée,  mais  un  homme  criant  sa  souf- 
france, exprimant  son  amertume  et  trouvant  les  mots 
où  se  répandait  le  trop  plein  de  son  cœur  misérable. 
Sans  geste,  à  voix  lente  et  basse,  Coste  recommença  : 
—  L'instituteur  est  un  demi  bourgeois,  mais  s'il  est 
encore  envié  de  ce  chef  par  le  paysan,  il  lui  est  aussi 
indifférent,  pour  ne  pas  dire  davantage.  Sous  prétexte 
de  dignité  à  garder,  d'effet  moral  à  produire,  il  vit  pres- 
que à  l'écart,  solitaire  et  étranger,  ne  se  mêle  à  la  vie 
du  paysan  que  de  moins  en  moms  ou  lorsque  —  par 
exemple  en  temps  d'élection  —  il  n'a  que  des  antipa- 
thies à  glaner  au  contact  des  passions  hostiles.  De  là 
des  méfiances,  des  inimitiés  qui  ne  désarment  guère,  et, 
si  l'instituteur  est  gêné,  des  moqueries,  des  mépris  dont 
pâtit  le  peu  de  considération  qui  lui  reste.  Dominé  par 
la  pensée  de  son  avancement,  d'un  poste  plus  avan- 


tag-eux,  il  ne  se  fixe  plus  dans  un  village.  Rares  sont 
ceux  qui,  au  bout  de  trois,  quatre  ans  au  plus,  pour 
une  cause  ou  poui*  une  autre,  soit  qu'ils  le  demandent, 
soit  qu'ils  aient  déplu,  ne  subissent  pas  un  dépla- 
cement onéreux.  Aussi  l'instituteur  devient-il  pour  le 
paysan  l'étranger  qui  passe,  qu'on  n'aime  pas,  dont  on 
ignore  les  origines,  celui  dont  on  dit  seulement  :  Il  n'a 
pas  à  craindre  les  gelées  ni  la  grêle,  celui-là  ;  tous  les 
mois,  il  va  récolter  chez  le  percepteur,  et,  avec  ça,  des 
vacances  pour  se  promener  aux  frais  du  gouverne- 
ment... 

—  Bien  heureux  —  conclut  un  collègue  de  Coste  — 
quand  ils  ne  nous  traitent  pas  de  fainéants  aux 
mains  blanches. 

Un  découragement  immense  se  lisait  dans  l'attitude 
de  Coste,  assourdissait  sa  voix  tout  à  l'heure  vibrante 
et  qui  désormais  arrivait  lointaine.  11  se  tut  et  un  silence 
pénible  s'abattit.  Tous  étaient  songeurs  maintenant; 
aucime  lueur  de  révolte  ne  brillait  dans  les  yeux,  et 
les  dos  courbés  semblaient  ployer  sous  le  poids. 

L'heure  du  départ  approchait  pour  la  plupart  d'entre 
eux.  Ils  se  levèrent  tristes  et  dans  les  rues  qu'empour- 
prait le  soleil  couchant  ils  se  séparèrent  avec  des  au 
revoir  mélancoliques.  La  poignée  de  main  qu'ils  don- 
nèrent tour  à  tour  à  Coste  lui  prouva  que  ses  plaintes 
avaient  éveillé  un  écho,  qu'il  avait  parmi  eux  des  amis. 


XVII 

Le  printemps,  qui  avait  si  bien  commencé  et,  en  dépit 
de  quelques  journées  de  vent  souillant  du  nord-ouest, 
avait  égayé  de  glorieux  matins  et  d'après-midi  ensoleil- 
lées et  tièdes  le  mois  de  mars  et  hàlé  l'essor  des   con- 


fiantes  verdures,  se  prit  tout  à  coup  à  bouder.  De 
gros  nuages  noirs  fuyaient  dans  le  ciel  et  crevaient 
sur  le  village  et  les  champs  en  giboulées  froides.  Le 
temps  se  rafraîchit  tout  d'un  coup;  on  aurait  dit 
d'un  retour  vers  l'hiver.  Les  dos,  vêtus  déjà  d'étoffes 
plus  légères,  se  courbèrent  frileux  sous  les  averses  cin- 
glantes et  les  jeunes  feuillées  frissonnèrent  sous  les 
rafales  du  tarral, 

Caussette  se  mit  à  tousser  dans  les  premiers  jours 
d'avril.  Elle  frissonnait  même  au  coin  du  feu,  lors- 
qu'elle se  décidait  à  quitter  sa  chambre  glaciale.  Ses 
plaintes  s'éternisèrent  ;  plus  acariâtre  de  jour  en  jour, 
elle  bougonnait  sans  cesse  contre  le  temps  et  contre  les 
enfants.  Louise,  très  irritable  de  son  côté,  se  fâcha  à  la 
longue  ;  la  mésintelligence  des  deux  femmes  s'accrut, 
s'afïirma.  Coup  sur  coup,  des  scènes  violentes  éclatèrent 
entre  elles.  Réciproquement,  elles  se  jetaient  à  la  tête 
les  plus  grossières  insultes,  se  menaçant  presque  de  la 
voix  et  du  geste.  A  leurs  cris  Jean,  abandonnant  ses 
élèves,  accourait,  éperdu,  se  placer  entre  elles,  s'eflbr- 
çant  en  vain  de  les  apaiser,  accusé  de  partialité  outra- 
geante par  l'une  et  par  l'autre  dont  les  reproches  tom- 
baient ensemble  sur  lui. 

Les  tristes  journées  et  les  heures  encore  plus  tristes 
qu'il  passait  après  sa  classe  entre  ces  créatures  qui  lui 
étaient  chères  toutes  les  deux,  mais  dont  les  visages 
froids  et  haineux  ne  se  déridaient  jamais  !  Il  n'avait 
même  plus  la  consolation  de  pouvoir  se  li\Ter  seul  à 
ses  sombres  pensées,  dans  sa  classe,  après  la  sortie  de 
ses  élèves.  Non,  il  devait  être  toujours  là  :  quand  il 
était  au  milieu  d'elles,  du  moins  elles  se  taisaient. 

Mais  son  travail  le  retenait  en  bas  six  heures  par 
jour.  Le  matin,  il  était  moins  inquiet,  car  Louise  demeu- 
rait au  lit  jusqu'à  onze  heures,  autre  prétexte   pour 

ii6 


Caussette  de  grommeler,  à  part  soi,  dans  sa  chambre, 
contre  la  paresse  de  sa  bru.  Pendant  l'après-midi,  il 
était  toujours  sur  le  qui-vive.  Tout  en  expliquant  une 
leçon  ou  en  corrigeant  un  devoir,  il  prêtait  l'oreille  à  ce 
qui  se  passait  au-dessus  de  lui,  dans  la  cuisine  où  les 
deux  femmes  étaient  en  présence.  A  part  les  Irottine- 
ments  et  les  éclats  de  rire  de  Rose  et  de  Paul,  souvent 
un  grand  silence  régnait,  car  Louise  et  Caussette,  sauf 
pour  se  chamailler,  ne  s'adressaient  presque  plus  la 
parole.  Puis  c'était  parfois,  brusquement,  un  murmure 
de  voix  âpres  qui  s'enflaient  et  il  se  hâtait  de  tout  aban- 
donner pour  aller  calmer  les  deux  femmes  querellantes. 

—  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  I  —  soupirait-il,  —  pour^'u 
que  mes  élèves  ne  finissent  pas  par  comprendre  et 
par  raconter  tout  cela  à  leurs  parents. 

Et,  très  malheureux,  il  en  oubliait  ses  soucis  d'argent 
et  se  jetait  aux  genoux  de  sa  femme  et  de  sa  mère,  les 
suppliant  de  se  réconcilier,  de  s'aimer  pour  lui,  de  lui 
épargner  ces  douloureuses  disputes  qui  pouvaient  lui 
faire  tort  dans  Maleval... 

L'après-midi  d'un  Jeudi,  Jean  était  sorti  avec  les  en- 
fants pour  faire  une  promenade  aux  environs.  Il  avait 
voulu  profiter  d'une  éclaircie  qui  avait  refoulé  aux  bords 
de  l'horizon  les  nuées  errantes.  Rose  et  Paul  marchaient 
auprès  de  lui  et  il  poussait  dans  une  voiture  d'enfant  les 
deux  bessonnes.  Il  était  presque  tranquille,  car  depuis 
plusieurs  jours  Caussette  et  Louise  ne  s'étaient  point 
chamaillées  et  il  les  avait  laissées,  calmes  en  apparence 
dans  la  cuisine.  Même  Caussette,  importunée  par  ses 
instances  et  pour  avoir  la  paix,  lui  avait  promis  de  des- 
cendre un  moment  sur  le  perron  chauffé  par  les  rayons 
clairs  du  soleil. 

Une  demi-heure  s'écoula  après  le  départ  de  Jean   et 


des  petits.  Louise  ravaudait  des  bas  près  de  la  fenêtre, 
au  soleil.  Caussette,  immobile,  était  assise  non  loin  du 
feu  presque  éteint,  près  de  la  porte  de  sa  chambre,  en 
sentinelle. 

Le  silence  régnait  ;  on  n'entendait  que  le  tic-tac  du 
réveil  posé  sur  un  coin  de  la  cheminée  et  au  dehors  les 
guilleris  des  moineaux  et  la  voix  grave  d'un  paysan  qui 
labourait  son  champ  et  qui,  par  intervalles,  gourman- 
dait  les  deux  mules  de  son  attelage. 

Louise,  à  travers  la  vitre,  le  regarde  faire  ;  les  allées 
et  venues  du  laboureur  l'intéressent.  La  charrue  lui- 
sante s'enfonce  dans  la  terre  grasse  et  humide,  ouvrant 
un  large  sillon  rougeàtre  qui  fume  au  soleil.  Au  fond  sur 
le  ciel  bleu  s'enlèvent  les  montagnes  que  piquent  d'un 
bouquet  de  verdure  les  platanes  de  la  promenade.  Deux 
ou  trois  vieillards  adossés  à  un  mur  de  pierres  sèches, 
en  face  de  l'école,  causent  entre  eux,  les  yeux  mi-clos, 
comme  près  de  sommeiller,  la  tète  appuyée  sur  leur 
bâton.  Ce  sim^^le  et  paisible  tableau  charme  le  regard 
de  Louise.  Elle  regrette  de  ne  pas  être  sortie  avec  Jean  : 
il  doit  faire  si  bon  au  dehors.  Elle  se  sent  mieux.  Le 
silence  lui  pèse.  Sans  colère,  miséricordieuse  même 
sous  l'influence  de  ce  temps  rayonnant,  elle  regarde 
l'aveugle.  Celle-ci,  toujours  immobile,  les  paupières 
baissées,  paraît  dormir.  Mais  à  un  mouvement  de 
Louise,  ses  prunelles  blanches  luisent  au  fond  des  or- 
bites caves  ;  cependant  ses  traits  sont  détendus,  moins 
durs  que  d'habitude. 

—  La  belle  journée  !  —  murmura  Louise  comme  pour 
entrer  en  conversation. 

Caussette  ne  répond  pas.  Louise  reprend  d'une  voix 
calme,    conciliante,    s'adressant  à   sa  belle-mère  : 

—  N'aviez-vous  pas  dit  à  Jean  que  vous  descendriez 
sur  le  perron  ?  Il  doit  y  faire  si  bon. 

ii8 


Même  mutisme  chez  l'aveugle  qui  clôt  ses  paupières, 
dédaigneuse  à  ces  avances. 

Louise  insiste.  Brusquement,  avec  son  air  hargneux, 
Caussette  riposte  : 

—  Non,  je  n'ai  pas  envie  de  descendre.  Ça  ne  me 
plaît  pas. 

—  Comme  vous  le  voudrez  ;  ça  m" est  fort  égal,  — 
répond  Louise,  dépitée  de  voir  ses  prévenances  ainsi 
accueillies. 

Dans  son  coin,  l'aveugle  grommelle.  Louise  comprend 
pourquoi  sa  belle-mère  s  obstine  à  demeurer  là  ;  elle 
s'impatiente  et,  l'air  mauvais  à  son  tour,  elle    grogne.  *" 
De  nouveau,  un  grand  silence  se  fait. 

Une  quinte  de  toux  secoue  soudain  le  corps  de  Çaus- 
^ette. 

—  Voulez-vous  de  la  tisane  ?  dit  Louise  derechef  apai- 
sée. Il  y  en  a  de  faite. 

—  Non,  merci,  je  n'en  ai  pas  besoin. 

—  Conmie  il  vous  plaira. 

Caussette  tousse  encore,    puis  se  plaint  et  frissonne 

—  Ah  !  geint-elle,  quel  malheiu-  d'être  ^'ieille  et  de  ne 
plus  y  voir.  Jésus,  mon  Dieu.'...  Ma  pauvre  gorge î 
ajoute-t-elle  d'une  voix  saccadée,  et  reprise  par  une  toux 
sèche. 

—  Si  c'est  possible  de  pleurnicher  ainsi  pour  un  sim- 
ple rhume,  murmure  Louise,  agacée  et  s'agitant  sur  sa 
chaise  qui  craqueté. 

—  Pardi!  —  riposte  l'aveugle  qui  a  entendu,  —  mi 
rhume  ce  n'est  rien.  En  tout  cas,  j'en  connais  de  plus 
<Iouillettes  que  moi  et  qui  aiment  à  se  faire  dorloter 
comme  de  belles  madames. 

—  Vous  êtes  une  mauvaise  !  —  s'écrie  Louise  blessée 
et  toute  à  ses  rancunes.  —  Vous  n'avez  jamais  su  dire 
-et  faire  que  des  méchancetés. 

119 


—  Si  je  les  dis,  d'autres  les  pensent.  Ah  î  je  n'ai  qu'un 
simple  rhume  î  Pardi,  vous  préféreriez  me  clouer  entre 
quatre  planches,  je  le  sais  bien...  Mais  je  ne  suis  pas 
prête  à  partir  encore.  Il  y  en  a  qui  seraient  trop  heureux 
de  me  voir  crever  là. 

—  C'est  trop,  c'est  trop,  —  s'écrie  Louise,  hors  d'elle- 
même.  —  Vous  n'êtes  qu'une  vilaine  femme  et  puis... 
et  puis...  tant  pis,  si  vous  mourez,  on  ne  mettra  pas, 
bien  sûr,  le  crêpe  à  Vâne.  Une  fameuse  avare  de  moins. 

Caussette  s'est  levée  et,  le  bras  tendu  comme  pour 
une  malédiction,  elle  clame,  haletante  : 

—  Avare,  moi  !...  Ah  î  je  le  sais  bien  que  tu  veux  me 
faire  dépouiller  par  mon  lils...  C'est  toi,  toi  qui  le  pous- 
ses... Tu  me  fais  espionner  par  les  enfants...  Ce  n'est 
pas  vrai  que  j'aie  de  l'argent. 

—  Alors,  pourquoi  faites-vous  si  bonne  garde?  Vous 
êtes  toujours  fourrée  dans  votre  chambre  et  ce  n'est  pas 
étonnant,  si  vous  avez  pris  mal...  Est-il  permis  de  se 
métier  ainsi,  d'être  si  avare  et  de  laisser  son  lils  dans  la 
misère  plutôt  que  de  toucher  à  son  magot...  Mauvaise 
mèrel  mauvaise  mère! 

—  Non,  non...  Oh  !  la  vilaine  femme  qui  m'a  gâté  mon 
lils. 

—  Menteuse,  ce  n'est  pas  vrai... 

—  Si,  si,  tu  veux  me  voler...  tu  veux  qu'il  m'envoie 
à  l'hôpital...  Mangeuse,  sans-le-souî...  Non,  je  ne  la 
vendrai  pas  ma  terre...  Ah!  il  te  faut  de  l'argent  pour 
soigner  ton  joli  museau...  On  travaille  alors,  feignante  ; 
on  ne  fait  pas  la  malade  pour  se  payer  de  bonnes  tran- 
ches de  gigot.  Tu  nous  as  ruinés,  tu  nous  mines,  pares- 
seuse, paresseuse  î  propre  à  rien  !... 

—  Oh  î  mon  Dieu  î  —  s'exclame  Louise  vibrante  de 
colère.  —  Être  traitée  ainsi!...  ma  mère!  ma  mère!  je 
veux  m'en  aller,  je  veux  m'en  aller. 

120 


—  C'est  ce  que  tu  pourrais  faire  de  mieux...  Quel 
débarras  pour  mon  pauvre  enfant  qui  se  tue  pour  toi!... 

Ces  mots  exaspèrent  Louise  ;  elle  s'avance  vers 
l'aveugle  qui  semble  la  défier.  Pâle  comme  une  morte, 
la  voix  sifllante,  elle  lui  crie,  à  mots  entrecoupés  ; 

—  Non,  je  ne  m'en  irai  pas...  je  suis  ici  chez  moi... 
Ahî  vous  m'accusez  de  vouloir  vous  voler...  Eh  bien! 
oui,  je  le  ferai...  je  briserai  votre  malle...  je  prendrai 
tout,  tout...  et  je  le  jetterai  dans  la  rue,  mauvaise 
mère... 

Caussette  a  peur  ;  elle  recule  les  bras  en  avant  dans 
un  geste  de  défense  ;  puis  tout  à  coup,  à  tâtons,  renver- 
sant sa  chaise,  elle  s'enfuit  dans  sa  chambre,  s'y  enferme 
d'un  tour  de  clef,  terrifiée  par  la  voix  furieuse  et  égarée 
de  sa  belle-fille  qui  la  menace  encore  : 

—  Oui,  vieille  sorcière,  méchante  avare...  je  te  vole- 
rai, je  te  volerai... 

Louise  n'en  peut  plus  ;  sa  surexcitation  tombe  et  elle 
s'afl'ale  tout  d'un  coup  sur  une  chaise,  sanglotant  éper- 
dument,  le  cœur  battant  à  se  rompre,  presque  défail- 
lante. Dans  sa  chambre,  Caussette  ne  remue  point; 
assise  sur  sa  malle,  les  dents  claquant  de  peur  et  de 
froid,  elle  redoute  que  sa  belle-fille  ne  mette  sa  menace 
à  exécution. 

—  Seigneur  Jésus  I  soupire-t-elle  ;  elle  en  est  capable, 
elle  me  volera,  elle  me  volera! 

Elle  écoute  ;  elle  entend  pleurer  Louise.  Sa  crainte 
disparaît  aussitôt  et,  le  visage  haineux,  elle  ajoute  : 

—  Qu'elle  essaie,  d'ailleurs,  et  nous  verrons  bien... 
Mais  voici  qu'au  milieu  du  silence  où  vient  de  retom- 
ber la  maison,  des  voix  d'enfants  résonnent  : 

—  Petite  mère  !  petite  mère  !  des  fleurs  jolies  pour 
toi. 

Jean  rentre,  joyeux  de  la  bonne  promenade  qu'on  a 

121 


faite,  joyeux  de  la  gaieté  des  enfants  et  de  retrouver  le 
logis  calme  comme  il  l'avait  laissé. 

Mais  en  entrant  dans  la  cuisine,  il  voit  la  chaise  ren- 
versée, Louise  seule  toute  en  pleurs,  les  traits  tirés  et 
si  pâle,  si  pâle. 

—  Ah  I  mon  Dieu  î  gémit-il. 

Son  cœur  se  serre.  Lui  qui  arrivait  avec  de  la  joie  I 
îl  s'approche  de  sa  femme.  Louise  le  repousse  d'abord, 
puis,  très  malheureuse,  éclate  en  sanglots  et  enfin  lui 
raconte  la  scène  qui  vient  d'avoir  lieu. 

Jean  sent  une  atroce  souffrance  le  poindre  au  cœur. 

—  C'est  trop,  c'est  trop  !  —  fait-il  dans  un  sanglot. 
Rose  et  Paul,   leur  bouquet   de   fraîches  fleurs  des 

champs  à  la  main,  étonnés  par  ce  changement  brusque, 
regardent  effarés,  avec  une  envie  de  pleurer  eux  aussi. 
Dans  leur  berceau,  où  Jean  les  a  déposées,  les  besson- 
nes  gazouillent,  agitant  drôlement  leurs  petits  bras. 
La  chambre  de  Gaussette  demeure  silencieuse. 
L'heure  du  dîner  approche. 

—  Paul,  dit  Jean,  va  prier  grand  mère  de  venir  à 
table. 

La  porte  est  fermée.  Le  garçonnet  frappe  de  son 
petit  poing. 

—  Grand  mère,  viens  dîner,  je  te  prie  I... 

—  Je  ne  veux  pas  dîner...  j'ai  pas  faim...  va-t-eni  — 
s'écrie  Gaussette  en  entr'ouvrant  sa  porte. 

Jean  se  décide  à  aller  chercher  lui-même  sa  mère.  Il 
la  trouve  assise  de  nouveau  sur  sa  malle,  dans  une  atti- 
tude hostile.  En  vam  il  la  supplie  ;  elle  refuse,  s'entê- 
tant,  par  ces  mots  : 

—  Non,  non,  je  n'ai  pas  faim. 

Et  comme  Jean  insiste  doucement,  elle  lui  dit,  les 
dents  serrées  : 

—  Laisse-moi  tranquille  à  la  fin  des  fins...  je  ne  veux 

123 


pas...  ïa  lenime,  tu  cle^Tais  la  fouetter^  car  elle  ne  res- 
pecte pas  ta  mère...   va-t-en,  va-t-en,  ingrat...  tu  t'en- 
tends avec  elle. 
Puis,  c'est  le  tour  de  Louise  : 

—  Bah  !  dit-elle,  si  elle  ne  veut  pas  venir,  tant  pis  ! 
elle  n'en  mourra  pas. 

—  Oh  !  Louise,  Louise  !  sois  bonne  I  —  fait  Jean  sur 
im  ton  de  reproche. 

—  Je  vois  bien  que  tu  la  soutiens,  que  tu  ne  m'aimes 
pasi  —  répond  celle-ci  dans  une  crise  de  larmes.  —  Ohl 
ma  mère,  ma  mère  !... 

Et,  après  le  dîner  silencieux,  quand  tous  enfin  sont 
couchés,  Jean  reste  seul  dans  la  cuisine.  En  vain,  il 
voudrait  se  livrer  à  ses  occupations  habituelles.  Effon- 
dré sur  une  chaise,  la  tète  entre  les  mains,  il  songe  à 
sa  vie  de  misère  et  de  douleur.  Et  tandis  que  les  heures 
tintent  une  à  une  au  clocher  de  l'église  enveloppée  de 
nuit,  tandis  que  des  averses  soudaines  crépitent  de 
quart  d'heure  en  quart  d'heure,  sur  les  tuiles  du  toit  et 
sur  les  carreaux  de  la  fenêtre,  avec  un  bruit  de  galets 
agités  par  la  mer  montante,  il  sent  une  détresse  affreuse 
lui  submerger  le  cœur.  Et  il  s'attarde  là. 


XVIII 

Le  lendemain,  la  vie  reprit  comme  de  coutume.  Cepen- 
dant, ce  ne  fut  qu'à  l'heure  du  déjeuner  que  Caussette 
quitta  sa  chambre.  Elle  paraissait  très  lasse,  traînant 
plus  qu'à  l'ordinaire  ses  pieds  chaussés  de  gros  sabots. 
En  s'asseyant  à  table,  elle  eut  une  crispation  de  souf- 
france sur  sa  ligure  ridée  et  ne  put  retenir  im  léger  cri. 
Jean  qui   l'observait   l'interrogea   doucement.    Elle   se 

123^ 


plaigfnit  d'une  forte  courbature  et  d'une  extrême  fatigue 
dans  tous  les  membres. 

—  Si  vous  souffrez  beaucoup,  dit  Jean,  nous  ferons 
venir  le  médecin. 

—  Mais  non,  ça  passera...  les  médecins,  il  vaut  mieux 
les  laisser  chez  eux...  ils  ne  guérissent  personne  et  ne 
sont  bons  qu'à  manger  l'argent  du  pauvre  monde. 

Dans  l'après-midi,  elle  reconmiença  de  geindre  et, 
quoique  près  du  feu,  elle  prétendit  avoir  grand  froid. 
Tout  d'un  coup,  un  frisson  très  intense  la  saisit  ;  son 
corps  se  mit  à  trembler  ;  on  entendait  ses  dents  claquer. 
Puis,  un  moment  après,  la  fièvre  s'alluma  et,  reculant 
sa  chaise,  Caussette  se  déclara  très  incommodée  par  la 
chaleur  qui,  disait-elle,  lui  montait  à  la  gorge  par  bouf- 
fées. Jean  qui  se  trouvait  là  s'empressa  auprès  d'elle  ; 
il  lui  prit  la  main,  elle  était  brûlante  ;  inquiet,  il  con- 
stata que  le  pouls  battait  très  fort.  Sur  les  instances  de 
son  fils,  Caussette  consentit,  non  sans  peine,  à  se  mettre 
au  lit.  Jean,  très  prévenant,  la  borda,  cala  sa  tête 
d'oreillers,  lui  apporta  de  la  tisane.  A  soigner  Louise  et 
les  enfants,  il  avait  peu  à  peu  pris  le  tour  de  main  d'une 
garde-malade.  Aussi  Caussette,  touchée  à  la  fin  par  les 
soins  qu'il  lui  prodiguait,  céda  à  un  bon  mouvement  et 
lui  dit  dans  un  élan  de  tendresse  : 

—  Merci,  mon  brave  enfant  I 

Ces  mots  firent  du  bien  à  Coste  ;  ils  lui  parurent  aussi 
doux  qu'à  un  blessé  le  baume  qu'on  étend  sur  sa  plaie 
vive.  Pourtant,  Jean  ne  put  obtenir  de  sa  mère  qu'elle 
reçût  la  visite  du  médecin.  Comme  la  plupart  des 
paysans,  Caussette  redoutait  la  venue  du  docteur;  pour 
eux,  le  médecin  a  tout  intérêt  à  ne  pas  guérir  trop  vite 
les  malades,  afin  d'augmenter  ses  honoraires  ;  aussi  ne 
l'appelle-t-on  qu'après  que  tout  est  désespéré  ;  si  bien 
que  l'arrivée  du  médecin  coïncidant  trop  souvent  avec 

124 


le  dénouement  fatal  de  la  maladie,  on  finit  par  douter 
de  sa  science  et  par  le  considérer  comme  une  sorte 
de  précurseur,  d'annonciateur  de  la  mort. 

Le  jour  suivant,  la  lièvre  persista;  déjà  Caussette 
commençait  de  ressentir  un  point  de  côté  et  de  la 
dyspnée.  Jean,  lorsqu'il  vit  sa  mère  respirer  si  difficile- 
ment, imposa  sa  volonté  à  la  malade  et  courut  chercher 
le  médecin.  Celui-ci  diagnostiqua  une  fluxion  de  poi- 
trine. La  température  du  corps  s'élevait  à  quarante 
degrés  et  ime  toux  sèche  secouait,  par  intervalles,  la 
poitrine  de  la  vieille  femme.  Aux  questions  de  Coste,  le 
médecin  hocha  gravement  la  tête  : 

—  C'est  très  sérieux,  dit-il,  surtout  à  cet  âge  ;  mais 
cpii  sait?  malgré  sa  maigreur,  votre  mère  est  très 
robuste  encore  et  elle  peut  se  tirer  d'afl'aire. 

Dans  son  lit,  Caussette  semblait  derechef  très  inquiète. 
Toutes  ces  allées  et  venues  autour  d'elle  lui  étaient 
importunes.  Dès  que  la  femme  de  ménage,  son  lils  ou 
sa  bru  pénétrait  dans  sa  chambre,  l'aveugle  se  soule- 
vait sur  son  coude  et  d'une  voix  brusque  et  rauque 
demandait  ce  qu'on  lui  voulait.  Haletante,  elle  gardait 
cette  attitude  méfiante,  écarquillant  ses  yeux  blancs 
toujours  comme  dans  un  elTort  pour  y  voir,  tendant 
l'oreille  comme  pour  surprendre  le  moindre  mouve- 
ment. Puis  une  quinte  de  toux  l'abattait  sur  son  traversin, 
et  dans  sa  poitrine  oppressée  on  entendait  crépiter  un 
rûle  de  mauvais  augure. 

Tant  de  méfiance  et  tant  de  rudesse  attristaient  Jean 
et  blessaient  son  cœur  au  vif.  Il  se  sentait  impuissant  à 
rassurer  sa  mère  que  hantait  la  pensée  aflreuse  d'un 
vol,  dont  il  était,  certes,  incapable,  mais  qu'elle  s'obsti- 
nerait toujours  à  croire  possible.  Quelquefois  l'idée 
sombre,  depuis  longtemps  venue  à  Louise,  que  la 
mort  de  Caussette  aurait  pour  conséquence  inmiédiate 

125 


<le  mettre  fin  à  leurs  soucis  d'argent,  sïnsinuait  soudain 
traîtreusement  en  lui.  Il  se  hâtait  de  la  repousser  avec 
horreur,  se  croyant  coupable  d'avoir  pu  seulement 
l'accueillir,  ne  fût-ce  qu'une  seconde.  Et  dans  ce  cruel 
désarroi  de  tous  ses  sentiments  d'affection  et  d'honnêteté, 
il  se  retirait  à  l'écart  pour  cacher  des  larmes  de  honte. 

—  Oh  !  cet  argent,  ce  maudit  argent  qui  rend  ma  mère 
-si  dure  pour  moi  et  qui,  par  ses  hantises,  vient  salir 
mon  réel  amour  pour  elle  I 

Hélas  !  qu'aurait  dit,  qu'eût  pensé  Coste.  s'il  s'était 
4outé  que  la  maladie  de  Caussette  n'avait  pas  d'autre 
cause  que  celle-là.  Depuis  le  soir  où  son  lils  s'était 
adressé  à  elle,  l'avait  suppliée  de  l'arracher  à  la 
misère,  la  vieille  femme  avait  perdu  tout  repos  et  toute 
<*oniiance.  Que  de  fois,  au  milieu  de  la  nuit,  éveillée  en 
sursaut,  elle  s'était  jetée  en  bas  de  son  lit  et,  tâtant  les 
murs,  pieds  nus  sur  le  carreau  glacé,  était  allée 
s'assurer  que  le  coffre  demeurait  intact.  C'est  ainsi  que, 
pendant  la  nuit  froide  et  humide  qui  avait  suivi  sa 
querelle  avec  Louise,  Caussette,  sous  le  coup  des 
menaces  de  sa  bru,  n'avait  pas  fermé  l'œil  jusqu'au 
iuatin,  se  relevant  à  tout  moment,  quoique  déjà  fort 
enrhumée,  et  avait  contracté  la  fluxion  de  poitrine  qui 
la  clouait  au  lit. 

C'est  pourquoi,  durant  les  jours  suivants,  tandis  que 
le  mal  empirait,  l'aveugle  en  arriva  à  ne  pouvoir  plus 
supporter  la  présence  de  sa  belle-fille  dans  sa  chambre. 
Elle  n'avait  pour  la  jeune  femme  que  de  dures  paroles, 
criant,  en  l'absence  de  Jean  occupé  dans  sa  classe, 
qu'elle  voulait  qu'on  la  laissât  seule. 

—  La  gueuse!  —  se  disait  Caussette,  —  si  mon  fils 
ne  fait  pas  le  coup,  elle  est  capable  de  profiter  de  ma 
maladie...  Elle  aime  trop  à  fainéanter  et  à  s'attifer... 
Ne  m'en  a-t-elle  pas  menacée,  mon  Dieul... 

.    12G 


Elle  en  oubliait  ses  souia-ances,  tressaillait  au  bruit 
d'une  porte,  au  craquement  d'un  meuble,  dressée  sur 
son  séant,  prête,  à  la  première  alerte,  à  s'élancer  de 
son  lit... 

Ce  jour-là.  Caussette  paraissait  plus  abattue.  Ses 
yeux  blancs  brillaient  comme  des  éclats  de  miroir.  La 
langue  sèche,  elle  articulait  difficilement  ses  plaintes 
monotones  qu'accompagnait  le  râle  sibilant  qui  chan- 
tait dans  sa  poitrine,  sans  cesse,  et  produisait 
une  fréquente  expectoration  rougeàtre.  La  dyspnée 
augmentait;  à  chaque  inspiration  les  narines  se  dila- 
taient; on  percevait  comme  un  glougloutement  d'air 
s'échappant  d'un  liquide.  Les  pommettes  de  la  malade 
étaient  rouges  et  brûlantes;  la  face  injectée  laissait 
transparaître  une  teinte  rouge  sombre  sous  la  peau 
hàlée  par  les  soleils  et  les  vents  de  tant  d'années  de 
labem\  Le  médecin,  venu  dans  l'après-midi,  trouva  le 
pouls  petit,  irrégulier;  la  température  du  corps  couvert 
de  sueurs  abondantes  restait  au-dessus  de  quarante 
degrés,  autant  de  fort  mauvais  signes,  déclara-t-il.  Et 
même  il  demanda  si  la  malade  n'avait  pas  commencé  à 
délirer  et  sur  la  réponse  négative  de  Jean,  il  ajouta  : 

—  Ça  ne  tardera  guère;  c'est  grave,  très  grave. 

Le  soir,  Jean  était  seul  à  veiller  dans  la  cuisine.  Dix 
heures  venaient  de  sonner  au  clocher  de  l'église  et  les 
vibrations  du  métal  s'éteignaient  à  peine  au  fond  du 
grand  silence  nocturne. 

Soudain,  Coste  entend  le  choc  d'un  bol  sur  le  carreau 
de  la  pièce  voisine.  Étonné,  il  se  lève  et  doucement, 
avec  précaution,  pénètre  dans  la  chambre.  La  porte  à 
peine  poussée  s'ouvre  sans  bruit. 

A  la  lueur  de  la  chandelle  qu'il  tient  dans  sa  main, 
il  voit  un  spectacle  terrible.  L'aveugle  a  quitté  son  lit. 

127 


En  chemise,  laissant  voir  la  nudité  flétrie  de  son  sein 
et  de  ses  jambes  maigres,  elle  est  quasi  allongée 
sur  sa  malle,  les  bras  étendus  comme  pour  la  protéger. 
Les  dents  claquent  de  froid  et  de  fièvre,  la  ligure  est 
toute  décomposée  par  la  maladie  et  par  une  atroce 
épouvante. 

—  Mais  vous  êtes  folle,  —  s'écrie  Jean  à  cette  vue. 
—  ô  ma  mère  !  ma  mère  I 

—  Ahl  brigand,  voleur  î  —  siffle  la  vieille  d'une  voix 
hoquetante.  — Je  ne  m'étais  pas  trompée...  tu  l'écoutés, 
ta  coquine  de  femme...  Tu  étais  là,  pour  me  prendre 
mon  argent...  je  t'ai  entendu  venir  doucement...  Mange- 
tout, gueux,  tu  ne  peux  donc  pas  attendre  que  je  sois 
morte...  Mais  tu  me  tueras  plutôt  que  de  l'avoir... 
soyez  maudits,  maudits,  maudits... 

Rose  et  Paul,  couchés  dans  la  chambre  voisine, 
s'éveillent  aux  cris  de  la  grand  mère  et,  à  leur  tour, 
poussent  des  cris  perçants.  Louise,  pâle,  accourt,  à 
peine  vêtue.  Elle  demande  d'une  voix  angoissée  : 

—  Qu'y  a-t-il,  qu'y  a-t-il?...  ô  mon  Dieul 

—  Ah  !  elle  aussi  î  rugit  l'aveugle  qui  délire  et  se 
cramponne  plus  étroitement  au  bois  de  la  malle,  de  ses 
ongles  qui  crissent.  —  Elle  aussi,  la  gueuse I...  Tous  les 
deux  ils  étaient  là...  Ils  veulent  me  voler  mes  derniers 
sous...  Sortez,  sortez  î...  Allez-vous-en  î...  allez-vous-en!... 
mauvais,  mauvais,  mauvais... 

Caussette  écume  ;  heureusement  sa  voix  s'affaiblit» 
s'étrangle  el  ne  peut  s'entendre  du  logement  de  l'insti- 
tutrice. A  bout  de  souffle,  la  vieille  femme  se  tait  enfin 
et  s'étale  de  tout  son  long,  dans  une  syncope.  Vite,  Jean 
la  recouche  :  elle  est  glacée  et  un  tremblement  convul- 
sif  l'agite  des  pieds  à  la  tête. 

Toute  la  nuit,  Caussette  délira,  elle  insultait  son  fils, 
sa  bra,  ses  petits-enfants,  les  maudissant  tous;  ou  bien 

128 


d'une  voix  faible  et  dolente,  elle  les  suppliait  de  lui 
laisser  son  argent,  ces  chers  écus  qu'elle  avait  gagnés 
avec  tant  de  peine  depuis  qu'avant  la  mort  de  son  mari 
on  l'avait  dépouillée  de  son  bien. 

Le  lendemain,  elle  mourut.  Elle  n'avait  pas  repris 
connaissance.  Jusqu'à  son  dernier  soulTle,  toujours 
délirante,  elle  vomit  des  blasphèmes  et  des  malédic- 
tions sur  tous  les  siens,  poursuivie  même  dans  son 
agonie  par  la  torturante  vision  de  son  fils  lui  arra- 
chant son  argent.  Enfin  le  mouvement  de  ses  lèvres 
convulsées  et  frangées  d'écume  sanguinolente  s'arrêta 
et  le  silence  de  la  mort  enveloppa  et  la  rigidité  de  la 
mort  étreignit  ce  corps  tordu  de  souffrance. 

Jean  qui,  à  cause  du  délire  affreux  de  sa  mère,  avait 
refusé  tout  secours  des  voisins,  se  hâta  de  clore  les  pau- 
pières rebelles  de  la  morte  et  de  jeter  un  coin  de  drap 
sur  ce  masque  terreux,  encore  si  grimaçant  d'épouvante 
et  de  haine  qu'il  ne  put  le  regarder  une  dernière  fois 
sans  éclater  en  sanglots... 

La  nuit  suivante,  Louise  et  Jean,  après  le  départ  des 
voisines,  restèrent  seuls  dans  la  chambre  mortuaire. 
La  fin  terrible  de  Gaussette  les  avait  laissés  éperdus 
de  honte  et  d'eff'roi.  Ils  n'osaient  rien  dire,  ni  tourner  les 
yeux  vers  le  cadavre,  rigide  sous  la  blancheur  du  suaire 
qui  le  recou\Tait  entièrement.  Deux  bougies  brûlaient 
sur  la  commode,  auprès  d'une  assiette  pleine  d'eau 
bénite  où  trempait  un  rameau  d'olivier. 

Cependant  à  la  fin  Jean  tressaillit,  et  s'arracha  à 
son  rêve  douloureux;  il  regarda  sa  femme  et  mur- 
mura: 

—  A  quoi  bon  rester  là,  Louise?...  tu  te  fatigues  en 
vain...  Va  te  coucher,  je  veillerai  seul  et  je  dormirai 
sur  cette  chaise. 

Louise  obéit  ;  mais  avant  de  se  retirer  elle  embrassa 
129 


nerveusement  son  mari  ;  puis,  après  une  hésitation,  lui 
dit  d'une  voix  blanche  : 

—  Dis,  pourquoi  ne  regarderais-tu  pas  dans  la  malle 
maintenant  ?... 

Jean  sursauta  et  se  dressa  d'un  bond.  Il  devint  tout 
blême  : 

—  Non,  non,  pas  encore,  dit-il...  Attends  qu'on  l'ait 
emportée...  Demain,  demain... 

Il  frissoima  comme  s'il  semblait  craindre  que  la 
morte  ne  se  levât,  au  premier  pas  fait  vers  la  malle 
qui  reposait,  noire,  au  pied  du  lit  funéraire. 

Pourtant,  quand  Louise  se  fut  éloignée,  il  ne  put 
s'empêcher  de  se  dire,  au  fond  de  lui,  que  sa  situation 
allait  enfm  changer  et  s'améliorer;  mais  il  aurait 
souffert,  dans  sa  piété  filiale,  de  s'en  réjouir,  surtout 
dans  la  terreur  que  lui  laissait  la  mort  de  sa  mère.  Aussi 
pour  chasser  ces  mauvaises  idées  d'argent,  il  contempla 
le  drap,  plaqué  d'ombres,  où  s'accusaient  les  formes 
grêles  du  cada\Te.  Il  se  reporta  au  temps  lointain  de 
son  enfance  et  se  recorda  les  soins  de  sa  mère  alors  que, 
non  aigrie  par  le  malheur,  elle  était  la  femme  douce 
et  bonne  qui  souriante  se  penche  sur  le  berceau. 
Accablé  de  désespoir  et  de  regret,  il  eut  une  révolte 
contre  cet  argent  qui,  seul,  aux  derniers  jours  les 
avait  séparés.  Tout  à  sa  douleur,  il  passa  la  nuit  à 
sangloter  et  à  rêver  du  passé  dans  l'isolement  et  le 
silence  de  cette  veillée  funèbre,  le  cœur  plein  de  recon- 
naissance et  de  pardon. 


XIX 


Le  jour  de  l'enterrement,  Jean  pleura  sincèrement  sa 
vieille  mère.  Au  cimetière  comme  à  l'église,  il  ne  voulut 
.i3o 


se  rappeler  que  la  vie  misérable  de  la  brave  femm(^ 
d'autrefois.  Au  moment  où  le  cercueil  disparaissait 
dans  la  fosse,  il  envoya  du  fond  du  cœur  un  dernier 
adieu  à  sa  mère.  Ce  fut  avec  une  grande  tristesse 
qu'après  avoir  reçu  la  poignée  de  main  banale  et  les 
condoléances  gauches  des  paysans,  H  reprit  le  chemin 
de  sa  maison. 

Mais  à  peine  eut-il  pénétré  dans  le  vestibule  et  fermé 
la  porte  derrière  lui,  Jean  se  sentit  tout  à  coup  débar- 
rassé d'un  poids  énorme.  Une  joie,  imprécise  d'abord, 
submergea  toutes  ses  tristesses.  Impérieuse,  l'idée  de 
l'argent  que  lui  laissait  sa  mère  s'empara  de  son  esprit. 
Puis,  il  en  eut  honte,  car  la  vision  nette  de  Caussette 
agonisante  et  accroupie  sur  sa  malle  lui  apparut  brus- 
quement. En  montant  l'escalier,  il  décida  qu'il  attendrait 
encore,  pour  se  punir  du  désir  impatient  qu'il  avait  eu 
de  comir  à  la  chambre  de  sa  mère.  Les  quelques  mar- 
ches qu'il  avait  déjà  enjambées,  il  les  redescendit  et 
rentra  dans  la  salle  de  classe.  Il  s'assit  devant  son 
pupitre,  sur  son  estrade,  atteignit  im  cahier  d'élève  et 
essaya  de  corriger  un  devoir.  Mais,  malgré  ses  eiîorts, 
il  lisait  sans  comprendre,  ne  tenant  plus  en  place.  En 
pensée,  il  supputait  la  somme  qu'il  allait  trouver  dans 
la  malle  et  qui  suffirait  sans  nul  doute  pour  le  tirer  de 
sa  misère  honteuse.  Soudain,  il  se  surprit  à  calculer  sur 
un  bout  de  papier  le  montant  de  ses  dettes. 

—  Pourquoi  hésiter?  —  (it-il  alors  à  haute  voix,  — 
n'est-ce  pas  la  vie  !...  Cette  préoccupation  cpii  m'obsède 
n'est-elle  pas  naturelle?...  Non,  elle  ne  peut  avoir  rien 
de  coupable  désormais. 

lise  leva,  grimpa  prestement  l'escalier,  et  pénétra, 
non  sans  émotion,  dans  la  chambre  où  se  trouvait  tout 
à  l'heure  le  cercueil  de  Caussette. 

Louise  y  était  déjà.  Malgré    sa  fatigue,  elle    avait 

i3i 


fureté  partout  et  son  visage  semblait  soucieux  d'impa- 
tience. 

—  Jean,  —  dit-elle  en  voyant  entrer  son  mari,  —  la 
malle  est  fermée...  j'ai  beau  chercher  partout  et  je  ne 
sais  où  sont  fourrées  les  clefs. 

Les  mains  fébriles,  il  se  joignit  aux  recherches  de  sa 
femme.  Il  tourna  et  retourna  tous  les  objets,  regarda 
tous  les  meubles,  les  déplaça  même,  sondant  les  murs 
et  le  pavé.  A  la  longue,  une  impatience  lui  vint,  ainsi 
qu'à  Louise  : 

—  Où  diable  les  a-t-elle  donc  fichues?  —  iit-il  d'un 
ton  brusque  en  fouillant  de  nouveau  les  poches  de  la 
dernière  robe  portée  par  la  morte. 

—  Fais  sauter  la  serrure,  —  s'écria  Louise,  nerveu- 
sement; —  on  n'a  pas  besoin  de  clefs,  après  tout. 

—  Pourtant,  elle  ne  les  a  pas  emportées  !  —  répondit- 
il  en  rôdant  dans  la  chambre. 

Il  lui  répugnait  de  suivre  le  conseil  de  Louise.  Forcer 
la  serrure,  faire  sauter  le  couvercle  de  la  malle,  cela  lui 
produisait  à  l'avance  l'effet  d'une  profanation;  ne  serait- 
ce  pas  le  simulacre  ou  plutôt  la  réalisation  posthume 
du  vol  dont  sa  mère  lui  prêtait  la  pensée  et  qu'elle  avait 
tant  redouté  sa  Aie  durant  ? 

Jean  secoua  la  tète. 

—  Non,  pas  cela,  —  murmura-t-il  avec  un  petit  fris- 
son; —  ce  serait  une  mauvaise  action...  je  ne  pourrais 
pas,  je  le  sens. 

—  Que  tu  es  bêteî...  je  vais  le  faire  moi-même  alors... 
Va  me  chercher  un  marteau  au  lieu  de  rester  là,  les  bras 
pendants  et  l'air  idiot. 

—  Non,  Louise,  je  t'en  prie  ;  sois  patiente.  J'en  aurais 
trop  de  peine...  Nous  avons  bien  le  temps...  Fouillons 
encore... 

Ils  s'acharnèrent  en  recherches  vaines. 

l32 


—  C'est  si  simple  pourtant...  Es-tu  nigaud  pourtant! 
—  répétait  sans  cesse  Louise. 

Jean  était  entré  maintenant  dans  la  cuisine  et  met- 
tait sens  dessus  dessous  les  objets  enfermés  dans  les 
placards  de  la  cheminée. 

—  Mais  non,  —  lui  cria  Louise,  agacée;  —  qu'as-tu  à 
farfouiller,  là-bas?...  Tu  sais  bien  qu'elle  ne  sortait 
presque  jamais  de  sa  chambre...  elles  ne  peuvent  être 
qu'ici,  dans  quelque  trou. 

Jean  revint.  Ses  yeux  se  portèrent  aussitôt  sur  le  lit 
qui,-  creusé  au  milieu,  gardait  encore  l'empreinte  du 
cadavre.  Il  n'y  songea  même  pas. 

—  Sommes-nous  b^tes  !  —  s'exclama-t-il  presque 
joyeusement.  —  Je  parie  qu'elles  sont  dans  la  paillasse. 

Il  courut  vers  le  lit  ;  d'un  geste  prompt,  il  rejeta  les 
draps,  bouscula  le  matelas  et  découATit  la  paillasse  qui 
s'était  tout  affaissée  et  aplatie  pendant  la  maladie  de 
Caussette.  Avidement  il  y  plongea  les  mains,  les  pro- 
mena en  tous  sens  dans  la  paille  de  maïs  qui  bruissait 
et  qu'il  retirait  à  pleines  poignées  aussitôt  éparpillées 
sur  le  sol. 

Rose  et  Paul,  qui  venaient  d'entrer,  regardaient  fort 
intéressés  mais  ne  comprenant  pas. 

Paul  dit  : 

—  Papa,  pourquoi  cpie  tu  fais  le  lit  de  mamette.  puis- 
qu'on l'a  emportée  dans  la  grande  boîte? 

Et  la  petite  Rose  ajouta,  comme  en  écho  : 

—  Dodo,  mamette...  partie  dans  la  grosse  boîte. 

—  Pardi,  —  fit  Jean  tout  à  coup  avec  un  sourire 
d'aise,  —  j'en  étais  sûr...  les  voilà. 

Sa  main  élevait  un  petit  paquet  qu'il  secoua  en  riant, 
ce  qui  produisit  un  très  léger  cliquetis  de  fer.  Le  paquet 
était  fait  d'un  mouchoir  lié  par  plusieurs  nœuds  si  ser- 
rés qu'il    fallait    avoir    comme   Caussette   les   doigts 

i33 

VIII 


maigres  et  aussi  crochus  que  des  pinces  pour  les  dé- 
faire. Dans  son  empressement,  Jean  se  cassa  un 
ongle. 

—  Sapristi!  —  s'écria-t-il  en  suçant  son  doigt  dou- 
loureux, —  en  voilà  des  précautions  !... 

Enfin,  Louise  plus  adroite  y  réussit  et  défit  le  dernier 
nœud.  Enveloppées  dans  des  morceaux  de  chiffon,  deux 
petites  clés,  luisant  comme  les  objets  en  fer  d'un  usage 
journalier,  tombèrent  sur   le  pavé. 

Sous  les  doigts  enfiévrés  de  Coste,  la  serrure  vieille  et 
rouillée  résista  un  moment. 

—  Nom  de  Dieu  î  —  cria  durement  Jean  impatienté  — 
nous  uy  arriverons  donc  jamais...  Ils  n'étaient  pas 
faciles  à  voler,  ses  écus  I... 

La  malle  ouverte,  Louise  et  lui  firent  voler  dans  la 
chambre  les  vieilles  hardes  de  Caussette.  Rose  et  Paul 
s'emparèrent  de  ces  pauvres  défroques  et  s'en  amu- 
sèrent. 

Enfin,  dans  un  coin,  sous  une  pile  de  mouchoirs  rayés 
de  jaune  et  de  bleu,  un  second  paquet,  assez  volimii- 
neux,  apparut.  Il  contenait  un  sachet  de  toile  grise  — 
de  ceux  où  l'on  met  le  plomb  de  chasse  —  noué  d'une 
ficelle.  Son  tintement  clair  résonna  à  leurs  oreilles  tel 
qu'une  musique  délicieuse. 

Jean  et  Louise  le  soupesaient  et  le  secouaient  tour  à 
tour,  jouissant  naïvement  de  ce  carillon  argentin.  Main- 
tenant, ils  n'osaient  s'assurer  de  la  somme  qu'il  conte- 
nait, se  plaisant  à  en  évaluer  à  peu  près  le  nombre. 

—  Il  y  a  pour  le  moins  cmq  cents  francs,  —  dit  Jean 
tout  à  sa  joie. 

Ses  yeux  brillaient  de  convoitise  et  il  riait  doucement, 
Louise  aussi,  ravis.  Ils  respiraient  avec  délices  comme 
si   du   bonheur  coulait  dans  leurs    veines. 

Brusquement,  Coste  défia  la  ficeUe,  se  baissa  et  rcn- 

134 


versa  le  contenu  du  sac  sur  un  mouchoir  étalé.  Des 
pièces  d'or  de  cinq,  de  dix  et  de  vingt  francs,  mêlées  à  des 
écus,  à  de  menues  pièces  d'argent  et  à  pas  mal  de  gros 
et  de  petits  sous  —  les  économies  des  paysans  —  ruis- 
selèrent, roulèrent,  rayonnèrent  dans  la  chambre. 

Rose  et  Paul  s'étaient  accroupis  autour  du  tas  de 
ïuonnaie  et  criaient  en  tapant  dans  leurs  menottes,  les 
yeux  écarquillés... 

—  Que  de  sous,  pérotte  I...  que  de  sous,  mérotte  ! 
Tous    y   plongeaient   les   mains    avec    ravissement, 

croyant  avoir  ime  fortune  devant  eux.  Après  avoir  épar- 
pillé le  tas  sur  le  mouchoir  et  s"ètre  assez  délecté  les 
yeux,  Jean  se  mit  à  compter  le  tout,  par  piles. 

—  Diable  !  pas  possible  I  —  dit-il  enlîn,  le  front  plissé 
de  déconvenue,  —  j'aurais  cru  qu'il  y  avait  davantage... 
Rien  que  deux  cent  cinquante-deux  francs  et  quelques 
misérables  sous. 

—  Ne  t'es-tu  pas  trompé  ? 

—  Voyons... 

Non,  c'était  bien  le  compte  exact.  Ils  eurent  une  moue 
de  désappointement. 

Mais  aussitôt  Jean  eut  honte  de  sa  cupidité.  Il  pensa 
à  toutes  les  privations  que  représentait  cet  argent,  à 
toutes  les  économies  que  sa  mère  avait  dû  faire,  sou 
par  sou,  après  la  mort  du  père  Coste,  sur  le  mince  sa- 
laire de  ses  pénibles  travaux  champêtres. 

—  La  pauvre  clière  vieille  I  —  murmura-t-il  tout  triste 
et  attendri  ;  —  a-t-elle  dû  s'en  donner  du  mal  pour  amas- 
ser tout  cela,  avec  le  peu  qu'elle  gagnait...  Ce  n'est  pas 
étonnant  qu'elle  y  tînt  tant...  C'était  là  le  fruit  de  bien 
des  peines,  l'épargne  de  bien  des  repas  faits  avec  un 
morceau  de  pain  bis  et  quelques  figues  ou  amandes 
sèches...  Pauvre  mère,  combien  peu  de  joie  elle  a  eu 
dans  sa  vie  misérable...  Et  elle  est  morte,  en  croyant 

i35 


que  nous  voulions  la  dépouiller,  et  que  nous  lui  men- 
tions I... 

Deux  grosses  larmes  roulèrent  de  ses  yeux.  Sa  pro- 
fonde émotion  gagna  Louise.  Ils  s'embrassèrent  en  pleu- 
rant. 

Ils  remirent  l'argent  dans  le  sac. 

—  Deux  cent  cinquante-deux  francs  I  dit  Jean,  c'est 
une  fort  jolie  somme  pour  nous.  .  Avec  ce  que  je  reti- 
rerai de  la  vente  de  la  terre,  nous  voilà  bien  remis  à 
flot...  Si  nous  ne  sommes  pas  riches,  au  moins  nous  ne 
devrons  plus  rien  et  nous  aurons  désormais  la  tranquil- 
lité. —  Et  il  déclama  : 

Qui  vit  content  de  peu  possède  toute  chose  î 

De  nouveau,  à  manier  cet  argent  qu'il  avait  hier 
encore  tant  maudit,  il  oubliait,  malgré  lui,  son  atten- 
drissement de  tout  à  l'heure.  La  joie  aux  jeux,  la  poi- 
trine dilatée,  il  respirait  à  Taise  et  même  il  dut  faire 
effort  pour  ne  pas  fredonner  ainsi  qu'il  en  avait  l'habi- 
tude quand  il  était  heureux. 

Pendant  que  Louise  reflcelait  le  sac,  Coste  prit  son 
carnet  et,  compulsant  les  factures  étalées  siu*  la  com- 
mode, fît  le  relevé  de  toutes  ses  dettes.  Tant  au  tailleur 
de  Pe\Tas,  tant  au  boucher,  tant  à  celui-ci,  tant  à 
ceux-là,  il  n'en  finissait  plus  d'aligner  des  chiffres.  Tout 
en  additionnant,  il  trouvait  que  ces  sommes  parfois  si 
petites  faisaient  peu  à  peu  un  bien  gros  total. 

—  ...  et  3,  dit-il  enfin,  font.42.  Soit  plus  de  quatre 
cents  francs  à  payer,  bien  entendu  avec  les  frais  du 
médecin  et  de  l'enterrement,  que  j'ai  évalués  approxima- 
tivement... C'est  énorme! 

Son  front  se  rembrunit.  Crainte  d'erreur,  il  recom- 
mença l'addition. 

—  Ma  foi  1   ajouta-t-il,   je   croyais  que  nous  devions 

i36 


beaucoup  moins...  Bahl  la  terre  vaut  bien  au  bas  mot 
cinq  à  six  cents  francs  ;  une  fois  tout  liquidé,  il  nous 
restera  une  assez  jolie  avance... 

Il  crayonna  d'autres  calculs.. 

—  C'est  ça...  j'avais  tort  de  me  plaindre.  Nous  aurons 
encore  de  quoi  voir  venir,  enfin.  Et  il  poussa  un  soupir 
de  soulagement.  Alors,  ii  embrassa  sa  Louison  qui  lui 
souriait,  heureuse,  et  caressa  Rose  et  Paul  qui,  en 
jouant,  continuaient  à  s'affubler  des  vieilles  nippes  de 
Caussette,  puis  les  empilaient  en  désordre  dans  la 
malle  grande  ouverte  et  sans  secret  désormais. 


XX 


Le  jeudi  d'après,  Coste  partit  pour  son  village  nataL 
La  veille,  avec  une  partie  des  économies  de  sa  mère,  il 
avait  payé  rubis  sur  l'ongle  ses  fournisseurs  de  Male- 
val.  Aussi,  ce  jour-là,  il  alla  sur  la  route  attendre  la 
diligence,  glorieux  et  fier  pour  la  première  fois,  mar- 
chant au  grand  soleil  et,  la  tète  haute,  regardant  en 
face  et  sans  honte  les  gens  qu'il  rencontrait  et  à  qui  il 
rendait  gaiement  et  dune  voix  claire  leur  salut.  Il  ne  se 
sentait  pas  de  joie  de  pouvoir  se  dire  qu'il  ne  devait 
plus  un  sou  dans  Maleval. 

Dès  cju'il  fut  arrivé  dans  son  village,  il  s'aboucha 
avec  le  notaire.  Celui-ci  lui  dit  que  les  temps  étaient 
mauvais  et  la  propriété  foncière  à  bas  prix  ;  aussi, 
quoique  le  champ  en  question  valût  certes  les  six  cents 
francs  auxquels  Jean  l'estimait  et  qu'il  demandait, 
c'était  le  tout  si  l'on  en  tirait  de  trois  cent  cinquante  à 
quatre  cents  francs,  à  le  vendre  tout  de  suite  et  inculte 
depuis  un  an  comme  il  était. 

13;  VIII. 


—  A  moins  que  vous  vouliez  attendre  ?  En  ce  cas,  on 
pourrait,  en  patientant,  le  raisonner  davantage. 

—  Non,  je  préfère  m'en  débarrasser  au  plus  tôt, 
repartit  Goste  impatient  de  ne  rien  devoir  à  personne 
et  d'avoir  un  peu  d'argent  à  lui. 

Le  notaire  promit  que,  avant  quinze  jours,  il  aurait 
trouvé  acheteur. 

De  retour  à  Maleval,  Jean  s'en  fut  chez  le  curé  afin  de 
l'avertir  qu'il  ne  pourrait  acquitter  le  prix  des  funé- 
railles de  sa  mère  avant  quelques  semaines. 

L'abbé  Clozel  était  un  de  ces  vieux  prêtres  de  campa- 
gne, pleins  de  dévouement  et  riches  de  vertus.  De  taille 
moyenne,  mais  large  d'épaules,  et  d'une  robustesse  de 
chêne  malgré  ses  cheveux  blancs,  il  avait  une  figure 
sévère,  que  tempérait  la  douceur  évangélique  de  son 
sourire  et  l'indulgente  et  naïve  bonté  de  ses  yeux  bleus, 
purs  comme  des  yeux  d'enfant.  Desservant  de  Maleval 
depuis  plus  de  vingt  années,  il  était  très  aimé  de  ses 
paroissiens  à  cause  de  sa  fine  bonhomie  et  de  sa  cha- 
rité discrète,  qui  allait  jusqu'au  complet  oubli  de  soi- 
même.  On  le  voyait  volontiers  causer  et  rire  avec  le 
paysan.  A  l'occasion,  dans  le  temps  des  récoltes  par 
exemple,  il  savait  donner  en  passant  un  coup  de  main 
aux  gens  dans  l'embarras,  ici  poussant  à  la  roue,  là 
aidant  à  décharger  les  bottes  de  foin  ou  les  compos- 
tes de  raisins.  De  là  sa  popularité  de  bon  aloi  parmi 
les  villageois,    à   quelque    parti   qu'ils   appartinssent. 

Jusqu'alors  l'abbé  Clozel  n'avait  eu  presque  aucun 
rapport  avec  l'instituteur,  malgré  le  voisinage  du  pres- 
bytère et  de  l'école*  Non  que  Coste  se  tînt  systémati- 
quement à  l'écart  et  obéît  à  ces  préoccupations  politi- 
ques qui,  la  plupart  du  temps,  dans  chaque  village, 
font,  de  nos  jours,  de  l'instituteur  et  du  curé,  représen- 
tant des  idées  hostiles,  deux  adversaires  qui  se  boudent 

i38 


sinon  deux  ennemis  irréconciliables, —  bien  que  la  partie 
ne  soit  pas  égale  du  côté  de  l'instituteur  plus  faible. 
Certes,  Coste  n'avait  aucime  conviction  religieuse  ; 
mais  s'il  était  en  matière  de  croyance  d'une  indiffé- 
rence très  grande,  il  n'avait  pas  non  plus  de  prévention. 
Par  ailleurs,  le  prêtre,  homme  de  paix  et  de  bonne 
volonté,  n'épousait  guère  les  querelles  qui  divisaient 
ses  paroissiens  et  ne  s'occupait  que  de  son  église,  ce 
qui  expliquait  le  respect  et  l'affection  dont  on  l'entou- 
rait^ Ce  n'était  donc  pas  en  cela  que  résidait  la  cause 
de  l'abstention  que  l'instituteur  avait  gardée  vis-à-vis  du 
curé,  mais  en  ce  que,  trop  surchargé  de  travail  et  trop 
misérable,  il  quittait  peu  son  chez  soi  et  ne  désirait, 
par  amour-propre,  nouer  aucune  relation  suivie  avec 
qui  que  ce  fût.  Il  se  bornait,  comme  tout  le  monde  d'ail- 
leurs sans  exception,  à  saluer  poliment  l'abbé  Clozel, 
lorsque  le  hasard  le  plaçait  sur  sa  route.  De  son  côté, 
le  vieux  prêtre  respectait  le  quant-à-soi  et  l'isolement 
volontaire  de  Coste,  dont  il  connaissait,  par  mademoi- 
selle Bonniol,  familière  de  la  cure,  le  dévouement  silen- 
cieux et  la  vie  humble  et  difTicile,  tous  mérites  qui 
n'étaient  pas  faits  pour  aliéner  à  l'instituteur  la  SATnpa- 
thie  secrète  du  simple  et  charitable  curé. 

C'est  pourquoi  l'entrevue  des  deux  hommes  fut,  dès 
l'abord,  très  cordiale.  Dès  en  entrant,  Coste  exposa  le 
but  de  sa  visite. 

La  main  tendue  et  avec  un  bon  sourire  qui  atté- 
nuait la  franchise  brusque  de  ses  paroles,  Tabbé 
répondit  : 

—  Oh!  cane  presse  guère,  mon  ami...  Prenez,  je  vous 
prie,  un  siège...  Vous  me  payerez  quand  il  vous  plaira, 
je  sais  attendre...  Les  instituteurs  de  même  que  les 
prêtres  de  campagne  doivent  se  contenter  de  peu  et  ne 
disposent  guère  de  grosses  sommes...  Allez,  je  ne  suis 

i39 


pas  bien  riclie  moi-même  et  c'est  pour  cela  que  je  com- 
prends les  embarras  de  mes  ouailles  et  que  je  compatis 
mieuxà  leurs  souffrances...  Entre  pauvres,  on  s'entend... 
Je  n'ignore  pas  que  vous  avez  de  lourdes  charges  de 
famille  et... 
Coste  l'interrompit,  non  sans  un  certain  orgueil  : 

—  Mais,  fit-il,  ce  n'est  pas,  monsieur  le  curé,  que  je 
sois  précisément  gêné  en  ce  moment...  J'attends  l'argent 
d'une  terre  que  m" a  laissée  ma  pauvre  mère  et  je  n'ai 
besoin  que  d'un  crédit  de  quelques  semaines. 

—  Je  n'ai  donc  aucun  mérite  à  vous  satisfaire,  —  dit 
le  prêtre  avec  bonhomie.  —  Même  les  plus  à  l'aise  de 
mes  paroissiens  ne  me  gâtent  pas  sous  ce  rapport  et 
savent  fort  bien  que  je  n'use  jamais  du  ministère  de 
l'huissier. 

Coste  sourit.  Tout  en  causant,  il  examinait  à  la 
dérobée  l'humble  salle  où  ils  se  trouvaient  et  que  meu- 
blaient quelques  chaises  de  paille,  avec,  suspendues 
aux  murs,  des  images  de  piété,  et,  sur  la  cheminée, 
près  d'une  glace  ternie,  deux  flambeaux  de  cuivre  et 
,  une  statuette  de  la  Vierge,  en  plâtre  blanc.  Tout  y 
respirait  la  simplicité  ou  plutôt  la  pauvreté  digne  du 
bon  pasteur  toujours  prêt  à  se  dépouiller  pour  les 
ouailles  souffrantes  de  son  petit  troupeau. 

L'instituteur  se  sentit  à  l'aise  dans  ce  milieu  qui  lui 
rappelait  son  intérieur  et  auprès  de  ce  brave  homme. 

Le  curé  se  lit  apporter  une  bouteille  de  bière  par  sa 
sœur  qui  était  sa  servante.  Celle-ci,  après  avoir  échangé 
quelques  paroles  de  bon  accueil  avec  Coste,  se  retira 
discrètement. 

—  Elle  est  très  liée  avec  votre  collègue,  mademoiselle 
Bonniol,  —  dit  l'abbé  Clozel  quand  sa  sœur  se  fut 
éloignée. 

—  En  effet,  c'est  ce  que  m'a  souvent  dit  mademoiselle 

i4o 


Bonniol,.--     une    excellente    personne    et    une   bonne 
collègue. 

—  Bien  sûr...  une  sainte  fille...  elle  a  bien  ses  petites 
manies  et  aime  à  vivre  seule  avec  ses  bêtes...  mais, 
vous  l'avez  dit,  elle  a  un  cœur  excellent...  Souvent  elle 
nous  a  parlé  de  vous...  et  de  votre  mérite.  Aussi,  nous 
partagions  l'estime  qu'elle  a  pour  vous  et  pour  madame 
Coste... 

Jean  rougit  et  détourna  la  conversation.  Ils  causèrent 
alors  de  leur  situation,  de  leurs  maigres  ressources,  de 
leur  vie  humble  et  diflicile,  ainsi  que  de  Maleval  et  de 
ses  habitants.  Peu  à  peu,  ils  devenaient  plus  confiants, 
plus  amis  et  jouissaient  de  l'intimité  qu'avait  pris  leur 
entretien. 

Coste  resta  plus  d'une  heure.  Quand  il  sortit,  curé  et 
instituteur,  sans  avoir  touché  un  mot  des  cpiestions 
capables  de  les  diviser  momentanément,  unirent  leur 
misère  et  leur  humilité  communes  dans  une  cordiale 
poignée  de  main. 

En  le  reconduisant,  l'abbé  Clozel  lui  dit  avec  un  mali- 
cieux sourire  : 

—  Quoique  très  proches  voisins,  je  ne  vous  demande 
pas  de  venir  souvent  me  voir  au  presbytère...  Ce  qui  ne 
tire  pas  à  conséquence  pour  mademoiselle  Bonniol,  une 
femme,  qui,  de  plus,  est  depuis  longtemps  à  Maleval, 
pourrait  vous  desservir  vous,  nouveau  venu  et  électeur 
influent...  Nous  avons,  ici,  quelques  esprits  intransi- 
geants et  pointilleux...  Ils  sont  rares,  mais  enfin  le 
mieux  est  de  vous  abstenir...  Comme  on  l'a  dit,  le 
prèlre  à  l'église,  l'instituteur  à  l'école...  Mais  on  est  des 
hommes  malgré  tout  et  ça  n'empêche  pas  de  s'estimer... 
Enfin  quand  on  se  rencontrera,  je  crois  que  personne 
ne  verra  du  mal  à  ce  que  nous  causions  en  bons  amis... 

—  Mais  certainement,  monsieur  le  curé,  —  répondit 

141 


Coste  en  riant  de  cette  rondeur  aimable  que  le  prêtre 
mettait  dans  ses  propos. 

Dès  lors,  en  effet,  les  deux  hommes  s'arrêtèrent  par- 
fois à  bavarder,  l'après-midi  surtout,  au  moment  où  Coste 
surveillait  la  sortie  de  ses  élèves  et  où  le  curé  rentrait 
à  son  presbji:ère,  après  sa  promenade  coutumière.  Et 
personne  n'eut  l'air  de  désapprouver  ces  rencontres  et 
de  faire  un  crime  à  Coste  de  vivre  en  excellents  termes 
de  voisinage  avec  le  respectable  prêtre. 

Huit  jours  après,  une  lettre  du  notaire  prévenait 
Coste  que  son  champ  avait  trouvé  acquéreur  au  prix  de 
trois  cent  quatre-vingt-quinze  francs.  Il  ne  s'arrêta  pas 
à  calculer  la  perte  qu'il  subissait  par  le  fait  de  cette 
vente  précipitée.  Jamais  pareilles  sommes  n'avaient  été 
à  sa  disposition  et,  dans  la  joie  de  sa  dignité  recon- 
quise, il  n'était  pas  loin  de  s'imaginer  qu'il  serait  main- 
tenant presque  riche  et  que  tous  les  tracas  d'avenir 
étaient  bel  et  bien  conjurés.  De  nouveau,  il  se  reprenait 
à  espérer  un  sort  tranquille. 

Pourtant,  lorsque  toutes  les  dépenses  et  les  dettes 
anciennes  furent  payées,  les  bijoux  retirés  du  mont-de- 
piété,  les  vêtements  et  chaussures  renouvelés,  c'est  à 
peine  s'il  lui  resta  un  peu  plus  d'une  centaine  de  francs, 
li  est  ATai  que  Jean  avait  profité  d'une  occasion  avant 
tageuse  pour  acheter  une  chèvre,  facile  à  nourrir  puîs- 
q\ie  Paul  était  assez  grand  pour  la  conduire  chaque  jour 
paître  les  fossés  herbeux  de  la  route,  à  proximité  de 
l'école.  Le  jeudi,  ils  iraient  tous  emmi  les  bois  où  la 
chèvre  trouverait  pâture  abondante  et  parfumée.  Les 
bessonnes  se  délecteraient  à  boire  son  lait  chaud  "Ct 
crémeux.  En  un  mot,  conmie  disait  Jean,  l'argent  qu'elle 
avait  coûté  ne  serait  qu'une  précieuse  avance. 

Mais  voici  que,  dans  sa  préoccupation,  Coste  avait 
oublié  de  rembourser  les  cinquante  francs  dus  depuis  le 

142 


déménagement  à  son  collègue  de  Pevras.  Il  advint  que 
celui-ci  le  rappela  dans  une  lettre  quasi  insolente  où 
entre  autres  aménités  il  lui  disait  ceci  :  «  qu'il  aurait 
cru  trouver  dans  un  collègue  plus  de  respect  de  la 
parole  donnée,  etc.,  etc.  » 

Le  matin  où  pareille  lettre  lui  fut  remise,  Jean  en 
parut  très  vexé.  Son  front  s'assombrit  ;  il  eut  envie,  en 
envoyant  l'argent,  de  répondre  très  sèchement  ;  mais  il 
n'en  fît  rien,  craintif  que  son  collègue,  piqué  au  vif,  ne 
parlât  de  sa  dette,  à  Pevras.  Par  amour-propre,  il  se 
contenta  d'envoyer  un  mandat-poste  avec  même  un  mot 
d'excuse. 

Louise  n'en  revenait  pas  de  voir  filer  si  vite  cet  argent 
qu'elle  avait  cru  inépuisable.  Comme  Jean,  plein  d'as- 
surance et  d'insouciance,  prétendait  qu'il  fallait  garder 
le  peu  qui  restait  comme  une  avance,  elle  lui  demanda  : 

—  Mais  alors,  tu  vas  de  nouveau  prendre  à  crédit  chez 
les  fournisseurs  ? 

—  Tiens,  pourquoi  pas,  repartit  Jean.  On  ne  leur  doit 
maintenant  plus  rien,  à  eux  ni  à  personne.  Je  ne  tiens 
pas  à  demeurer  désormais  sans  argent  dans  la  maison. 
C'est  prudent.  Sait-on  jamais  ce  qui  peut  arriver!  Cette 
réserve  sera  pour  toi,  pour  te  mieux  soigner...  D'ail- 
leurs qu'est-ce  que  ça  peut  leur  faire  aux  boutiquiers... 
tous  les  fonctionnaires  n'agissent-ils  pas  ainsi?...  et 
puis,  maintenant  que  nous  n'avons  plus  d'arriéré,  mais 
bien  des  avances  dans  l'armoire  ,  les  factures  seront 
payées  recta  tous  les  mois. 

Louise  paraissait  convaincue.  Jean  msista  pourtant  : 

—  Après  tout,  —  ajouta-t-il  fièrement,  —  les  fournis- 
seurs savent  désormais  que  nous  sommes  solvables. 
Ils  nous  croient  même  riches  et  s'imaginent  que  j'ai 
hérité  de  plus  de  trois  mille  francs...  L'un  d'eux  me  l'a 
dit  hier...  D'ailleurs,  depuis  que  je  ne  leur  dois  rien,  ils 

143 


sont  si  aimables,  si  préA'enants  :  ils  m'offrent  lem*  bouti- 
que entière  et  ils  m'ont  prié  même  de  ne  pas  me  gêner, 
d'envoyer  chaque  jour  les  enfants  ou  la  femme  de 
ménage  et  de  passer  à  la  fin  du  mois  pour  régler.  Nous 
garderons  donc  cette  réserve...  Toi,  tu  vas  te  soigner, 
tu  guériras  et  nous  pourrons  ainsi  congédier  la  femme 
de  ménage.  Alors  mon  traitement  suffira,  sois  sans 
crainte. 

Que  répondre  à  cela?  Louise  d'ailleurs  s'était  peu  à 
peu  désintéressée  du  ménage  :  elle  laissait,  par  suite 
de  sa  santé  chancelante,  Jean  s'occuper  de  tout  et 
diriger  tout.  Elle  ne  fit  plus  aucune  objection. 

Vers  ce  temps,  Coste  eut  la  visite  de  son  inspec- 
teur. Ayant  plus  d'assurance  et  s'adressant  à  des  élèves 
qu'il  connaissait  bien,  il  produisit  une  meilleiu'e  impres- 
sion sur  son  chef,  qui  s'en  retourna  en  exprimant  sa 
satisfaction  et  non  sans  avoir  fait  allusion  à  l'échec  de 
l'institutem',  lors  de  la  conférence  pédagogique. 

Jean,  sans  dire  toute  la  vérité,  lui  répondit  alors  : 

—  Aboyez-vous,  monsieur  l'inspecteur,  je  suis  très 
timide  en  présence  de  mes  collègues.  Outre  que  j'étais 
fort  ému,  j'avais  ma  pau\Te  mère  et  ma  femme  malades 
et  j'étais  trop  occupé  et  trop  soucieux  pour  songer  la 
A-eille  à  préparer  ma  leçon.  Aussi,  fus-je  pris  tout  à  fait 
au  dépourvu. 

—  Je  comprends,  je  comprends,  —  fit  l'inspecteur  en 
souriant;  —  mais  débarrassez-vous  de  cette  timidité  qui 
aurait  pu  vous  être  préjudiciable.  Allons,  bon  courage 
et  au  revoir. 

Il  serra  la  main  de  Coste.  D'ailleurs,  il  s'était  informé 
et,  sachant  maintenant  quelles  étaient  les  charges  de 
ce  garçon  courageux,  il  ne  l'en  estimait  que  plus  et 
comprenait  fort  bien  la  cause  de  la  mauvaise  tenue 
<:pi'il  avait  remarquée  le   jour  de  la   conférence. 


Coste,  ayant  reconduit  l'inspecteur  au  passage  de  la 
diligence,  rentra  chez  lui  en  sifflotant.  Il  se  frotta  les 
mains  de  contentement,  et  dit  à  Louise  : 

—  En  voilà  un  qui  s'en  va  satisfait.  Allons  ,  ma 
Louise,  tout  s'arrangera,  tout  s'arrangera  au  gré  de  nos 
désirs. 

Et  dans  l'exubérance  de  sa  joie,  il  prit  les  deux  jumel- 
les qui  gazouillaient  dans  leur  berceau,  les  baisota  tour 
à  tour,  puis,  une  sur  chaque  genou,  il  s'amusa  à  les 
faire  sauter  en  leur  disant  d'une  voix  puérile  : 

—  Allons,  les  mignonnettes,  risette  à  votre  papanou. 

Mais  tout  à  coup  il  s'arrêta,  devenu  grave.  Le  souve- 
nir de  sa  mère,  disparue  à  jamais,  venait  de  s'éveiller 
en  lui,  évoqué  par  le  bâton  de  cornouiller,  posé  contre 
le  chambranle  de  la  porte,  avec  lequel  se  guidait  Caus- 
sette.  Il  se  dit  qu'en  somme  c'était  à  elle,  à  ses  écono- 
mies péniblement  amassées  et  jalousement  conservées, 
qu'il  devait  sa  tranquillité.  Puisque  tout  ici-bas,  le  bien 
comme  le  mal,  a  sa  rançon,  la  mort  de  sa  mère  n'était- 
elle  pas  comme  la  rançon  de  son  bonheur  actuel?  Alors 
il  eut  vers  celle  qui  dormait  là-bas,  dans  le  petit  cime- 
tière visible  par  la  fenêtre  ouverte,  un  vif  élan  de  ten- 
dresse et  de  reconnaissance  qui  lui  remplit  le  cœur  et 
appela  à  ses  lèvres  comme  mie  prière.  En  même  temps 
une  mélancolie  douce,  un  regret  rapide  lui  humecta  les 
yeux  dans  un  attendrissement  de  tout  son  être. 

—  A  quoi  rêves-tu  donc  ?  demanda  Louise. 
Jean  n'eut  pas  le  temps  de  répondre. 

Rose  et  Paul,  qui  depuis  un  moment  discutaient  sur 
le  palier,  venaient  d'entrer.  La  fUlette,  que  son  frère  se 
plaisait  à  mystilier,  s'approcha  de  Jean  et  dans  un  lan- 
gage zézayant  elle  demanda,  levant  ses  beaux  yeux 
de  candeur  vers  son  père  : 

—  Paulou  qui  me  dit  que  si  ze  mangeais  de  l'her- 

145 

IX 


bette,  alors  z  aurais  du  bon  téton  comme  la  cè\Te? 
Est-ce  vrai,  dis,  pérotte? 

Gosteetsa  femme  sourirent  de  la  naïveté  adorable  de 
la  mignonne. 

Décidément,  avec  un  inspecteur  satisfait,  quelques 
sous  dans  l'armoire,  plus  de  dettes,  un  intérieur  où 
babillent  de  beaux  enfants,  avec  la  tranquillité  du  corps 
et  de  l'esprit,  la  vie  devenait  belle  et  bonne. 


XXI 

Par  une  blanche  après-midi  de  ra\'ril  finissant,  Coste, 
qui,  du  seuil  de  la  porte,  surveillait  la  sortie  de  ses 
élèves,  fut  surpris  de  voir  le  maire  apparaître  au  tour- 
nant de  la  ruelle  puis  gravir  lentement  le  perron  de  la 
mairie-école.  A  ^quelle  cause  attribuer  cette  survenue 
insolite?  Depuis  la  belle  saison,  M.  Rastel  vivait  toute 
la  journée  dans  son  maset  et  ne  «descendait»  plus  à 
Maleval,  car  l'instituteur  avait  soin  de  lui  envoyer  par 
un  élève  les  rares  pièces  exigeant  une  signature. 

—  Tiens  !  quel  bon  vent  vous  amène  ici,  monsieur  le 
maire  ? 

M.  Rastel,  tout  en  souftlant  comme  un  phoque,  s'in- 
forma de  la  santé  de  sa  filleule,  bonhomme  comme  à 
l'accoutumée,  mais  pourtant  avec  une  autre  préoccu- 
pation sur  sa  large  face  d'où  ruisselait  la  sueur. 

Dans  la  salle  de  la  mairie,  le  gros  homme,  à  bout  de 
souffle  d'avoir  monté  l'escalier,  s'écroula  lourdement 
sur  une  chaise  dont  il  fit  craquer  les  barreaux.  Puis,  avec 
un  ample  mouchoir  à  carreaux  rouges,  il  s'épongea  les 
tempes  et  le  front 

—  Vous  savez,  dit-il  enfin,  ça  va  mal. 

—  Eh!  quoi  donc  ?  —  demanda  Coste  surpris. 

i46 


—  Pardi I  les  élections...  Nos  adversaires  se  remuent 
dans  l'ombre...  coûte  que  coûte,  ils  veulent  revenir  à  la 
mairie...  nous  balayer,  quoi  ! 

—  Mais  puisque  le  pays  est  républicain  ? 

—  Euh  I  euh  !  on  voit  bien  que  vous  vous  occupez  peu 
de  ce  qui  se  passe...  Trop  peu  même...  Cependant,  il 
faudrait  vous  grouiller,  que  diable  !  et  agir...  vous  y  êtes 
intéressé  autant  que  nous...  Un  mois  encore  et  Ton 
vote...  donc,  pas  de  temps  à  perdre. 

Et  comme  Jean  le  contemplait,  ébaubi  : 

—  Vous  savez,  —  poursuivit  le  maire  en  continuant  à 
s'éponger  le  front,  —  ils  ne  vous  aiment  guère,  les  culs- 
blancs...  Ils  prétendent  que  quoique  vous  vous  agitiez 
moins  que  votre  communard  de  prédécesseur,  vous  ne 
valez  pas  plus  que  lui. . .  certains  d'entre  eux  assurent 
même  cpie  vous  avez  peur. 

—  Peur!  et  de  quoi?  —  s'exclama  Finstituteur  n'y 
comprenant  rien. 

—  D'eux  !...  et  parce  que  vous  faites  la  cour  au  curé. 
Coste  ouvrait  déjà  la  bouche  pour  protester.  M.  Ras- 
tel  reprit  aussitôt  : 

—  Oh  !  je  n'attache  aucune  importance  à  cela,  moi... 
Je  sais  fort  bien  que  vous  êtes  des  nôtres.  Je  ne  suis 
pas  un  mangeur  de  prêtres,  moi,  quoique  bon  républi- 
cain... Et  puis  après  tout,  l'abbé  Clozel  est  un  digne 
homme  que  j'estime  fort  et  qui  sait  se  tenir  à  sa  place... 
A  Dieu  plaise  que  tous  les  curés  fussent  comme  lui  !... 
Mais  je  ne  vous  dis  ça  que  dans  votre  intérêt.  Vous 
n'êtes  pas  riche,  n'est-ce  pas  ?  eh  bien  !... 

—  Eh  bien  ?  —  répéta  Jean  ennuyé  par  cette  interro- 
gation qu'il  trouvait  trop  sans-façon  et  même  un  peu 
blessante  pour  son  amour-propre. 

—  Eh  bien  !  s'ils  sont  élus  contre  nous,  les  réacs  ont 
décidé  de  vous  enlever  le  secrétariat  de  la  mairie. 

147 


Coste  pâlit. 

—  Pas  possible  î  s'écria-t-il.  Mais  à  qui  donc  le  don- 
neraient-ils ? 

—  Té  !  à  Gustou.  le  cousin  germain  de  Piochou... 
vous  savez,  de  M.  Pioch,  celui  qui  guigne  mon  écharpe, 
le  chef  des  conservateurs,  des  cids-blancs  enfin,  vous 
savez  bien...  Gustou,  le  grand  Gustou  est  un  blanc-bec, 
un  bélître  presque...  mais  il  a  appris  chez  les  frères 
ignorantins  de  la  ville  à  faire  de  beaux  paraphes  et  des 
lettres  moulées...  Il  prétend  mieux  écrire  que  vous  en 
ronde  et  en  bâtarde  I...  Encore  qu'il  ait  du  bien,  il  a  les 
dents  longues,  comme  un  bonréac,  et  il  trouve  que  deux 
cent  cinquante  francs  par  an,  surtout  pour  si  peu  de 
besogne,  c'est  bon  à  prendre...  Et  voilà  ce  qui  vous  pend 
à  l'oreille,  hein  I... 

Coste  resta  bouche  bée.  C'était  grave,  cela.  Vingt 
francs  de  moins  par  mois,  plus  moyen  d'équilibrer  son 
maigre  budget  ;  derechef,  ce  serait  la  misère,  sans  espoir 
cette  fois.  En  dépit  de  sa  belle  confiance,  il  se  rappela 
subitement  que  l'avance  gardée  dans  l'armoire  s'écornait 
chaque  jour,  se  fondait  en  de  menues  dépenses  impré- 
\Ties  et  en  achats  de  coûteux  médicaments  pour  Louise. 

Espérant  toutefois  que  M.  Rastel  se  jouait  de  lui, 
voulait  lui  faire  peur  pom'  échauffer  son  zèle,  il  objecta  : 

—  Mais,  je  croyais  que  nous  avions  près  de  vingt 
voix  de  majorité. 

—  Nous  les  avons  eues,  c'est  vrai...  mais  on  s'est 
aidé,  que  diable  I  je  l'avoue...  suflit  I...  Alors,  vous 
savez,  il  est  temps  de  veiller  au  grain,  de  se  secouer, 
bref!... 

Coste  connaissait  mal  cette  cuisine  toujours  un  peu 
sale  d'élections.  Il  respira.  Tout  n'était  donc  pas  déses- 
péré. Du  moment  qu'il  s'agissait  de  défendre  le  pain 
des  siens,  il  ne  marchanderait  pas    son  dévouement. 

i48 


Aussi  promit-il,  sans  hésiter,  son  concours  pour  une 
active  propagande  auprès  de  ceux  qui,  parmi  les  pa- 
rents de  ses  élèves,  passaient  pour  tièdes  ou  indifie- 
rents. 

M.  Rastel  lui  donna  quelques  indications  ;  les  têtes 
commençaient  à  s'échauffer,  depuis  quelques  jours;  les 
conservateurs  étaient  prêts  à  tout,  car  ils  prétendaient 
avoir  été  «  volés  »  jusqu'ici. 

Coste  ne  s'arrêta  pas  à  ce  mot  souligné  pourtant  par 
le  maire  et  dans  lequel  il  ne  vit  qu'une  de  ces  exagéra- 
tions dictées  par  l'esprit  hostile  des  partis. 

De  ce  jour,  il  plongea,  tète  baissée,  au  milieu  de  la 
lutte  naissante.  Lui  qui,  après  avoir  fini  sa  classe, 
ne  sortait  jamais  que  pour  conduire  les  siens  à  des 
promenades  champêtres,  il  quitta  tous  les  soirs  sa  mai- 
son. 11  causait  avec  l'un  et  l'autre,  de  préférence  avec 
les  pères  de  ses  élèves  et  s'efforçait  d'amener  la  con- 
versation sur  le  terrain  des  élections  prochaines.  Cela, 
non  sans  maladresse  et  sans  gaucheries,  car  il  ne  con- 
naissait guère  ni  les  gens,  ni  l'état  d'esprit  du  pays.  Il 
agrippait  surtout  ceux  que  le  maire  lui  avait  désignés 
comme  indécis,  s'évertuait  à  les  convaincre,  n'ayant 
pas  de  cesse  qu'il  ne  crût  les  avoir  gagnés  à  ses  idées. 
Tant  il  fit  qu'il  s'attira,  encore  plus  que  par  le  passé, 
la  haine  des  conservateurs  qui  se  mirent  à  le  dévisager 
de  fort  mauvais  œil. 

—  Attends,  mon  bonhomme,  disaient-ils...  Ce  que 
nous  ferons  sauter  tes  deux  cent  cinquante  francs  !  Tu 
n'en  tireras  que  mieux  la  langue  après...  Ça  t'appren- 
dra à  te  mêler  de  ce  qui  ne  te  regarde  pas... 

Ces  menaces  fidèlement  rapportées  à  Coste  ne  ser- 
vaient qu'à  le  rendre  plus  ardent  et  il  se  jeta  à  corps 
perdu  dans  la  bataille  qui  s'engageait  et  qui  devait  être 
décisive  pour  sa  tranquiUité  future... 

■49 


Chaque  fin  de  jour,  les  paysans  se  réunissaient  devant 
les  deux  cafés,  situés  sur  la  grand  route,  en  face  des- 
quels les  diligences  s'arrêtaient  pour  relayer. 

Ce  passage  des  voitures  publiques,  que  la  construction 
d'une  voie  ferrée  allait  incessamment  supprimer,  était 
alors,  plusieurs  fois  dans  la  journée,  mais  particu- 
lièrement le  soir,  le  seul  mouvement,  l'animation 
bruyante  qui,  pendant  cpielques  minutes,  rompait  la 
solitude  et  le  silence  monotones  de  l'espèce  de  vallon 
où  est  bâti  Maleval.  Vers  les  six  heures,  un  roulement 
sourd  et  lointain  arrivait  de  la  route  blanche  qui, 
comme  un  ruban  d'argent,  moiré  de  soleil,  se  déroule 
en  ligne  droite  quatre  kilomètres  avant  Maleval  et  y 
pénètre  ensuite  après  avoir  contomuié  un  monticule 
entre  les  hauts  talus  duquel  elle  s'encaisse  un  temps. 
Bientôt  des  claquements  de  fouet  retentissaient  aux- 
quels se  mêlaient  le  tintement  clair  des  grelots  et  l'aigre 
et  discordante  fanfare  de  la  trompette  ou  du  clairon 
dont  sonnait  éperdument,  à  pleins  poumons,  chacmi 
des  postillons,  pour  annoncer  leur  triomphale  arrivée. 
Puis,  au  tournant  de  la  route,  une  diligence  peinte  de 
jaune,  réchampie  de  rouge  criard,  le  tout  atténué  par  le 
gris^  sale  de  la  boue  ou  le  gris  blanc  de  la  poussière, 
apparaissait  tout  à  coup  dans  le  poudroiement  du  so- 
leil ;  puis  une  autre,  ime  autre  encore,  jusqu'à  cinq  ou 
six  parfois,  à  peu  d'intervalle.  Traînées  par  des  che- 
vaux éreintés  et  si  maigres  que,  pareilles  aux  cercles 
d'un  tonneau,  leurs  côtes  transparaissaient,  saillantes, 
sous  la  peau  tendue,  elles  roulaient  lourdement  sur  la 
route  très  belle,  soulevant  des  tourbillons  de  poussière, 
dans  un  bruit  saccadé  de  ferrailles  et  de  bois  creux, 
avec  les  allures  dégingandées  de  canards  apeurés.  Le 
village  qui  somnolait  entre  ses  montagnes  semblait  se 
ré'A'eiller    à  tout  ce  tintamarre   que  répercutaient   les 

i5o 


échos.  En  un  clin  d'œil,  la  rue  déserte  s'aniniait.  Pen- 
dant que  chaque  voiturier  allait  quérii'  dans  l'écurie  des 
chevaux  frais  pour  remplacer  ceux  qui,  dételés,  y  en- 
traient, la  tête  pendante  et  en  boitillant,  les  voyageurs 
à  l'étroit  dans  l'intérieiu*  de  la  diligence  sautaient  à 
terre.  Ils  s'ébrouaient  aussitôt,  s'étiraient  en  bâillant, 
marchaient  ou  tapaient  du  pied  pour  se  dégoiu-dir  les 
janiljes  qui  leur  fourmillaient  ou  bien  de  lem*  mouchoir 
essuyaient  la  fine  cendre  qui  couvrait  leurs  vêtements 
et  poudrait  leurs  cheveux,  ainsi  que  les  poils  des 
moustaches  et  les  sourcils.  Quelques  femmes  descen- 
daient aussi,  l'air  las,  les  traits  tirés,  les  robes  toutes 
fripées  ;  mais  les  plus  âgées  restaient  patienunent  dans 
la  voiture,  se  contentant  de  s'y  mouvoù"  plus  à  l'aise. 

C'étaient  alors  des  allées  et  des  venues  du  café  à  la 
diligence  et  inversement.  On  parlait  haut,  on  gesti- 
culait beaucoup  et  avec  impatience,  car  tous  à  la  fois 
demandaient  à  boire.  Le  cafetier  et  sa  femme  se  multi- 
pliaient, très  complaisants,  car  ce  passage  des  voitures 
qui,  quatre  fois  par  jour,  faisaientla  navette  entreMont- 
clapiers  et  les  riches  cantons  de  la  plaine,  donnait  à 
ces  limonadiers  d'un  si  petit  village  le  plus  clair  de 
leurs  bénéfices. 

Enfin,  les  chevaux  attelés,  on  se  tassait  de  nouveau 
dans  les  diligences  qui  dérapaient  et,  faisant  sur  leur 
passage  trépider  le  sol  et  trembler  les  vitres,  filaient  là- 
bas  vers  la  côte  où  elles  disparaissaient. 

Et  jusqu'au  lendemam  matin,  le  village  retombait 
dans  sa  morne  apathie. 

Intéressés  par  ce  passage,  des  groupes  de  paysans  se 
formaient  là,  chaque  soir,  puis,  leiu"  curiosité  satisfaite 
à  regarder  les  visages  nouveaux  des  voyageurs,  y  de- 
mem-aient  en  attendant  Iheiu-e  du  dîner.  Ils  reprenaient 
leurs  causeries  6u  leurs  discussions  au  grand  air  tout 

loi 


parfumé  des  senteurs  de  la  montagne  ou  bien  s'as- 
seyaient autour  des  tables  du  café.  A  cette  époque 
d'élection,  ils  s'y  réunissaient  plus  nombreux. 

Coste  ne  manquait  jamais  plus  de  se  trouver  à  cet 
endroit.  Il  allait  de  groupe  en  groupe  et  se  dépensait 
fort  en  paroles.  Mais  comme  il  ne  s'était  jamais  occupé 
de  politique  militante  à  Peyras,  où  la  lutte  des  partis 
n'existait  plus,  il  se  montrait  peu  retors  et  faisait  force 
impairs.  Peu  s'en  fallut  aussi  qu'il  ne  se  disputât  avec 
certains  conservateurs,  qu'exaspérait  le  zèle  naïf  et  un 
peu  brouillon  de  l'instituteur. 

Maintes  fois,  Coste,  en  revenant  de  ces  réunions  en 
plein  air,  rencontrait  l'abbé  Clozel,  lisant  son  bréviaire 
devant  l'église,  aux  dernières  lueurs  du  soleil  couchant. 
Très  indifférent  à  ce  qui  se  passait,  car  républicains  et 
conservateurs  fréquentaient  également  les  offices  tous 
les  dimanches,  le  curé  affectait  de  parler  à  Coste  de 
choses  en  dehors  des  prochaines  élections. 

Cependant,  un  soir,  il  crut  bon  de  lui  dire  : 

—  Mon  ami,  vous  êtes  imprudent...  Vous  devriez 
comme  moi  rester  à  l'écart. . .  Voyez-vous,  toutes  ces 
luttes  ne  valent  rien  pour  nous.  Nous  y  perdons  notre 
considération  et  l'estime  de  bien  des  gens. 

—  Coste  s'excusa,  rappela  les  menaces  qu'on  lui 
avait  faites. 

—  Vous  comprenez,  monsieur  le  curé,  que  j'ai  tout 
intérêt  à  ce  que  M.  Rastel  continue  à  être  maire  de 
Maie  val. 

—  Oui,  oui,  je  comprends...  et  je  vous  plains.  Mais 
croyez-en  mon  expérience,  soyez  moins  ardent,  plus 
rassis.  En  somme,  il  n'y  a  pas  de  question  de  principe 
engagée  à  Maleval,  mais  plutôt  une  question  de  per- 
sonnes, comme  d'ailleurs  en  beaucoup  d'endroits... 
Chacun  se  sert  de  mots  différents,  s'affuble  d'un  nom  de 

l52 


républicain  ou  de  conservateur,  voilà  tout.  C'est  pour- 
quoi aussi  il  y  a  plus  d'aigreur,  plus  de  passion  dans 
toutes  ces  compétitions-là,  fondées  sur  l'égoïsme,  le 
besoin  d'être  le  maître.  Si  vous  vous  découvrez  trop, 
vous  vous  ferez  des  ennemis  irréconciliables  qui,  s'ils 
sont  un  jour  à  la  mairie,  ne  vous  ménageront  pas,  mon 
pauvre  enfant. 

Ces  derniers  mots  avaient  été  prononcés  d'une  voix 
émue  et  paternelle.  Coste  en  fut  touché.  Le  curé  con- 
tinua : 

—  Tenez,  il  faut  avoir  vécu  pour  considérer  ces 
choses  avec  le  plus  complet  détachement.  Hélas  !  nos 
jeunes  prêtres,  je  le  sais ,  font  comme  vous  en  ce 
moment.  Ils  oublient  leiu»  mission  toute  de  paix  et 
d'amour.  Aussi  leur  zèle  intempérant  ne  sert  qu'à  les 
faire  détester  et,  par  contre-coup,  qu'à  envenimer  la 
querelle,  augmenter  et  éterniser  les  malentendus,  pous- 
ser à  la  haine  de  notre  sainte  religion...  Pour  moi,  je 
me  dis  que  royauté  ou  république  importe  peu,  que 
toujours  il  y  aiu-a  des  âmes  à  consoler,  à  apaiser  et  à 
soutenir  et  que  personne  ne  m'empêchera  de  remplir 
mon  saint  ministère  de  douceur  et  de  pardon. 

Ce  calme  scepticisme  politique  fait  d'amour  et  de 
l'oubli  total  des  petitesses  humaines  frappa  l'institu- 
teur. Aussi,  plein  de  respect  pour  le  prêtre,  il  murmura  : 

—  Oh  !  vous,  vous  êtes  un  saint  homme  et  tous  ici 
vous  vénèrent. 

—  Pas  de  flatterie,  mon  ami...  Je  ne  suis  qu'un  pauvre 
homme  comme  vous...  Allons,  soyez  prudent  et  au 
revoir. 

Ils  se  quittèrent,  le  curé  avec  son  bon  sourire  et  la 
douceur  inaltérable  de  ses  yeux  bleus,  Coste  saluant 
avec  une  respectueuse  sympa tliie  cet  homme  de  bien, 
mais  se  disant  : 

i53  IX. 


«Non,  je  ne  peux  pas  faire  autrement.  Le  pain  de  mes 
enfants  est  en  jeu  et  je  dois  n'avoir  rien  à  me  repro- 
cher. » 


XXII 

Plus  le  jour  de  l'élection  approchait,  plus  M.  Rastel 
se  démenait  de  son  côté.  Nonobstant  le  détachement 
dédaigneux  qu'il  affectait  parfois  pour  des  fonctions 
qui,  professait-il,  l'empêchaient  de  goûter  entièrement 
les  douceurs  de  la  retraite,  le  fait  est  qu'il  tenait,  en 
vérité,  à  son  écharpe  autant  qu'à  la  prunelle  de  ses 
yeux.  N'était-ce  pas  pour  lui  comme  une  revanche  de 
sa  vie  passée?  Ancien  fonctionnaire  subalterne,  il  avait, 
sa  carrière  durant,  connu  toutes  les  servilités  et  baissé 
la  tête  sous  la  morgue,  les  caprices  et  les  fantaisies  de 
ses  chefs  hiérarchiques.  C'est  pourquoi  il  n'était  pas 
fâché,  à  son  tour,  d'être  enfin  le  maître  et  de  se  dédom- 
mager de  son  infériorité  passée  par  l'exercice  d'une 
autorité  presque  sans  contrôle,  mais  qu'à  cause  de  sa 
bonté  réelle,  il  ne  savait  pas  rendre  lourde  aux  autres, 
heureux  des  quelques  satisfactions  de  vanité  qu'il  en 
retirait. 

M.  Rastel  avait  déserté  son  mas.  A  tous  moments,  il 
accourait  à  la  mairie  et  prodiguait  conseils  et  encoura- 
gements à  Coste.  Bientôt  il  y  eut  entre  le  maire,  l'insti- 
tuteur, et  les  gros  bonnets  du  parti,  des  conciliabules 
qui  se  prolongeaient  fort  avant  dans  la  nuit  et  qui  se 
tenaient  dans  la  salle  de  la  mairie,  aux  fenêtres  herméti- 
quement closes,  malgré  la  douceur  des  bleues  soirées 
de  mai.  Ces  réunions  fréquentes  intriguaient  fort  les 
conservateurs  :  Le  gros  Rastel  nous  manigance  quelque 
sale  tour  de  sa  façon,  --  se  disaient -ils.  Eux-mêmes 

i54 


d'ailleurs  se  réunissaient  assidûment  chez  Pîochou,  leur 
chef;  et  il  arrivait  parfois  cju'entre  onze  heures  et 
minuit,  en  sortant  de  leurs  parlotes  respectives,  les 
deux  groupes  adverses,  causant  bas  enti'e  eux.  s'arrè- 
tant  de  loin  en  loin  pour  se  communiquer  mystérieuse- 
ment une  idée,  tels  des  conspirateurs,  se  croisaient 
dans  la  grande  rue  du  village,  plongé  dans  un  profond 
sommeil  et  baigné  des  clartés  douces  de  la  lime  rose. 
On  se  déliait  du  regard,  puis  les  groupes  s'égrenaient 
après  mie  dernière  recommandation  et  une  poignée  de 
main  et  chacun  s'allait  coucher  se  disant  fièrement  : 
«  Tout  dort,  mais  nous,  nous  veillons  !  » 

Coste  au  cours  de  ces  réunions  avait  à  la  fin  compris 
bien  des  choses  dont  il  ne  se  doutait  guère.  Mais  il 
feignait  l'ignorance  car  M.  Rastel  n'osait  ouvertement 
aborder  le  sujet  brûlant  dont  on  causait  fréquemment 
avec  des  sous-entendus  faciles  pourtant  à  percer.  Le 
mah'e  se  dépitait  de  voir  que  Tinstitutem' ,  tout  en 
payant  bravement  de  sa  personne,  quand  il  s'agissait 
de  propagande  active,  ne  savait  pas  comprendre  à  demi- 
mot  ce  dont  on  s'entretenait  et,  le  regard  vague,  ne 
disait,  ne  proposait  rien  lorsque  certaines  allusions 
étaient  faites  par  l'un  ou  l'autre  des  assistants. 

Toutefois  l'ingénuité  de  Coste  n'était  qu'apparente, 
mais  il  était  nettement  décidé  à  ne  prêter  les  mains  à 
aucun  moyen  détourné,  à  aucime  fraude.  Sa  profonde 
honnêteté  répugnait  à  tout  tripotage,  à  tout  acte 
blâmable  quel  qu'il  fût  et  quelles  que  dussent  en  être  les 
avantages  poiu?  lui.  Il  avait,  ancré  en  lui,  le  respect 
du  suffrage  universel,  dont  il  vantait  les  beautés  à  ses 
élèves,  avec  beaucoup  de  conviction,  dans  ses  leçons 
d'instruction  civique.  Il  ne  pouvait  admettre  qu'on 
altérât  sciemment  la  vérité  du  vote.  Convaincre,  oui, 
tant  qu'on  voudrait;  recourir  à  des  manœuvres  illégales, 

i5o 


jamais.  D'ailleurs,  Coste  avait  foi  dans  le  succès.  Il  se 
fiait  aux  promesses  que  lui  faisaient  les  paysans  qu'il 
catéchisait  et  qui  promettaient  volontiers  à  l'instituteur 
ce  qu'ils  promettaient  tout  aussi  bien  à  d'autres,  se 
réservant  de  faire  à  leur  tête  et  de  voter  comme  il  leur 
plairait  le  moment  venu.  Coste  était  même  étonné  de 
voir  avec  quelle  promptitude  se  rangeaient  à  son  avis 
ceux  qu'on  lui  avait  donnés  comme  douteux  ou  comme 
tièdes  et,  ingénument,  s'attribuait  le  mérite  de  leur 
conversion.  Ne  s'étant  jamais  mêlé  à  tous  ces  manèges 
d'élection,  il  croyait  fermement  au  respect  de  la  parole 
donnée  et  ce  qu'on  appelle  «les  surprises  du  scrutin» 
n'avait  aucun  sens  pour  lui. 

A  la  longue,  M.  Rastel  s'impatienta  de  la  réserve  ou 
plutôt,  comme  il  disait,  de  la  bêtise  de  l'instituteur.  Un 
soir,  il  parla  à  dessein  de  certains  villages  voisins  dont 
les  municipalités  réactionnaires  se  maintenaient  adroi- 
tement à  la  mairie  malgré  les  progrès  incontestables  des 
républicains  qui,  jadis,  formaient  la  minorité,  mais 
possédaient  à  cette  heure  une  majorité  de  plusieurs 
voix  comme  l'avaient  démontré  un  pointage  impartial 
et  les  élections  législatives  qui  avaient  suivi. 

D'un  ton  sans  réplique,  le  maire  dit  à  Coste  : 

—  Vous  voyez  donc  comment  s'y  prennent  nos  adver- 
saires. 

—  Us  ont  tort,  —  répondit  l'instituteur  directement 
interpellé. 

—  Mais,  vous  savez,  c'est  de  bonne  guerre,  cela...  On 
serait  bien  bête  de  ménager  les  culs-blancs...  D'ailleurs, 
rappelez-vous  l'empire  et  le  seize  mai  ;  est-ce  qu'ils  se 
gênaient  eux,  alors  ?  Puisque  vous  apprenez  l'histoire  à 
nos  mioches,  vous  ne  direz  pas  que  c'est  de  la  légende, 
hein  ? 

—  D'accord,  mais  la  république  est  assez  forte  pour 

i56 


ne  point  se  modeler  sur  l'empire  et  le  seize-mai...  Pour 
moi,  d'ailleurs,  notre  succès  est  certain... 

—  Possible,  mais  c'est  à  savoir...  A  ce  que  je  vois, 
vous  tenez  à  vos  illusions,  cristi...  Ça  s'est  toujours  fait 
et  nous  n'en  ferons  jamais  autant  que  nous  en  ont  fait 
les  réacs,  qu'ils  en  font  encore  et  qu'ils  en  feront,  là  où 
ils  sont  les  maîtres...  Ahl  ils  en  ont  des  tours  dans  leur 
bissac,  ces  bougres-là.  Mieux  que  nous  ils  s'entendent 
à  escamoter  la  muscade.  Tenez,  interrogez  ces  messieurs 
et  ils  vous  raconteront  comment  nos  adversaires 
agissaient  ici,  quand  ils  détenaient  le  pouvoir. 

—  Bien  sûr  que  c'est  vrai  !  —  repartit  mi  bonliomme 
aux  cheveux  presque  blancs.  —  Aujourd'hui  qu'ils 
veulent  nous  remplacer,  ils  ont  la  bouche  pleine  de 
grands  mots.  Autrefois,  ils  tripotaient  à  qui  mieux 
mieux.  A  cause  de  la  presque  égalité  des  voix,  et  des 
hésitations  d'im  certain  nombre,  qui  ne  sont  ni  chair  ni 
poisson,  on  a  eu  de  la  peine  à  les  déloger  d'ici...  Oui, 
monsieur  le  maître,  nous  les  avons  pris  la  main  dans  le 
sac,  il  y  a  six  ans,  et  c'est  grâce  à  cela  que  nous 
sommes  ici... 

—  Et  s'ils  y  reviennent,  —  appuya  M.  Rastel,  —  ils 
ne  s'en  iront  pas  facilement.  Par  conséquent,  on  ne  leur 
rendra  que  la  monnaie  de  leur  pièce.  Qu'en  dites-vous, 
voyons  ? 

—  Je  dis,  je  dis,  —  répondit  Coste,  hésitant,  —  que 
vous  avez  sûrement  raison;  mais  la  république  doit 
être  un  gouvernement  d'honnêteté,  de  liberté  et  de 
franchise. 

—  Des  phrases  !  —  répliqua  le  maire  mécontent  de  la 
résistance  de  l'instituteur  et  haussant  les  épaules.  — 
Enfin,  n'en  parlons  plus  ;  en  tout  cas,  sachez  vous  taire 
sur  ce  qui  vient  d'être  dit...  Allez,  vous  serez  toujours 
de  ceux  qu'on  tond... 

15; 


—  Que  voulez-vous;  pourvu  que  ma  conscience... 

—  Oui,  oui,  on  voit  bien  que  vous  êtes  tout  neuf  en 
ces  matières.  Vous  agissez  et  parlez  comme  un  enfant. 
Sûr  que  si  l'on  vous  pressait  le  nez,  il  en  sortirait  encore 
du  lait.  Enfin  tant  pis  pour  vous;  en  cas  d'échec,  vous 
en  pâtirez  plus  que  moi... 

A  cette  mercuriale,  Goste  ne  répondit  pas,  car 
M.  Rastel  l'avait  faite  avec  tant  de  bonhomie  qu'on  ne 
pouvait  s'en  formaliser.  Après  tout,  on  n'avait  nul 
besoin  de  l'instituteur,  on  parla  donc  d'autre  chose  et 
on  se  sépara  vite,  ce  soir-là. 

Dès  lors,  les  réunions  se  tinrent  au  domicile  du  maire 
et  l'instituteur  n'y  fut  plus  convoqué  que  très  rarement. 
Cela  ne  lui  déplut  pas  ;  il  ne  voulait  d'aucune  compli- 
cité ;  mais  au  fond  il  se  rendait  si  bien  compte  de  la 
gravité  qu'avait  pour  lui  cette  élection  dont  l'issue  pou- 
vait de  nouveau  le  jeter  en  pleine  misère  qu'il  se  pro- 
digua davantage  et  fit  tant  et  tant  que  le  mécon- 
tentement assez  vif  de  M.  Rastel  dura  peu.  Mais  si  le 
maire  ne  tint  4)as  rigueur  longtemps,  cependant,  sa 
froideur  tombée,  il  ne  souffla  jamais  mot  de  ce  qvÀ 
s'était  passé  et  encore  moins  de  ce  qui  se  mijotait  à 
cette  heure.  Aussi,  les  élections  approchant,  Coste,  qui 
n'était  plus  tenu  au  courant  des  événements  et  des  déci- 
sions prises  en  petit  comité,  commença-t-il  à  concevoir 
des  craintes  devant  les  alliu-es  mystérieuses  du  maire 
et  les  réponses  évasives  qu'il  en  obtenait  pour  tous 
renseignements.  A  tel  point  que  sans  rien  regretter  de 
sa  première  résolution,  il  en  arriva  à  se  dire  égoïs- 
tement  que,  pourvu  qu'on  ne  le  mèiàt  à  aucun  tripa- 
touillage, M.  Rastel  aurait  raison  après  tout  de  parer  à 
toutes  les  éventualités  possibles,  et  que  l'animosité 
menaçante  et  tapageuse  des  réactionnaires  excluait 
toute  courtoisie  et   excusait  bien  des    choses.    Cette 

i58 


pensée  ne  laissa  pas  de  le  tranquilliser  sur  le  résultat 
final  de  la  lutte  et  il  envisagea  l'avenir  avec  confiance. 

M.  Rastel  ne  restait  pas  inactif.  Toute  la  journée  on 
le  voyait  déambuler  sur  la  grand  route,  grimpant  chez 
l'un  ou  l'autre  de  ses  partisans,  tel  un  général  avant  la 
bataille,  et  ne  s'arrêtant  que  pour  respirer  et  éponger 
son  front  en  sueur  avec  le  mouchoir  à  carreaux  rouges 
qu'il  brandissait  constamment  dans  sa  main.  Même  il 
n'allait  plus  désormais  passer  la  matinée,  pas  une  heure 
seulement,  à  son  mas,  où  il  eût  été  si  bon  de  flànoter 
en  fumant  la  pipe,  au  lieu  de  courir  dans  le  grand  soleil 
cjui  éclairait  crûment  les  rues  de  Maleval. 

Les  chaleurs  commençaient,  en  effet.  On  était  à  la 
mi-mai.  Les  verdures  graciles  de  l'avril  s'étaient  déve- 
loppées et  s'étalaient  en  végétations  luxuriantes.  Le 
feuillage  clairsemé  des  arbres  s'était  arrondi  en  masse 
touffue  et  verte,  aux  fraîches  épaisseurs,  et  projetait 
sur  le  sol  une  ombre  compacte  où  quelques  rayons  de 
soleil  tremblotaient  à  peine  en  larges  palets  d'or.  Les 
furies  amoureuses  des  oiseaux,  voletant  autour  des 
nids  éclos,  éclataient  en  chants  éperdus,  parmi  les 
branches.  Sous  les  herbes  et  les  mousses,  on  sentait 
tressaillir  et  s'aimer  une  foule  de  vies  minuscules,  dont 
les  mille  voix  confuses  emplissaient  les  calmes  noc- 
turnes d'une  rumeur  assourdissante.  Le  matin  et  le  soir 
des  brises  souillaient  et  apportaient  des  lointains  et  des 
champs  lumineux  les  senteurs  capiteuses  d'un  monde 
de  tleurettes  se  pâmant  au  soleil.  Dans  le  val,  les 
vignes  verdoyantes  enchevêtraient  déjà  leurs  pampres 
vigoureux,  dont  les  grappes  fleuries  exhalaient  un 
arôme  indéfinissable.  Les  montagnes,  sous  les  coulées 
de  rayons,  semblaient  s'animer  aussi  d'une  vie  intense 
et  le  vêtement  sombre  des  grandes  yeuses  se  brodait 
des  dessins  bizarres  et  vert  tendre  des  jeunes  pousses. 

169 


Et  dans    ce  débordement  de  vie,  de  soleil  et  d'amour, 
l'homme  retombait  aux  langueurs  du  rêve. 

La  veille  de  Télection,  le  village,  d'ordinaire  si  calme, 
est  en  ébullition.  Chacun  prend  ses  mesures  ;  on  se 
surveille,  afin  de  prévenir  toute  surprise. 

Voici  le  grand  jour. 

L'aube  nacrée  et  frissonnante  blanchit  à  peine  les 
cimes  que  déjà  des  jeimes  gens  résolus  font  queue  sur 
le  perron  de  la  mairie.  Le  scrutin  ne  doit  s'ouvrir  qu'à 
huit  heures.  Mais  les  conservateurs  tiennent  à  être  là 
des  premiers,  afin  que  quelques-uns  d'entre  eux  au 
moins  fassent  partie  du  bureau  et  surveillent  l'urne. 

Le  désappointement  est  grand,  lorsqu'à  huit  heures 
sonnant  les  portes  s'ouvrent  et  qu'en  entrant  dans  la 
salle,  ils  trouvent  le  bureau  qui  vient  d'être  formé, 
composé  seulement  de  leurs  adversaires  narquois. 
M.  Rastel  a  eu  la  précaution,  en  efl'et,  de  faire  coucher 
dans  la  mairie  les  plus  jeunes  et  les  plus  âgés  de  ses 
partisans.  Des  matelas  sont  encore  dans  un  coin  près 
de  l'entrée,  à  peine  roulés.  Un  murmure  de  colère  court 
dans  les  rangs  des  conservateurs  déçus  et  on  sent  déjà 
les  poings  se  serrer. 

Dans  l'après-midi,  le  mécontentement  s'accroît,  car 
deux  gendarmes,  qu'en  prévision  de  troubles  le  maire  a 
fait  venir  du  chef-lieu  de  canton  paraissent  sur  la  place 
vers  trois  heures  de  relevée. 

—  On  veut  nous  voler,  —  hurle-t-on  dans  les  groupes; 
—  mais  nous  ne  nous  laisserons  pas  faire. 

On  continue  à  voter,  chaque  parti  mobilise  les  siens, 
même  les  invalides  ;  des  vieillards  malades,  impotents, 
quelques-uns  en  enfance,  la  bouche  baveuse,  sont 
apportés  dans  la  salle  de  la  mairie  où,  ceint  de  son 
écharpe,  trône  M.  Rastel,  en  nage,  suant  par  tous  les 

160 


pores  et  couvrant  d'un  regard  protecteur  l'urne  posée 
devant  lui. 

Au-dehors,  le  soleil  chauffe  ;  l'après-midi  devient  ora- 
geuse; de  gros  nuages  blancs  s'étagent  à  l'horizon.  Sous 
les  effluves  électriques,  la  foule  s'agite  devant  la  mairie, 
les  gestes  se  précipitent,  les  paroles  se  croisent,  mena- 
çantes parfois.  Dégroupe  à  groupe,  on  s'interpelle,  on  se 
chamaille;  des  altercations  se  produisent;  déjà  plusieurs 
jeunes  gens  en  sont  venus  aux  mains.  D'autres  scènes 
de  pugilat  se  préparent;  les  poings  se  ferment,  se  lèvent 
çà  et  là,  prêts  à  frapper.  Des  bruits  courent  que  le 
maire  et  ses  amis  ont  subtilisé  des  bulletins,  en  ont 
substitué  d'autres.  D'aucuns  citent  le  fait,  assurent  sans 
raison  qu'ils  en  ont  été  témoins  ;  un  électeur  réaction- 
naire jure  que  le  maire  a  pris  son  bulletin  avec  des 
doigts  tachés  d'encre  exprès  pour  le  faire  annuler  au 
dépouillement;  à  vouloir  persuader  leurs  amis,  ils  finis- 
sent par  le  croire  eux-mêmes  et,  au  moindre  signe  de 
doute,  deviennent  plus  affirmatifs,  précisent  les  circon- 
stances, vont  jusqu'à  de  solennels  serments,  coupés  de 
menaces  et  d'injures  grossières.  Leurs  adversaires  les 
contredisent,  les  provoquent.  Les  esprits  fermentent. 
Des  protestations  s'élèvent,  gagnent  les  groupes  qui 
s'invectivent,  grondent  jusque  dans  la  salle  du  vote, 
malgré  les  chut  énergiques  du  maire. 

Six  heures  sonnent.  A  peine  le  roulement  du  tam- 
bour annonce-t-il  que  le  scrutin  est  clos  que  les  discus- 
sions et  disputes  commencent  autour  de  l'urne.  Des 
injures  sont  proférées  contre  le  maire.  Sans  hésiter, 
M.  Rastel  donne  l'ordre  aux  gendarmes  de  faire  évacuer 
la  salle.  Les  scrutateurs  restent  seuls  autour  de  la  table 
où  l'on  compte  les  bulletins.  Parmi  eux,  un  conser- 
vateur —  le  seul  —  gesticule  très  irrité.  C'est  Gustou, 
maigre  et  long  comme  un  jour  sans  pain,   celui  qui 

i6i 


aspire  à  remplacer  Coste  comme  secrétaire  de  la 
mairie. 

Les  autres  se  massent,  au  fond,  sur  le  palier,  où  l'on 
vient  de  les  refouler  non  sans  peine  et  non  sans  protes- 
tations indignées.  Les  vantaux  de  la  porte  sont  restés 
grands  ouverts  ;  de  chaque  côté  un  gendarme,  le  sabre 
au  poing.  On  entend  les  dents  grincer  de  colère.  La  cha- 
leur est  suffocante  ;  par  intervalles,  un  roulement  sourd 
de  tonnerre  se  mêle  au  brouhaha  du  dehors,  où  Ton 
paraît  se  chamailler  ferme. 

Dans  la  salle,  on  discute  âprement  chaque  bulletin 
taché,  mal  rayé  ou  douteux. 

La  voix  de  Gustou  clame  tout  à  coup  : 

—  C'est  trop  fort,  il  n'y  a  que  nos  bulletins  qui  soient 
tachés  ou  annulés. 

Et  tandis  que  son  poing  martelle  la  table,  il  se  tourne 
vers  la  porte  et  hurle  : 

—  On  nous  vole,  camarades  ! 

Une  clameur  lui  répond  ;  un  remous  se  produit  sur  le 
palier;  des  bras  se  tendent,  des  poings  menacent.  Les 
boiseries  de  la  porte  craquent  sous  la  poussée.  Les 
gendarmes  ont  peine  à  empêcher  l'invasion  de  la  salle. 
Puis  une  reculade,  mais  les  cris  redoublent  dans  l'esca- 
lier où  l'on  entend  glapir  des  voix  de  fenmies  et  s'inju- 
rier des  voix  d'hommes. 

M.  Rastel,  cramoisi,  s'éponge  de  plus  belle,  mais  digne 
il  ne  cesse  de  répéter  : 

—  Du  silence  et  du  calme,  messieurs  ;  respect  à  la  loi 
et  à  l'autorité. 

Soudain  il  est  apostrophé  par  Gustou  qui  crie  : 

—  Monsieur  le  maire,  on  a  escamoté  nos  bulletins... 
c'est  scandaleux. 

—  Fous  la  boîte  par  la  fenêtre...  Zou,  Gustou!  — 
clame  une  voix  venant  du  palier. 

162 


Coste  qui  est  debout  près  de  la  fenêtre  du  fond  croit 
devoir  dire  en  s' avançant  : 

—  Vous  donnez  là  un  fort  mauvais  conseil  à  votre 
aiui...  Il  risque  la  prison. 

—  Toi,  tais  ton  bec,  —  lui  riposte-t-on.  —  Tu  es  de  la 
clique  et  tu  es  aussi  voleur  qu'eux  ! 

Fouetté  par  ces  mots,  il  ouvre  la  bouche  pour  répon- 
dre vertement  à  l'insulteur.  Mais  un  bruit  s'élève  dans 
la  salle,  derrière  lui.  En  même  temps,  les  hoimaies 
dégringolent  l'escalier,  les  uns  furieux,  les  autres 
criant  : 

—  Bravo,  Gustou,  bravo  I 

Coste  s'est  retourné  ;  il  a  tout  au  plus  le  temps  de 
voir  Gustou  se  jeter  sur  l'urne  ouverte  et  contenant 
encore  la  moitié  des  bulletins,  s'en  emparer,  avant 
qu'on  pût  s'interposer,  courir  vers  le  balcon  et  flanquer 
le  tout  au  dehors. 

Ahurissement.  M.  Rastel  se  frotte  les  yeux,  comme 
s'il  rêvait.  Les  gendarmes  ont  saisi  au  collet  Gustou  qui 
se  débat  et  cherche  à  s'enfuir. 

En  bas,  des  clameurs  retentissent.  Aux  clartés  du 
soleil  rouge  que  couvrent  déjà  les  nuées  orageuses  qui 
montent  et  envahissent  le  ciel,  l'urne  vole  de  main  en 
main,  tombe  et  rebondit  sur  le  sol,  mise  en  pièces  à 
coups  de  talon.  Les  bulletins  s'éparpillent  çà  et  là,  pié- 
tines, déchirés  en  un  rien  de  temps.  Les  femmes  sont  les 
plus  enragées.  On  se  bouscule,  on  échange  des  coups  de 
poing. 

Dans  la  salle  de  la  mairie,  M.  Rastel,  les  bras  en  l'air, 
se  lamente  : 

—  Oh  !  les  brigands  !  les  canailles  !  une  élection  qui 
s'aimonçait  si  bien. 

Mais  on  l'abandonne  pour  courir  au  dehors  au  secours 
des    amis.  Ayant  seulement   Coste   auprès  de  lui,  il 

i63 


s'avance  sur  le  balcon  et  crie  à  la  foule  qui  hurle  et  se 
menace  en  bas  : 

—  Misérables,  votre  affaire  est  claire...  c'est  de  la 
prison  pour  vous...  oui,  de  la  prison,  sacripants  ! 

—  Descends  un  peu,  gros  enflé  et  nous  t'en  ferons 
autant,  — vocifèrent  quelques  conservateurs  furieux. 

Partagés  en  deux  camps  exaspérés  et  à  peu  près 
d'égale  force,  hommes,  femmes,  enfants  même  se  pro- 
voquent sur  la  place,  semblent  à  tout  moment  près  de 
se  déchirer  dans  une  mêlée  générale.  Les  gendarmes 
ont  fort  à  faire  pour  maintenir  Tordre.  A  part  quelques 
pugilats  isolés,  on  s'invective  surtout,  mais  gare  bien- 
tôt à  la  bataille  générale,  car  les  femmes  poussent  les 
hommes,  les  encouragent  de  la  voix. 

Mais  voici  qu'un  éclair  brille  et  semble  fendre  le  ciel 
bas.  Puis  un  violent  coup  de  tonnerre  ébranle  la  vallée 
et  la  décharge  électrique  roule  de  nuée  en  nuée  et 
d'écho  en  écho.  Un  court  silence  et  l'orage  crève,  s'abat 
en  pluie  diluvienne  sur  le  village.  En  un  instant,  la 
foule  féroce  se  disperse  et  fuit  de  toutes  parts  au  fond 
des  maisons.  Pendant  plus  d'une  heure,  tonnerre  et 
pluie  font  rage  ;  la  nuit  s'est  faite  brusquement,  mais 
de  larges  éclairs  ouvrent  les  ténèbres  épaisses,  illumi- 
nent une  seconde  les  choses  cpii  semblent  frissonner  ; 
puis  la  lueur  s'éteint,  tandis  que  la  grande  voix  du  ciel 
en  courroux  résonne  et  s'enfle  de  nouveau. 

Enfin  l'orage  s'éloigne  ;  tout  cri  humain  a  cessé  dans 
le  village  et  aux  alentours  ;  pourtant  du  ciel  moms 
noir  la  pluie  tombe  encore.  Mais  vers  dix  heures,  les 
nuages  s'écartent  ;  des  parcelles  d'azur  brillent  au  fond 
des. trouées  blanches  ;  peu  à  peu  le  ciel  se  dépouille,  se 
rassérène  et  une  nuit  calme  et  lumineuse  commmence. 
Là-haut  dans  la  splendeur  profonde  des  abîmes  bleus, 
la  lune  silencieuse  monte,  au  dessus  du  village  endormi 

164 


dont  les  toits  et  les  feuillages  resplendissent,  glacés 
d'argent  —  et  se  balance  au  milieu  d'un  cortège  d'étoiles 
vives  qui  pâlissent  une  à  une  à  son  approche.  Et  des  mon- 
tagnes, argentées  aussi,  que  les  chênes  tachent  de  gri- 
sailles, de  la  vallée  caressée  par  des  souffles  frais  qui 
font  chantonner  les  feuilles  des  vignes  et  des  arbres,  de 
partout  enfin,  arrivent  par  milliers  des  cris  stridents 
et  prolongés  d'insectes,  tandis  que,  là-bas,  à  l'ouverture 
noire  d'une  combe,  dans  une  ruine,  deux  miaulements 
de  chouette  se  répondent. 


XXIII 

La  nuit  souffla  sur  toutes  ces  colères  d'électeurs, 
colères  fugaces  comme  les  flammes  du  marais.  Lorsque 
le  jour  radieux  fit  étinceler  la  vallée  lavée  par  la  pluie, 
et  scintiller  les  gouttelettes  des  buissons  et  des  arbres 
encore  mouillés,  la  passion  était  bel  et  bien  tombée  et 
plus  d'un  s'éveilla  peu  rassuré,  songeant  aux  frasques 
de  la  veille. 

Ceux  qui  se  croyaient  tant  soit  peu  compromis  n'en 
menaient  pas  large  ;  quelques-uns  se  cachèrent  même, 
durant  plusieurs  jours. 

Gustou,  que  les  gendarmes  avaient  relâché  après  lui 
avoir  dressé  procès-verbal,  Gustou  faisait  de  tristes 
réfiexions.  Non,  il  n'y  échapperait  pas,  lui  !  Et  le  nez 
allongé  d'une  aune,  il  craignait  à  tout  moment  d'être 
arrfité  et  conduit  en  prison,  menottes  au  poignet,  comme 
un  chenapan. 

L'enquête  et  les  poursuites  suivirent  leur  cours  habi- 
tuel ;  toutefois  Gustou  s'en  tira  à  bon  compte.  On  le 
condamna  à  une  forte  amende  et  à  quelques  jours  de 

i6o 


prison.  Coste  figura  comme  témoin  dans  le  procès  ;  le 
pamTe  homme  avait  si  peur  de  l'avenir  qu'il  était  plus 
pâle  et  plus  malheureux,  en  déposant,  que  les  accusés 
eux-mêmes. 

Entre  temps,  de  nouvelles  élections  eurent  lieu  sous 
la  présidence  d'un  conseiller  de  préfecture  délégué  afin 
d'éviter  de  nouveaux  troubles. 

Découragé,  M.  Rastel  s'en  désintéressa  tout  à  fait.  Il 
est  vrai  que  plusieurs  énergumènes  l'avaient  menacé  de 
coups  et  le  bonhomme,  pem^eux  pour  sa  peau,  avait 
préféré,  après  réflexion,  sa  tranquillité  aux  satisfactions 
de  vanité  que  lui  donnait  son  écharpe.  Il  prévoyait 
d'ailleurs  que  le  coup  de  force  de  ses  adversaires  leur 
aurait  rallié  les  voix  des  timides  et  des  hésitants  et  il 
ne  se  souciait  guère  de  recommencer  la  lutte.  C'est 
pourquoi  il  vint  voter  dès  l'ouverture  du  scrutin  et  s'em- 
pressa de  se  retirer  et  de  se  cloîtrer  dans  son  mas, 
croyant  la  partie  i^erdue  et  se  i^romettant  de  goûter 
désormais  les  charmes  de  la  retraite  et  la  fraîcheur  des 
cois  ombrages.  Cela  n'était-il  pas,  après  tout,  d'un  prix 
inestimable  ? 

Cette  désertion  imprévue  enchanta  les  conservateurs; 
ils  exultaient.  Pour  eux,  il  n'y  eut  plus  aucun  doute  que, 
sans  le  coup  de  tête  de  Gustou,  ils  auraient  été  volés  à 
la  première  élection.  Aussi  s'attendaient-ils  à  un  triomphe 
éclatant.  Cependant  ils  furent  obligés  de  déchanter 
quelque  peu.  Le  résultat  ne  leur  fut  pas  .si  brillant  qu'ils 
l'espéraient  et  prouva  que  M.  Rastel  s'était  trop  tôt 
retiré  sous  sa  tente  et  qu'il  aurait  pu  lutter  avec  des 
chances  de  succès,  s'il  avait  soutenu  les  efforts  de  ses 
partisans  qui.  eux,  disputèrent  le  terrain  pied  à  pied, 
jusqu'au  bout.  En  eftet,  les  réactionnaires  élus  en  majo- 
rité ne  le  furent  que  de  cinq  à  six  voix.  Même  M.  Rastel 
et  deux  autres  candidats  de  la  liste  républicaine  étaient 

.t6G 


au  nombre  des  dix  conseillers  municipaux  élus,  au 
dernier  rang-,  il  Qst  vrai,  et  allaient  représenter  l'oppo- 
sition dans  le  nouveau  conseil. 

Aussi  lorsqu'on  vint  lui  apprendre  le  résultat  de  l'é- 
lection, le  maire  en  éprouva-t-il  un  regret  immense  et 
quelque  peu  tragique. 

—  Oui,  c'est  ma  faute,  c'est  ma  très  grande  faute  î 
—  s'écria-t-il,  répondant  aux  reproches  amers  de  ses 
amis. — Je  leur  ai  laissé  la  partie  trop  belle...  J'ai 
déserté  lâchement  le  champ  de  bataille...  Mais  si  diable 
j'eusse  cru  le  succès  possible,  dans  ces  conditions  î 

De  dépit,  il  se  prenait  à  détester  son  mas,  regrettant 
douloureusement  cette  écharpe  qu'il  n'avait  pas  su  con- 
server. Et,  en  proie  à  im  grand  découragement  : 

—  Ah  !  soupirait-il,  c'est  trop  tard.  Regrets  superllusî 
Maintenant  qu'ils  y  sont,  les  brigands,  ils  s'arrangeront, 
eux,  pour  ne  plus  s'en  aller  î 

C'est  bien,  en  effet,  ce  que  se  promettaient  les  vain- 
queurs qui,  leur  étonnement  passé  envoyant  leur  faible 
victoire,  se  li^Tèrent  pourtant  dès  qu'on  eut  proclamé  les 
résultats  à  des  explosions  de  joie  délirante,  à  des  trans- 
ports comiques.  Pour  triompher  plus  bruyamment  et 
avec  plus  d'éclat,  on  promena  dans  les  rues  du  village 
un  mannequin  représentant  M.  Rastel,  avec  de  grosses 
lunettes  et  une  cape  de  charcutier,  tout  en  tapant  du 
tambour  et  en  criant  :  ((Quelle  veste  !  oh  !  quelle  veste  I  » 
Puis  on  le  brûla  devant  la  mairie  avec  des  chants  et 
des  danses,  tandis  qu'un  énergumène,  pérorant  sur  le 
perron,  allait,  dans  l'excès  de  sa  joie,  jusqu'à  déclarer 
cyniquement  : 

—  Et  maintenant  que  nous  y  sommes,  qu'ils  viennent, 
les  routes  !  Je  vous  fiche  mon  billet  qu'ils  ne  nous 
balaieront  pas  facilement.  Ohé!  les  républicains,  les 
communards,  vous  n'êtes  pas  adroits  ni  de  taille  à  lut- 

167 


ter  avec  nous.  Les  tours  de  passe-passe,  c'est  pas  votre 
affaire...  vous  n'êtes  que  des  apprentis... 

Et  tous  de  rire  dans  l'orgueil  du  triomphe. 

Pendant  ce  temps,  ce  que  devenait  Goste,  on  le 
devine.  Jusqu'à  la  dernière  heure,  malgré  l'abandon  de 
M.  Rastel,  il  s'était  raccroché  à  l'espoir  tenace  que  l'on 
garde  même  dans  l'imminence  d'un  danger  terrible- 

Le  résultat  connu,  il  en  fut  atterré.  Le  malheureux 
garçon  n'en  revenait  point;  il  croyait  rêver  et  ne  cachait 
pas  son  ahurissement.  Dans  la  salle  où  il  se  trouvait, 
déjà  menaces  et  allusions  brutales  pleuvaient  dru  sur 
lui.  Sans  pitié,  les  vainqueurs  riaient  de  sa  mine  décon- 
fite. Un  quidam  vint  se  placer  sous  son  nez,  le  dévi- 
sagea d'un  air  narquois  et  lui  dit,  grossièrement  et  à 
brûle-pourpoint  : 

—  Toi,  tu  peux  prendre  ton  sac  et  tes  quilles.  Tes 
deux  cent  cinquante  francs  du  secrétariat  ont  fait  le 
plongeon.  Comme  ça,  tu  mangeras  moins  de  côtelettes! 

Coste  était  trop  malheureux  et  trop  fonctionnaire  ;  il 
n'osa  relever  d'un  coup  de  poing  bien  appliqué  cette 
goguenarderie  méchante.  Il  s'enfuit  dans  son  logement 
pour  y  cacher  ses  transes. 

Durant  ces  derniers  temps,  il  avait  été  relativement 
si  heureux  et  si  tranquille.  Certes,  malgré  toutes  ses 
prévisions,  l'argent  mis  de  côté  dans  l'armoire  s'en 
était  allé  vite  en  ces  menues  dépenses  auxquelles  on  ne 
pense  guère  et  qui  obèrent  si  souvent  le  budget  du 
petit  fonctionnah'e.  Néanmoins  tout  juste  si  on  arrivait 
à  nouer  les  deux  bouts,  quelques  écus  restaient  encore 
en  réserve  et  du  moins  on  était  sans  tracas.  Coste 
n'ayant  plus  aucune  dette  respirait  librement  et  avait 
repris  toute  son  assurance  et  son  insouciance  anciennes. 

Louise  mieux  soignée,   mieux  nourrie,  avait  peu  à 

168 


peu  retrouvé  plus  de  santé.  Elle  pouvait  faire  de 
longues  promenades  et  à  cet  exercice  salutaire  ses 
pâles  couleurs  s'avivaient  des  frêles  rougeurs  d'un 
sang  moins  appauvri.  Il  en  était  de  même  de  ses  palpi- 
tations de  cœur,  de  plus  en  plus  rares  depuis  que 
l'état  général  de  sa  santé  s'améliorait.  Ses  nuits  étaient 
calmes,  ses  insomnies  moins  fréquentes  ;  elle  aussi 
renaissait  à  l'espoir,  se  sentait  pleine  de  courage  et 
commençait,  quoique  aidée  encore  par  Jean,  à 
s'occuper  des  travaux  de  la  maison. 

La  femme  de  ménage  ne  venait  plus  que  pour  laver 
le  gros  linge  et  faire  les  besognes  les  plus  pénibles. 
Même  on  parlait  de  la  congédier  avant  peu.  Depuis  la 
venue  des  beaux  mois,  les  dépenses  de  bois  et  de 
lumière  étaient  presque  nulles.  Aussi  \ivait-on  assez 
bien,  quoique  au  jour  le  jour. 

Les  bessonnes,  alimentées  par  le  lait  de  la  chèvre  qui 
ne  coûtait  rien  à  nourrii*,  prospéraient.  Jean  avait 
recouvré  sa  gaieté  insouciante.  Rêves  et  projets  s'envo- 
laient des  lèvres  caqueteuses  et  l'appartement,  ouvert  à 
la  joie  du  dehors,  s'emplissait  de  chants  et  de  baisers. 
Enfin,  on  avait  encore  quelques  sous  dans  l'armoire  et 
Jean  qui  était  fumeur  se  permettait  comme  extra,  deux 
ou  trois  fois  par  semaine,  un  cigare  de  dix  centimes.  Il 
en  aspirait  voluptueusement  la  fumée,  soit  pendant  ses 
promenades,  étendu  à  l'ombre  sur  l'herbe  nouvelle,  soit 
dans  son  jardinet  en  fleurs,  tout  en  lisant  son  journal, 
en  bras  de  chemise.  Il  se  flattait  enfin  d'avoir  surmonté 
la  déveine  et  se  déclarait  heureux. 

Presque  chaque  soir,  après  la  classe,  il  partait,  suivi 
de  tout  son  monde,  alors  que  la  grosse  chaleur  était 
tombée.  Paul  flanqué  de  Rose  conduisait  fièrement 
Même,  ainsi  qu'ils  appelaient  la  chèvre.  Jean  poussait 
la  voiture   où  tête-bêche  étaient    allongées    les   deux 

169 


bessonnes.  Louise  cheminait  à  côté,  de  nouveau  jolie 
et  coquette  ;  elle  bavardait  avec  son  mari  ou  riait  avec 
lui  des  efforts  combinés  de  Paul  et  de  Rose,  tirant  sur 
la  corde  pour  maîtriser  les  écarts  indociles  de  la  chèvre 
et  la  ramener  dans  le  droit  chemin.  On  s'en  allait,  vers 
les  combes  qu'embaument  la  lavande  et  la  férigoule, 
paître  Même  parmi  les  herbes  odorantes  et  savoureuses 
qui  pointent  aux  fentes  ou  dans  les  éboulés  de  rocs  ou 
qui  surgissent  vigoureusement  des  creux  emplis  par 
l'humus  noirâtre  des  feuilles  décomposées.  C'étaient  des 
parties  joyeuses  et  de  la  santé  pour  les  enfançons  et 
pour  Louise.  Afin  d'éviter  une  trop  grande  fatigue,  on 
faisait  halte  en  maints  endroits.  Jean  s'asseyait  pour 
lire  à  l'ombre  d'un  chêne  ou  bien  cueillait  à  travers 
rocs  des  plantes  pour  son  herbier.  Louise  tricotait,  tout 
en  surveillant  les  jumelles.  Quant  à  Rose  et  à  Paul, 
ils  ne  quittaient  pas  une  minute  la  chèvre  et  se  plaisaient 
à  gambader  autour  d'elle  ou  après  elle.  Même  s'était 
vite  familiarisée  avec  eux.  Capricieuse  et  fantasque,  elle 
s'émancipait  parfois  et  échappait  aux  menottes  impuis- 
santes à  la  retenir.  Elle  grimpait,  en  bondissant,  de  roc 
en  roc,  s'arrêtant  pour  brouter  une  touffe  d'herbe  ou  les 
pousses  tendres  des  chèvrefeuilles,  et,  parvenue  à  la 
cime  d'un  rocher  élevé,  s'y  piétait  un  moment.  Là, 
comme  pour  les  narguer,  elle  bêlait  doucement,  les 
yeux  d'or  à  mi  clos,  vers  les  enfants  qui  avaient  peur 
pour  elle. 

—  Papa,  papa,  criait  Rose,  Même  va  faire  poum  ! 

Et  sur  sa  petite  figure  effrayée,  se  lisait  l'émotion 
qu'elle  ressentait  à  contempler  les  ébats  dangereux  de 
la  chèvre.  Enfin,  avec  des  bonds  gracieux,  donnant  un 
coup  de  dent  à  chaque  plante  saxatile  qu'elle  rencon- 
trait, Même  dégringolait  le  versant  au  grand  plaisir  des 
enfants  rassiués.    Alors,  ils   l'appelaient   tendrement, 

170 


remuant  leurs  petits  doigts  d'un  geste  qui  dit  :  «Viens  !  » 
La  chèvre  s'avançait  vers  eux,  puis  les  regardait  accourir, 
immobile.  Déjà,  leurs  petites  mains  se  tendaient  pour 
saisir  la  longe  ou  les  cornes  ;  mais  elle,  qui  avait  paru 
les  attendre,  se  dérobait  par  un  saut  de  côté,  fuyait 
prestement  pour  s'arrêter  quelques  pas  plus  loin  et 
bêlait  de  nouveau.  Le  jeu  recommençait  car  Rose  et 
Paul  s'obstinaient  à  qui  mieux  mieux.  Autant  de  courses 
folles,  pleines  d'imprévu  et  d'éclats  de  rire,  autant  de 
pourchas  capricieux  qui  donnaient  aux  deux  enfants 
saine  fatigue,  bon  appétit  et  grand  sommeil,  chaque 
vesprée. 

Le  soleil  couché,  lorsque  le  bleu  soyeux  du  ciel  rou- 
geoyait à  l'occident,  Jean  se  levait  et  jetait  un  appel  qui 
mettait  (in  aux  ébats  de  la  chèvre  et  des  enfants.  A  ce 
cri,  Même  accourait  aussitôt  vers  lui  et  d'une  langue 
gourmande  léchait  dans  la  main  de  Goste  les  quelques 
grains  de  sel  qu'il  ne  manquait  jamais  d'apporter.  On 
revenait  tranquillement  à  Maleval,  en  respirant  la 
fraîcheur  balsamique  qui  imprégnait  l'air  du  soir.  Tous 
mangeaient  ensuite  avec  un  appétit  qui  faisait  dire 
à  Jean  volontiers  : 

—  Mieux  vaut  payer  le  boulanger  que  le  médecin  et 
le  pharmacien. 

Avant  la  fin  du  repas,  Rose  et  Paul,  rassasiés,  luttaient 
contre  le  sonuneil.  Jean  disait  alors: 

—  Le  marchand  de  sable,  Rose,  qui  est  derrière  toi. 

—  Où  qu'il  est  ? 

—  Ah  !  dès  que  tu  as  ouvert  les  yeux,  il  est  parti  par 
la  fenêtre. 

—  Dis,  et  comment  qu'il  est,  le  marchand  de  sable  ? 
faisait  Paul  à  son  tour.  —  A-t-il  de  beaux  habits  ? 

—  Bien  sûr.  Son  manteau  est  tout  noir.  Il  a  des  vers 
luisants  sur  son  chapeau,  des  rayons  de  lune  sur  ses 


habits  et  une  étoile  à  chacun  de  ses  souliers...  Tiens! 
le  voilà  là-bas...  Ah!  tu  ne  t'es  pas  retourné  assez  vite; 
fît  !  il  est  reparti  encore  !... 

Louise,  une  pâle  fleur  rose  à  chaque  joue,  les  servait 
en  souriant,  heureuse  d'agir,  mais  ayant  elle  aussi 
grande  envie  de  dormir.  Bientôt  au  milieu  de  ces  bavar- 
dages toujours  les  mêmes  et  toujours  délicieux,  les 
yeux  des  petiots  se  fermaient  et  ils  s'endormaient  tout 
à  fait  sur  la  table.  Jean  les  couchait  alors  lui-même, 
sans  les  réveiller  presque,  tant  ses  doigts  même  s'étaient 
habitués,  maternellement,  à  cette  chère  r besogne.  Et 
cette  vie  tranquille,  cette  tâche  de  tous  les  soirs  étaient 
on  ne  peut  plus  douces  à  son  cœur  aff'ectueux,  d'où 
toute  inquiétude  était  absente.  Gomment  son  insouciance 
ne  serait-elle  pas  revenue?  Il  ne  se  forgeait  pas  d'autres 
félicités  et  ne  songeait  guère  plus  à  l'avenir,  satisfait  à 
jouir  du  présent... 

Et  Jean  Coste  se  demandait  anxieusement,  l'angoisse 
au  cœur,  si  ce  bonheur  calme,  fait  de  normales  et  sûres 
joies,  allait  crouler  tout  d'un  coup  et  l'affreuse,  la  ter- 
rible gêne  dont  il  avait  tant  souffert  jadis  se  glisser, 
s'installer  dans  son  ménage.  Hélas  !  il  ne  pouvait  s'y 
tromper.  Les  nouveaux  élus,  dès  le  lendemain,  prirent 
bruyamment  possession  de  la  mairie,  abandonnée  par 
M.  Rastel,  qui  avait  juré  de  se  confluer  désormais  dans 
son  mas,  et  ils  s'y  établirent  tout  de  go  comme  en  pays 
conquis.  Leur  attitude  blessante,  leurs  mines  renfro- 
gnées, les  ordres  brefs  qu'ils  donnèrent,  tout  disait  assez 
l'animosité  qu'ils  avaient  contre  l'instituteur-secrétaire. 
Celui-ci  se  multipliait,  aurait  voulu  les  attendrir  par 
son  humilité  et  s'évertuait  en  vain  à  faire  preuve  de 
soumission  et  presque  de  servilité.  Et  eux,  triomphants, 
de  ricaner  sans  pitié  et  de  se  dire  : 

—  Il  crève  de  peur;  mais  il  a  beau  faire,  trop  tard... 

172 


Ah  î  mon  bonhomme,   tes  deux  cent  cinquante  francs 
vont  boire  un  coup. 

Coste  redoutait  trop  l'avenir  pour  se  révolter  devant 
ces  mines  hostiles  et  ces  chuchotements  qu'il  devinait 
pleins  de  menaces. 

—  C'est  pour  les  miens,  murmurait-il. 

Et  cette  pensée  le  soutenait  et  lui  donnait  la  force  de 
tout  supporter.  Pourtant,  il  comprit  qu'à  lui  seul  il  ne 
désarmerait  pas  l'hostilité  qu'on  lui  témoignait.  C'est 
pourquoi  un  soir,  il  entra  au  presbytère,  désolé,  crevant 
de  peur,  en  effet,  à  l'idée  de  retomber  dans  la  misère 
des  jours  anciens  et  n'ayant  plus  comme  unique  res- 
source que  l'espoir  de  la  démarche  qu'il  allait  prier  le 
curé  de  tenter  en  sa  faveur  : 

En  l'apercevant,  l'abbé  Clozel  dit  : 

—  Eh  bien  I  mon  ami,  qu'est-ce  qui  vous  amène  chez 
moi?...  Il  est  vrai  que  maintenant,  avec  la  nouvelle 
municipalité,  vous  allez  avoir  vos  coudées  franches... 
Vous  pourrez  venir  plus  souvent  à  la  cure... 

Mais  il  remarqua  le  trouble  de  Coste  et  lui  demanda  : 

—  Qu'avez-vous  donc,  mon  ami?...  Vous  êtes  si  pâle 
et  si  abattu... 

—  Ah  !  monsieur  le  curé,  je  suis  trop  malheureux.  Ce 
qui  me  désole,  c'est  justement  la  nouvelle  municipa- 
lité... Dès  que  le  maire  sera  élu,  paraît-il,  je  vais  être 
révoqué  de  mes  fonctions  de  secrétaire... 

—  De  vaines  menaces  pour  vous  faire  peur...  Je  n'y 
crois  pas...  Allons  donc,  est-ce  possible?  qui  mettraient- 
ils  à  votre  place  ? 

—  Mais  Gustou,  le  cousin  de  M.  Pioch,  le  futur  maire 

—  De  quoi  irait-il  se  mêler  celui-là  ?  n'a-t-il  pas  assez 
de  besogne  avec  ses  terres  ? 

—  C'est  cependant  ce  qu'on  va  faire,  j'en  suis  certain... 
et  c'est  pour  moi  un  coup  terrible...  la  misère... 

173 


Coste  avait  prononcé  ce  dernier  mot  à  voix  basse» 
dans  un  sanglot.  Alors  le  souvenir  de  ce  qu'il  avait 
souffert  jadis  lui  remonta  au  cœur;  humblement, 
sans  honte,  il  raconta  sa  \ie  passée  au  prêtre  ému  ; 
depuis  la  mort  de  sa  mère,  grâce  à  son  héritage,  il  avait 
enfin  retrouvé  le  calme,  presque  le  bonheur,  dans  la 
paisible  médiocrité  de  son  existence.  Faudrait-il  le  per- 
dre une  fois  encore  ? 

—  Car,  ajouta-t-il,  si  l'on  m'enlève  ces  deux  cent  cin- 
quante francs,  c'est  à  recommencer...  Déjà,  je  joignais 
tout  juste  les  deux  bouts...  j'ai  tant  de  charges,  vous  le 
savez,  et  pas  d'autres  ressources  que  mon  modique  trai- 
tement... Vingt  francs  de  moins  par  mois,  c'est  tout  de 
suite  la  gêne...  Car,  avec  soixante-dix-neuf  francs, 
cinquante-deux  sous  par  jour,  que  ferai-je?...  Je  vais 
être  obligé  de  m'endetter,  car  la  santé  de  ma  femme 
exige  encore  de  grands  soins...  et  les  dettes,  ça  croît 
comme  les  champignons...  D'ailleurs,  je  n'ai  plus 
im  sou  à  espérer  de  personne...  Comment  m'acquit- 
terai-je,  si  je  me  mets  en  retard?...  J'ai  compté  sur 
vous,  intercédez  pour  moi  ;  dites  que,  si  je  me  suis 
mêlé  des  élections,  je  n'étais  guidé  que  par  la  pensée 
de  conserver  ces  deux  cent  cinquante  francs  qui  me 
sont  indispensables...  Je  n'ai  de  rancune  contre  per- 
sonne... Mais  qu'on  me  laisse  vivre,  oh!  oui,  qu'on  ne 
m'enlève  pas  ce  morceau  de  pain  dont  j'ai  besoin  pour 
les  miens... 

Coste  suppliait,  les  mains  jointes,  pleurant  à  grosses 
larmes.  Le  curé  contenait  à  grand  peine  son  émotion.  Il 
regardait  le  pauvre  homme  et  compatissait  à  ses 
angoisses  et  à  sa  détresse. 

—  Mon  ami,  dit-il,  comptez  sur  moi. . .  le  peu  d'influence 
que  je  puis  avoir,  je  l'emploierai  pour  vous...  Je  souhaite 
ardemment  qu'on  m'écoute...  je  plaiderai  votre  cause 

i;4 


avec  mon  cœur  et  j'espère  que  Dieu  me  fera  la  grâce  de 
pouvoir  persuader  vos  adversaires.,.  Votre  sort  est 
digne  de  pitié...  Il  faudrait  avoir  un  cœur  de  roc  pour 
ne  pas  être  attendri... 

Et  comme  Coste,  abîmé  dans  sa  douleur  et  son  hmni- 
lité,  faisait  un  nouveau  geste  de  prière,  l'abbé  Clozel 
ajouta  : 

—  Dès  demain,  j'irai  trouver  M.  Pioch...  Ce  serait 
une  iniquité!.,.  On  m'écoutera...  Allons,  courage,  mon 
ami  î... 

L'instituteur  s'en  alla  un  peu  réconforté.  Le  curé  tint 
parole.  Mais  sa  démarche  fut  vaine.  On  lui  répondit  que 
la  place  était  promise  et  que  ce  serait  mécontenter  tous 
les  conservateurs  que  de  revenir  sur  une  décision  prise 
en  réunion  intime.  L'abbé  Clozel  eut  beau  faire  appel 
aux  sentiments  d'humanité  qui  plaidaient  en  faveur  de 
son  protégé  et  prêcher  l'oubli  des  injures,  ce  premier 
devoir  d'un  chrétien  sincère.  Piochou,  avec  son  entête- 
ment de  paysan  retors,  s'aheurta  dans  son  idée.  Il 
regrettait,  certes,  mais  c'était  impossible  ;  on  en  avait 
décidé  ainsi  et  il  ne  pouvait  rien  changer. 

Le  curé  perdit  un  peu  patience  devant  ce  manque  de 
pitié  et  ce  parti-pris  de  haine  : 

—  Mais  c'est  la  misère,  s'écria-t-il,  pour  ce  pauvre 
diable...  songez  donc  qu'il  a  quatre  enfants  en  bas  âge 
et  une  femme  malade...  Non,  vous  ne  serez  pas  si  mé- 
chants ! 

Le  paysan  fut  piqué  par  ces  derniers  mots  qui  n'é- 
taient pourtant  que  le  cri  d'un  cœur  compatissant  aux 
misères  d'autrui.  D'ailleurs,  lui  et  ses  amis  étaient  en- 
chantés de  pouvoir  enfin  se  venger  sur  un  de  ceux  qui 
avaient  contribué  à  faire  condamner  son  cousin.  Gustou 
tenait  à  être  secrétaire  et  ce  dédommagement  lui  était 
bien  dû.  C'est  pourquoi,  redressant  sa  petite  taille  et 

175 


fronçant  les  sourcils,  le  maire  déclara  nettement,  d'mie 
voix  aigrelette  ; 

—  Je  le  regrette,  mais  c'est  impossible...  N'insistez 
pas... 

Puis,  voulant  donner  une  leçon  à  ce  curé  auquel  on 
ne  pardonnait  pas  son  abstention  totale,  lors  des  élec- 
tions dernières,  il  ajouta  un  peu  railleur  : 

—  Permettez-moi  même,  monsieur  le  curé,  une  petite 
remarque  respectueuse.  Je  suis  étonné  que  vous  plai- 
diez la  cause  d'un  enragé  comme  Coste,  lequel  a  tout  fait 
pour  porter  préjudice  à  ceux  qtd  sont  les  plus  dévoués  de 
vos  paroissiens...  Vraiment,  vous  ne  faites  pas  assez  de 
difTérence  entre  républicains  et  conservateurs,  entre  les 
ennemis  et  les  amis  de  la  religion...  A  vouloir  être  trop 
bon,  on  est  soua  ent  dupe...  Beaucoup  de  prêtres  ne  font 
pas  comme  vous  et... 

L'abbé  Clozel  interrompit  le  paysan  finaud  et  simple- 
ment repartit  : 

—  Monsieur  Pioch,  j'agis  d'après  ma  conscience  et 
mon  devoir...  Je  suis,  moi,  im  homme  de  paix...  Les  que- 
relles qui  vous  divisent  m'importent  peu  et  je  les  com- 
prends mal...  Les  uns  et  les  autres,  vous  êtes  mes  chères 
ouailles  et  je  dois,  en  bon  pasteur,  mes  soins  aux  brebis 
fidèles  comme  à  celles  qui  s'écartent  du  troupeau  et 
risquent  de  s'égarer  tout  à  fait..  Votre  cousin  peut  fort 
bien  se  passer  du  secrétariat  de  la  mairie...  Ce  serait 
au  contraire  une  mauvaise  action  que  d'enlever  le  pain 
de  cet  homme  chargé  de  famille...  Allons,  un  bon  mou- 
vement et  des  petits  enfants  vous  béniront...  Nos  meil- 
leures actions  sont  toujours  celles  qui  nous  coûtent  le 
plus...  Ayez  pitié... 

—  Je  vous  le  répète,  monsieur  le  curé;  à  mon  vif 
regret,  je  ne  puis  rien  ;  ce  qui  est  décidé  est  décidé... 
Tant  pis  pour  M.  Coste,  il  l'a  bien  voulu. 

176 


Quelques  jours  après,  M.  Auguste  Pioch,  autrement 
dit  Gustou,  ou  encore  Piochounet,  très  fier  et  ayant  au 
front  l'auréole  de  confesseur  et  martjT  de  la  foi  conser- 
vatrice, était  installé  par  son  cousin  M.  Roch  Pioch  ou 
Piochou,  maire  de  Maleval,  conmie  secrétaire  de  la 
mairie  avec,  s'il  vous  plaît,  trois  cents  francs  d'appoin- 
tements. Dame  î  bien  souvent,  une  belle  vigne  n'en  rap- 
porte pas  plus  ! 

XXIV 

Dans  l'humble  logis  de  l'instituteur,  la  lutte,  impuis- 
sante hélas  !  contre  la  misère  recommença  dès  lors  plus 
terrible  même  qu'autrefois.  Grâce  à  des  prodiges  d'éco- 
nomie, ce  fut  passable  les  premiers  mois.  Mais  à  quelles 
privations  n'eut-on  pas  recours  !  et  quelles  nourritures 
grossières  paraissaient  sur  la  table  !  Pour  ne  pas  trop 
s'endetter,  on  rognait  même  sur  le  pain  ;  à  peine  man- 
geait-on à  sa  faim,  parfois.  En  vain,  car  toutes  ces  pe- 
tites bouches  affamées  avaient  vite  fait  de  dévorer  les 
soixante-dix  neuf  francs  !  touchés  à  chaque  fin  de  mois. 

Coste  lutta  pied  à  pied.  Il  chercha,  quémanda  des 
travaux  de  copie  autour  de  lui,  dans  les  villages  voisins 
et  jusqu'à  Montclapiers.  Ce  n'était  guère  pratique,  tant 
à  cause  du  peu  d'importance  de  Maleval  que  de  son 
éloignement  de  tout  centre.  D'ailleurs,  sur  les  lieux 
mêmes,  notaires,  huissiers,  commerçants,  etc.  trou- 
vaient assez  de  meurt-de-faim  à  qui  s'adresser  sans 
avoir  besoin  de  recourir  aune  personne  étrangère  à 
leur  localité. 

Coste,  éconduit  de  partout,  se  creusa  la  tête.  Il  fallait 
aviser  à  un  moyen.  Il  crut  enfin  avoir  trouvé.  Voici 
comment  : 

Par  jour,  il  faisait  les  six  heures  de  classe  réglemen- 

177 


taires,  le  matin  de  huit  heures  à  onze  heures,  l'après-midi 
de  une  à  quatre.  A  l'exemple  d'un  grand  nombre  de  ses 
collègues,  il  résolut  d'établir  des  études  surveillées, 
l'une  de  onze  heures  à  midi,  l'autre  de  quatre  à  six  et 
de  demander  aux  parents  une  légère  rétribution.  Il 
s'étonna  de  ne  pas  y  avoir  songé  plus  tôt.  Le  salut 
était  sûrement  dans  cette  petite  innovation.  En  outre, 
ce  ne  serait  même  pas  pour  lui  un  surcroît  de  travail, 
car  tout  en  surveillant  ses  élèves  dans  la  classe  ou  dans 
la  cour,  il  corrigerait  les  devoirs,  préparerait  les  leçons 
du  lendemain,  toutes  choses  qu'il  faisait  d'habitude 
avant  de  se  coucher.  Les  jours  étant  très  longs,  on 
pourrait  quand  même  continuer  les  promenades,  quitte 
à  dîner  un  peu  plus  tard  :  Bonne  idée,  —  se  disait  Jean. 
Et,  prompt  à  espérer,  il  se  flattait  que  chaque  père  de 
famille,  plutôt  que  de  laisser  vagabonder  son  fils  dans 
les  rues  ou  aux  entours  de  Maleval,  consentirait  volon- 
tiers un  petit  sacrifice.  Afin  de  ne  rebuter  personne,  il 
décida  qu'il  n'exigerait  que  cinq  centimes  par  jour  et 
par  élève.  D'après  ses  calculs,  il  devait  retirer  ainsi 
de  vingt  à  vingt-cinq  francs  par  mois,  c'est-à-dire  ce 
que  lui  rapportait  jadis  le  secrétariat  de  la  mairie. 

Consultées,  une  douzaine  de  familles  acceptèrent  la 
combinaison.  Ce  premier  résultat  ne  laissa  pas  que 
d'encourager  l'instituteur,  qui  se  livra  à  d'heureuses 
conjectures.  Mais,  contrairement  à  ses  prévisions,  le 
nombre  des  «  surveillés  »  resta  stationnaire,  puis 
diminua  vite.  Il  advint,  en  effet,  que  certains  pères  de 
famille  furent  ennuyés  de  verser  un  sou  par  jour,  ce 
qui  représentait  au  bout  de  l'année  près  de  quinze 
francs.  Sous  divers  prétextes,  ils  retinrent  leurs  enfants 
chez  eux.  D'ailleurs,  à  cette  époque  de  l'année,  l'école 
est  peu  fréquentée,  chôme  presque,  à  cause  des  travaux 
champêtres.   Parmi    ceux  même  qui  ftirent    les   plus 

.j8 


fidèles,  beaucoup  petit  à  petit  s'arrangèrent  pour  ne 
pas  payer  le  maître.  Au  surplus,  ils  prétendaient  que 
l'instituteur  n'avait  pas  grand  peine  et  qu'au  lieu  de 
faire  travailler  les  enfants,  —  ce  qui  n'avait  nullement 
été  convenu,  —  il  les  laissait  presque  toujours  en 
récréation  et  s'occupait  alors  de  ses  propres  affaires. 

Tant  11  y  a  que  Coste,  en  fin  de  compte,  eut  moins  de 
loisirs,  de  nouveaux  soucis  en  plus,  et  peu  de  profits. 

Il  se  désespéra  de  son  impuissance.  En  outre,  cette 
vie  de  peines  et  de  privations  avait  son  contre-coup  sur 
la  santé  délicate  de  Louise  qui  recommença  à  s'affaiblir 
et  à  se  plaindre.  Derechef,  elle  dut  s'aliter  à  certains 
jours  ou  se  traîna  de  chaise  en  chaise,  sans  forces.  Au 
lieu  de  congédier  la  femme  de  ménage,  conune  ils 
l'espéraient,  celle-ci  leur  devint  plus  nécessaire,  juste 
après  la  diminution  du  traitement.  Pendant  que  ses 
occupations  le  retenaient  dans  sa  classe,  Ck)ste  ne 
pouvait  abandonner  à  eux-mêmes  ses  enfants,  surtout 
lorsque  la  mère  était  au  lit,  souffrant  de  troubles  car- 
diaques ou  brûlée  par  la  fièvre.  Par  ailleurs,  on  le 
tenait  en  suspicion  depuis  les  élections  dernières  et  il 
ne  voulait  pas  prêter  le  flanc  aux  critiques.  Ses 
absences,  pendant  les  classes,  auraient  été  divulguées 
au  dehors  par  ses  élèves,  dont  quelques-uns  étaient  les 
lils  des  nouveaux  conseillers,  et,  par  point  d'honneur 
autant  que  par  sentiment  du  devoir,  il  tenait  à  ce  qu'on 
ne  pût  l'accuser  de  négligence  dans  son  travail. 

On  vécut  donc  chichement,  épargnant  sur  tout,  afin 
que  Louise  eût  de  temps  en  temps  la  tranche  de  viande 
ou  la  côtelette  que  sa  débilité  aurait  exigée  à  chaque 
repas  et  qui  était  si  dispendieuse  et  si  difficile  à  payer 
ensuite.  Seules  les  bessonnes  toujours  allaitées  par  la 
chèvre  ne  souffraient  de  rien  et  prospéraient  de  jour  en 
jour. 

179 


XXV 

Le  brûlant  juillet  était  passé,  gonflant  les  grains  verts 
de  la  vigne.  La  première  quinzaine  d'août  fut  très 
chaude  aussi.  Bientôt,  sous  les  feuilles  épaisses  des  ceps, 
les  raisins  en  contact  avec  le  sol  ardent  prirent  une 
teinte  rose;  puis,  toutes  les  grappes  noircirent  en 
mûrissant  et  dans  le  village  commencèrent  les  prépa- 
ratifs des  proches  vendanges.  Des  orages  fréquents 
grondèrent  dans  les  combes,  et  la  terre  avide  but  avec 
délices  l'eau  bienfaisante  du  ciel.  La  grêle  tant  redoutée 
et  qui,  en  quelques  minutes,  saccage  les  récoltes  et 
compromet  même  celles  des  années  suivantes,  ne  tomba 
pas,  à  la  grande  allégresse  des  paysans.  Ceux-ci,  debout 
sur  le  seuil  de  leurs  portes,  regardaient  complaisam- 
ment  ruisseler  les  averses  qui  faisaient  gonfler  encore 
les  grains  de  raisin  et  hâtaient  la  maturité  de  la  récolte 
très  abondante. 

—  Ce  sont  des  louis  d'or  qui  tombent  du  ciel,  disaient- 
ils. 

Et  s' épanouissant  d'aise  ils  se  frottaient  vigoureuse- 
ment les  mains  et  songeaient  aux  beaux  écus  qui,  après 
la  vente  du  vin  nouveau,  allaient  choir  dans  leurs  bas 
de  laine. 

Au  milieu  de  la  satisfaction  générale,  Coste  était  le 
seul  à  ne  jamais  plus  rien  espérer.  Les  vacances  com- 
mencées depuis  le  12  août  devaient  durer  jusqu'au  pre- 
mier octobre.  Avant  les  élections,  Louise  et  Jean  se  pro- 
mettaient d'aller  passer  une  huitaine  de  jours  à  Peyras. 
Aujourd'hui,  il  fallait  abandonner  ce  riant  projet; 
l'argent  manquait.  Or,  les  parents  de  sa  fenune  vivant 
€ux-mêmes  fort  petitement,  Coste  ne  pouvait  décem- 
ment et  n'osait  aller  s'établir  chez  eux,  avec   sa  nom- 

180 


breuse  famille,  pendant  un  mois,  seul  moyen  de  rentrer 
dans  ses  frais  de  voyage  et  d'économiser  même.  Forcé- 
ment, ils  restèrent  donc  à  Maleval.  Toutefois,  ils  purent 
renvoyer  la  femme  de  ménage,  ce  qui  était  autant  de 
gagné.  Jean,  libre  du  matin  au  soir,  la  remplaça  et 
s'occupa  à  tenir  la  maison  propre  et  à  soigner  les 
bébés... 

Avec  la  faiblesse  de  Louise,  faiblesse  que  compli- 
quait le  chagrin  de  la  vie  précaire  où  ils  étaient  retom- 
bés, ses  palpitations  de  cœur  si  douloureuses  étaient 
revenues  la  tourmenter  fréquemment.  La  moindre 
marche  la  fatiguait,  la  laissait  essoufflée  et  sans  cou- 
rage. Par  ces  nuits  orageuses,  elle  dormait  mal,  en  proie 
à  l'insomnie  et  à  la  fiè^Te. 

Elle  avait  ensuite  des  étouffements  et,  pleine  d'anxiété, 
les  yeux  égarés,  presque  révulsés,  elle  demandait 
l'air  qui  semblait  lui  manquer.  En  vain,  Jean  ouvrait 
largement  les  fenêtres  ;  l'oppression  persistait,  et,  as- 
sise sur  son  séant,  Louise  haletait,  une  boule  à  la  gorge 
l'empêchant  de  respirer.  Tout  tournoyait,  se  déformait 
autour  d'elle,  dans  la  chambre;  ses  oreilles  tintaient 
atrocement  ;  elle  entendait  des  clameurs  de  vagues 
énormes  déferlant  à  grand  fracas.  Les  veines  du  cou  et 
des  tempes  battaient  flé^Teusement  à  coups  sourds,  et 
le  bruit  très  perceptible  de  ces  battements  violents  et 
irréguliers  impressionnait  péniblement  la  malade  qui 
s'écriait,  éperdue,  la  voix  suffoquée  d'angoisse  et  de 
sanglots  : 

—  Jean...  de  l'air...  j'étouffe...  mon  Dieu  je  vais... 
mourir...  de  l'air...  Jean...  de  l'air. 

Puis  soudain  elle  ne  sentait  plus  son  cœur  qui  s'arrê- 
tait, et,  défaillante,  elle  s'abattait  sur  son  lit  ;  dans  un 
affaissement  total  de  l'être,  qui  la  laissait,  le  visage 
d'une  pâleur  de  marbre,  les  mains  exsangues,  les  yeux 
i8i 

XI 


blancs,  les  extrémités  froides,  les  membres  couverts 
d'une  sueur  glacée,  en  une  sjucope  qui  ressemblait 
presque  à  la  mort,  tant  la  poitrine  respirait  faiblement. 
Louise  sortait  de  ces  crises  comme  idiote,  sans  force. 
Certes,  brève  était  la  durée  de  ces  accès  toujours  sui- 
vis de  pâmoison,  mais  ils  se  renouvelèrent  avec  une 
telle  fréquence  que  Jean  dut  encore  avoir  recours  au 
médecin. 

—  Tout  cela,  dit  celui-ci,  n'est  qu'une  conséquence  de 
l'anémie.  Madame  Coste  n'a  au  cœur  aucune  lésion  or- 
ganique. Il  faut  donc  combattre  ses  crises  nerveuses 
par  des  antispasmodiques.  Mais  pour  les  faire  cesser 
tout  à  fait,  mieux  vaut  attaquer  l'anémie.  Donc,  de 
l'exercice,  un  régime  réconfortant  et  des  ferrugineux. 

Oui,  mais  pour  cela  il  fallait  de  l'argent,  beaucoup 
d'argent.  Terrible  refrain  d'une  situation  terrible  !  Louise 
se  désolait  tout  le  long  du  jour.  La  pensée  que,  de  long- 
temps encore,  peut-être  jamais,  elle  ne  pourrait  revoir 
ses  parents  et  ses  amis  de  Peyras,  l'accablait  de  tris- 
tesse et  son  état  morbide  s'en  aggravait  encore.  Au 
milieu  de  ses  souffrances,  le  regret  tenace  du  pays  la 
reprenait  et,  la  figure  douloureuse,  elle  languissait  son 
cher  Peyras  quitté  depuis  un  an  et  où  elle  avait  été 
jadis  si  heureuse. 

Ses  plaintes  et  ses  pleurs  incessants,  où  il  y  avait  par- 
fois tant  de  muets  reproches,  meurtrirent  le  cœur  de 
Jean.  A  la  longue,  il  perdit  son  calme,  de  voir  Louise 
sans  courage,  injuste  à  son  égard,  et  qui  repoussait  par- 
fois durement  et  ses  consolations  et  ses  baisers.  Il  eut 
des  mouvements  d'impatience  qu'il  n'arrivait  pas  tou- 
jours à  réprimer  aussitôt.  De  jour  en  jour,  tous  deux 
s'aigrirent.  Ils  eurent  de  ces  paroles  irréparables  sous 
le  choc  desquelles  le  cœur  crie  d'angoisse. 

—  Mais  dis-moi  donc  ce  que  je  pouvais  faire  ? 

182 


—  Beaucoup...  Au  moment  des  élections,  tu  as  voulu 
être  honnête.  La  meilleure  honnêteté,  c'était  de  ne  pas 
exposer  notre  tranquillité,  notre  pain...  Va,  tu  ne  seras 
jamais  qu'un  nigaud  ! . . . 

—  Ma  faute,  toujours  ma  faute,  n'est-ce  pas?  Est-ce 
que  je  m'imaginais  moi  que  tu  serais  toujours  malade, 
incapable  de  faire  œuvre  de  tes  dix  doigts  ? 

—  C'est  ça,  reproche-moi  mes  souffrances,  maintenant, 
comme  si  je  n'étais  pas  assez  malheureuse...  Il  ne  te 
reste  plus  qu'à  m'insulter  comme  le  faisait  ta  mère... 
Mon  Dieu!  mon  Dieu  I  est-ce  devenu  possible  ?  Et  puis, 
si  je  suis  malade,  c'est  encore  de  ta  faute...  Quand  on 
ne  peut  pas  nourrir  ses  enfants,  on  ne  les  fait  pas...  on 
ne  ruine  pas  la  santé  de  sa  femme... 

D'autres  fois  ils  se  reprochaient  leur  pauvreté,  leiu*s 
familles,  leur  mariage  : 

—  Ah  !  murmurait  Louise,  j'aurais  dû  épouser  un  ou- 
vrier... Je  ne  serais  pas  la  belle  madame  que  je  suis, 
mais  j'aurais  le  nécessaire...  ma  mère  et  mon  père  ne 
sont  pas  riches,  pourtant  ils  ne  savent  pas  ce  que  c'est 
que  la  misère. 

—  Pardi  !  répliquait  Jean,  parlons-en  de  tes  parents. 
Des  égoïstes  qui  ne  s'occupent  même  pas  de  ce  que 
nous  devenons  ;  pourvu  qu'ils  aient  le  ventre  plein, 
pourvu  que  ton  père  aille  jouer  et  se  saouler  au  café... 

Hélas  î  ils  se  querellaient  souvent  ainsi  ;  la  haine  est 
sœur  de  la  misère;  les  meilleurs  sentiments  s'empoi- 
sonnent par  elle. 

Pleins  de  fiel  et  de  révoltes,  Louise  et  Jean  devenaient 
méchants  l'un  pour  l'autre,  et,  selon  l'expression  du 
pays,  irritables  jusqu'à  se  battre  avec  leur  ombre. 
Puis,  brusquement,  au  cours  de  ces  scènes,  Louise, 
vaincue  et  lasse,  fondait  en  larmes,  et,  dans  sa  fai- 
blesse aggravée,  portait  la  main  à  son  cœur  prêt  à  se 

i8'3 


briser.  A  ce  geste  d'indicible  souffrance,  Jean  avait 
honte  de  sa  dureté.  Toute  sa  pitié,  toute  son  affection 
affluait  dans  son  âme,  emportait  ses  rancunes.  Il  se 
jetait  alors  aux  pieds  de  sa  femme  et,  sanglotant  avec 
elle,  il  lui  demandait  pardon.  Ils  s'embrassaient  et 
longtemps,  doucement,  ils  pleuraient  ensemble;  mais  le 
mal  était  fait.  Ces  sombres  et  douloureuses  querelles 
leur  laissaient  comme  un  arrière-goût  de  haine.  A  part 
eux,  dans  la  solitude  de  leur  âme,  ils  ne  pouvaient 
s'empêcher  d'y  revenir,  d'y  penser  et  de  s'accuser  réci- 
proquement d'injustice.  De  mornes  silences  tombaient 
entre  eux  ;  ils  oubliaient  leurs  baisers,  leurs  promesses 
de  la  veille,  s'éveillaient  côte  à  cote  avec  des  regards 
hostiles,  déliants,  s'abordaient  avec  des  bouderies  pen- 
dant lesquelles  mûrissaient  d'autres  sujets  de  mésin- 
telligence. Et  pour  un  rien, pour  une  tisane  mal  chauffée, 
pour  une  assiette  ou  une  tasse  brisée,  on  recommençait. 
Ainsi  s'enfuyaient  la  confiance  et  la  paix  du  cœur. 


XXVI 

De  ses  sorties  dans  le  village,  Goste  rentrait  souvent 
le  cœur  ulcéré.  Il  devinait  aux  regards  des  gens  qu'on 
glosait,  comme  autrefois,  de  sa  gêne  et  de  ses  ennuis.  Il 
sentait,  autour  de  lui,  comme  un  réseau,  une  hostilité 
croissante,  surtout  de  la  part  des  conservateurs,  qui  le 
traitaient  comme  leur  victime,  sans  pitié,  en  ennemi. 
Son  amour-propre  saignait  du  peu  de  considération 
qu'on  lui  montrait,  des  allusions  qui  soufflettent,  des 
mots  qui  se  chuchotent,  des  sourires  qui  insultent.  Les 
fournisseurs  mal  payés  redevinrent  durs,  arrogants, 
féroces,  depuis  qu'ils  ne  croyaient  plus  à  l'héritage  des 
trois  mille  francs.  De  dépit,  ils  laissaient  de  côté  toute 

i84 


prévenance  de  marcliand,  mettaient  à  découvert  leur 
brutalité  contre  ce  monsieur,  qui  n'était  décidément 
qu'un  misérable  gueux  à  qui  ils  faisaient  presque  l'au- 
mône. —  Jean,  malgré  ses  révoltes,  endurait  tout  ;  mais 
il  s'affolait  parfois  devant  la  situation  sans  issue. 

Les  promenades  avec  Rose  et  Paul  pour  paître  Même 
ne  l'arrachaient  point  à  ses  préoccupations  ;  au  con- 
traire, elles  ne  lui  rappelaient  que  plus  amèrement  les 
quelques  mois  où  il  avait  été  heureux,  confiant  en  l'ave- 
nir si  sombre  désormais.  * 

Souvent,  assis  sous  un  chêne,  dans  le  silence  de  la 
combe,  il  rêvassait  vaguement,  s'attendrissant  et  s'api- 
toyant  sur  lui  et  sur  les  siens.  Comme  à  plaisir,  il  évo- 
quait d'autres  douloureuses  pensées.  S'il  mourait,  pen- 
sait-il, que  deviendraient  en  ce  dénuementLouise malade, 
presque  impotente,  et  les  quatre  enfants.  Pour  eux,  la 
mendicité,  et,  une  fois  la  mère  vite  morte  à  l'hôpital,  les 
bébés  élevés,  sans  affection,  dans  un  hospice  ou  un 
orphelinat  quelconque,  puis  jetés  plus  tard  isolés  dans 
la  vie  marâtre. 

Les  chants  de  quelques  vendangeurs,  le  bruit  strident 
des  charrettes  dont  les  essieux  empoussiérés  crient  et 
grincent  sous  le  poids  des  compostes  pleines  de  raisins 
pressés  et  qu'on  va  vider  dans  la  cuve  à  fouler,  traver- 
saient le  silence  et  tiraient  Coste  de  son  abattement. 
Alors  il  se  soulevait,  et  devant  l'activité  de  tout  le  vil- 
lage, occupé  aux  vendanges  qui  battaient  leur  plein,  il 
se  révoltait  contre  les  exigences  de  sa  «  noble  »  profes- 
sion. Il  était  jeune,  il  était  fort  et,  pendant  ces  longs 
jours  de  vacances,  il  devait  rester  les  bras  croisés,  dans 
l'inaction.  Sa  dignité  l'y  obligeait.  Il  avait  le  plus  grand 
besoin  d'argent  et  il  n'avait  pas  le  droit  d'en  gagner, 
lui,  fils  de  paysans,  grandi  au  milieu  des  travaux  de  la 
glèbe,  en  se  louant  comme  vendangeur  pour  un  salaire 

i85 


de  trois  à  quatre  francs  par  jour  !  Non,  c'était  défendu  ; 
il  fallait  se  contenter  des  cinquante-deux  sous  qu'on  lui 
payait  pour  ne  rien  faire  durant  ces  cinq  ou  six  semai- 
nes. Ces  paysans,  qu'il  enviait,  auraient  eux-mêmes 
trouvé  étrange,  ridicule,  qu'il  travaillât  comme  eux  de 
ses  mains. 

Amèrement,  il  songeait  à  cela  sous  les  ciels  admira- 
bles de  septembre,  par  ces  splendides  journées  qui,  de 
l'aube  au  crépuscule,  invitent  aux  travaux  des  champs, 
bourdonnent  de  l'animation  joyeuse  des  vendanges. 

Chaque  matin,  il  mettait  en  ordre  le  ménage  et  encore 
ce  travail  ne  lui  était  permis  que  parce  qu'il  le  faisait  à 
l'abri  des  regards,  entre  quatre  murs  ;  puis,  dans 
l'après-midi,  il  se  consumait  dans  l'oisiveté  et  se  prome- 
nait, lui  gueux  et  misérable,  dans  les  champs,  à  travers 
bois,  conmie  un  riche,  tenant  <à  la  main  un  livre  qu'il 
lisait  sans  comprendre. 

Et  parfois  sur  sa  route  il  rencontrait  soit  un  vieux 
paysan  courbé  sous  son  fagot  de  bruyères,  soit  une 
vieille  femme  portant  un  panier  de  raisins  fraîchement 
cueillis,  dont  elle  offrait  une  grappe  aux  enfants.  L'un 
et  l'autre  s'arrêtaient  à  causer  avec  Jean  et  il  n'était 
pas  rare  qu'au  coiu-s  de  la  conversation  ils  fissent,  sin- 
cèrement et  sans  penser  à  mal,  cette  réflexion  : 

—  Bon  métier  que  le  vôtre,  monsieur  Coste.  Des 
vacances  tant  que  vous  en  voulez!...  Ah!  vous  n'avez 
pas  aux  mains  des  durillons  comme  ça. 


XXVII 

Le  premier  jour  de  la  rentrée,  le  père  d'un  de   ses 
élèves  vint  le  trouver  et  lui  dit  : 
—  A'oici  que  le  petit  est  dans  ses  quinze  ans.  Son 

186 


intention  est  d'entrer  à  l'école  normale  de  Montclapiers, 
s'il  réussit  au  concours...  Je  suis  venu  vous  voir  pour 
cela... 

—  Ma  foi,  répondit  Goste,  voulez-vous  un  bon  con- 
seil ? 

—  Ce  n'e^t  pas  de  refus. 

—  Eh  bien  I  ne  donnez  pas  suite  à  votre  idée. 

—  Pourquoi  donc?  s'écria  le  paysan  abasourdi. 
Coste  lui  fit  alors  la  peinture,  plutôt  exagérée,  du 

sort  d'un  instituteur  à  ses  débuts. 

—  Oui,  conclut-il,  je  vous  le  dis  franchement.  Faites 
de  votre  fils  tout  ce  que  vous  voudrez,  un  ouM'ier  plutôt, 
mais  pas  un  instituteur,  si  vous  désirez  qu'il  soit  heu- 
reux. 

Il  eut  beau  dire  ;  le  paysan  était  fermement  décidé  ;  il 
ne  vit  que  de  mauvaises  raisons  et  des  exagérations 
dans  les  paroles  de  Coste.  Son  fils  serait  institu- 
teur, émargerait  comme  fonctionnaire,  c'était  là  son 
rêve. 

Coste  comprit  qu'il  perdait  son  temps  ;  d'un  air  indif- 
férent il  ajouta  : 

—  Enfin,  ce  sera  comme  vous  le  voudrez.  Je  prépa- 
rerai votre  fils  aux  examens  de  l'école  normale. 

Puis  comme  il  connaissait  le  peu  de  ressources  du 
paysan,  un  simple  journalier,  possesseur  d'un  ou  deux 
lopins  de  terre,  il  murmura  lorsque  l'homme  se  fut 
éloigné  : 

—  Oh  !  la  sotte  et  aveugle  vanité  des  parents  I  Hélas  ! 
mon  père  fit  ainsi  jadis.  Mon  père  et  ma  mère  aussi  un 
jour  sont  allés  trouver  un  instituteur  pour  moi. 

Et,  consciencieusement,  par  devoir,  le  jour  même,  il 
consacra  des  soins  particuliers  à  la  préparation  du  can- 
didat, dont  le  succès,  pensa-t-il,  pourrait  lui  faire  hon- 
neur dans  le  village  et  auprès  de  ses  chefs. 

187 


XXVIIÏ 

Des  semaines  passèrent  et  ce  fut  l'hiver,  très  dur 
cette  année-là.  La  gêne  s'accrut.  La  femme  de  ménage, 
dont  les  gages  n'étaient  pas  toujours  ponctuellement 
payés,  se  plaignit,  et  d'amère  devenant  insolente,  elle 
menaça  d'ébruiter  tout  ce  qui  se  passait  dans  le  pauvre 
logis  de  l'instituteur.  Coste  fit  tout  pour  la  calmer.  Dès 
lors,  elle  refusa  souvent  ses  services  à  moins  d'être 
payée  d'avance.  Pour  quelques  autres  dettes  criardes, 
Coste  reprit  le  chemin  du  mont-de-piété.  Mais,  gardant 
toujours  le  souci  de  son  amour-propre,  il  ne  pouvait 
s'habituer  à  y  aller  au  grand  jour.  Chaque  fois  il  crai- 
gnait des  rencontres  humiliantes,  et  c'était  pour  lui  une 
heure  de  honte  et  de  tremblement. 

Les  villageois  glosaient  de  plus  belle.  Quelques-uns 
pourtant  commençaient  à  le  plaindre  au  fond,  et  à 
l'époque  où  on  tue  le  cochon  Coste  eut  le  plaisir  de 
recevoir  en  cadeau  deux  ou  trois  li^Tes  de  lard  et  des 
ronds  de  saucisse. 

M.  Rastel,  que  le  froid  avait  chassé  de  son  mas,  évi- 
tait l'instituteur  :  s'il  est  malheureux,  songeait-il,  tant 
pis  pour  lui  !  Le  regret  de  son  écharpe  perdue  à  jamais 
s'était  accru  à  un  tel  point,  dans  l'isolement  où  il  avait 
vécu  jusqu'en  novembre,  qu'il  ne  pardonnait  pas  à 
Coste,  «ce  maladroit»,  et  s'obstinait,  bien  à  tort,  à  le 
considérer  comme  la  seule  cause  de  son  échec. 

«  Si  j'avais  pu  mieux  compter  sur  lui,  pensait-il, 
jamais  je  n'aurais  abandonné  la  lutte  et  je  serais  encore 
le  maître.» 

Quelques  sympathies  mais  si  rares  restaient  au  mal- 
heureux garçon.  L'institutrice  et   le  curé  entre  autres 

188 


auraient  voulu  venir  en  aide  à  Coste.  Mais  celui-ci  avait, 
avec  eux,  l'orgueil  de  sa  misère.  Quoique  très  touché 
des  gâteries  et  des  petits  cadeaux  qu'envoyaient  aux 
enfants  mademoiselle  Bomiiol  et  l'abbé  Clozel,  il  refusa 
toute  avance  d'argent.  Du  moment  qu'il  savait  ne  pou- 
voir le  rendre,  un  prêt  lui  paraissait  une  véritable 
aumône. 

Les  fournisseurs  se  montraient  pourtant  plus  pres- 
sants, plus  hostiles.  A  chaque  fin  de  mois,  malgré  son 
bon  vouloir,  Coste  n'arrivait  point  à  les  contenter  tous. 
Les  soixante-dix-neuf  francs  coulaient  entre  ses  doigts, 
surtout  lorsqu'il  avait  mis  de  côté  une  petite  sonuue 
pour  les  dépenses  imprévues,  le  salaire  de  la  femme  de 
ménage  et  les  médicaments  de  Louise.  Il  se  débattait 
dans  une  situation  inextricable,  avec  cette  obsession 
qu'elle  ne  prendrait  jamais  lin. 

Ses  élèves  étaient  moins  soumis  ;  ils  n'avaient  plus 
aucun  respect  pour  ce  maître  dont  ils  entendaient  parler 
chez  eux  comme  d'un  gueux  criblé  de  dettes. 

Jean  n'avait  pu  renouveler  ses  vieux  habits  de  l'hiver 
dernier.  Vêtu  d'été,  malgré  le  froid,  il  ne  tarda  pas  à 
voir  son  complet  à  bon  marché  craquer  d'usure  de  toutes 
parts.  Il  endossa  sa  défroque  minable  mais  plus  chaude 
de  l'année  précédente.  Ainsi  accoutré,  il  ne  sortit  plus 
que  la  nuit,  et  encore.  Mais  dans  sa  classe  il  était 
exposé  aux  clins-d'œil  de  ses  élèves  ;  une  après-midi, 
ils  lui  jouèrent  le  mauvais  tour  de  mettre  des  boulettes 
de  poix  sur  sa  chaise  et  rirent  sous  main  quand  l'insti- 
tuteur se  levant  laissa  le  fond  usé  de  son  pantalon,  collé 
à  la  paille.  Autrefois,  Coste  était  très  doux  avec  ses 
élèves.  Mais,  aigri,  très  irritable,  il  les  punissait  depuis 
quelque  temps  à  tort  et  à  travers.  Ce-soir  là,  il  ne  tint 
plus.  Dans  sa  colère,  il  gifla  un  des  rieurs  si  malheu- 
reusement qu'il  le  blessa  un  peu  à  l'œil.  Grand  scandale 

189  XI. 


dans  le  village.  De  nos  jours,  les  parents,  même  et  sur- 
tout ceux  qui  brutalisent  leurs  enfants,  n'admettent  pas 
que  llnstituteur  puisse  avoir  un  moment  d'impatience 
ou  d'oubli  et  donne  une  tape  à  un  gamin  insupportable. 
Le  père  de  l'enfant  calotte  s'en  vint  à  l'école,  furieux, 
menaçant  de  tout  briser  et,  par  représailles,  de  souffleter 
lui-même  le  maître  brutal.  Quant  à  monsieur  le  maire 
Piochou,  il  profita  de  l'aubaine  ;  il  alla  trouver  Coste  et 
lui  déclara  que  s'il  récidivait  on  le  traduirait  en  police 
correctionnelle. 

Et  là-haut,  dans  son  logis,  Jean  retrouvait,  à  midi  et 
le  soir,  la  iigure  éternellement  pâle  et  amaigrie  de  sa 
femme. 

Paul  et  Rose  eux-mêmes  étaient  brusqués  à  tout  pro- 
pos et  sans  raison.  Leurs  grands  yeux  pensifs  se  fixaient 
sur  le  visage  dur,  ravagé  de  soucis,  de  ce  père  si  bon 
jadis  dont  ils  ne  s'explicjuaient  pas  le  changement 
d'humeur.  Tristes,  ils  se  rencognaient  dans  leur  silence 
et  assistaient,  pleurant  doucement,  aux  querelles.  Quoi- 
que ayant  toujours  du  pain  à  manger,  ils  souffraient 
vaguement  de  cette  vie  mauvaise.  Dans  leurs  petits  cer- 
veaux, ils  se  rappelaient  les  beaux  jours  où  leur  papa, 
son  beau  sourire  aux  lèvres,  les  menait  aux  champs 
en  compagnie  de  Même.  Car  la  chèvre  elle-même  n'était 
plus  là  pour  les  distraire.  Avec  l'hiver,  il  aurait  fallu  de 
l'herbe,  du  fourrage  à  la  maison  ;  pour  cette  raison,  et 
surtout  pour  avoir  de  quoi  solder  une  note,  la  chè\Te 
avait  été  vendue  et  les  bessonnes  sevrées. 

Aussi  le  garçonnet  et  la  fillette  erraient-ils  dans  la 
maison  froide,  l'àme  en  peine,  les  mains  et  les  pieds 
gondolés  d'engelures.  Timidement,  ils  se  réchauffaient 
au  maigre  feu  de  la  cuisine,  rudoyés  pour  un  rien,  n'osant 
plus  rire,  s'amuser  ou  bavarder  comme  jadis,  surpris 
quand   leur  mère  ou  leur  père   à  les   voir   si   tristes 

190 


oubliaient  leurs  rancunes  et,  pleins  de  regret,  les  unis- 
saient dans  leur  affection,  les  couvraient  soudain  de 
caresses,  ainsi  qu'au  temps  passé. 


XXIX 

Jean  fit  plusieurs  fois  à  pied  le  voyage  de  Montcla- 
piers  sous  la  brise  piquante  et  malgré  la  neige  tombée. 
Heureusement  la  route  est  très  passante,  en  tous  temps  : 
charrettes,  voitures  et  piétons  y  avaient  frayé  un  chemin. 
Il  mit  ainsi  au  mont-de-piétë  tout  ce  qui  pouvait  avoir  de 
la  valeur  et  s'emporter  facilement.  Plus  rien  ne  restait 
à  engager,  si  ce  n'est  les  meubles  que,  décemment,  il 
ne  fallait  pas  songer  à  faire  charrier  et  vendre  à  Mont- 
clapiers,  au  vu  et  au  su  de  tout  Maleval. 

Aussi  abattu,  aussi  veule  qu'un  cheval  fourbu,  Jean 
ne  clierchait  plus  à  réagir,  dans  une  inertie  et  une  pas- 
sivité douloureuse  de  l'àme  et  du  corps.  Qu'aurait-il 
fait?  II  souhaitait  même  de  n'avoir  plus  de  pensée,  de 
réflexion,  d'être  aussi  puéril  et  aussi  indifférent  que  ses 
enfançons  qui,  malgré  leurs  doigts  crevassés  parle  froid, 
s'éjouissaient  d'une  paille,  d'un  caillou  blanc,  d'un  rai 
de  soleil. 

La  veille  de  la  Noël,  il  se  coucha,  morose,  sans  s'aper- 
cevoir que  Rose  et  Paul  avaient  mystérieusement 
déposé  leurs  petites  chaussures  dans  la  cheminée  de 
leur  chambre.  Le  lendemain,  il  se  leva  aussi  oublieux 
et  se  mit  à  vaquer  aux  soins  du  ménage,  machinalement. 

Tout  à  coup,  il  s'entendit  appeler  par  la  voix  de 
Louise. 

—  Jean,  disait-elle,  vois  donc  ce  qu'ont  les  enfants; 
je  les  entends  pleurer. 

Il  pénétra  dans  la  chambre.  Rose  et  Paul,  en  chemise, 

191 


leurs  pieds  et  leurs  menottes  rouges  de  froid,  étaient 
accroupis  devant  leurs  chaussures  vides,  déposées 
dans  les  cendres  du  foyer,  et  de  grosses  larmes  ruisse- 
laient sur  leurs  joues  bleuies. 

Dès  leur  éveil,  ils  avaient  risqué  un  regard  vers  la 
cheminée,  étonnés  de  ne  pas  voir  un  paquet  blanc  ou 
des  jouets  déborder  de  leurs  chaussures. 

—  C'est  peut-être  caché  au  fond,  avait  dit  Paul. 
Suivi  de  Rose,  il  avait  glissé  en  bas  de  son  lit  et  leur 

déconvenue  avait  été  telle  que  les  deux  petits,  fondant 
en  pleurs,  étaient  restés  là,  assis  à  croupetons,  ne  déta- 
chant pas  leurs  regards  de  leurs  souliers  vides. 
Ce  tableau  pitoyable  fendit  le  cœm*  de  Jean. 

—  Ah  !  mes  pamTes  chéris,  sanglota-t-il  en  les  em- 
brassant. 

Vite,  il  les  recoucha.  Le  silence,  le  regard  interroga- 
tem-  des  enfants  lui  firent  mal.  Il  s'empressa  de  dire, 
feignant  l'étonnement  ; 

—  Pas  possible  que  petit  Noël  ait  oublié  des  bébés  si 
sages...  Ah  !  j'y  suis.  Pardi  !  c'est  parce  qu'il  a  fait  très 
froid  et  qu'il  a  tombé  de  la  neige  cette  nuit  qull  n'est 
pas  venu...  Restez  dans  votre  lit  et  je  m'en  vais  voir  si 
je  le  rencontre. 

Les  traits  de  Rose  et  de  Paul  se  détendirent  aussitôt 
dans  un  sourire. 

—  Oui,  oui,  va  vite,  petit  père,  s'écria  le  garçonnet 
impatient,  — -  vite  car  il  pourrait  partir,  petit  Noël. 

—  Dis-lui  qu'il  me  donne  une  poupée  !  ajouta  la  fillette, 
en  tapant  ses  menottes. 

Jean  prit  quelques  sous  et  courut  acheter,  dans  une 
baraque  installée,  ce  jour-là,  sur  la  grand  route,  des 
bonbons  et  de  pauvres  jouets. 

A  son  retour,  la  joie  des  enfants  fut  sans  bornes, 
surtout  après  le  désappointement  du  réveil. 
192 


—  Tu  Tas  -sTi,  petit  père  ? 

—  Oui,  là-bas  sur  la  route,  et  il  m'a  donné  ceci  pour 
vous. 

Rose,  radieuse,  pressait  éperdunient  sur  son  sein  ime 
minuscule  poupée  de  carton  colorié.  Paul,  tenant  dans 
ses  doig-ts  un  cheval  grossièrement  découpé  dans  mi 
morceau  de  bois,  peint  en  rouge  éclatant,  criait,  cla- 
quant de  la  langue  et  faisant  le  geste  de  lancer  un  coup 
de  fouet  imaginaire  : 

—  Hue  donc,  cheval...  au  trot  î  au  galop! 

Et  devant  la  joie  énorme  de  ces  chères  créaturettes, 
Jean  s'enfuit,  retenant  un  sanglot. 


XXX 

La  santé  de  Louise  exigeait  toujours  des  soins  coûteux 
et  une  alimentation  choisie.  Avec  ses  ressources  déri- 
soires et  ses  dépenses  nombreuses,  Costc  voyait, 
chaque  mois,  s'enfler  particulièrement  le  cliiffre  de  sa 
dette  chez  le  boucher. 

Or,  afin  que  ses  enfants  n'allassent  pas  pieds  nus  et 
les  vêtements  en  lambeaux,  afin  de  renouveler  ses 
propres  habits  qui  tombaient  en  floches  et  prenaient  un 
aspect  de  guenilles,  il  advint  que  Jean  pendant  plusieurs 
mois  ne  put  donner  que  de  très  petites  sonmies  à  ses 
fournisseurs.  Ceux-ci  se  fâchèrent.  Le  boucher  montra 
les  dents  et  menaça  d'une  saisie-arrêt.  La  femme  do 
ménage,  à  qui  cette  menace  fut  faite,  s'empressa  d'en 
prévenir  Coste,  puis  d'aller  colporter  la  nouvelle  dans  le 
village. 

L'instituteur  se  rendit  aussitôt  chez  le  boucher  pour 
le  prier  de  patienter.  Il  fut  éloquent,  parla  du  tort 
immense  que  lui  ferait  pareille  mesm*e.  Bref,  le  boucher, 

193  XL. 


lui  gros  homme  sanguin,  pas  mauvais  au  fond,  mais  de 
caractère  faible  et  changeant,  parut  s'attendrir  et  promit 
tout  le  crédit  et  tout  le  temps  nécessaire.  Mais  comme  il 
était  du  parti  du  maire  actuel,  il  n'eut  rien  de  plus 
pressé  que  de  raconter,  le  soir,  au  café  conservateur,  la 
visite  et  les  supplications  de  Coste.  Ses  amis  donnèrent 
libre  cours  à  leur  haine  : 

—  Tu  as  tort;  à  ta  place,  nous  foutrions  l'huissier  à 
ses  trousses.  D'ailleurs,  c'est  un  bon  moyen  de  nous 
débarrasser  enfin  de  ce  triste  personnage. 

Ainsi  conseillé  durant  toute  la  soirée,  le  boucher 
oublia  sa  promesse  du  matin  et,  les  jours  suivants, 
exécuta  sa  menace. 

Coste  fut  frappé  de  stupeur  d'abord,  puis  avec  une 
résignation  d'oriental,  courbant  la  tète  sous  des  forces 
mauvaises  et  inconnues,  il  soupira  mélancoliquement  : 

—  Ma  foi,  ça  devait  arriver  tôt  ou  tard. 

Mais,  à  la  lin  du  mois,  quand  il  entra  chez  le  percep- 
teur et  que  celui-ci  lui  retint  20  0/0  sur  son  traitement, 
le  rouge  de  la  honte  lui  monta  au  visage.  Il  sortit 
comme  im  homme  ivre  ,  emportant  les  misérables 
03  francs  33  qu'il  toucherait  désormais.  Des  larmes  rou- 
laient sur  ses  joues  creuses,  des  cris  d'angoisse  et  de 
révolte  s'échappaient  de  sa  gorge.  Assis  sur  le  talus  de 
la  route  qui  conduit  à  Maleval  et  que  chauffait  le  clair 
soleil  d'un  beau  jour  d'hiver,  il  songeait  quasi  hébété  à 
la  destinée  amère.  Soixante-trois  francs  î  c'est  avec  ça 
qu'il  faudrait  vivre  pendant  trente  longs  jours,  payer 
une  femme  de  ménage,  entretenir  les  bébés,  soigner  sa 
pauvre  Louise  î 

Il  se  leva  enfin.  Tout  le  long  de  la  route,  il  marcha 
tantôt  éperdu,  comme  fou  de  douleur,  tantôt  la  tète 
basse,  le  dos  voûté,  pareil  à  un  de  ces  chemineaux  qui 
traînent  leur  misère  de  village  en  village.  Il  ne  sortait 

194 


de  son  accablement  que  pour  se  laisser  aller  à  des 
rêves  insensés  ou  morbides.  S'il  trouvait  là,  sur  son 
chemin,  un  porte-monnaie,  im  portefeuille  bourré  de 
billets  de  banque,  eh  bien  !  il  le  garderait,  il  ne  serait 
pas  si  bête  cpie  de  le  rendre.  Puis  il  murmurait  avec 
àpreté  : 

—  Ah  !  si  ces  arbres,  si  cette  terre  m'appartenait  ! 

Et  il  évaluait  le  prix  de  toutes  les  choses  qu'il  ren- 
contrait. Peu  à  peu  il  sentait  l'envie  croître  en  lui 
comme  de  l'ivraie,  étouffer  ses  anciens  bons  sentiments 
et  toutes  sortes  de  désirs  emplir  son  cœur  si  honnête  ! 
Dans  une  hallucination  grandissante,  il  enveloppait 
d'un  regard  de  haine  ces  champs  et  ces  vignes  qui 
s'étendaient  de  chaque  côté  de  la  route,  ces  collines 
boisées  qui  se  dressaient  vers  le  ciel  d'un  bleu  pâle, 
ces  villas  et  ces  châteaux  qui  couronnaient  les  hauteurs 
et  resplendissaient  au  soleil,  tous  ces  biens  enfin  qui 
appartenaient  aux  heureux  de  ce  monde. 


XXXI 

Et  les  jours  sombres,  les  jours  sans  espoir  et  sans 
bonheur  se  succédaient. 

Jusque-là,  Coste  ne  s'était  point  tout  à  fait  privé  de 
tabac.  Certes,  il  ménageait  parcimonieusement  le 
paquet  de  dix  sous  qu'il  achetait  de  temps  à  autre, 
roulant  de  loin  en  loin  une  cigarette,  car,  disait-il,  il 
aurait  préféré  ne  pas  manger  que  de  ne  pas  fumer. 

Louise,  un  jour,  lui  ayant  reproché  cette  dépense 
inutile,  il  essaya  de  s'abstenir.  Cette  privation  lui  fut 
dure.  Puis,  un  jour,  il  se  rappela  qu'il  avait  l'habitude 
de  jeter  ses  bouts  de  cigarette  derrière  l'écran  d'une 
cheminée  dans  laquelle  on  n'allumait  jamais  de  feu.  Il 


les  recueillit  soigneusement,  et  ces  détritus  de  tabac  lui 
parurent  exquis,  malgré  leur  goût  acre  et  poussiéreux. 
Même,  un  soir,  en  un  endroit  désert,  près  de  la  prome- 
nade, il  aperçut  à  terre  un  mégot  de  cigare  fumé  aux 
trois  quarts  et  jeté  par  un  passant.  L'envie  fut  si  forte 
qu'il  se  baissa  furtivement,  s'en  empara  et,  en  cachette, 
une  fois  dans  sa  maison,  ill' alluma  et  se  délecta  d'abord 
des  premières  bouffées;  puis,  plein  de  honte  et  de 
dégoût,  il  le  rejeta  brusquement  et  se  prit  à  pleurer. 

Il  devenait  mauvais. 

L'une  des  jumelles  étant  tombée  malade,  lui  qui  ado- 
rait ses  enfants  fit  à  haute  voix  cette  réflexion  : 

—  Si  elle  meurt,  tant  pis...  Pour  la  chienne  de  vie 
qui  l'attend... 

Il  s'arrêta.  Puis,  en  proie  au  remords,  dans  un  besoin 
de  tendresse,  il  cajola  l'enfant,  la  dorlota  comme  pour 
lui  demander  pardon. 

Sa  classe,  il  la  faisait  maintenant  sans  goût,  machi- 
nalement. Tout  à  ses  sombres  préoccupations,  il  lais- 
sait rire  et  bavarder  ses  élèves.  Il  répétait  ses  leçons 
comme  dans  un  rêve,  les  lisant  dans  un  livre  quelcon- 
que. L'àme  noyée  d'amertume,  il  haussait  les  épaules 
aux  passages  où,  à  propos  des  serfs,  on  vantait  les 
bienfaits  de  la  Révolution.  Étaient-ils  plus  malheureux 
que  moi,  songeait-il.  C'était  toujom's  la  même  chose  : 
aux  uns,  tout  ;  aux  autres,  plus  nombreux,  rien;  et  cela 
sans  cause,  sans  raison  ;  car  il  était,  lui,  un  vaillant, 
pas  paresseux,  d'une  conduite  irréprochable,  et  il  se 
débattait  dans  une  affreuse  gêne,  il  pâtissait  dans  sa 
chair  et  dans  la  chair  des  siens.  Chacun  a  le  droit  de 
vivre  en  travaillant,  modestement,  répétait-il.  Et  dans  le 
désarroi  de  ses  idées  de  fonctionnaire  élevé  dans  le  res- 
pect de  l'autorité,  pétri  de  ce  respect  même,  il  en  arri- 

196 


vait  à  espérer  comme  tant  d'autres  en  ces  temps  nou- 
veaux où  se  lèverait  sur  les  humbles  et  les  déshérités  le 
soleil  de  l'universelle  justice. 


XXXII 

Et  autour  de  lui,  il  sentait  toujours  aussi  peu  de  pi- 
tiés ;  rien  que  des  regards  dédaigneux  ou  hostiles.  Les 
fournisseurs,  le  traitant  de  haut,  lui  refusaient  parfois, 
pleins  de  mépris,  leurs  marchandises  :  Payez-nous,  di- 
saient-ils arrogants,  nous  vous  avons  trop  longtemps 
fait  crédit.  —  Il  subissait  ces  avanies,  s'en  retournait 
tête  basse,  loque  humaine  que  n'agitaient  plus  que  de 
courtes  révoltes. 

On  ne  lui  pardonnait  rien. 

Par  ces  rudes  jours  de  l'hiver,  afin  d'économiser  sur 
le  bois  et  le  charbon,  Coste,  après  la  sortie  des  élèves, 
faisait  descendre  les  siens  dans  la  classe  chauffée.  Trop 
probe  pour  détourner  une  seule  pelletée  de  houille,  pour 
prendre  au  tas  communal  une  seule  bûche,  il  croyait 
avoir  le  droit,  en  l'absence  des  élèves,  de  faire  jouir  les 
siens  de  la  douce  tiédeur  d'une  salle  où  il  y  avait  eu  du 
feu  pendant  les  trois  quarts  de  la  journée. 

On  le  sut.  D'où  cancans  dans  le  village  et  accusation 
formelle  de  se  chautTer  aux  frais  de  la  commune. 

M.  le  maire  Piochou  en  fit  aussitôt  l'observation  à 
Coste  et,  peu  habitué  aux  euphémism.es,  il  le  qualifia 
presque  brutalement  de  voleur. 

Une  flamme  de  colère  alluma  le  regard  de  l'institu- 
teur. Il  faillit  se  jeter,  les  poings  fermés,  sur  le  maire. 

Mais  ses  bras  retombèrent.  Il  eut  peur.  Peut-être,  en 
effet,  en  cas  de  plainte,  on  le  considérerait  comme  cou- 

197 


pable.  Pauvre,  on  est  pestiféré;  les  âmes  compatissantes 
se  font  rares  autour  de  vous.  Et  puis,  à  quoi  bon? 


XXXIII 

Jean  eut  un  dernier  espoir. 

Après  la  mort  de  sa  mère,  il  s'était  abonné  à  un  jour- 
nal pédagogique  qu'il  recevait  chaque  semaine.  Un  ré- 
dacteur indépendant  y  bataillait  régulièrement  en  faveur 
des  instituteurs,  signalait  les  abus  de  tous  genres,  se 
faisait  l'écho  des  plaintes,  des  misères,  sur  lesquelles  il 
appelait  l'attention  de  l'administration  supérieure. 

Jean  crut  peut-être  que  son  triste  sort  attendrirait 
tout  le  monde  et  soulèverait  un  cri  de  réprobation  ; 
peut-être  aussi  obéit-il  à  un  sentiment  amer  de  révolte 
et  voulut-il  clamer  sa  détresse.  Il  écrivit  une  lettre  sim- 
ple et  navrante  dans  laquelle  il  exposait  tout  ce  que  sa 
situation  avait  de  lamentable  et  d'effrayant,  s'il  n'obte- 
nait aucun  secours  du  ministère.  La  lettre  fut  insérée 
et  même  commentée  en  quelques  lignes  vibrantes  de 
pitié. 

Jean  espéra.  Qui  sait?  dans  ce  ministère  où  l'on  bras- 
sait tant  d'argent,  il  y  avait  certainement  un  fonds 
spécial  pour  les  secours.  On  le  plaindrait,  on  lui  enver- 
rait quelque  sonmie.  Puis  il  se  dit  :  à  quoi  bon,  d'ail- 
leurs. Que  l'on  m'envoie  cinquante,  cent,  deux  cents 
francs  même,  ne  sera-ce  pas  à  recommencer  aussitôt  ? 

Il  songea  encore  que  s'il  avait  fait  connaître  son  nom 
et  son  adresse,  beaucoup  de  ses  collègues,  moins  mal- 
heureux que  lui,  lui  eussent  sûrement  envoyé  l'obole, 
le  denier  du  pauvre.  Et  Jean  se  murmura  encore:  à  quoi 
bon  ?  Non,  non,  je  ne  veux  pas  manger  du  pain  de 
l'aumône. 

198 


Un  autre  jour,  il  se  proposa  de  se  rendre  à  Montcla- 
piers,  de  se  jeter  aux  pieds  de  ses  chefs  et  de  leur 
demander,  comme  une  grâce,  un  poste  rémunérateur. 
Puis  il  comprit  combien  pareille  démarche  était  étrange, 
absurde  même,  et  dure  pour  son  amour-propre  de 
subordonné.  Etait-il  le  seul  instituteur  besoigneux  et 
chargé  de  famille  ?  Non,  on  n'agissait  pas  ainsi.  D'ail- 
leurs l'écouterait-on  ? 

«  Supposons  même  que  cette  démarche  insolite  eût 
une  chance  de  succès,  se  dit-il,  d'oùtirerais-jela  somme 
nécessaire  pour  payer  mes  dettes,  les  frais  de  voyage 
de  ma  famille,  le  transport  de  mes  meubles  ?  » 

Donner  sa  démission,  faire  autre  chose  ?  Impossible 
encore,  ce  serait  même  pire,  à  son  âge  surtout  et  sans 
un  sou  d'avance. 

Il  retomba  dans  sa  passiveté  douloureuse.  Et  les 
jours  coulaient  sans  espoir  et  sans  bonheur  en  son  froid 
et  triste  logis.  Rien  ne  le  soutenait.  Sa  femme  malade 
continuait  à  se  désoler,  toujours  geignante  ou  pleurant. 
Ses  enfants,  il  les  fuyait,  car  tout  en  eux  lui  rappelait 
son  affreuse  misère.  L'avenir?  il  n'osait  le  regarder  sans 
terreur.  Sa  situation  si  mauvaise  à  Maleval,  la  saisie- 
arrêt  sur  son  traitement  avaient  peut-être  indisposé  ses 
chefs  contre  lui.  Au  lieu  d'un  poste  plus  avantageux, 
ne  lui  écherrait-il  pas  un  de  ces  matins  quelque  dis- 
grâce ?  Ce  serait  eft'rayant,  mon  Dieu,  soupirait-il.  Alors 
que  faire  "^ 

XXXIV 

Que  faire  alors  ?  se  répétait-il  souvent  à  bout  de 
forces  désormais. 

Et  comme,  cette  année-là,  les  suicides  des  pauvres 
gens  se  multipliaient  à  Paris,  causés  par   le  froid  et  la 

199 


faim,  il  lut,  un  jour,  sur  un  morceau  de  journal  ramassé 
dans  la  rue,  un  fait  divers  contant  l'asphyxie  par  le 
charbon  d'une  famille  entière,  composée  du  père,  de  la 
mère  et  de  cinq  enfants. 

Cette  lecture  le  laissa  rêveur. 

Il  se  secoua.  Las  de  tout,  avide  de  repos  et  de  néant, 
il  murmura  tout  bas,  avec  ime  lointaine  voix  de  rêve  : 

—  Toujours  misérer  !...  Je  n'ai  même  plus  à  lutter! 
La  vie  est  mauvaise,  la  vie  est  marâtre  aux  petits.  Ceux 
qui  achètent  du  charbon  avec  leurs  derniers  sous  nous 
donnent  l'exemple  pour  tôt  ou  tard. 

Mais  tout  de  suite,  avec  le  sentiment  intense  de  sa 
responsabilité,  le  suprême  amour-propre  du  fonction- 
naire reculant  devant  tout  bruit,  tout  scandale,  il  se 
raidit,  incapable  d'une  franche  et  dernière  révolte.  Il 
ajouta  : 

—  Ai-je  le  droit  de  disposer  ainsi  de  la  vie  des  miens? 
Et  de  moi-même?...  Que  feraient-ils  sans  moi? 

Il  chassa  l'affreuse  pensée.  Ne  reviendrait-elle  pas? 
Et  alors?... 


Octobre  iSg^-^Jiiin  i895 
Évreux 


Fini  d'imprimer  trois  mille  exemplaires 
le  Jeudi  1 3  juin  igoi 


à  l'Imprimerie  de  Suresnes 

(G.  Richard,  administrateur) 
9,  rue  du  Pont 


par  Louis  Ango. 

Anselme  Barbereau, 

Claude  Binand, 

Léon  BrueU 

Désiré  Charret, 

Alexandre  Collet, 

Emile  Daçiot, 

Jules  Desportes, 

Marias  Drouard. 

Gustave  Lucas, 

Auguste  Mahlmann, 

Alexandre  Mancel, 

Georges  Moine, 

Charles  Moge, 

César  Petit, 

Ernest  Payen, 

Élie  Peyla, 

Auguste  Princhette, 

Jacques  Rétif, 

Charles  Robert, 

Eugène  Testard, 

Louis  Trioreau. 


Dans  leur  première  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié 

un  dossier  de  l'affaire  Liebknecht  —  attitude  et  inter- 
vention  de  Liebknecht  dans  l'affaire  Dreyfus        épuisé 

un  dossier  de  la  préparation  du  premier  congrès 
socialiste  national,  tenu  à  Paris  en  décembre  i8gg 

épuisé 

discussion  à  la  Chambre  de  la  proposition  de  loi, 
adoptée  par  le  Sénat,  portant  modification  de  la  loi  du 
2  novembre  i8g2  sur  le  travail  des  enfants,  des  filles 
mineures  et  des  femmes  dans  les  établissements  indus- 
triels, compte-rendu  sténo  graphique  épuisé 

plusieurs  articles,  allocutions  et  discours  d\'inatole 
France  épuisé 

consultation  internationale  ouverte  à  la  Petite  Répu- 
blique sur  l'affaire  Dreyfus  et  le  cas  Millerand 

dans  les  cahiers  5 ,  6,  8,  ensemble  3  francs 

et  dans  le  cahier  1 1  épuisé 

le  socialisme  et  les  intellectuels,  —  conférence  faite 
par  M.  Paul  Lafargue  à  V Hôtel  des  Sociétés  Savantes  le 
vendredi  2  3  mars  igoo,  compte  rendu  sténo  graphique 
non  revu  non  mis  dans  le  commerce 

socialisme  et  collectivisme,  —  conférence  faite  par 
M.  Emile  Vandervelde  à  V  Hôtel  des  Sociétés  Savantes 
le  mardi  6  mars  igoo,  compte  rendu  sténo  graphique 
revu  I  franc 

Dans  leur  deuxième  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié 

le  programme  de  l'École  des  Hautes  Études  Sociales 
pour  Vannée  scolaire  igoo-igoi  épuisé 


le  discours  lu  par  M.  Boutroux  et  Vallocution  pro- 
noncée par  M.  Duclaux  le  lundi  12  novembre  1900, 
pour  l'inauguration  de  VÉcole  des  Hautes  Études  So- 
ciales épuisé 

René  Salomé,  —  vers  Vaction  2  francs 

le  théâtre  social,  —  conférence  faite  par  Jaurès  le  di- 
manche 22  juillet  i  go  o  au  théâtre  de  la  République, 
avant  la  représentation  de  «  Mais  quelqu'un  troubla 
la  fête  »  .  épuisé 

Hubert  Lagardelle,  —  les  Intellectuels  devant  le 
Socialisme  i  franc 

Lionel  Landry,  courriers  de  Chine  épuisé 

Romain  Rolland,  Danton  3  francs 

Lionel  Landry,  Bacchus  3  francs 

les  intellectuels  devant  le  socialisme,  réponses  de 
MM.  Paul  Mantoux  et  Charles  Guieysse  au  cahier  de 
Lagardelle  i  franc 

André  Bourgeois,  —  quatre  jours  à  Montceau 

I  franc 

cahier  d'annonces  :    les  journaux  pour  tous 
la  société  des  visiteurs 
le  Mouvement  Socialiste 
la  Revue  d'Art  Dramatique 
société    nouvelle   de    librairie    et 

d'édition 
programme    de    l'école   socialiste 
pour    l'année     scolaire     igoo- 
1901  I  franc 

quelques  éléments  d'un  dossier  du  récent  mouvement 
pour  la  liberté  en  Russie  j  franc 


le  programme  du  collège  libre  des  sciences  sociales 
pour  Vannée  scolaire  igoo-igoi  i  franc 

Dans  la  même  série  les  Cahiers  publieront 

un  dossier  complet  du  jnouvement  russe  depuis 
l'excommunication  de  Tolstoi 

le  compte  rendu  sténo  graphique  non  officiel  de  la  ver- 
sion française  du  cinquième  congrès  socialiste  interna- 
tional, tenu  à  Paris  du  23  au  f2y  septembre  igoo  : 

Les  Cahiers  de  la  Quinzaine  ont  fait  sténographier 
par  les  sténographes  habituels  du  Comité  général  et  du 
Parti  socialiste  français  exactement  toutes  les  paroles 
françaises  officiellement  prononcées  au  récent  congrès 
socialiste  international. 

Cette  sténographie  a  une  incontestable  valeur  liisto- 
rique 

a)  parce  que  la  plupart  des  orateurs  ont  parlé  en 
français  ; 

b)  parce  que  les  dévoués  traducteurs  officiels  choisis 
parmi  les  délégués  ont  traduit  valablement  en  français 
les  discours  prononcés  dans  les  autres  langages. 

Nous  n'avons  pas  demandé  pour  ce  compte  rendu  sté- 
nographique  l'investiture  officielle 

a)  parce  qu'elle  était  usurpée  pour  im  compte  rendu 
analytique  établi  sans  la  connaissance  des  textes  ; 

b)  parce  que  nous  ne  voulons  soumettre  à  l'autorité 
de  personne,  individu  ou  comité,  un  texte  historique 
établi  scientifiquement. 

La  sténographie  établie  par  les  soins  des  cahiers  a  été 
relue  par  celui  des  socialistes  français  qui  connaît  le 
mieux  le  mouvement  socialiste  international. 

Nous  la  publierons  dans  quelques  semaines  en  un  fort 
cahier  d'au  moins  180  pages. 


Elle  constituera  ainsi  un  monument  unique. 

Nous  en  ferons  vm  tirage  restreint  et  qui  sera  vite 
épuisé.  Adresser  dès  à  présent  les  commandes  et  les 
mandats  à  M.  André  Bourgeois,  administrateur  des 
cahiers. 

L'exemplaire  vaudra  3  francs  5o. 

Pour  la  propagande  nous  en  vendrons 
cinq  exemplaires  pour  treize  francs  ; 
huit  exemplaires  pour  vingt  francs  ; 

et  dix  exemplaires  pour  vingt-trois  francs. 

Mais  on  peut  recevoir  toutes  les  publications  de 
la  deuxième  série  en  s'abonnant  simplement  à  la 
deuxième  série  des  cahiers. 

Nous  servons  des  abonnements  ordinaires  à 

vingt  francs  ; 
et  des  abonnements  de  propagande  à 

huit  francs. 

Il  va  sans  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  différence  de 
service  entre  ces  deux  abonnements.  Nous  voulons  seu- 
lement que  nos  cahiers  soient  accessibles  à  tout  le  monde 
également. 

Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient;  le  prix  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  sensiblem,ent  inférieur  au 
prix  de  revient. 

Nous  envoyons  éventuellement  nos  cahiers  à  qui  nous 
les  demande. 

Nous  acceptons  que  nos  abonnés  instituteurs  paient 
leur  abonnement  par  mensualités  de  un  ou  deux 
francs. 

M.  André  Bourgeois,  administrateur  des  cahiers, 
reçoit  pour  V administration  et  pour  la  librairie  tous 
les  jours  de  la  semaine,  le  dimanche  excepté,  —  de 
huit  heures  à  onze  heures  et  de  une  heure  à  sept  heures. 


M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers,  reçoit  pour 
la  rédaction 

le  Jeudi  soir  de  deux  heures  à  cinq  heures. 

Adresser  à  M,  André  Bourgeois,  administrateur  des 
cahiers,  1 6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspon- 
dance d'administration  et  de  librairie  :  abonnements  et 
réabonnements,  rectifications  et  changements  d'adresse, 
cahiers  manquants,  mandats,  indication  de  nouveaux 
abonnés.  N'oublier  pas  d'indiquer  dans  la  correspon- 
dance le  numéro  de  V abonnem,ent ,  comm,e  il  est  inscrit 
sur  l'étiquette,  avant  le  nom. 

Adresser  à  M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers, 
1 6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspondance  de 
rédaction  et  d'institution.  Toute  correspondance  d'admi- 
nistration adressée  à  M.  Péguy  peut  entraîner  pour 
la  réponse  un  retard  considérable.  , 

Nos  collections  de  la  deuxième  série  sont  presque  en- 
tièrement épuisées.  Nous  prions  instamm,ent  ceux  de  nos 
abonnés  qui  auraient  des  cahier's  en  double  de  vouloir 
bien  nous  les  renvoyer.  Réciproquement  ceux  de  nos 
abonnés  qui  n'auraient  pas  reçu  quelques-uns  des  cahiers 
déjà  parus  feront  bien  de  nous  les  demander  sans  aucun 
retard. 

Nous  tenons  gratuitement  à  la  disposition  de  nos 
abonnés  : 

Marcel  et  Pierre  Baudouin  :  Jeanne  d'Arc,  dram£  en 
trois  actes; 

Jérôme  et  Jean  Tharaud  :  la  lumière  ; 

Pierre  Baudouin  :  Marcel,  premier  dialogue  de  la 
cité  harmonieuse. 

Envoyer  un  franc  pour  les  frais  d'envoi. 


Nous  prions  tous  nos  abonnés  de  vouloir  bien  acheter 
tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers. 

Nous  recevons  sans  frais  les  abonnements  à  toutes 
les  revues. 

Nous  sommes  heureux  d'annoncer  à  nos  véritables 
amis  que  la  librairie  des  cahiers  sauvei^a  sans  doute 
les  cahiers;  sauvera,  c'est-à-dire  leur  maintiendra  cette 
liberté  honnête  à  laquelle  nous  tenons  avant  tout.  Nous 
publierons  dans  le  treizième  cahier  les  bilans  m,ensuels 
de  la  librairie  depuis  sa  fondation. 

Nous  faisons  dans  nos  bureaux  les  plus  fortes  réduc- 
tions usuelles,  c'est-à-dire  que  nous  y  vendons  les  livres 
exactement  aux  prix  de  VOdéon. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  à  Paris  aux  m.êmes 
conditions. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  en  province  et  à 
l'étranger  aux  prix  marqués  pour  toute  commande 
inférieure  à  onze  francs. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  en  province  et  à 
l'étranger  avec  les  plus  fortes  réductions  usuelles, 
c'est-à-dire  exactement  aux  prix  de  V  Odéon,  pour  toute 
commande  égale  ou  supérieure  à  onze  francs. 

Notre  service  de  librairie  est  rigoureusement  réservé 
à  nos  abonnés. 

Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections  pour 
trois  mille  exem.plaires  de  ce  douzième  cahier  le  mardi 
1 1  Juin  igoi. 


Le  Gérant  :  Charles  Péguy 


Ce' cahier  a  été  composé  par  des  ouvriers  syndiqués 


Dans  leur  troisième  série  les  Cahiers  publieront  du 
même  auteur 

TANTOUNE 

roman  de  m,œurs  paysannes 


TREIZIÈME    CAHIER    DE    LA    DEUXIÈME   SÉRIE 


Cah)ieps 
de  la  Quinzaine 


VTVYAVTVYAVTVYAVTVYAVTVYAVTV> 

PARIS 
16,  rue  de  la  Sorbonne,  au  second 


Nos  Cahiers  sont  édités  par  des  souscriptions  men- 
suelles régulières  et  par  des  souscriptions  extraordi- 
naires :  la  souscription  ne  confère  aucune  autorité  sur 
la  rédaction  ni  sur  l'administration  :  ces  fonctions 
demeurent  libres. 

Xous  servons  : 

des  abonnements  de  souscription  à  cent  francs; 

des  abo7inements  ordinaires  à  vingt  francs; 

et  des  abonnements  de  propagande  à  huit  francs. 

Il  va  sans  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  différence 
de  service  entre  ces  différents  abonnements.  Nous  vou- 
lons seulement  que  nos  cahiers  soient  accessibles  à  tout 
le  monde  également. 

Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient:  le  prix  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  sensiblement  inférieur  au  prix 
de  revient. 

Nos  cahiers  étant  très  pauvres^  nous  ne  servons  plus 
d'abonnements  gratuits. 

Nos  abonnés  peuvent  nous  aider 

en  acceptant  les  reçus  que  nous  leur  faisons  présenter  ; 

en  souscrivant  des  souscriptions  mensuelles  régulières 
et  des  souscriptions  extraordinaires  ; 

en  abonnant  leurs  amis  et  toutes  personnes  à  qui  ces 
cahiers  conviendraient  ; 

en  nous  donnant  les  noms  et  adresses  des  personnes  à 
qui  nous  servirions  utilement  des  abonnements  éventuels; 

en  achetant  tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers; 

en   nous  envoyant  des  documents  et  renseignements. 

Nous  prions  ceux  de  nos  abonnés  qui  nous  en- 
voient des  noms  et  adresses  de    vouloir  bien  prévenir 


Onzième 

Douzième 

cahier 

cahier  <1) 

4:8 

609 

72 

95 

43 

38 

68o 

799 

44 

55 

I.3I7 

1.096 

LIBRAIRIE  DES  CAHIERS 


André  Bourgeois  a  fait  les  envois  suivants  : 


Paris 

Seine 

Seine-et-Oisc 

Départements 

Belgique  et  antres  pays. 

En  tout.  .    . 


Dans  ces  nombres  comptent  beaucoup  d'abonnés 
éventuels.  Nous  continuons  en  elTet  à  recenser  dans  le 
Bulletin  officiel  de  la  Ligue  des  Droits  de  V Homme  les 
républicains  sincères  qui  fondent  à  Paris  et  en  province 
de  nouvelles  sections,  et  nous  leur  envoyons  éventuelle- 
ment nos  cahiers.  Nous  avons  commencé  à  recenser 
dans  la  Paix  par  le  Droit  les  citoyens  qui  agissent 
contre  la  guerre  et  nous  leur  envoyons  éventuellement 
nos  cahiers.  Nous  prions  tous  ces  abonnés  éventuels  de 
vouloir  bien  nous  manifester  sans  retard  leurs  inten- 
tions. 

Nous  avons  dû  supprimer  nos  abonnements  graliuts  : 


(1)  Jean  Coste  ou  l'instituteur  de  village,  r\    Q         /^ 

I 


tî^eizième  cahier  de  la  deuxième  série 

Variant  de  cent  cinquante  à  deux  cent  cinquante  à  peu 
IDrès  depuis  la  fondation  de  nos  cahiers,  ils  nous  coû- 
taient au  moins  de  deux  à  trois  cents  francs  par  mois. 
Pour  nous  aider  à  supporter  cette  charge,  les  Journaux 
pour  tous  nous  versaient  une  souscription  mensuelle  de 
cinquante  francs.  Ils  ont  dû  eux-mêmes  supprimer  cette 
subvention.  Nous  avons  alors,  mais  seulement  alors, 
supprimé  nos  abonnements  gratuits. 

Nos  abonnés  gratuits  nous  étaient  devenus  chers. 
Soigneusement  recrutés,  ils  nous  lisaient  attentivement. 
Ils  faisaient  circuler  autour  d'eux  les  cahiers.  On  ne 
doit  donc  voir  dans  la  suppression  des  abonnements 
gratuits  qu'un  expédient  provisoire  où  nous  sommes 
contraints  par  l'excès  de  la  pauvreté.  Nous  avons 
vraiment  épuisé  nos  finances  et  le  moment  est  venu  de 
jeter  un  peu  de  lest.  En  maintenant  aussi  longtemps 
que  nous  l'avons  fait  des  abonnements  gratuits  qui 
nous  étaient  aussi  onéreux,  nous  avons  vraiment 
dunné  tout   ce  que  l'on   pouvait    nous    demander. 

Le  plus  gros  avantage  que  nous  puissions  désormais 
fciire  à  nos  abonnés  pauvres  est  l'abonnement  de  pro- 
pa|,'ande,  à  huit  francs.  Nous  acceptons  que  ces  huit 
francs  soient  payés  par  mensualités  de  un  ou  deux 
ficincs.  Déjà  plusieurs  de  nos  anciens  abonnés  gratuits 
Cl  il  souscrit  des  abonnements  de  propagande  payables 
pui'  mensualités.  Plusieurs  de  nos  anciens  abonnés 
gratuits  ont  aussi  organisé  des  abonnements  collectifs, 
(ist-à-dire  payés  par  plusieurs  personnes  qui  s'arran- 
t;^  ;il  entre  elles.  Autant  les  groupes  sont  odieux  quand 
ij^  sont  des  rendez-vous  de  bafouillage,  d'envie  et 
dautorité,  autant  ils  sont  précieux  quand  ils  sont  des 
fovers  de  travail,  de  lecture,  de  liberté. 


LIBRAIRIE   DES    CAHIERS 

Xoiis  avons  pu  reconstituer  avec  nos  retours  quelques 
premières  séries  complètes.  Nous  les  vendons  au  prix 
d'un  abonnement  ordinaire.  Nous  ne  les  vendons  qu'à 
nos  abonnés. 

Dans  leur  première  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié 

un  dossier  de  l'affaire  Liebknecht  —  attitude  et  inter- 
vention de  Liebknecht  dans  l'affaire  Dreyfus         épuisé 

un  dossier  de  la  préparation  du  premier  congrès  socia- 
liste national,  tenu  à  Paris  en  décembre  i8gg      épuisé 

discussion  à  la  Chambre  de  la  proposition  de  loi, 
adoptée  par  le  Sénat,  portant  modification  de  la  loi  du 
2  novembre  i8q2  sur  le  travail  des  enfants,  des  filles 
mineures  et  des  femmes  dans  les  établissements  indus- 
triels, compte  rendu  sténo  graphique  officiel  épuisé 

plusieurs  articles,  allocutions  et  discours  d'Anatole 
France  épuisé 

consultation  internationale  ouverte  à  la  Petite  Répu- 
blique sur  l'affaire  Dreyfus  et  le  cas  Millerand 

dans  les  cahiers  5 ,  6,  S,  ensemble  3  francs 

et  dans  le  cahier  1 1  épuisé 

le  socialisme  et  les  intellectuels,  —  conférence  faite 
par  M.  Paul  Laf argue  à  V Hôtel  des  Sociétés  Savantes  le 
vendredi  23  mars  iQoo,  compte  rendu  sténo  graphique 
non  revu  non  mis  dans  le  commerce 

socialisme  et  collectivisme,  —  conférence  faite  par 
M.  Emile  Vandervelde  à  Vllotel  des  Sociétés  Savantes 
le  mardi  6  mars  IQOO,  compte  j'endu  sténographique 
revu  I  franc 

3 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

Les  cahiers  épuisés  de  la  première  série  ne  sont  plus 
vendus  que  dans  les  quelques  collections  complètes  que 
nous  avons  pu  reconstituer. 

Nos  collections  de  la  deuxième  série  sont  presque 
entièrement  épuisées.  Xous  prions  instamment  ceux  de 
nos  abonnés  qui  auraient  des  cahiers  en  double  de  vouloir 
bien  nous  les  renvoyer.  Réciproquement  ceux  de  nos 
abonnés  qui  n'auraient  pas  reçu  quelques-uns  des  cahiers 
déjà  parus  feront  bien  de  nous  les  demander  sans  aucun 
retard. 


Beaucoup  de  nos  amis  dévoués  se  servent  de  leurs 
propres  exemplaires  pour  chercher  de  nouveaux 
abonnés.  Qu'ils  n'oublient  pas  alors  de  nous  demander 
les  exemplaires  de  remplacement.  Nous  nous  permet- 
tons de  recommander  à  nos  amis  d'avoir  des  collec- 
tions complètes.  Les  cahiers  qui  peuvent  aujourd'hui 
leur  sembler  oiseux  entrent  en  série  tout  de  même  et 
ceux  de  nos  abonnés  qui  dans  dix  ans  auront  la  collec- 
tion complète  pourront  alors  s'apercevoir  que  les  séries 
n'ont  pas  été  composées  au  hasard. 

Nous  devons  renoncer  à  publier  en  cette  fin  d'année 
un  index  des  deux  premières  séries.  Non  qu'un  index 
ne  soit  très  utile.  Mais  nous  n'avons  pas  le  temps  d'en 
établir  un  de  si  tôt  et  les  séries  successives  seront  si 
fortement  continuées  que  des  index  discontinus  les 
représenteraient  mal.  Nous  publierons  donc  des  index 
à  longues  périodes,  quinquennaux  ou  décennaux. 
Jusque-là  nous  ne  ferons  cpie  des  catalogues.  Provisoi- 
rement nos  abonnés  pourront  eux-mêmes  se  composer 
des  index  appropriés  à  leurs  besoins. 


LIBRAIRIE    DES    CAHIERS 

Dans  leur  deuxième  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié 

le  programme  de  l'École  des  Hautes  Études  Sociales 
pour  Vannée  scolaire  igoo-igoi  épuisé 

le  discours  lu  par  M.  Boutroux  et  Vallocution  pro- 
noncée par  M.  Duclaux  le  lundi  12  novembre  igoo, 
pour  V inauguration  de  VÉcole  des  Hautes  Études 
Sociales  épuùié 

René  Salomé,  —  vers  V action  2  francs 

le  théâtre  social,  —  conférence  faite  par  Jaurès  le  di- 
m.anche  22  Juillet  igoo  au  théâtre  de  la  République, 
avant  la  représentation  de  «  Mais  quelqu'un  troubla 
la  fête  yi  épuisé 

Hubert  Lagardelle,  —  les  Intellectuels  devant  le 
Socialisme  i  franc 

Lionel  Landry,  —  courriers  de  Chine  épuisé 

Romain  Rolland,  —  Danton  3  francs 

Lionel  Landry,  —  Bacchus  3  francs 

les  intellectuels  devant  le  socialisme,  —  réponses  de 
MM,  Paul  Mantoux  et  Charles  Guieysse  au  cahier  de 
Lagardelle  i  franc 

André  Bourgeois,  —  quatre  jours  à  Montceau 

I  franc 
cahier  d'annonces  :    les  journaux  pour  tous 
la  société  des  visiteurs 
le  Mouvement  Socialiste 
la  Revue  d'Art  Dramatique 
société  nouvelle  de   librairie  et  d'édition 
programme    de    l'école    socialiste  pour  l'année  sco- 
laire igoo-igoi  I  franc 
quelques  éléments  cVun  dossier  du  récent  mouvement 
pour  la  liberté  en  Russie  1  franc 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

le  programm.e  du  collège  libre  des  sciences  sociales 
pour  Vannée  scolaire  igoo-igoi  i  franc 

Dans  la  même  série  les  Cahiers  publieront 
un    dossier    complet    du    mouvement    russe    depuis 
r excommunication  de  Tolstoi 

le  compte  j^endu  sténo  graphique  non  officiel  de  la 
version  française  du  cinquième  congrès  socialiste  inter- 
national, tenu  à  Paris  du  23  au  2j  septembre  igoo  : 

Les  Cahiers  de  la  Quinzaine  ont  fait  sténographier 
par  les  sténographes  habituels  du  Comité  général  et  du 
Parti  socialiste  français  exactement  toutes  les  paroles 
françaises  officiellement  prononcées  au  récent  congrès 
socialiste  international. 

Cette  sténographie  a  une  incontestable  valeur  histo- 
rique 

a)  parce  que  la  plupart  des  orateurs  ont  parlé  en 
français  ; 

b)  parce  que  les  dévoués  traducteurs  officiels  choisis 
parmi  les  délégués  ont  traduit  valablement  en  français 
les  discours  prononcés  dans  les  autres  langages. 

Nous  n'avons  pas  demandé  pour  ce  compte  rendu 
sténographique  l'investiture  officielle 

a)  parce  qu'elle  était  usurpée  pour  un  compte  rendu 
analytique  établi  sans  la  connaissance  des  textes  ; 

b)  parce  que  nous  ne  voulons  soumettre  à  l'autorité 
de  personne,  individu  ou  comité,  un  texte  historique 
établi  scientifiquement. 

La  sténographie  établie  par  les  soins  des  cahiers  a  été 
relue  par  celui  des  socialistes  français  qui  connaît  le 
mieux  le  mouvement  socialiste  international. 

6 


LIBRAIRIE   DES    CAHIERS 

Nous  la  publierons  à  la  fin  de  cette  série  en  un  fort 
cahier  d'au  moins  180  pages. 

Mais  on  peut  recevoir  toutes  les  publications  de 
la  deuxième  série  en  s'abonnant  simplement  à  la 
deuxième  série  des  cahiers. 

Nous  servons  des  abonnements  ordinaires  à 

vingt  francs  ; 
et  des  abonnements  de  propagande  à 

huit  francs. 

Il  va  sans  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  différence 
de  service  entre  ces  deux  abonnements.  Nous  voulons 
seulement  que  nos  cahiers  soient  accessibles  à  tout  le 
m.onde  également. 

Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient;  le  prix  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  sensiblement  inférieur  au 
prix  de  revient. 

Nous  envoyons  éventuellement  nos  cahiers  à  qui  nous 
les  demande. 

Les  cahiers  épuisés  de  la  deuxième  série  ne  sont 
envoyés  qu'aux  nouveaux  abonnés  fermes  à  la 
deuxième  série. 

Depuis  le  premier  juin  nous  n'avons  maintenu  sur 
nos  listes  que 

a)  les  abonnés  qui  ont  payé  ime  somme  égale  ou 
supérieure  à  huit  francs  pour  leur  abonnement  à  la 
deuxième  série  ; 

b)  les  abonnés  qui  paient  régulièrement  leur  abonne- 
ment par  mensualités  ou  fractions. 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

Nous  tenons  gratuitement  à  la  disposition  de  nos 
abonnés  : 

Marcel  et  Pierre  Baudouin  :  Jeanne  d'Arc,  drame  en 
trois  actes; 

Jérôme  et  Jean  Tharaud  :  la  lumière  ; 

Pierre  Baudouin  :  Marcel,  premier  dialogue  de  la 
cité  harmonieuse. 

Envoyer  un  franc  pour  les  frais  d'envoi. 

La  grosse  importance  industrielle  et  commerciale  des 
cahiers  qui  achèvent  la  deuxième  série  nous  empêche 
d'établir  pour  la  fin  de  ce  mois  le  bilan  que  nous  devons 
établir.  Nous  l'établirons  pour  la  fin  de  l'année  scolaire, 
fin  juillet  ou  commencement  d'août.  Dès  à  présent  nous 
pouvons  croire  que  ce  bilan  ne  sera  pas  mauvais. 

L'appel  très  sérieux  que  nous  avons  adressé  naguère 
à  nos  amis  et  à  nos  abonnés  a  eu  ce  résultat  singulier 
que  nos  amis  et  que  nos  abonnés  ont  redoublé  de  zèle 
efficace  pour  nous.  Aucun  ne  s'est  dit  :  Puisque  ça  de- 
vient difficile,  je  m'en  vais.  Mais  la  plupart  se  sont  dit  : 
Puisque  ça  devient  difficile,  travaillons.  Par  ce  résultat 
nous  avons  connu  que  les  froussards  ^Tilgaires  n'avaient 
pas  attendu  ce  moment  pour  nous  abandonner. 

Nous  renouvelons  aujourd'hui  cet  appel  et  nous  ne 
voulons  pas  qu'il  y  ait  malentendu  sur  le  sens  que 
nous  lui  donnons. 

Tout  nous  fait  croire  que  dès  la  troisième  série  les 
Cahiers  se  suffiront  financièrement  à  eux-mêmes.  Ils 
vivront  par  les  moyens  du  bord.  J'entends  par  là  que  le 
produit  des  souscriptions  extraordinaires  et  des  sou- 
scriptions mensuelles  régulières,  des  abonnements  de 
souscription,   des  abonnements  ordinaires  et  des  abon- 


LIBRAIRIE    DES    CAHIERS 

nements  de  propagande,  renforcé  des  bénéfices  que 
nous  réalisons  dans  le  commerce  de  la  librairie,  cou- 
vrira les  dépenses.  Le  progrès  de  l'abonnement  a  été 
merveilleux.  Nous  a\ions  263  abonnés  fermes  à  la  fin  de 
la  première  série.  Nous  en  avons  aujourd'hui  environ 
I.200.  Nous  avons  ainsi  gagné  au  moins  i.ooo  abonnés, 
puisque  nous  avons  eu  au  commencement  de  la 
deuxième  série  au  moins  loo  désabonnements. 

Le  taux  des  abonnements  a  fort  honnêtement  pro- 
gressé. Nous  avons  cinq  ou  six  abonnements  de  sou- 
scription, à  peu  près  600  abonnements  ordinaires,  à  peu 
près  600  abonnements  de  propagande. 

Les  souscriptions  mensuelles  régulières  s'accroissent 
régulièrement.  Les  anciennes  souscriptions  mensuelles 
se  sont  maintenues.  De  nouvelles  sont  venues.  Une 
vingtaine  au  moins  de  nos  abonnés  se  sont  mis  à  nous 
envoyer  régulièrement  un,  deux,  trois,  cinq  francs  par 
mois. 

Des  habitudes  nouvelles  s'introduisent  parmi  nous. 
Un  de  nos  amis  russes,  l'initiateur  des  Journaux  pour 
tous,  a  bien  voulu  nous  acheter  plus  de  cent  exemplai- 
res du  dixième  cahier  —  cahier  d'annonces  —  où  il  y 
avait  quelques  éléments  d'un  dossier  du  récent  mouve- 
ment pour  la  liberté  en  Russie.  Nous  avons  envoyé  ces 
exemplaires  à  des  adresses  qu'il  nous  avait  données. 
Nous  espérons  que  des  achats  de  ce  genre  se  produiront 
pour  le  Jean  Coste  et  pour  les  prochains  cahiers  pairs. 
On  sait  que  le  prochain  cahier  sera  un  dossier  aussi 
complet  qu'il  faudra  du  mouvement  pour  la  liberté  en 
Russie  depuis  l'excommunication  de  Tolstoi. 

Mais  surtout  nous  sommes  heureux  d'annoncer  à  nos 
9  I. 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

véritables  amis  que  la  librairie  des  cahiers  sauvera 
sans  doute  les  cahiers,  fournira  l'appoint  indispensable. 
André  Bourgeois  me  communique  les  premiers  résul- 
tats de  la  librairie.  Ces  résultats  passent  mon  espé- 
rance. Et  pourtant  on  m'accuse  d'avoir  l'espérance 
facile  : 

OPÉRATIONS   DE   LA   LIBRAIRIE 

La  première  opération  date  du  lo  février  1901. 

Volumes  entrés  Sommes  encaissées 

Février 4o  volumes  33  francs 

Mars 123         —  212—86 

Avril 110         —  2^3      —       70 

Mai 191         —  81/J     _       80 

En  3  mois  et  demi.  .     4^4  volumes  1.334  francs  35 


Les  nombres  de  la  première  colonne  sont  ceux  des 
volumes  que  nous  avons  achetés  chez  les  éditeurs  pour 
nos  abonnés.  Les  nombres  de  la  deuxième  colonne 
représentent  les  sommes  que  nous  avons  reçues  de  nos 
abonnés  pour  les  volumes  que  nous  leur  avons  vendus. 
Si  l'on  veut  bien  considérer  que  notre  service  de  librairie 
commence  à  peine  à  fonctionner  et  cpi'il  commence  à 
fonctionner  dans  les  mois  les  moins  favorables,  on 
sera  heureux  de  ce  premier  résultat.  Un  tel  commen- 
cement nous  permet  d'espérer  que  dès  la  rentrée  pro- 
chaine, aux  bons  mois  d'octobre,  novembre,  décembre, 
janvier,  nous  ferons  beaucoup  d'affaires. 

On  sait  que  les  bénéfices  de  la  librairie  sont  versés 
intégralement  au  budget  des  cahiers.  Nous  répétons 
que  la  librairie  des  cahiers  ne  coûte  rien  aux  cahiers 

10 


LIBRAIRIE    DES    CAHIERS 

que  du  travail.  Dans  ces  conditions  nous  pouvons  éva- 
luer à  un  cinquième  environ  du  prix  de  vente  le  bénéfice 
introduit.  C'est  dire  que  depuis  sa  fondation  la  librai- 
rie des  cahiers  a  rapporté  aux  cahiers,  qui  en  avaient 
besoin,  environ  deux  cent  cinquante  francs,  soit  à  peu 
près  la  moitié  de  ce  que  nous  coûte  la  fabrication  d'un 
cahier  ordinaire. 

Nous  prions  tous  nos  abonnés  de  vouloir  bien  acheter 
tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers. 

Il  y  a  pour  nous  tout  avantage  à  cette  opération. 
Nous  avons  pour  nos  cahiers  un  personnel  et  des  frais 
généraux.  Sans  augmenter  ni  ce  personnel  ni  ces  frais 
généraux  nous  pouvons  faire  la  commission  de  tous  les 
livres  pour  tous  nos  abonnés.  Le  personnel  en  fonctions 
est  librement  et  entièrement  dévoué  aux  cahiers. 
L'administrateur  ponctuel  qui  a  si  parfaitement  orga- 
nisé l'administration  de  nos  éditions  a  non  moins 
ponctuellement  organisé  ^administ^atio^  de  la  librairie. 

Nous  recevons  sans  frais  les  abonnements  à  toutes 
les  revues.  Et  cette  opération  nous  est  fort  avanta- 
geuse. 

Nous  faisons  dans  nos  bureaux  les  plus  fortes  réduc- 
tions usuelles,  c'est-à-dire  que  nous  y  vendons  les  livres 
exactement  aux  prix  de  VOdéon. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  à  Paris  aux  mêmes 
conditions. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  en  province  et  à 
l'étranger  aux  prix  marqués  pour  toute  commande 
inférieure  à  onze  francs. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  en  province  avec 

II 


treizième  cahier  de  lar  deuxième  série 

les  plus  fortes  réductions  usuelles,  c'est-à-dire  exac- 
tement aux  prix  de  TOdéon,  pour  toute  commande 
égale  ou  supérieure  à  onze  francs. 

Notre  service  de  librairie  est  rigoureusement  réservé 
à  nos  abonnés. 

N'ayant  aucune  avance,  nous  ne  pouvons  opérer  qu'au 
comptant  ou  sur  provision  déposée. 

Nos  abonnés  de  Paris,  de  la  proAdnce  ou  de  l'étranger 
qui  veulent  recevoir  leurs  livres/ranco  à  domicile  n'ont 
qu'à  envoyer  à  M.  André  Bourgeois  l'énoncé  de  la  com- 
mande. Les  livres  français  partiront  par  le  courrier  du 
même  jour.  Les  livres  étrangers  partiront  par  un  cour- 
rier de  la  même  semaine. 

Ceux  de  nos  abonnés  qui  ont  l'intention  de  nous  faire 
de  fortes  commandes  peuvent  déposer  à  yi.  André 
Bourgeois  des  sommes  qui  sont  ainsi  en  compte  courant. 
Ils  n'ont  plus  qu'à  nous  envoyer  leurs  commandes  sur 
carte  postale.  Nos  factures  portent  le  décompte  à 
chaque  envoi. 

Pour  nous  faciliter  le  travail,  nous  demandons  à  nos 
abonnés  de  nous  envoyer  des  feuilles  ou  des  fiches  de 
commandes  exactement  énoncées. 

Pour  leur  faciliter  certain  choix,  nous  annonçons  les 
nouveautés.  Nous  ne  pouvons  pas  penser  à  faire  Tan- 
nonce  des  nouveautés  spéciales.  Mais  sur  les  milliers 
de  livres  qui  paraissent  dans  l'année  il  y  en  a  une  cin- 
quantaine au  plus  que  tout  homiête  homme  et  toute 
honnête  société  doit  avoir  dans  sa  bibliothèque.  Nous 
annonçons  ces  honnêtes  li\Tes,  non  pas  en  les  jugeant 
et  en  les  absolvant,  mais  en  disant  en  bref,  du  mieux 
que  nous  pouvons,  toutes  les  fois  que  nous  le  pouvons, 

12 


LIBRAIRIE    DES    CAHIERS 

ce  qu'il  y  a  dedans.  C'est  dire  que  nous  procédons  le 
plus  souvent  par  voie  de  citations,  tables  et  résumés. 

Nous  attirons  l'attention  de  nos  abonnés  sur  ce  qu'il 
y  aurait  de  parasitaire  à  commander  ailleurs  que  chez 
nous  les  livres  qu'ils  n'auraient  connus  cpie  par  nous. 

Cc^mme  les  livres  les  meilleurs  ne  sont  pas  les  plus 
connus,  nous  prions  instamment  ceux  de  nos  abonnés 
qui  découvriraient  des  livres  de  vouloir  bien  nous  faire 
part  de  leurs  découvertes. 

Nous  avons  d'avance  dans  nos  bureaux  tous  les  livres 
que  nous  annonçons.  Nous  avons  en  deux  heures  les 
livres  français.  Nous  avons  dans  la  semaine  les  li^-res 
étrangers. 

Ceux  de  nos  abonnés  qui  demeurent  à  Paris  nous 
feront  plaisir  en  venant  acheter  leurs  li^Tes  dans  nos 
bureaux.  Notre  situation  est  centrale,  en  ce  sens  que 
nous  sommes  à  cinq  minutes,  et  moins,  de  TOdéon. 

Nous  prions  ceux  de  nos  abonnés  qui  auraient  l'inten- 
tion de  nous  acheter  des  livres  pour  les  vacances  de 
vouloir  bien  nous  les  commander  avant  la  fin  de  juillet. 
Il  est  indispensable  que  le  persoimel  des  cahiers  prenne 
un  mois  et  demi  de  vacances,  du  lundi  premier  juillet 
au  jeudi  quinze  août  inclus. 

Nous  sommes  heureux  surtout  de  fournir  aux  biblio- 
thèques. Nous  ne  saurions  trop  engager  nos  amis 
perdus  des  campagnes  et  des  petites  villes  à  fonder 
sans  formalités  des  bibliothèques.  Autant  les  groupes  à 
parloirs  parlementaires  sont  vains,  autant  les  sociétés 
de  lecture  sont  eflicaces,  pourv-u  qu'on  y  lise. 

Nous  fournissons  toutes  espèces  de  livres,  non  seule- 

i3 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

ment  de  littérature,  mais  de  sciences,  droit,  médecine, 
et  ainsi  de  suite. 

Nous  avons  fourni  ou  nous  fournii-ons  à  plusieurs 
bibliothèques  populaires,  —  bibliothèques  d'universités 
populaii'es,  bibliothèques  municipales,  bibliothèques 
universitaires,  bibliothèques  scolaires.  On  a  bien  voulu 
nous  demander  quelquefois  conseil  pour  la  constitu- 
tion même  de  ces  bibliothèques,  pour  le  choix  des 
IhTes,  étant  donné  mi  crédit  de  tant.  Nous  avons  ainsi 
été  conduits  à  dresser  des  listes  que  nous  communi- 
quons sur  demande.  Ce  travail  sera  poussé,  complété 
dans  la  troisième  série  de  nos  cahiers. 

Étant  donné  qu'il  existe  une  institution  pernicieuse 
nommée  la  distribution  des  prix,  mieux  vaut  y  dis- 
tribuer des  bons  livres  que  des  mauvais.  Nous  sommes 
en  état  de  vendre  et  au  besoin  d'indiquer  ces  bons 
livres. 

Je  prie  instamment  ceux  de  nos  abonnés  qui  demeu- 
rent en  province  et  qui  passeront  à  Paris  pendant  les 
vacances  de  vouloir  bien  venir  me  voir.  Je  serai  aux 
cahiers  le  jeudi  de  deux  à  cinq.  Un  entretien  sérieux 
vaut  mieux  qu'un  an  de  correspondance. 

Nous  prions  ceux  de  nos  abonnés  qui  ne  changent  de 
résidence  que  pour  la  durée  des  vacances  de  vouloir 
bien  ne  nous  demander  aucun  changement  d'adresse. 
Nous  les  prions  qu'ils  donnent  chez  eux  les  instructions 
pour  que  les  cahiers  suivent. 


Vient   de   paraître  chez   Fasquelle,    éditeur,  en  un 
volume  de  la  Bibliothèque  Charpentier. 


ALFRED  DREYFUS 


CINQ  ANNÉES  DE  MA  YIE 


X  Q^-^  -  X  ^OO 


Pris    dans    nos    bureaux    ou    franco    à 

domicile    à    Paris  3  francs 

Franco  à  domicile  en  province  ou  à  Vétranger  : 
Seul   ou  dans  une  commande  inférieure 

à  onze  francs         3  francs  5o 
Dans  une  commande  égale  ou  supérieure 

à  onze  francs  3  francs 


Les  anciens  dreyfusards  voudront  avoir  ce  li^Te. 
L'auteur  le  présente  ainsi  : 

Je  raconte  uniquement  dans  ces  pages  ma  vie  pendant 
les  cinq  années  on  fai  été  retranché  du  monde  des 
vivants. 

Les  événements  qui  se  sont  déroulés  autour  du  procès 
de  i8g4  et  dans  les  années  suivantes,  en  France,  me 
sont  restés  inconnus  jusqu'au  pr^ocès  de  Rennes. 

A.  D. 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

Pour  ces  raisons  nous  pouvons  croire  que  nos  cahiers 
■^'i^Tont  dès  la  troisième  série  et  que  l'amortissement 
de  la  dette  initiale  pourra  commencer  peu  après.  Il 
n'en  reste  pas  moins  cette  dette.  J'en  donnerai  une 
idée   en  disant   cpie   le  déficit  n'existerait  pas 

a)  si  nous  n'avions  jamais  servi  d'abonnements 
gratuits  ; 

h)  si  nous  avions  fondé  la  librairie  des  cahiers  en 
même  temps  que  les  cahiers  ; 

c)  si  nous  n'a^'ions  pas  eu  à  faire  le  lancement  de  la 
deuxième  série. 

Je  dirai  ailleurs  ou  j'ai  dit 

a)  pourquoi  nous  avons  servi  des  abonnements 
gratuits  ; 

b)  pourquoi  nous  n'avons  pas  fondé  la  librairie  des 
cahiers  en  même  temps  que  les  cahiers  ; 

c)  pourquoi  nous  avons  fait  le  lancement  de  la 
deuxième  série. 

Provisoirement  il  suffit  que  l'on  sache 

a)  que  nous  ne  servons  plus  d'abonnements  gratuits  ; 

b)  que  la  librairie  des  cahiers  marche  bien  ; 

c)  que  nous  n'aurons  plus  jamais  à  faire  un  grand 
lancement. 

Il  reste  qu'il  y  a  pour  le  présent  un  déficit,  pour  lequel  je 
me  suis  engagé  corps  et  biens.  Je  demande  s'il  est  juste 
qu'on  m'en  laisse  porter  toute  la  responsabilité  jusqu'à 
l'amortissement.  Tel  est  le  sens  exact  de  l'appel  que 
j'adresse  pour  la  dernière  fois  aux  amis  de  ces  cahiers. 
Je  ne   veux   apitoyer  personne.   Je   n'ai    à  demander 

i6 


LIBRAIRIE    DES    CAHIERS 

aucune  charité.  Je  ne  dirai  pas  qu'il  s'agit  de  la  vie  de 
nos  cahiers.  Le  moment  est  passé  où  l'on  avait  à  se 
demander  si  les  cahiers  Aivraient  ou  si  l'on  réussirait 
à  les  tuer.  Il  ne  s'agit  plus  que  de  me  laisser  ou  de  ne 
me  laisser  pas,  au  commencement  d'une  entreprise 
pertinace,  la  responsabilité  d'assez  gros  engagements. 

Comptons  sur  nous-mêmes,  en  attendant  que  les 
mœurs  publiques  soient  restituées.  Pauvres,  comptons 
sur  nous  pauvres.  Que  nos  amis  pauvres  nous  envoient 
régulièrement  un  ou  deux  francs  par  mois.  Plusieurs 
ont  déjà  commencé.  Que  nos  amis  plus  pauvres  se  met- 
tent plusieurs  ensemble  et  souscrivent  des  abonnements 
collectifs  ou  des  souscriptions  mensuelles  collectives. 
On  nous  dit  que  nos  cahiers  circulent  beaucoup.  La 
simple  probité  demande  que  tous  ceux  qui  nous  lisent 
contribuent  quelque  peu  à  nous  rémunérer.  On  ne  peut 
demander  que  nos  cahiers  travaillent  pour  un  salaire 
de  famine.  Toutes  les  fois  que  dans  les  campagnes  et 
dans  les  villes  de  province  nos  cahiers  sont  lus  en  com- 
mun, que  nos  lecteurs  s'entendent  pour  s'abonner  et 
pour  souscrire   en   commun,  sans  aucunes   formalités. 

Outre  qu'elle  produit  beaucoup  plus,  la  souscription 
mensuelle  régulière  a  cet  avantage  moral  incomparable 
qu'elle  demande  au  souscripteur  une  attention  con- 
stante, une  activité  maintenue,  un  effort  soutenu.  L'ou- 
vrier, l'employé,  le  professeur,  le  répétiteur,  l'institu- 
teur qui  pense  à  nous  au  conmiencement  de  chaque 
mois  nous  console  plus  cpie  tout  des  anciens  lâchages 
vulgaires. 

Des  amis  nous  demandent  parfois  pourquoi  nous 
composons   les  caliiers  de   telle  ou  telle    manière.  Ils 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

pensent  bien  que  nous  avons  nos  raisons.  Ils  nous  les 
demandent.  Nous  ne  pouvons  les  donner  dans  les 
cahiers  mêmes.  Les  cahiers  doivent  démontrer  leur  vie 
en  vivant  et  non  par  une  encombrante  énumération  des 
raisons  qu'ils  ont  de  vi\Te,  —  et  de  vivre  ainsi.  Je  ferai 
donc  un  mémoire,  qui  ne  sera  pas  publié  dans  les  séries 
des  cahiers,  où  je  domierai  ces  raisons. 

Nous  prions  ceux  de  nos  abonnés  qui  vont  en  vacan- 
ces de  vouloir  bien  nous  chercher  des  abonnements 
dans  les  régions  qu'ils  n'ont  pas  encore  épuisées. 

A  notre  connaissance  et  parmi  les  républicains  il  a  été 
commis  cette  année  au  moins  quatre  tentatives  de 
boycottage  : 

la  première  contre  les  Cahiers  de  la  Quinzaine  ; 

la  deuxième  contre  la  Coopération  des  idées; 

la  troisième  contre  les  Temps   nouveaux; 

la  quatrième   contre   le  Mouvement   Socialiste. 

Je  me  permets  de  nommer  ici  boycottage  l'affamement 
concerté  de  camarades  faibles  par  des  camarades  forts. 

Pour  des  raisons  que  nous  donnerons  ailleurs,  nous 
sommes  résolus  à  ne  pas  publier  dans  les  séries  de  nos 
cahiers  le  dossier  du  boycottage  que  nous  subissons. 

Nous  publierons  le  dossier  du  boycottage  exercé  contre 
le  Mouvement  Socialiste  quand  nous  publierons  un 
ou  plusieurs  comptes  rendus  que  nous  avons  du  congrès 
de  Lyon. 

Nous  publions  aujourd'hui  un  dossier  du  boycottage 
exercé  contre  les  Temps  nouveaux  et  un  dossier  de  la 
Coopération  des  idées. 


COMPTE    RENDU    DE   MANDAT 


Nous  lisons  dans  le  Socialiste,  organe  central  du 
Parti  ouvrier  français,  numéro  du  9-16  juin  : 

Loiret 

Orléans.  —  Le  citoyen  Lucien  Roland,  membre  du 
Conseil  national,  a  fait,  au  groupe  d'études  sociales,  une 
causerie  sur  la  situation  du  parti  socialiste  en  France. 

Après  cette  causerie,  il  a  été  donné  lecture  d'mi  fac- 
tum  dans  lequel  un  nommé  Péguy  essaie  de  faire  de 
l'esprit  en  critiquant  les  membres  du  groupe  d'études 
sociales  d'Orléans.  L'ordre  du  jour  suivant,  proposé,  a 
été  voté  à  l'unanimité  : 

Les  membres  du  groupe  d'études  sociales,  après  avoir 
pris  connaissance  d'une  publication  quelconque  où  un 
M.  Charles  Péguy  donne  libre  cours  à  sa  méchanceté  en 
critiquant  d'une  manière  stupide  les  militants,  déclarent 
n'attacher  aucune  importance  à  ces  cancans,  félicitent  le 
Parti  Ouvrier  français  d'avoir  clé,  en  ces  derniers  temps,  le 
gardien  iidèle  du  véritable  socialisme  et  affirment  que  le 
citoyen  Roland  a  toujours  rempli  fidèlement  les  différents 
mandats  qui  lui  ont  été  confiés  dans  les  Congrès. 

Le  groupe  décide,  en  outre,  de  soutenir  aux  prochaines 
élections  législatives,  une  candidature  nettement  socialiste 
et  révolutionnaire. 


JEAN     COSTE 


Nous  avons  reçu  cette  lettre  : 
SOCIÉTÉ  NOUVELLE 

DE    LIBRAIRIE    ET    D'ÉDITION  le  i8  Juin   I9OI 

Directeur  :  Félix  MALTERRE 
Jj,  rue  Cujas 

PARIS  C'est  moi    qui  ai    rendu 

—  compte  au  Conseil  d'adminis- 

Téléphone  801-04         tration  de  la  Société  Nouvelle  du 

roman  de  M.  Lavergne.  Je  suis  obligé 

d'opposer  un  démenti    catégorique   aux  propos   que   vous 

me  prêtez. 

Veuillez  insérer  cette  lettre  dans  votre  j)rochain  cahier. 

Léon  Blum 
Je  maintiens. 

Je  prépare  un  mémoire  pour  assurer  définitivement 
ma  défense  personnelle  et  celle  des  cahiers. 

Ce   mémoire  ne  sera  pas  publié  dans  les  séries  des 
cahiers. 

Charles  Péguy 


Ceux  de  nos  abonnés  qui  suivent  nos  indications  se 
sont  abonnés  à  la  Bibliothèque  Socialiste  commencée 
par  la  Société  Nouvelle  de  librairie  et  d'édition,  publi- 
cation momentanément  suspendue.  Ils  ont  donc  en  mains 
le  Proudhon  de  M.  Hubert  Bourgin. 


Georges  Sorel 


QUELQUES   MOTS   SUR   PROUDHON 


Dans  la  Petite  République  du  mardi  22  janvier  Jaurès 
nous  a  signalé  «  un  très  substantiel  et  très  pénétrant  ré- 
sumé de  toute  l'œuvre  du  puissant  penseur  et  écrivain  » 
que  fut  Proudhon;  il  félicite  l'auteur,  M.  Bom-gin,  de  ne 
pas  avoir  imité  les  gens  qui  se  contentent  de  traiter  Prou- 
dhon de  petit  bourgeois  et  se  dispensent  «  de  le  lire  et 
de  le  comprendre  ».  Cet  article  m'a  frappé  ;  et  peut-être 
les  lecteurs  des  Cahiers  ont-ils  été,  comme  moi,  bien 
aises  de  savoir  que  désormais  Proudhon  est  réintégré 
officiellement  parmi  les  auteurs  du  socialisme  ;  —  il  y  a 
quelques  années  il  était  excommunié  :  «  M.  P.  La- 
fargue,  dit  M.  Bourdeau  (Débats  du  6  mars  1896),  traite 
Proudhon  de  réactionnaire,  et  un  autre  socialiste  a 
invité  les  lilles  des  conservateiu-s  à  planter  des  roses 
sur  son  tombeau  »;  —  Marx,  dans  le  Manifeste  com- 
muniste, rangeait  Proudhon  parmi  les  socialistes  con- 
servateurs et  bourgeois  (i). 

Si  Proudhon  est  réhabilité,  c'est  qu'on  peut  appa- 
remment être  socialiste  sans  signer  le  papier  timbré  du 
Comité  général;  jamais  Proudhon  n'aurait  consenti  à 
accepter  la  profession  de  foi  qu'on  exige  des  délégués 
aux  congrès  de  l'avenue  Wagram. 

En  jetant  les  yeux  sur  la  bibliographie  que  Jaurès 


(1)  Il  faut  remarquer  que  dans  le  Manifeste  il  y  a  un  paragraphe 
spécial  pour  le  socialisme  petit  bourgeois;  Proudhon  serait  tout  à 
fait  bourgeois,  d'après  ce  document.  —  Ces  notes  sont  de  M.  Sorel. 


21 


Georges  Sorel 

signale  comme  «  très  soignée  »,  j'ai  remarqué  deux 
lacunes  bizarres  clans  la  liste  des  livres  à  consulter  sur 
Proudhon.  M.  Bourgin  nous  laisse  ignorer  que  Marx  a 
écrit  en  184?  la  Misère  de  la  philosophie ,  et  qu'en  1896 
M.  A.  Desjardins,  membre  de  l'Institut  et  avocat-général 
à  la  Cour  de  Cassation,  a  publié  deux  volumes  sur 
Proudhon.  Ces  deux  oublis  m'ont  fait  soupçonner  que 
l'auteur  pourrait  avoir  travaillé  d'après  les  méthodes 
du  fameux  universitaire  et  cpie  le  résumé  de  toute 
l'œuvre  pourrait  bien  être  incomplet. 

Pourquoi  dans  l'analyse  des  Contradictions  écono- 
miques avoir  supprimé  le  célèbre  chapitre  VIII  sur  la 
Providence?  Ce  chapitre  est  cependant  essentiel,  car 
Proudhon  ne  cessera  pas  de  développer  ses  idées  sur 
l'opposition  du  di\in  et  de  l'humain,  de  l'autorité  et  de 
la  liberté,  du  droit  de  la  force  et  du  droit  économique; 
sans  cette  dualité  il  n'y  a  pas  moyen  de  faire  entrer 
l'étude  de  l'histoire  dans  des  cadres  permettant  d'uti- 
liser les  théories  du  droit  naturel.  La  manière  dont 
M.  Bourgin  a  parlé  du  li\Te  sur  la  Guerre  et  la  Paix  me 
fait  soupçonner  qu'il  a  eu  peur  de  soumettre  en  entier 
à  ses  lecteurs  les  idées  de  Proudhon,  qui  lui  semblent 
surprenantes,  parfois  «  sans  liaison  et  sans  système  ». 

Pourquoi  nous  avoir  présenté  d'une  manière  si  peu 
intelligible  et  si  tronquée  la  solution  du  problème  de  la 
population  ?  En  général,  M.  Bourgin  supprime  tout  ce  que 
Proudhon  a  écrit  sur  la  chasteté;  c'est  pour  cette  raison 
qu'il  n'a  presque  rien  dit  du  Principe  de  l'Art  et  qu'il 
n'a  point  exposé  ce  que  Proudhon  pensait  du  divorce. 

Pourquoi  ne  pas  nous  avoir  fait  connaître  la  conception 
de  la  vie  que  Proudhon  a  tant  de  fois  développée  ?  Le 
travail  est  une  émission  de  l'esprit,  le  privilège   et  la 

22 


QUELQUES  MOTS  SUR  PROUDHOX 

*  gloire  de  l'homine  ;  il  ne  sera  jamais  attrayant,  mais  il 
peut  être  ennobli  ;  il  ira  toujorn-s  en  croissant  et  Thuma- 
nité  ne  dépassera  jamais  une  honnête  et  décente  pau- 
\Teté.  Ces  conceptions  austères  ne  sont  pas  du  goût  de 
tout  le  monde  aujourd'hui. 

Pourquoi  n'avoir  pas  dit  un  mot  du  projet  de  réforme 
du  Concordat  ?  C'est  peut-être  à  cause  de  cette  justifica- 
tion qu'en  donnait  Proudhon  :  a  La  nation  française  n'a 
point  été  préparée  au  régime  de  la  piu-e  morale  par  une 
préparation  protestante,  et,  si  l'on  veut  éA-iter  une  re- 
chute en  mysticisme  et  même  en  superstition,  le  moyen 
le  plus  efficace  est  de  conserver,  autant  que  les  princi- 
pes de  la  Révolution  le  permettent,  le  ministère  ecclé- 
siastique. »  (Justice,  tome  VI,  page  342.) 

Je  ne  relève  pas  d'autres  omissions  de  détail  ;  il  y 
en  aurait  trop  ;  mais  je  me  demande  poiu-quoi  M.  Bour- 
gin  n'a  pas  analysé  la  fameuse  brochure  :  La  révolu- 
tion sociale  démontrée  par  le  coup  d'État.  Les  partis 
socialistes  vaincus  ,  Proudhon  pensait  que  Napoléon 
serait,  comme  son  oncle,  obUgé  de  faire  passer  dans  les 
lois  beaucoup  des  idées  révolutionnaires  ;  et  il  voyait 
dans  certams  actes  du  dictateur  des  indications  d'ime 
politique  capable  de  bouleverser  tout  le  vieux  monde. 
II  demandait  aux  républicains  de  ne  pas  s'enfermer  dans 
une  oisive  opposition  et  d'entrer  dans  les  Assemblées 
pour  y  défendre  les  intérêts  du  peuple.  Plus  tard  il 
devait  prêcher  l'abstention,  alors  que,  le  pays  sorti  d'une 
période  révolutionnaire,  il  fallait  ou  non  collaborer  avec 
les  anciens  groupes  d'opposition  et  un  gouvernement 
régulier.  Contre  les  déviations  et  les  compromissions 
(comme  on  dirait  aujourd'hui),  Proudhon  proclamait 
la  nécessité  d'une  scission  et  disait  :  «  Dans  cette  com- 

23 


Georges  Sorel 

binaison  étrange  d'autorité  monarchique  et  d'anarchie 
capitaliste  et  mercantile  qui  constitue  l'ordre  bourgeois, 
l'opposition  au  pouvoir  apparaît  comme  partie  inté- 
grante du  système,  nullement  conmie  protestation  éven- 
tuelle ».  (Capacité  politique,  page  189.)  Ce  n'était  pas 
seulement  pour  combattre  l'Empire,  mais  surtout  pour 
ne  pas  mêler  le  peuple  socialiste  à  la  bourgeoisie  plus 
ou  moins  avancée  qu'il  préconisait  l'abstention.  On  ne 
s'en  douterait  guère  en  lisant  le  résumé  substantiel. 

Quel  a  été  îe  rôle  historique  de  Proudhon  ?  M.  Bourgin 
s'est  donné  beaucoup  de  mal  (pages  72-73)  pour  trou- 
ver des  analogies  vei^bales  entre  les  formules  de  Prou- 
dhon et  des  formules  antérieures  ;  je  pense  bien  que 
l'on  avait  parlé  de  bancfues  avant  lui  et  même  avant 
Saint-Shnon;  je  crois  pouvoir  affirmer  qu'il  est  complè- 
tement inexact  cjue  Proudhon  soit  «  très  redevable  à 
Fourier  ».  Je  suis  très  étonné  que  l'auteur  n'ait  pas 
signalé  ce  que  tant  d'autres  avaient  signalé  avant  lui, 
le  caractère  juridique  de  l'œuvre  de  Proudhon,  caractère 
qui  la  sépare  si  nettement  de  toutes  les  œuvres  des 
socialistes  antérieurs.  Proudhon  ne  cherche  pas  un  sys- 
tème d'autorité  qui  délivre  à  chacun  ce  que  l'utopiste 
croit  être  la  part  individuelle  ;  il  veut  que  par  la  réforme 
des  mœurs,  le  progrès  des  institutions  économiques 
et  un  respect  croissant  des  formes  juridiques,  il  se 
produise,  suivant  des  règles  de  droit,  un  équilibre  qui 
donne,  aussi  bien  que  possible,  satisfaction  au  besoin  de 
justice. — Il  n'eût  pas  été  mutile  à  ce  propos  de  signaler 
l'importance  qu'ilattachait  aux /ormes  Ze'^aZes  et  l'oppo- 
sition qu'il  fit  à  la  loi  sur  le  droit  de  coalition. 

L'influence  de  Proudhon  n'a  pas  été  très  grande 
jusqu'ici  sur  le  socialisme  français:  les  idées  fédéralistes 

2/î 


QUELQUES   MOTS    SUR   PROUDHON 

qui  se  manifestèrent  dans  V Internationale ,  auraient  pu 
se  produire  en  dehors  de  lui,  car  elles  avaient  des  ori- 
gines historiques;  —  mais  l'influence  de  Marx  n'a  pas 
été  bien  notable  non  plus. 

Je  crois  que  le  moment  est  venu  où  les  idées  proudho- 
niennes,  après  avoir  exercé  une  grande  action  sur  la 
pensée  bourgeoise  contemporaine,  vont  devenir  con- 
sidérables pour  l'avenir  du  socialisme.  La  question 
fondamentale  qui  est  posée  actuellement,  celle  qui  se 
cache  sous  les  apparences  des  querelles  des  écoles,  est 
la  question  du  socialisme  d'État;  MM.  Millerand  et 
Waldeck-Rousseau  (i)  sont  les  représentants  de  cette 
doctrine,  qui  a  pour  elle  la  tradition  monarchique  de  la 
France.  On  a  déjà  signalé  ici  le  danger  que  présente  le 
réveil  de  l'esprit  saint-simonien  parmi  les  intellectuels 
venus  au  socialisme  (2). 

Les  réformes  qui  se  font  partout  peuvent  aboutir  à 
des  résultats  bien  différents  les  uns  des  autres  suivant 
les  idées  que  le  prolétariat  se  fera  de  son  rôle  ;  elles 
peuvent  aboutir  au  socialisme  d'État  plus  ou  moins 
démagogique  (comme  l'histoire  nous  en  fait  connaître 
tant  d'exemples  dans  les  pays  en  voie  de  décadence),  si 
les  ouvriers  se  croient  appelés  à  recevoir  la  protection 
de  l'État  et  demandent  des  faveurs  ;  —  elles  peuvent 
aboutir  à  une  évolution  certaine  dans  le  sens  du  socia- 
lisme prolétarien,   si  les   ouvriers  acquièrent   le    sen- 


(1)  Dans  un  discours  à  la  Chambre  syndicale  de  la  papeterie 
M.  Millerand  se  proclame  le  fidèle  et  modeste  collaborateur  de  l'œuvre 
sociale  poursuivie  par  le  Président  du  Conseil  (Defca/s,  19  janvier  1901). 
A  Lens  il  avait  fait  un  pompeux  éloge  des  œuvres  de  paix  sociale  des 
patrons:  il  y  aurait  tout  un  catéchisme  de  paix  sociale  à  tirer  de  ses 
improvisations. 

(2)  Voir  le  quatrième  cahier  de  la  deuxième  série. 


Georges  Sorel 

timent  du  droit  et  poursuivent  rémancipation  de  leur 
classe  sur  le  terrain  des  organisations  économiques. 
Dans  ce  cas,  ils  seront  fidèles  aux  idées  de  Proudhon. 

Parmi  tant  de  projets  qui  sont  en  l'air  dans  les 
différents  pays,  U  est  essentiel  d'attribuer  un  rôle 
spécial  à  ceux  qui  ont  pour  objet  les  institutions  de 
crédit,  les  facilités  données  à  la  vente  et  les  transports  à 
prix  de  revient.  Tous  ces  projets,  qui  peuvent  se  définir 
par  une  socialisation  progressive  de  l'échange,  sont 
inspirés  des  idées  proudhoniennes  ;  je  ne  crois  pas 
qu'on  puisse  les  étudier  sérieusement  sans  lire,  avec 
beaucoup  de  soin,  ce  qu'a  écrit  Proudhon  sur  ces  ma- 
tières —  qui  semblent  un  peu  étrangères  à  M.  Bourgin. 

Aujourd'hui  enfin  qu'il  n'est  plus  possible  de  se  con- 
tenter de  la  formule  cassante  du  Manifeste  :  «  Les  pro- 
létaires n'ont  pas  de  patrie  »  et  qu'on  cherche,  de  tous 
les  côtés,  comment  le  socialisme  peut  se  concilier  avec 
l'idée  de  patrie,  il  ne  sera  pas  inutile  de  relire  Proudhon. 
qui  s'est  tant  préoccupé  des  questions  de  politique 
étrangère,  qui,  dans  un  intérêt  national,  lutta  vigou- 
reusement contre  l'unification  italienne,  et  qui  défendit 
si  ardemment  l'équilibre  européen  créé  par  les  traités 
de  i8i5.  —  Je  n'ai  pu  trouver  aucime  indication  sur  ces 
questions  si  graves  dans  le  résumé  de  M.  Bourgin. 

Georges  Sorel 

RÉFÉRENCES 

Proudhon.   La  Fédération   et  l'Unité  en  Italie.  —  Œuvres 
comi>lètes,  tome  XVI,  page  187  (écrit  en  1862) 

Quelle  que  soit  l'opinion  d'un  homme  d'État  en  matière 
de  foi,  à  moins  qu'il  ne  serve  un  gouvernement  de  révo- 

26 


QUELQUES   MOTS    SUR   PROUDHON 

kition,  ai*mé  pour  la  propagande  révolutionnaire,  il  lui  est 
défendu  d'agir  sur  la  pensée  et  les  institutio?is  religieuses 
et  nommément  de  trancher,  au  détriment  du  Saint-Siège, 
comme  on  ne  cesse  d"y  exciter  le  gouvernement  impérial, 
la  question  du  temporel.  Sans  compter  que  la  séparation  du 
spirituel  et  du  temporel,  jîoussée  à  fond,  se  réduit  en 
tliéorie  à  une  aJjsurdité  et  dans  la  pratique  à  une  hypo- 
crisie, ce  n'est  pas  par  de  tels  moyens  que  les  croyances 
se  démolissent  et  que  les  Églises  et  les  sectes  se  détruisent. 
La  philosophie  seule,  et  la  plus  radicale,  agissant  lente- 
ment sur  les  intelligences  libres,  est  ici  compétente.  Tout 
ce  que  peut  un  gouvernement  ordinaire,  obligé  à  la  tolé- 
rance des  opinions  et  des  cultes,  est  de  laisser  faire  au  temps 
et  de  s'aJjstenir  de  toute  initiative.  Des  brouillons  mena- 
cent la  Papauté  de  schisme,  voire  même  de  protestantisme; 
quelques-uns,  flatteurs  à  outrance,  proposent  à  Napo- 
léon III  de  se  déclarer  le  chef  du  spirituel  aussi  bien  que 
du  temporel.  On  peut  juger,  d'après  ces  rêves,  du  désarroi 
des  esprits.  Le  schisme,  s'il  était  sérieux,  je  veux  dire  s'il 
avait  réellement  pour  cause  le  sentiment  religieux,  l'idée 
clirétienne,  serait  le  triomphe  de  la  Papauté,  en  montrant 
combien  est  solide  encore  la  pierre  sur  laquelle  est  édifiée 
l'Église.  Le  protestantisme  est  mort  :  il  n'y  a  que  des  fago- 
teurs  germaniques  qui  puissent  se  dire  chrétiens  en  niant 
l'autorité  de  l'Église  et  la  divinité  du  Christ.  Quant  à  faire 
de  Napoléon  III  le  chef  du  si)irituel,  à  l'imitation  des  pre- 
miers Césars  :  c'est  là  que  je  l'attends.  Ce  jour-là,  la  Révolu- 
tion lui  dirait,  comme  saint  Rémi  à  Clovis  :  «  Courbe  la 
tète,  lier  Sicambre  ;  adore  ce  que  tu  as  brûlé  et  brûle  ce 
que  tu  as  adoré  ».  Mais  ce  n'est  pas  l'empire  des  Gaules 
qu'il  recevrait  pour  récompense  de  son  baptême... 

Proudhon.  Du  principe  fédératif  et  de  la  nécessité  de  recon- 
stituer le  parti  de  la  Révolution.  —  Œuvres  complètes, 
tome  Vlll,  pages  206-207  (écrit  en  i863) 

La  vraie,  l'unique  question  entre  le  parti  de  la  foi  et  le 
parti  du  progrès  est  la  question  morale,  dans  laquelle  nous 
sommes  certains  de  succomber  et  nous  nous  condamnons 

2: 


Georges  Sorel 

nous-mêmes  en  faisant  à  notre  antagoniste  une  guerre 
déloyale,  et  en  joignant  à  la  spoliation  (i)  l'hypocrisie.  Ce 
qui  soutient  l'Église  contre  toutes  les  attaques  et  qui  fait 
du  parti  catholique  le  plus  puissant  de  tous,  M.  Fr.  Morin 
doit  le  savoir  mieux  que  personne,  ce  n'est  pas  son  unité, 
c'est  l'afTail^lissement  des  consciences  qu'aucune  idée  ni  d'en 
haut  ni  d'en  bas  ne  soutient  plus  ;  c'est  le  matérialisme  de 
notre  enseignement;  c'est  l'abandon  de  la  pensée  révolu- 
tionnaire remplacée  par  le  plus  détestable  pharisaïsme  ; 
c'est  notre  impur  romantisme  et  notre  libertinage  voltai- 
rien... 

Je  crois  et  j'attends  la  fin  de  la  papauté  temporelle  puis- 
que je  crois  et  j'attends  la  justice  absolue  et  la  pure  morale 
de  l'humanité,  dont  la  Révolution  française  a  été,  selon 
moi,  le  précurseur.  Je  crois  donc  qu'il  viendra  un  jour  où 
l'autorité  spirituelle  ne  se  distinguera  plus  de  la  tempo- 
relle, puisque  toutes  deux  seront  fondées  sur  la  même 
conscience,  la  même  raison  et  la  même  liberté.  Ce  qui  me 
tient  en  souci  et  que  je  i:)leurerais  de  larmes  de  sang,  c'est 
quelque  jonglerie  de  réforme,  renouvelée  de  Luther  et  de  Cal- 
vin; quelque  singerie  de  religion  d'État  ou  d'Église  nationale 
copiée  d'Henri  VIII;  pis  que  cela,  quelque  nouveau  culte 
de  l'Être  suprême  ou  de  la  Raison,  une  théophilanthropie, 
un  Mapa  ou  toute  autre  folie  spiritiste  ou  mormonique. 
Dans  le  délabrement  des  âmes,  je  crois,  en  fait  de  super- 
stition, tout  possible.  Notre  prétendu  voltairianisme  ne  me 
rassure  pas  ;  je  n'ai  nulle  confiance  en  des  esprits  forts  qui 
ne  savent  que  plaisanter  et  jouir.  La  philosophie,  si  elle 
n'est  cuirassée  de  vertu,  ne  m'inspire  que  du  dédain.  Voilà 
pourcpioi,  tout  en  gardant  vis-à-vis  de  l'Église  la  position 
qu'a  faite  selon  moi  au  monde  moderne  la  Révolution,  je 
dénonce  au  mépris  public,  avec  les  manœuvres  de  la  démo- 
cratie unitaire,  les  coups  de  bascule  d'un  panthéisme  sans 
mœurs  (2)  et  d'une  coterie  sans  principes. 


(!)  Cet  écrit  est  une  polémique   à  propos  de  Tuaité  italienne  et  du 
pouvoir  temporel  du  pape. 
(2)  Allusion  évidente  aux  derniers  saint-simoniens. 

28 


QUELQUES  MOTS  SUR  PROUDHON 


Proudhon.  De  la  justice  dans  la  Révolution  et  dans  l'Église, 
tome  IV,  pages  240-243  (écrit  en  i856) 

Le  premier  sentiment  que  l'homme  éprouve  à  la  vue  de 
la  femme  est  tout  d'amour  ;  il  ne  s'y  arrêtera  pas  longtemps. 
De  l'ivresse  des  sens  il  passe  rapidement  à  l'adoration  de 
l'àme,  et  quand  il  s'imagine  être  encore  amant,  il  est  devenu 
lui-même  un  juste  et  un  saint. 

Tout  ce  que  l'homme  voit  en  la  femme,  comme  en  un 
miroir  où  sa  conscience  se  regarde,  la  femme  tend  à  le 
devenir,  et  malheur  à  elle,  malheur  à  tous  deux,  si  elle 
trompe  la  réalisation  de  l'amour,  si  elle  manque  à  l'attente 
secrète  de  l'homme  I 

Dédain  de  l'amour  sexuel  et  de  la  volupté  :  Que  l'homme 
tourmenté  de  pensées  lascives  regarde  sa  femme,  il  rougit 
et  il  est  heureux  de  rougir,  parce  qu'il  la  croit  à  l'abri  de 
son  tourment.  Sans  doute  c'est  de  lui  qu'elle  a  reçu  la 
pudeur,  comme  elle  en  a  reçu,  dans  la  cérémonie  nuptiale, 
l'anneau  et  la  couronne;  mais  cette  pudeur  s'est  incarnée 
en  sa  personne,  elle  seule  sait  être  chaste  et  fidèle...  Et  la 
conscience  générale  des  femmes  témoigne  de  cette  immense 
générosité  de  leur  cœur,  elles  abhorrent  les  lascives,  les 
volages,  les  infidèles. 

Conception  supérieure  de  la  liberté  et  de  la  force  :  La 
volupté  vaincue,  l'homme  est  devenu  un  héros  ;  aucun 
effort  ne  lui  coûtera  plus;  telle  est  sur  lui  l'influence  de  la 
femme.  La  première,  par  sa  chasteté,  elle  a  donné  l'exemple  : 
elle  exige  en  retour  que  l'homme  se  montre  vaillant,  entre- 
prenant, distingué,  toujours  prêt  pour  le  devoir  et  le  sacri- 
fice... 

Pratique  du  travail  et  de  la  Justice  :  La  femme,  quoi  qu'elle 
apprenne  ou  entreprenne,  n'est  point,  par  la  destination 
de  son  sexe,  industrieuse,  agricultrice,  négociante,  savante, 
pas  plus  que  juge,  homme  de  guerre  ou  homme  d'État.  Elle 
peut  bien  nous  prêter  dans  nos  travaux  quelque  aide,  nous 
assister  dans  nos  transactions  de  quelque  conseil  :  de  tout 
temps  elle  a  pris  pour  elle  la  portion  la  plus  douce  du 
travail...  Quant  à  sa  justice,  il  en  est  comme  de  sa  philo- 

29  ri. 


Georges  Sorel 

Sophie  :  elle  n'en  a  pas  d'autre  que  la  religion.  La  femme 
qui  prie  est  sublime  (i)  :  l'homme  à  genoux  est  presque 
aussi  ridicule  que  celui  qui  bat  un  entrechat. 

Rien  de  tout  cela  cependant  ne  constitue  la  mission  de 
la  femme  :  son  véritaljle  lot  est  d'être  préposée  à  la  garde 
de  nos  mœurs  et  de  nos  caractères,  chargée  de  nous  repré- 
senter incessamment  dans  sa  personne  notre  conscience 
idéale.  Quel  rapport,  dites-moi,  entre  une  semblable  desti- 
née et  le  plaisir  ?  Plus  d'un  homme  a  dû  à  la  présence  de 
sa  femme  de  ne  pas  faillir;  plus  d'une  femme,  après  avoir 
rêvé  en  son  époux  l'assemblage  des  vertus  viriles,  s'est 
consmnée  en  se  voyant  attachée  à  un  lâche,  à  un  cadavre... 

J'eus  le  bonheur  d'avoir  une  mère  chaste  entre  toutes,  et, 
malgré  la  pauvreté  de  son  éducation  de  paysanne,  d'un  sens 
hors  ligne.  Comme  elle  me  voyait  grandir,  et  déjà  troublé 
par  les  rêves  de  la  jeunesse,  elle  me  dit  :  «  Ne  parle  jamais 
d'amour  aune  jeune  fille,  même  quand  tu  te  proposerais 
de  l'épouser  ». 

Je  fus  longtemps  à  comprendre  ce  précepte,  absolu  dans 
son  énoncé,  et  qui  proscrivait  jusqu'à  l'excuse  du  bon 
motif.  Gomment  l'amour,  cette  chose  si  douce,  pouvait-il 
être  réprouvé  par  la  bouche  d'une  femme  ?  D'où  tenait-elle 
cette  morale  austère?  Jamais,  je  le  déclai'e,  je  n'ai  lu  ni 
entendu  rien  de  cette  force.  Prétendait-elle  que  des  époux 
ne  dussent  pas  s'aimer?...  Eh!  non  :  elle  avait  deviné,  par 
un  sentiment  élevé  du  mariage,  ce  que  l'analyse  philoso- 
phique nous  a  démontré  :  que  l'amour  doit  être  noyé  dans 
la  Justice;  que  caresser  cette  passion,  c'est  s'amoindrir  soi- 
même  et  déjà  se  corrompre  ;  que  par  lui-même  l'amour  n'est 
pas  pur  ;  qu'une  fois  son  office  rempli  par  la  révélation  de 
l'idéal  et  l'impulsion  donnée  à  la  conscience,  nous  devons 
l'écarter,  comme  le  berger,  après  avoir  fait  cailler  le  lait, 
en  retire  la  présure;  et  que  toute  conversation  amoureuse, 
même  entre  fiancés,  même  entre  époux,  est  messéante, 
destructive  du  respect  domestique,  de  l'amour  du  travail  et 
de  la  pratique  du  devoir  social. 


(1)  Madame  Ackermann  fut,  un  jour,  scandalisée  de  voir  un  cru- 
ciiix  suspendu  dans  la  chambre  de  madame  Proudhon. 


DOSSIER 


JEAN  GRAVE  ET  URBAIN  GOHIER 

Pai'is,  avril  1901 
Mon  cher  Péguy 

Tu  m'as  demandé  de  mettre  au  point  le  différend 
qui  s'est  élevé  entre  Jean  Grave  et  Urbain  Gohier  ?  Je 
crois  que  cela  est  nécessaire  d'abord  parce  que  Grave 
se  refuse  à  continuer  la  polémique,  et  ensuite  parce 
que,  si  la  plupart  des  lecteurs  des  Temps  Xoiweaux 
lisent  aussi  VAuroi^e,  la  réciproque  n'est  pas  vraie  : 
il  faut  montrer  quelque  part,  dans  leur  ensemble,  les 
coups  échangés.  Je  sais  que  beaucoup  de  camarades 
sont  peines  de  voir  se  déchirer  des  hommes  qui  font, 
sinon  la  même  besogne,  au  moins  des  besognes  paral- 
lèles. J'estime  qu'il  n'est  pas  bon  de  laisser,  sans 
motifs  sérieux,  diminuer  la  valeur  morale  des  militants, 
parce  que  tout  militant  est  une  force,  et  que  les  idées 
ne  se  propagent  pas,  ne  triomphent  pas  d'une  façon  au- 
tomatique. Je  voudrais  exposer  les  pièces  du  débat,  y 
ajouter  ce  que  j'en  sais  et  ce  que  j'en  pense.  Je  crois 
pouvoir  le  faire  sans  passion.  En  effet  je  connais  assez 
peu  Gohier  :  quand  les  étudiants  fêtèrent  son  acquittç- 
ment,  je  parlai  en  leur  nom  à  la  Ligue  Démocratique 
des  Écoles.  Je  ne  l'ai  guère  approché  que  ce  jour-là,  où 
il  me  sembla  qu'il  parlait  mal.  II  écrit  bien  et  je  pense 
qu'il  écrit  des  choses  excellentes,  souvent,  mais  pas 
toujours.  —  Je  connais  Grave  depuis  un  temps  plus 
long.  Mais,  avec  quelques  amis,  je  me  suis  trouvé  assez 
souvent  en  désaccord  avec  lui  sur  des  questions  de 
principes  et  de  tactique  pour  être  en  état  de  parler  de 
lui  sans    partialité.   J'aurai  à   citer  de   longs    textes, 

3i 


Ludovic  Marchand 

tout  en  me  bornant  aux  principaux.  Je  sais  que  c'est  la 
méthode  des  Cahiers.  A  mon  avis  elle  est  bonne. 

La  querelle  commença  à  propos  de  réunions  faites  en 
province  par  Gohier.  Il  y  fut  contredit  par  des  anarchis- 
tes qu'il  traita  d'agents  des  cléricaux.  Le  reprocha  pou- 
vait être  fondé,  car  il  est  trop  facile  à  des  agents  de 
toutes  sortes  de  prendre  un  masque  anarchiste.  Dans  la 
circonstance,  il  semble  que  Gohier  s'était  trompé.  Il 
avait  eu  atïaire  à  des  anarchistes  qui  n'étaient  pas  de 
son  avis,  et  qui  envoyèrent  à  Grave  une  lettre  de  pro- 
testation. Grave  l'inséra,  ajouta  des  commentaires  où 
il  constata  que  Gohier  gagnait  trois  cents  francs  par 
semaine.  Comme  il  le  fit  ensuite  remarquer  lui-même, 
ce  n'était  pas  diffamatoire  :  c'était  au  moins  inutile  et  il 
est  évident  qu'il  y  avait  là  une  petite  malveillance. 

La  polémique  continua  quelque  temps  par  des  insi- 
nuations dans  l'Aurore  et  dans  les  Temps  Xouveaux, 
par  des  lettres  échangées.  Vaughan  voulut  arrêter  la 
querelle  et  demanda  aux  deux  adversaires  de  s'expli- 
quer devant  lui.  Voici  comment  Grave  raconte  l'entre- 
vue, dans  les  Temps  Nouveaux d\xb  au  ii  janvier  1901  : 

N'ayant  aucune  animosité  contre  Gohier,  peu  satisfait  de 
paraître  faire  le  jeu  des  nationalistes  en  leur  aidant  à  atta- 
quer un  champion  qui,  je  ne  le  nie  pas,  leur  taille  de  bon- 
nes croupières,  je  répondis  à  Vaughan  que,  devant  la  façon 
de  procéder  de  Gohier,  il  m'était  permis  de  douter  de  sa 
sincérité,  mais  que  je  ne  demandais  pas  mieux  (jue  d'arrê- 
ter cette  discussion.  J'allais  le  soir  même  à  VAiirore...  Nous 
exposâmes  nos  mutuels  griefs  et  Vaughan  conclut  :  Mais 
certainement  nous  sommes  d'accord,  il  faut  arrêter  cela; 
nous  profiterons  d'une  occasion  pour  nous  rendre  mutuel- 
lement justice.  Envoyez-nous  un  article,  nous  l'insérerons  ; 
ça  ne  sera  pas  la  première  fois  du  reste. 

32 


JEAN   GRAVE   ET   URBAIN   GOHIER 

Il  faut  avouer  que  l'attitude  de  Vaughan  paraît  ici 
très  louable.  Grave  eut  sans  doute  tort  de  ne  pas  en- 
voyer l'article  promis  ;  il  expliqua  qu'il  ne  trouva  dans 
l'Aurore  du  lendemain  aucune  satisfaction  de  la  part 
de  Gohier.  Il  semble  qu'il  se  montra  pressé  et  j'imag-ine 
d'après  les  paroles  de  Yaughan,  rapportées  par  Grave 
lui-même,  que  l'article  de  Grave  aurait  été  le  prétexte 
choisi  par  Goliier  pour  lui  rendre  justice.  Au  lieu  donc 
d'un  article,  Grave  envoya  la  lettre  suivante  : 

Mon  cher  Vaughan, 
Dans  son  article  de  jeudi,   Gohier  parle  d'industriels  de 
l'anarchie.  Voudriez-vous    lui   demander  d'éclairer  sa  lan- 
terne, et  de  nous  dire  qui  il  entend  désigner  par  là? 
Bien  cordialement 

Jean   Grave 

Cette  lettre  causa  la  rupture  définitive.  L'Aurore  la 
publia  avec  une  réponse  de  Gohier  que  je  donnerai  plus 
loin.  Je  veux  en  finir  avant  avec  les  torts  de  Grave,  pour 
montrer  que  s'ils  sont  incontestables,  ils  sont  légers. 
Dans  les  Temps  Nouveaux  du  5  au  ii  janvier,  il  cracha 
son  mépris  à  Vaughan  et  à  Gohier.  Dans  le  numéro  du 
2  au  8  mars,  il  compara  Gohier  à  un  tas  d'ordures  dont 
on  s'écarte.  Ce  sont  là  des  expressions  fâcheuses,  mais 
qui  ne  tirent  pas  à  conséquence,  étant  donné  le  ton 
général  de  la  presse.  Voici  qui  est  plus  répréhensible  : 
dans  les  Temps  Xou^^eatix  du  9  au  i5  février  on  trouve, 
sous  la  signature  d'André  Girard  : 

Journalistes.  —  Dans  ses  Études  et  Réflexions  d'un  Pes- 
simiste, Challemel-Lacour  indique  au  jeune  écrivain  cer- 
tains moyens  de  parvenir,  entre  autres  celui  qui  consiste  à 
louer  largement  les  devanciers  déjà  célèbres.  Il  en  oublie. 
Il  y  a  notamment  le  bâtard  de  journaliste  arrivé  et  influent 

33 


LudoQÎc  Marchand 

—  la  presse  aussi  a  ses  fils  d'archevêques  —  qui,  pistonné 
par  papa,  voit  s'aplanir  toutes  les  difficultés  du  début.  Gé- 
néralement vaniteux  et  insolent,  ne  tolérant  aucune  contra- 
diction, il  n'a  pour  qui  lui  déplaît  qu'injures  et  violences. 
Dépourvu  d'idées  générales,  c'est  d'ailleurs  à  ces  injures  et 
à  ces  violences  qu'il  doit  sa  réputation.  Le  scandale  et  la 
mauvaise  foi  sont  très  prisés  dans  le  journalisme. 

On  peut  trouver  cette  attaque  bonne  ou  mauvaise  ; 
mais  ce  qui  paraîtra  déplorable  à  tous,  c'est  .le  mot 
bâtard.  La  semaine  suivante  Girard  essaya  de  s'excu- 
ser, disant  qu'il  n'avait  jamais  voulu  reprocher  à  quel- 
qu'un d'être  im  bâtard.  Sa  justification  est  faible  :  pour 
tous  ceux  qui  connaissent  un  peu  le  monde  littéraire, 
l'allusion  était  transparente.  Au  lieu  de  bâtard,  pour- 
quoi Girard  n'a-t-il  pas  écrit  tout  simplement  fils  ?  Ce 
filet  mafiieureux  engageait  d'ailleurs  la  responsabilité 
de  Grave  et  V Aurore  ne  manqua  pas  de  le  lui  repro- 
cher. 

Somme  toute  je  ne  pense  pas  que  c'était  suffisant 
pour  justifier  le  débordement  d'invectives  qui  échappa 
à  Gohier.  Tout  d'abord,  en  réponse  à  Grave  qui  lui 
demandait  d'éclairer  sa  lanterne,  il  répondit  dans 
V Aurore  du  premier  janvier  : 

Au  nom  de  l'Église  catholique,  c'est  Léon  XIII  (jui  prend 
la  parole.  Au  nom  de  l'Anarchie,  c'est  Jean  Grave. 

Voilà  fixé,  pour  l'Histoire,  un  point  important. 

Anarchiste  respectueux  de  la  voie  hiérarchique,  Jean 
Grave  me  pose  une  question  par  l'intermédiaire  de  mon 
Directeur. 

De  Directeur  à  Directeur... 

—  Qu'est-ce  que  j'entends  par  les  industriels  de  l'Anar- 
chie ? 

—  Les  mots  l'indiquent.  J'entends  ceux  qui  font  de  l'anar- 
chie une  industrie,  une  lucrative  industrie,  et  qui  ont  quitté 

34 


JEAN   GRAVE   ET   URBAIN    GOHIER 

le  petit  métier  dont  ils   vivaient  très  mal,  pour  vivre   très 
bien  de  la  propagande  anarchiste. 

—  Et  qui  est-ce  que  je  désigne  ? 

—  Ma  phrase  répondait.  J'ai  écrit  :  «  Les  industriels  de 
l'anarchie  sacrifient  quelque  chose  aux  apparences,  et  font 
du  moins  semblant  d'habiter  de  sordides  mansardes,  tout 
en  vivant  très  confortablement  ailleurs.  » 

Jean  Grave,  qui  connaît  mieux  que  moi  le  personnel  de 
sa  Congrégation,  peut  donner  les  noms  lui-même. 

Je  ne  suis  pas  mécontent  de  cette  petite  querelle  avec  les 
Autorités  anarchistes.  Les  gens  malintentionnés  m'ont 
quelquefois  représenté  comme  un  anarchiste.  On  voit  bien 
que  je  n'en  suis  pas  un,  puisque  j'ai  contre  moi  les  person- 
nes qui  décernent  le  diplc)me. 

U.  G. 

Il  n'y  a  encore  là  que  des  insinuations,  de  petites 
méchancetés,  rien  d'irréparable.  Je  remarque  simple- 
ment qu'il  était  assez  naturel  de  la  part  de  Grave  de 
s'adresser  à  Vaughan  et  non  à  Gohier,  puisque  Vau- 
ghan  était  un  arbitre  accepté  ;  il  était  bien  inutile  à  ce 
propos  d'accuser  Grave  de  respecter  la  hiérarchie.  —  Je 
n'aurais  même  pas  relevé  la  boutade  si  Gohier  ne  l'avait 
reproduite  et  amplifiée  par  la  suite.  —  Pendant  près  de 
deux  mois  nous  continuâmes  à  trouver  de  temps  en  temps 
dans  V Aurore  des  lilcts  agressifs  contre  Jean  Grave, 
qui  ne  répondait  pas  et  ne  donna  de  nouveau  prétexte  à 
la  guerre  qu'en  laissant  passer  l'attaque  de  Girard.  Le 
25  février,  V Aurore  publia,  en  première  place,  un  grand 
article  de  Gohier  qu'il  est  nécessaire  de  reproduire  in 
extenso  : 

CABOT  D'ANARCHIE 

Pendant  deux  années  de  bataille,  depuis  la  première  réu- 
nion dreyfusarde  jusqu'à  la  grande  journée  de  Longcliamp, 
nous  avons  eu  des  compagnons  anarchistes  dans  le  camp 

35 


Ludovic  Marchand 

de  la  vérité.  C'est  eux  qui  ont  supporté  le  premier  choc 
des  bandes  nationalistes,  quand  les  masses  socialistes  de- 
meuraient encore  incertaines.  A  Chalon,  ces  jours  derniers, 
les  compagnons  anarchistes  offraient,  avec  une  sombre 
énergie,  leurs  poitrines  aux  baïonnettes  de  la  Défense 
républicaine.  Cinq  anarchistes  ont  été  empoignés  dans 
leur  domicile,  au  saut  du  lit,  par  les  estafiers  du  ministère 
^yaldeck-Millerand. 

Ces  hommes  sont  des  braves,  qui  paient  toujours  de  leur 
liersonne. 

Il  y  en  a  d'autres  qui  prennent  le  nom  d'anarchistes  et 
qui  s'en  font  des  rentes  :  les  cabotins,  les  industriels  de 
l'anarchie. 

Ceux-là  sont  des  ratés,  qui  recuisent  dans  un  bouge  leur 
envie  et  leur  fiel-  On  ne  les  a  jamais  vus  au  grand  jour, 
pas  plus  que  dans  une  assemblée  populaire.  Dans  la  période 
critique,  pendant  que  les  vrais  anarchistes  jouaient  des 
poings  autour  de  nos  amis,  les  farceurs  anarchistes  nous 
tiraient  dans  le  dos.  Tour  à  tour,  tous  les  défenseurs  de  la 
justice  ont  essuyé  les  outrages  de  ces  individus,  qvd  jamais 
n'ont  attaqué  un  faussaire  d'État-Major,  un  forban  de 
finance,  un  coquin  de  sacristie. 

Cest  drôle?  Xon  :  c'est  clair. 

Xos  amis  sont  patients.  Moi,  pas.  J'ai  déjà  expliqué  que 
l'état-major  de  la  rue  Mouffetard  et  le  pape  de  la  Montagne 
Sainte-Geneviève  ne  m'effraient  pas  plus  que  l'état-major 
de  la  rue  Saint-Dominique  ou  le  pape  du  Vatican.  Voyez- 
vous  que  j'aie  chassé  Boisdefifre  du  ministère  et  bravé  la 
Société  de  Jésus  pour  subir  les...  sévérités  de  M.Jean  Grave, 
ci-devant  savetier,  «  tombé  »  journaliste  ? 

Ce  publiciste  éminent  nous  reproche  de  manquer  d'ar^- 
ments.  >'ous  devons  en  avoir,  puisqu'il  les  prend  et  fabrique 
son  «canard»  à  coups  de  ciseaux  dans  notre  journal.  En 
voici  quelques  autres  qu'il  ne  nous  empruntera  sûrement 
pas.  Il  emploie  le  mot  de  «journaliste»  comme  une  injure; 
il  est  directeur  et  rédacteur  de  journal,  marchand  de  papier, 
patenté,  notable  commerçant.  Xous  pulilions  nos  idées  ;  il 
publie  celles  des  autres. 

Nous   avons    une    collection    de    ses    autographes    :    ils 

36 


JEAN    GRAVE   ET    URBAIN   GOHIER       ' 

abondent  en  termes  orduriers,  mais  sont  dépourvus  de 
syntaxe  et  d'orthographe.  Rien  de  plus  naturel  chez  un 
ouvrier  ;  rien  de  plus  grotesque  chez  un  auteur,  un  littéra- 
teur, un  intellectuel!  Or,  celui-ci  publie  des  volumes  qu'il 
signe  seul.  Il  est  matériellement  incapable  de  les  écrire 
seul.  Qui  les  lui  fournit?  un  compagnon  jDauvre  qu'il 
exploite?  ou  la  police  ?  en  tous  cas,  il  est  un  faussaire. 

Des  hommes  de  lettres  et  des  rapins  mystificateurs  l'ont 
pris  à  son  échoppe  et  l'ont  bombardé  «Pensée,  Cerveau, 
Génie  »  pour  étonner  le  bourgeois.  L'autre,  roublard,  y  a  fait 
sa  pelote.  11  escroque  aux  écrivains  de  la  copie  gratuite,  et 
la  vend.  Bon  métier.  Le  Pontife  anarchiste  est  luisant,  gras  ; 
il  crève  dans  sa  peau,  comme  un  social-Lucullus  ;  il  passe 
l'hiver  à  Nice,  comme  les  boïards;  il  se  rafraîchit  l'été  sur 
les  lacs  d'Ecosse,  comme  les  mylords;  il  fait  l'ornement  du 
Tout-Paris  des  Premières. 

Le  sang  des  dupes  qu'il  a  poussées  au  meurtre,  au  bagne, 
à  la  guillotine,  lui  profite.  Il  fait  la  leçon,  de  loin,  aux 
pauvres  diables  qui  se  battent.  Il  traite  crûment  de 
«bâtards»  les  jeunes  artistes  dont  le  maire  et  le  curé  n'ont 
pas  béni  l'état  civil.  Sur  la  hiérarchie  des  rédactions  comme 
sur  la  constitution  de  la  famille,  il  est  intraitable.  Il  figure, 
d'ailleurs,  dans  l'annuaire  d'une  Association  scientifique  (?) 
à  côté  de  S.  M.  très  catholique  le  roi  d'Espagne,  Alphonse  XIII. 
Il  a  dû  moucharder  quelqu'un  à  Montjuich. 

Latude  ou  Silvio  Pellico  ne  parlaient  pas  plus  volontiers 
de  «  leurs  prisons  »  que  M.  Jean  Grave,  incarcéré  comme 
gérant  responsable  pour  l'article  d'un  anarchiste  sérieux. 
Notre  camarade  Perrenx,  condamné  avec  Zola  pour  J'ac- 
cuse, ne  se  prend  tout  de  môme  pas  pour  Elisée  Reclus. 
M.  Jean  Grave  a  cru  ou  fait  croire  que  c'était  arrivé.  Il 
entra  en  prison  ouvrier  cordonnier,  ce  qui  est  très  hono- 
rable; il  en  sortit  Pape,  ce  qui  est  très  ridicule. 

Il  écrivait  l'autre  jour  dans  sa  feuille  : 

Le  sacrifice,  le  dévouement,  les  services  rendus,  laissons  cela  aux 
candidats  et  aux  politiciens  qui  savent  si  bien  en  jouer,  et  nous  ont 
dégoûtés  pour  toujours  des  individus  qui  se  sacrifient. 

Protégeons-nous  de  ceux  qui  se  sacrifient  pour  nous  autant  que  de 
nos  ennemis. 

37 

m 


Ludovic  Marchand 

Quil  soit  prince,  balayeur,   évêqne,  général  ou  tondeur 
de  chiens,  Ihoiume  qui  j^ense  ainsi  ne   peut  être  qu'une 
créatiu'e  méchante  et  vile. 
J'ajouterai  deux  faits. 

En  février  1894.  M.  Jean  Grave  figurait  parmi  les  accusés 
du  procès  des  Trente.  Dans  une  affaire  politique,  on  ne 
confie  jamais  sa  cause  quà  un  ami  politiciue.  M.  Jean  Grave 
eut  pour  défenseur  M.  de  Saint-Auban,  avocat  de  la  Libre 
Parole,  rédacteur  à  l'Echo  de  Paris,  clérico-nationaliste 
efiréné.  La  conclusion  me  parait  limpide.  On  laurait  tirée 
pour  moi  si,  dans  le  procès  de  l'Armée  contre  la  Nation, 
j'avais  demandé  le  secours  de  M.  Joseph  Ménard  ou  de 
M.  Aufifray. 

Depuis  que  je  lutte  sans  relâche  et  sans  merci  contre  les 
prétoriens  et  contre  les  jésuites,  je  n'ai  pas  été  insulté  dans 
un  seul  journal  ouvertement  réactionnaire,  y  compris  la 
feuille  de  M.  de  Piochefort,  comme  je  Tai  été  par  le  client  de 
M.  de  Saint-Auban.  Je  le  répète  :  conclusion  limpide. 

Le  jour  du  Grand  Prix  de  1898,  tous  les  républicains  de 
Paris  étaient  sur  le  terrain  de  Longchamp.  Radicaux,  so- 
cialistes, libertaires,  avaient  voulu  faire  face  aux  coupe- 
jarrets  de  la  réaction.  Le  ministre  Dupuy,  les  généraux,  les 
troupes  municipales,  la  police,  les  hordes  cléricales,  l'aristo- 
cratie des  grands  bars,  devaient  achever  l'attentat  d'Auteuil. 
On  attendait  une  bataille.  Nous  vîmes  des  compagnons 
anarchistes  se  mettre  au  pain  sec  pour  huit  jours,  et  payer 
vingt  francs  l'entrée  au  pesage,  pour  se  trouver  au  plus 
chaud  de  la  mêlée,  pour  avoir  affaire  aux  ennemis  les  plus 
huppés. 

Dès  le  matin,  M.  Jean  Grave  avait  filé  dans  les  bois  de 
Meudon,  malgré  les  remontrances  des  autres.  L'industriel 
qui  fait  métier  d'aiguiser  les  couteaux  et  de  charger  les 
bombes,  d'exploiter  l'exaspération  des  opprimés  et  l'effroi 
des  oppresseurs,  avait  la /rousse.  Il  se  sauvait.  Il  tenait  à 
établir  son  alibi  pour  la  f)olice.  Le  soir,  suant  de  peur,  il 
rentra  dans  Paris,  pour  savoir  si  les  hommes  qu'il  vilipende 
avaient  sauvé  sa  liberté  et  son  commerce. 
Voilà  le  Pape  anarchiste,  le  Rochefort  de  la  dynamite. 
C'est  ça  qui  fait  peur  aux  bourgeois  ! 

38 


JEAN    GRAVE    ET   URBAIN   GOHIER 

Drôle  de  temps  tout  de  même,  où  l'on  appelle  socialistes 
les  gens  qui  fusillent  les  grévistes,  qui  envoient  des  armées 
à  la  croisade,  qui  vendent  des  Légions  d'honneur,  qui  ban- 
quettent avec  Schneider  et  s'agenouillent  au  saint  sacrifice 
de  la  messe  ;  où  Ton  appelle  anarchistes  les  chambellans 
du  roi  d'Espagne,  clients  de  la  Société  de  Jésus  et  de  la 
Patrie  française,  chasseurs  de  grouses  en  Ecosse,  habitués 
de  la  Côte  d'Azur  et  pique-assiettes  des  châtelains! 

Comme  il  serait  beau,  le  socialisme,  sans  les  repus  et  les 
exploiteurs  ! 

Comme  elle  serait  séduisante,  l'anarchie,  sans  les  saltim- 
banques et  les  ventrus  ! 

Urbain  Gohier 

Tel  est  l'acte  d'accusation.  Les  abonnés  des  Cahiers, 
qui  ont  lu  le  Danton  de  Romain  Rolland,  y  retrouveront 
le  système  de  Fouquier-Tinville.  Je  veux  reprendre  et 
examiner  tous  les  griefs.  Je  constate  d'abord  que  la 
flatterie  initiale  à  l'adresse  des  anarchistes  dreyfusards, 
qui  tend  à  isoler  Grave  et  son  État-Major,  porte  entière- 
ment à  faux  :  Grave  a  été  un  dreyfusard  de  la  première 
heure,  et,  si  je  ne  connais  pas  tous  les  membres  de  son 
État-Major,  je  sais  que  plusieurs  d'entre  eux  suppor- 
tèrent le  premier  choc  des  bandes  nationalistes;  Gohier 
le  sait  aussi.  Et  qu'est-ce  donc  que  cet  État-Major,  cette 
Congrégation  que  les  insinuations  de  Gohier  citées 
plus  haut  semblent  vouloir  atteindre  ?  Je  n'en  connais 
pas  tous  les  membres;  mais  il  en  est  un  que  je  connais 
bien,  et  je  jure  à  Gohier  que  celui-là  ne  fait  pas  sem- 
blant d'habiter  dans  une  mansarde;  n'a  pas  quitté  un 
petit  métier  dont  il  vivait  très  mal  pour  vivre  très  bien 
de  la  propagande  anarchiste  :  il  gagnait  de  meilleurs 
mois  comme  ouvrier  mécanicien  qu'il  n'en  a  comme 
secrétaire  des  Temps  Nouveaux. 

39       • 


Ludovic  Marchand 

Je  ne  peux  pas  répondre  à  ceci  :  que  les  farceurs 
anarchistes  ont  tiré  dans  le  dos  des  défenseurs  de  la 
vérité;  ni  à  ceci  :  que  Grave  serait  un  client  de  la 
Société  de  Jésus  et  de  la  Patrie  française.  Je  n'ai  pas 
pu,  en  effet,  découvrir  un  texte  des  Temps  Nouveaux 
qui  donnât  prise,  même  de  loin,  à  ces  accusations. 

J'avoue  que  Grave  est  plutôt  gras.  Cela  peut  arriver 
à  bien  des  gens  et  je  conseille  à  Gohier  de  prendre 
garde  au  développement  de  son  ventre.  Qu'il  ne  répète 
pas  non  plus  trop  souvent  de  Grave  qu'il  est  im  pape  : 
on  a  dit  la  même  chose  de  Guesde  et  j'ai  entendu  im 
admirateur  de  Goliier  comparer  Guesde  au  Bouddha  qui 
se  contemple  le  nombril. 

Gohier  a  eu  raison,  d'ailleurs,  de  relever  l'épithète  de 
bâtard  échappée  aux  Temps  Xonveaux:  j"ai  déjà  dit 
là-dessus  mon  sentiment.  Je  n'approuve  pas  non  plus 
ces  paroles  :  Protégeons-nous  de  ceux  qui  se  sacrijîent 
pour  nous  autant  que  de  nos  ennemis.  Je  ne  parviens 
pom'tant  pas  à  démêler  ce  qu'elles  décèlent  de  méchant 
et  de  vil  dans  une  àme.  —  Pourquoi  encore  traiter 
Grave  de  faussaire  ?  Parce  qu'il  ne  met  pas  l'ortho- 
graphe? Cela  je  n'en  sais  rien,  n'ayant  jamais  \u  \me 
ligne  manuscrite  de  Grave,  et  cela  m'est  égal,  parce  que 
j'ai  peu  de  considération  pour  l'orthographe  :  on  la  met 
conmie  on  met  une  cravate,  par  habitude.  Je  crois  bien, 
tout  de  même,  que  Grave  a  écrit  sans  le  secours  de 
personne  la  Société  mourante  et  l'Anarchie. 

Vraiment  il  est  temps  de  passer  à  des  griefs  plus 
sérieux.  Ajall^ert  m'a  devancé  pour  une  réponse  ;  car  je 
savais,  et  beaucoup  de  camarades  savaient  que  Grave 
n'avait  choisi  M^  de  Saint- Auban  comme  avocat  dans  le 
Procès  des  Trente  que  sur  la  recommandation  d'Ajal- 

4o 


JEAN   GRAVE   ET   URBAIN    GOHIER 

bert,  avocat  ordinaire  de  la  Révolte.  Gohier  a  dû  en 
convenir  dans  V Aurore  du  4  mars.  Je  veux  lui  faire 
noter  encore  qu'Emile  Henry  fut  défendu,  très  mal  il  est 
vrai,  par  M^  Hornbostel.  Ce  qui  tend  à  démontrer  que 
dans  les  occasions  vraiment  difficiles  on  ne  trouve  pas 
des  avocats  comme  on  veut. 

Gohier  se  trompe  encore  quand  il  parle  des  prisons 
de  Jean  Grave.  Je  ne  sache  pas  que  Grave  ait  entretenu 
le  public  très  souvent  de  sa  détention  à  Clairvaux.  Quand 
il  en  sortit,  par  T  avant-dernière  amnistie  politique,  il 
ne  laissa  pas  organiser  de  manifestations  pour  fêter  son 
retom^:  il  savait  peut-être  que  beaucoup  d'amis  actuels 
de  Gohier,  beaucoup  de  socialistes,  n'auraient  pu  y 
prendre  part,  fatigués  qu'ils  étaient  d'avoir  acclamé  la 
veille  cet  autre  grand  proscrit,  le  marquis  de  Rochefort. 
Ce  n'était  d'ailleurs  pas  comme  gérant  de  la  Révolte 
que  Grave  avait  été  emprisonné,  mais  bien  pour  la 
composition  et  la  publication  du  livre  la  Société  mou- 
rante et  V Anarchie. 

Grave  se  serait  depuis  payé  de  ces  prisons  en  se 
construisant  une  existence  du  dernier  bourgeois  ;  il  pas- 
serait l'été  en  Ecosse,  l'hiver  à  Nice,  il  serait  à  Paris  un 
habitué  des  premières.  Que  Grave  aime  le  théâtre,  c'est 
son  affaire,  et  ce  goût  lui  est  commun  avec  beaucoup  de 
Parisiens.  Gohier  n'a-t-il  pas  fait  du  théâtre?  On  ad- 
mettra que  Grave  ait  des  cartes  de  presse  pour  les 
représentations  qui  l'intéressent.  Mais  il  est  inexact 
qu'il  aille  chasser  la  grouse  en  Ecosse.  Où  va-t-il  en  été? 
Et,  où  il  va,  que  fait-il?  —  cela  ne  me  regarde  pas,  cela 
ne  regarde  pas  Gohier,  cela  ne  regarde  personne.  L'hiver, 
il  est  vrai  que  Grave  se  rend  quelquefois  à  Nice,  ou  au 
moins  dans  les  environs.  Ce  n'est  pas  un  privilège  à  son 

4i 


Ludovic  Maj'chand 

seul  usage  ;  d'autres  compagnons  ont  pu  profiter  de  la 
même  hospitalité,  sans  toutefois  que  la  jouissance  de 
la  villa  incriminée  soit  un  commencement  de  commu- 
nisme ;  la  personne  qui  en  est  propriétaire  la  réserve  à 
ses  seuls  amis.  Il  est  vrai  encore  que  pour  atteindre  la 
Côte  d'Azur  Grave  a  obtenu  des  passes,  et  des  passes 
en  première  classe.  Mais  Gohier  doit  savoir  que  pour 
obtenir  ces  faveurs  il  n'est  pas  besoin  de  déployer  un 
très  grand  génie  d'intrigue  et  que,  sur  tous  les  réseaux, 
les  voitm^es  de  première  classe  sont  réservées  pour 
ainsi  dire  aux  voyageurs  qui  ne  paient  pas.  Bref  je  crois 
bien  que  Grave  s'est  figuré  qu'un  anarchiste  avait  le 
droit  de  voyager,  qu'il  avait  même  le  droit  d'aller  rendre 
visite  à  des  camarades.  Gohier,  lui,  se  figure  parfois 
que  les  socialistes  doivent  être  des  naturiens,  des  âmes 
simples  avec  des  goûts  simples,  exempts  d'appétence 
pour  les  raffinements  de  la  vie.  S'il  pense  ainsi  c'est 
peut-être  bien  la  faute  à  Rousseau.  Mais  beaucoup  de 
socialistes  prétendent  profiter  de  tous  les  progrès,  rester 
des  civilisés  :  c'est  assurément  la  faute  à  Voltaire. 

Grave  est  encore  accusé  de  figurer  sur  l'annuaire 
d'une  association  scientifique  à  côté  de  S.  M.  très 
catholique  le  roi  d'Espagne,  Alphonse  XIII.  Je  ne  sais 
pas  de  quelle  association  il  s'agit.  Mais  d'abord  j'ai 
peur  que  cette  remarque  de  Gohier  ne  soit  encore 
l'effet  de  sa  venue  récente  aux  partis  de  gauche  —  et 
ceci  n'est  pas  un  reproche.  S'il  faisait  depuis  longtemps 
de  la  propagande  républicaine,  il  se  serait  trouvé  sou- 
vent, malgré  lui,  parfois  sans  le  savoir,  incorporé  dans 
une  foule  de  comités,  de  ligues,  de  sociétés,  d'associa- 
tions, d'unions,  de  fédérations.  Gela  n'^  pas  toujours 
grande  conséquence.  Gohier  est-il  bien  sûr  même  que 

42 


JEAN    GRAVE    ET   URBAIN   GOHIER 

ce  pauvre  gamin  de  roi  se  doute  qu'il  est  l'associé  de 
Jean  Grave  ?  Et  quand  cela  serait,  qu'est-ce  que  cela 
prouverait  ?  Gohier  refuserait-il  d'entrer  dans  une 
société  faite  pour  combattre  la  peste  ou  la  tuberculose 
si,  par  hasard,  le  Sultan  rouge  en  faisait  partie?  En  tout 
cas  une  circonstance  pareille  est  insuffisante  pom*  faire 
ou  laisser  dire  que  Grave  a  dû  moucharder  quelqu'un  à 
Montjuich.  On  ne  prononce  pas  de  ces  paroles  sans  avoir 
en  main  des  preuves  irréfutables. 

Je  ne  vois  pfes  davantage  que  Grave  puisse  être  rendu 
responsable  de  la  mort  des  guillotinés.  Je  n'ai  pas  lu 
tout  ce  qu'il  a  écrit;  mais  dans  ce  que  j'en  ai  lu,  je  ne 
me  rappelle  pas  avoir  trouvé  une  provocation  précise 
au  meurtre.  Grave  a  pu  se  prononcer  autrefois  en  faveur 
de  la  propagande  par  le  fait,  des  moyens  violemment 
révolutionnaires.  Mais  Gohier,  moins  que  personne, 
peut  le  lui  reprocher.  Tous  les  jours,  en  effet,  il  nous 
prêche  la  constitution  d'une  armée  révolutionnaire  avec 
des  fusils,  avec  des  champs  de  tir  pour  l'exercice. 
Pense-t-il  sérieusement  qu'une  telle  armée  ne  ferait 
qu'une  œuvre  de  défense  ?  A  moins  qu'on  n'aille  pré- 
tendre qu'il  y  a  des  armes  nobles,  qui  sont  les  fusils,  et 
des  armes  viles,  qui  sont  les  bombes.  N'ayons  pas  de 
ces  hypocrisies  :  le  fusil  et  la  bombe  sont  deux  instru- 
ments faits  pour  tuer.  N'en  abusons  pas. 

N'accusons  pas  non  plus  aussi  facilement  le  voisin  de 
lâcheté.  Grave  n'était  pas  à  la  journée  de  Longchamp. 
c'est  vrai.  Je  ne  crois  pas  qu'on  en  puisse  conclure, 
comme  l'a  fait  Gohier  dans  V Aurore  du  8  mars,  qu'il  ne 
se  trouverait  pas  là  dans  toute  autre  occasion  où  il  fau- 
drait payer  de  sa  personne.  Je  soutiens  d'abord  qu'il 
n'y  a  pas  un  militant,  dans  un  parti  quelconque,  qui  ne 

43 


Ludovic  Marchand 

se  soit  trompé,  au  moins  une  fois,  sur  l'importance  pro- 
bable d'une  manifestation,  qui  n'ait  cru  pouvoir  sacrifler 
la  manifestation  à  une  affaire  personnelle.  J'affu^me 
ensuite  que  dans  d'autres  occasions  Grave  a  fait  tout  son 
devoir  ;  je  crois  qu'il  est  prêt  à  le  faire  encore.  Et  je 
veux,  pour  qu'on  partage  ma  croyance,  conter  une  his- 
toire que  Gohier  connaît  très  bien,  mais  que  le  public 
ne  connaît  pas  encore.  L'occasion  fut  plus  critique  qu'à 
la  journée  de  Longchamp,  plus  dangereuse  que  l'équi- 
pée de  Déroulède  à  Reuilly  :  l'armée  était  en  efTet  à  ce 
moment  sous  les  ordres  du  général  Chanoine,  qui  tra- 
hissait la  République,  et  en  qui  les  Républicains  avaient 
confiance  encore.  C'était  un  jeudi  d'octobre  1898;  dans 
la  journée  on  avait  percpiisitionné  au  syndicat  des  che- 
mins de  fer,  qui  préparait  la  grève.  Nous  apprîmes  dans 
la  soii'ée,  avant  le  gouvernement,  que  le  coup  d'État 
était  décidé  entre  le  Père  du  Lac  et  le  général  de  Bois- 
defifre  pour  le  surlendemain  samedi.  Il  s'agissait  de  re 
nouveler  les  journées  de  juin  48.  Immédiatement  un  cer- 
tain nombre  d'hommes  résolus  se  trouvèrent  presque 
instinctivement  réunis  dans  le  quartier  des  journaux, 
prêts  à  organiser  la  lutte.  De  V Aurore  on  envoya  vers 
M.  Brisson  deux  personnages  importants;  M.  Brisson 
prit  des  mesures  et  le  complot  n'eut  même  pas  un  com- 
mencement d'exécution.  Mais  il  subsiste  ceci,  que,  sans 
tergiverser,  un  certain  nombre  de  camarades  se  trou- 
vèrent prêts  à  assumer  toutes  les  responsabilités  :  Grave 
était  là. 

Grave  pouvait  répondre  lui-même  à  Gohier;  il  ne  l'a 
pas  voulu.  Deux  jours  avant  le  grand  article  de  Gohier, 
Charles  Albert,  dans  les  Temps  Nouveaux,  commençait 
mi  article  de  portée  générale  par  une  citation  de  M.  Louis 


JEAN   GRAVE   ET   URBAIN    GOHIER 

Havet  à  propos  de  l'affaire  Vera  Gelo  :  Il  m'est  égal 
qu'il  paraisse  des  calomnies  dans  l'Intransigeant  ou 
dans  la  Libre  Parole.  Je  ne  me  résigne  pas  à  trouver 
autre  chose  que  la  vérité  dans  le  journal  où  Zola  a 
dénoncé  des  crimes  et  où  moi  aussi,  grâce  à  vous,  j'ai 
pu  attaquer  de  vrais  coupables.  —  Après  l'article  de 
Gohier,  Grave  déclara  que  ceux  qui  le  connaissaient 
savaient  à  quoi  s'en  tenir,  que  l'opiuion  de  ceux  qui 
pouvaient  croire  Gohier  siu"  parole  lui  semblait  négli- 
geable. 

Gohier  cependant  ne  s'arrêta  pas.  Le  4  mars  parurent 
dans  r Aurore  les  lignes  suivantes  : 

MYSTÈRE  ÉCLAIRCI 

Tout  finit  par  se  découvrir.  On  sait  que  les  grands 
événements  de  l'Histoire  ont  toujours  été  provoqués  par 
de  petites  causes. 

Nous  nous  étions  demandé  avec  angoisse  pour  quels 
motifs  le  Pape  anarchiste  de  la  rue  Mouffetard  nous  acca- 
blait de  ses  foudres,  après  tous  les  bons  offices  que  nous 
avons  rendus  aux  compagnons. 

Pourquoi  ce  prudent  bonhomme,  qui  s'abstient  de  toutes 
«  personnalités  »  quand  il  s'agit  de  financiers,  de  généraux 
ou  de  moines,  se  décliainait-il  tout  à  coup  sans  retenue 
contre  nos  modestes  personnes? 

Pourquoi  ce  flux  soudain  de  menaces  boufi'onnes  et  d'in- 
jures  ordurières? 

Pourquoi  ce  tiers-point  et  ces  os  de  mouton  brandis  sur 
nos  tètes? 

Le  distingué  publiciste  vient  de  s'expliquer. 

II  a  proposé  sa  collal)oration,  naguère,  à  l'Aurore,  et 
l'Aurore  n'en  a  pas  voulu  I 

Quand  notre  principal  rédacteur  nous  a  quittés,  M.  Jean 
Grave  s'est  ofi'ert.  V Aurore  a  répondu:  «Zut!  »  On  se 
tordait. 

45  ni. 


LudoQÎc  Marchand 

De  là  cette  haine  redoutable. 

On  pourra  s'arranger.  A  la  reprise  des  affaires,  nous 
fonderons  un  Moniteur  des  Cuirs.  Nous  réservons  à  notre 
briUant  confrère  la  rubrique  Ressemelag-es.  Nous  prendrons 
un  correcteur  en  plus. 

S'il  sétait  installé  à  VAuroi^e,  le  gras  intellectuel  de  la 
rue  Mouffetard  eût  fait  un  mauvais  marché.  Son  ventre 
aurait  fondu.  Et,  pour  ses  voyages  à  Nice,  il  n'aurait  pas 
eu  de  permis  de  circulation  gratuits  sur  les  rapides  :  nous 
ne  faisons  pas  chanter  le  boui^geois. 

Comme  la  Société  de  Jésus,  les  Grandes  Compagnies 
s'intéressent  à  la  propagande  du  farouche  dynamiteur, 
associé  de  S.  M.  le  jeune  roi  d'Espagne  :  mais  elles  ne 
s'intéressent  pas  à  la  nôtre. 

U.  G. 

P. -S.  —  Tous  les  renseignements  que  j'ai  publiés  dans 
mon  article  de  dimanche  sont  littéralement  exacts. 

Sur  un  point,  Jean  AjaDjert  me  communique  un  détaU 
que  l'équité  m'oblige  à  noter.  C'est  Jean  Ajalbert  lui-même, 
naguère  avocat  de  la  Révolte,  qui  indiqua  M.  de  Saint-Auban 
comme  défenseur  à  l'accusé  du  Procès  des  Trente.  Le  fait 
subsiste  donc,  mais  avec  une  justification. 

U.  G. 

Je  ne  parviens  pas  à  exprimer  à  quel  point  la  lecture 
de  ces  lignes  me  fut  pénible,  presque  douloureuse.  Que 
la  Rédaction  de  V Aurore  ne  trouve  pas  l'écriture  de 
Jean  Grave  assez  artiste  pour  l'offrir  à  se^  lecteurs,  soit. 
Que  Gohier  tienne  à  constater  qu'on  ne  remplace  pas 
Clemenceau,  mieux  encore.  Mais  ce  que  je  ne  puis  pas 
comprendre,  c'est  qu'on  prenne  prétexte  de  l'ancienne 
profession  manuelle  d'un  homme  pour  se  moquer  de  lui 
quand  il  essaye  de  publier  ce  qu'il  pense.  Est-ce  que 
le  droit  d'écrire  serait  un  apanage  ?  Ce  qui  me  choque 
surtout  c'est  ce  persiflage  féroce  et  meurtrier.  Gohier  a 

46 


JEAN    GRAVE   ET   URBAIN   GOHIER 

dépassé  là  les  bornes,  si  large  que  l'on  conçoive  le 
champ  de  la  polémique.  Si  Grave  a  eu  les  premiers 
torts,  —  et  je  n'ai  pas  hésité  à  le  montrer,  —  ces  torts 
furent  légers  en  eux-mêmes,  effacés  presque  par  ceux 
que  Gohier  s'est  attribués,  de  propos  délibéré.  Devant 
ce  débordement  je  me  suis  d'abord  demandé  si  les 
deux  adversaires  ne  nous  cachaient  pas  quelque 
chose,  s'ils  n'avaient  pas  entre  eux  quelque  motif 
d'inimitié  profonde,  et  je  me  disais  :  Si  ce  sont  des 
fautes  envers  la  cause  que  nous  défendons  tous,  qu'ils 
parlent  clairement;  si  ce  sont  des  querelles  particu- 
lières, qu'ils  nous  laissent  en  paix.  —  Puis,  à  la  lec- 
ture d'ensemble  des  documents,  j'ai  compris  qu'il 
n'y  avait  dans  tout  cela  chez  Gohier  qu'une  exas- 
pération de  polémiste,  une  autoexcitation  à  frapper  de 
plus  en  plus  fort. 

Jamais  je  ne  pourrai  admettre  que  ce  soit  là  du  jour- 
nalisme, que  ce  soit  du  moins  du  journalisme  à  l'usage 
des  lecteurs  de  V Aurore.  Je  crois  que  Gohier  se  trompe 
sur  le  caractère  de  la  clientèle  du  journal  où  il  écrit. 
Dans  r Intransigeant,  dans  la  Libre  Parole,  dans  le 
Petit  Journal  même,  plus  jésuite  et  h\-pocrite  que  tous 
les  autres,  on  peut  mener  pareille  campagne.  Ce  qui 
fait  le  plus  d'impression  sur  les  lecteurs  de  M.  de 
Rochefort,  ce  ne  sont  pas  les  accusations  importantes, 
ce  sont  les  accusations  de  ridicule,  celles  qui  signalent 
à  la  foule  les  imperfections  physiques,  les  défauts  de 
manières,  les  maladresses.  Ce  sont  aussi  les  accusa- 
tions démagogiques.  Or  nous  avions  cru  que  le  grand 
service  rendu  par  l'agitation  des  années  dernières  avait 
été  de  débarrasser  le  socialisme  de  tous  les  éléments 
démagogiques  qui   l'avaient  encombré  jusque-là.    Ces 

47 


Ludopic  Marchand 

éléments  d'inconscience  et  de  brutalité  sont  allés  se 
jeter  dans  l'autisémitisme  et  le  nationalisme  :  c'est 
normal,  c'est  un  bien  pour  notre  cause.  Mais  qu'on 
n'aille  pas  gâter  la  tenue  morale  de  ceux  qui  ont 
soutenu  le  bon  combat  !  Malgré  tout,  nous  nous  sommes 
habitués  à  considérer  V Aurore  coimue  un  journal  de 
grande  allure,  d'opinions  sincères;  nous  croyons  que 
tous  ses  lecteurs  lui  demeurent  attachés  en  raison  de  la 
beauté  primitive  de  la  lutte  et  du  grand  caractère  que 
montrèrent  ses  rédacteurs,  permanents  ou  occasionnels. 
Le  passé  de  V Aurore  doit  nous  garantir  que  nous  ne 
sommes  pas  dupes  d'une  illusion. 

Ludovic  Marchand 


Ludovic  Marchand  est  du  groupe  des  Etudiants  Socia- 
listes Révolutionnaires  Internationalistes.  Nous  avons 
en  dépôt  à  la  librairie  des  cahiers  les  brochures  de  ce 
groupe  et  celles  des  Temps  nouveaux. 


Sous  avons  constitué  nous-mêmes  un  premier  dossier 
pour  la  Coopération  des  idées.  Xon  seulement  nous  ne 
voulons  pas  entrer  aujourd'hui  dans  le  débat  de  Vaffaire 
Denis,  mais  nous  n'avons  pas  voulu  constituer  encore  le 
dossier  de  cette  affaire.  Ce  que  nous  présentons  ci-après 
est  un  dossier  [jour  servir  à  Vhistoire  intérieure  de  la 
Coopération  des  idées.  Nous  n'avons  mis  dans  ce  dossier 
que  les  documents  qui  marquent  pour  la  Coopération 
des  idées  le  commencement  et  la  fin  de  cette  année 
ouvrière. 


DOSSIER 


LE  PALAIS  DU  PEUPLE 


La  Coopération  des  idées  du  samedi  -  juillet  1900 
publiait  cet  article  de  M.  Gabriel  Séailles  : 

LE  PALAIS  DU  PEUPLE 

Deherme  poursuit  son  œuvre  :  les  résistances  et  les 
obstacles,  loin  de  l'arrêter,  lui  font  plus  vivement  sentir 
la  nécessité  de  faire  ce  qui  doit  être  fait.  Le  mal  n'est 
une  raison  de  désespérer  que  pour  les  faibles  et  les 
impuissants,  il  exalte  la  volonté  des  forts.  Je  me  gar- 
derai d'opposer  à  l'homme  d'action  les  conseils  d'une 
sagesse  timide,  hésitante  :  il  faut  sans  doute  qu'il 
tienne  compte  des  circonstances,  qu'il  prévoie  les  diffi- 
cultés, mais  il  est  seul  à  savoir  ce  qu'il  peut  mettre  d'in- 
telligence, d'énergie,  de  courage  au  service  de  son 
œuvre. 

La  Coopération  des  Idées  était  une  bien  petite  chose, 
alors  que  nous  l'inaugurions  dans  notre  petite  salle  de 
la  rue  Paul-Bert  ;  non  seulement  elle  a  grandi,  mais  elle 
a  été  féconde.  Les  Universités  populaires  de  toutes 
parts  surgissent,  se  fondent,  s'organisent  :  leur  avenir 
sera  ce  cpie  nous  voudrons  le  faire.  Mais  déjà  elles  nous 
ont  appris  plus  d'une  chose  qu'il  ne  faut  point  oublier. 
Elles  ont  rapproché  les  travailleurs  intellectuels  et  les 
travailleurs  manuels,  elles  leur  ont  montré  qu'ils  étaient 
faits  pour  s'entendre,  cpi'aucun  intérêt  ne  les  sépare, 

49 


Gabriel  Séailles 

qu'un  commun  amour  de  la  justice  et  de  la  vérité  les 
rapproche.  Elles  ont  prouvé  que  l'élite  ouvrière,  dans  ses 
revendications  légitimes,  poursuit  autre  chose  que  des 
appétits  à  satisfaire,  qu  elle  demande  avant  tout  ce  à 
quoi  nul  n'a  le  droit  de  renoncer,  la  possibilité  d'être  une 
personne,  de  \i\ve  une  vie  humaine.  Surtout  elles  oppo- 
sent à  l'inertie,  à  l'attente  passive  du  bien  cette  vérité 
que  l'homme  peut  quelque  chose  par  lui-même,  qu'il 
lui  appartient  de  faire  sa  besogne.  Nous  comptons  sur 
l'évolution  nécessaire  des  sociétés,  sur  la  fatalité  des 
lois  économiques,  nous  faisons  sortir  des  faits  les 
résultats  qui  répondent  à  nos  désirs  et  à  nos  espé- 
rances, mais  il  y  a  un  élément  dont  nous  ne  tenons  pas 
compte  et  qui  brouille  tout  :  notre  veulerie,  notre  servi- 
lité, notre  impuissance.  Qui  dit  esclave  dit  maître.  Si 
nous  nous  donnions  les  vertus  de  l'homme  libre,  nul  ne 
pourrait  nous  asservir. 

Mais  si  l'Université  populaire  se  réduit,  se  restreint 
elle-même;  si  elle  prend  ce  qui  n'est  qu'un  de  ses 
moyens,  les  cours,  les  conférences,  pour  sa  fin  unique  ; 
si  de  proche  en  proche  elle  en  ^'ient  à  n'être  qu'une 
rencontre  de  gens  qui  viennent  écouter  ou  parler,  il  est  à 
craindre  qu  elle  ne  tienne  pas  ses  promesses.  La  pre- 
mière curiosité  satisfaite,  l'ouvrier  se  lassera,  car  la 
journée  de  travail  est  rude  et  longue.  L'Université  po- 
pulaire n'appellera,  ne  retiendra  ^ou^Tier  que  si  elle  se 
rattache  à  ses  intérêts  réels,  à  sa  \ie  économique.  Elle 
se  développera,  elle  prospérera  d'autant  plus  sûrement 
qu'elle  sera  fondée  par  des  travailleurs,  qu'elle  se  reliera 
à.  une  coopérative,  qu'elle  fera  la  preuve  de  son  utilité 
par  les  œuvres  connexes  qu'elle  aura  rendues  possibles, 
qu'elle  symbolisera  ainsi  l'accord  fécond  des  esprits  et 


LE   PALAIS   DU   PEUPLE 

des  volontés.  La  coopération  des  idées  n'a  de  sens  que 
par  la  convergence  des  efforts. 

Qu'on  ne  se  trompe  pas  sur  ma  pensée  ;  je  ne  veux 
pas  dire  que  l'homme  ne  peut  avoir  d'autre  mobile  que 
son  intérêt  ;  je  suis  convaincu  quaux  bas  instincts  de 
la  bête  on  n'oppose  \'ictorieusement  que  les  passions 
supérieures,  la  générosité,  le  sentiment  de  la  dignité 
personnelle,  la  joie  de  collaborer  à  une  œu\Te  collec- 
tive, impersonnelle,  en  travaillant  pour  tous.  Et  c'est 
précisément  pour  cela  que  l'Université  populaire  n'a 
chance  de  vivre,  que  si  le  peuple  saisit  son  rapport  à 
l'idéal,  qui  d'abord,  et  à  juste  titre,  le  passionne  : 
l'émancipation  du  prolétariat. 

Esclaves  des  vieux  dogmes,  alors  même  que  nous  les 
reniions,  nous  avons  cru  que  le  progrès  était  nécessaire, 
qu'il  se  réalisait  par  la  force  des  choses  ;  nous  avons 
déguisé  la  providence  sous  un  nom  nouveau,  nous 
l'avons  appelée  l'évolution,  et  nous  nous  sommes  sentis 
rassurés  pour  nous  être  donné  un  Dieu  tout  neuf  et  qui 
n'avait  point  encore  servi.  Nous  avions  bien  pris  nos 
précautions  :  ce  Dieu-là  ne  pouvait  nous  trahir,  car  il 
n'avait  ni  intelligence,  ni  volonté  ;  il  était  la  loi  des  phé- 
nomènes, il  agissait  à  la  façon  de  la  pesanteur,  il  était 
garanti  par  la  science  qui  ne  trompe  pas.  Nous  avons 
attendu,  puisque  nous  n'avions  rien  de  plus,  rien  de 
mieux  à  faire.  Mais  les  choses  se  sont  obstinées  à  ne  pas 
faire  notre  besogne.  Aujoiu'd'hui,  quand  nous  voulons 
mesurer  le  chemin  parcouru,  nous  nous  demandons  si 
nos  agitations  n'ont  pas  été  vaines,  si  elles  ne  nous  ont 
pas  ramenés  en  arrière.  Les  vérités  que  nous  croyions 
acquises  sont'  contestées  ;  les  vieilles  superstitions 
renaissent,  les  haines  nationales  se  réveillent,  les  pas- 
Si 


Gabriel  Séailles 

sions  religieuses  s'exaspèrent,  le  fanatisme,  combiné 
avec  l'incrédulité,  avec  'les  soucis  d'un  égoïsme 
envieux,  ajoute  à  sa  laideur  sans  rien  perdre  de  sa  vio- 
lence. Beaucoup,  qui  avaient  compté  sur  le  nouveau 
Dieu,  comme  les  fétichistes,  se  retournent  contre  lui,  le 
menacent,  l'insultent,  veulent  le  briser  ;  ils  sont  pris 
d'une  sorte  d'appétit  de  servitude  ;  ils  aspirent  au  césa- 
risme  des  peuples  déchus,  qui,  incapables  de  loyalisme 
comme  de  liberté,  acclament  les  maîtres  d'un  jour,  en 
qui  se  ramasse  toute  la  bassesse  des  âmes.  Cependant 
les  cabarets  se  multiplient  ;  encore  un  peu,  l'alcoolisme, 
effet  et  cause,  ne  laissera  qu'un  peuple  de  fous,  un 
peuple  incohérent,  lâche,  à  brusques  sursauts,  avec  les 
brèves  fureurs  et  les  longs  sommeils  de  l'ivrogne. 

Puisque  le  bien  ne  se  fait  pas  tout  seul,  puisqu'à  l'at- 
tendre passivement,  on  ne  recueille  que  les  maux 
anciens,  toujours  prêts  à  renaître  dans  l'individu  et  la 
société,  les  meilleurs,  les  plus  braves  s'inquiètent;  ils 
s'interrogent,  ils  se  demandent  si  le  principe  du  progrès 
ne  serait  pas  dans  l'énergie  des  hommes.  Les  lois  des 
choses  ne  collaborent  à  nos  desseins  que  si  nous  les  y 
contraignons  ;  à  nous  il  appartient  d'humaniser  la  terre 
et  le  milieu  social.  L'Université  populaire  fait  appel  aux 
intelligents,  aux  vaillants,  à  tous  ceux  qui  comptent 
d'abord  sur  eux-mêmes  :  —  à  ceux  qui  prophétisent  l'ave- 
nir et  ne  savent  que  dire  :  attendez,  elle  répond  :  com- 
mençons. Elle  ne  prêche  pas  la  guerre  des  classes,  elle 
n'imagine  pas  que  le  bien  sorte  du  mal,  l'amour  de  la 
haine,  la  justice  de  la  violence  :  elle  croit  à  la  patience, 
à  l'intelligence,  au  courage  ;  elle  sait  que  toute  société 
ressemble  aux  hommes  qui  la  composent,  et  elle  le  dit  ; 
elle  prêche  la  lutte  qui  ne  finira  pas,  qu'il  faudra  tou- 

52 


LE    P-VLAIS    DU    PEUPLE 

jours  reprendre,  parce  quelle  est  la  vie  elle-même,  la 
lutte  contre  le  mal  sous  toutes  ses  formes.  Elle  doit 
donner  au  prolétariat  la  conscience  qu'il  peut  quelque 
chose  pour  lui-même.  Sans  direction  commime,  ses 
forces  se  perdent,  se  dispersent,  se  contrarient;  com- 
posées en  une  même  résultante  par  l'association,  elles 
deviendraient  irrésistibles.  Mais  l'association  ne  se 
maintient  que  par  la  vertu  de  ses  membres  :  la  tempé- 
rance et  le  courage  des  individus  sont  les  conditions  de 
la  justice  sociale.  Que  les  travailleurs  s'unissent,  qu'ils 
fondent  des  œuvres  positives,  qu'ils  fassent  l'ap- 
prentissage de  la  coopération,  qu'ils  créent  la  pro- 
priété collective.  Par  l'action  ils  ne  prendront  pas 
seulement  conscience  de  leurs  forces,  ils  feront  l'éduca- 
tion de  leur  volonté,  ils  se  donneront  les  vertus  sans 
lesquelles  il  n'y  a  que  désordre  ou  t^Tannie,  le  respect 
du  droit,  la  discipline,  la  soumission  à  la  loi  consentie, 
à  la  raison  impersonnelle,  qui,  en  nous  comme  dans  la 
société,  est  la  liberté  véritable.  Les  socialistes  qui 
rêvent  autre  chose  qu'un  Paraguay  laïque,  dont  ils 
seraient  les  dictateurs  et  les  jésuites,  doivent  accueillir 
comme  des  auxiliaires,  volontaires  ou  involontaires, 
tous  ceux  qui  veulent  par  des  œuvres  réelles  sortir  des 
programmes  tout  théoriques  et  commencer  la  société 
nouvelle.  L'histoire  nous  montre  que  les  révolutions 
durables  se  sont  faites  le  plus  souvent  à  l'intérieur  des 
sociétés  par  des  organes  dont  nul  d'abord  n'eût  soup- 
çonné la  puissance. 

Le  Palais  du  Peuple  répond  à  cette  volonté  d'agir, 
à  cette  résolution  de  commencer.  Centre  des  œuvres 
populaires,  il  faut  que  tout  à  la  fois  il  facilite  l'unité 
d'action  et  que  déjà  il  en  soit  comme  la  représentation 

53 


Gahî'iel  Séailles 

symbolique.  S'il  s'élève  uniquement  par  la  générosité 
de  donateurs  plus  ou  moins  sceptiques,  plus  ou  moins 
désintéressés,  curieux  de  cette  tentative  nouvelle,  s'y 
prêtant  avec  le  secret  espoir  d'un  échec  qui  justifiera 
leurs  privilèges,  je  doute  quïl  réponde  à  nos  espérances. 
Le  Palais  du  Peuple  doit  être  l'œuvre  du  peuple,  sa  pro- 
priété collective  ;  il  doit  être  la  preuve  que  l'union  est 
une  force,  qu'elle  permet  de  grandes  choses  ;  il  faut  qu'il 
s'édilie  par  le  concours  des  ouvriers,  des  syndicats,  des 
coopératives,  de  tous  ceux  aux  besoins  desquels  il  est 
nécessaire  qu'U  réponde.  Il  ne  se  dressera  fort  et  dura- 
ble que  s'il  entre  dans  ses  assises  beaucoup  de  foi, 
beaucoup  de  volonté,  beaucoup  d'amour. 

Des  gens  intéressés  prédisent  qu'avec  la  démocratie 
l'art  va  disparaître,  ils  pleurent  l'exil  prochain  de  la 
beauté  qu'ils  se  croient  seuls  à  retenir  encore  parmi 
nous.  Rassurons-nous.  L'art  s'abaisse  quand  il  ne  sert 
plus  qu'à  ralfiner  les  plaisirs  d'une  aristocratie  blasée, 
il  s'élève  toutes  les  fois  qu'il  exprime  l'idéal  collectif 
d'un  peuple.  Les  maisons  des  citoyens  d'Athènes  étaient 
très  modestes,  alors  que  le  Parthénon  debout  sur 
l'Acropole,  avec  la  beauté  de  la  loi  dans  ses  claires 
proportions,  déroulait  ses  processions  de  marbre  à 
l'honneur  de  la  cité  et  de  ses  dieux.  Les  cathédrales 
gothiques  de  leurs  nefs  hautes,  de  leurs  tours  et  de  leurs 
clochers  dominaient  les  ruelles  tortueuses  et  sales  où 
s'entassait  la  multitude  des  hommes  :  des  bruits  confus 
de  la  Aille  elles  montaient,  comme  le  chant  d'espé- 
rance où  s'accordaient  les  âmes.  Les  Palais  du  Peuple 
pourront  inspirer  aux  artistes  des  formes  nouvelles 
de  la  beauté,  s'ils  sont  autre  chose  que  des  magasins 
et  des  bazars,  s'ils  répondent  à  un  idéal  nouveau,  et 

54 


LE   PALAIS   DU   PEUPLE 

s'ils  le  manifestent  :  la  volonté  de  réaliser  la  justice 
ici-bas. 

Mais  n'allons  pas  imaginer  que  cela  sera  parce  que 
cela  doit  être  en  vertu  des  lois  de  la  sacro-sainte  évolu- 
tion. Il  est  d'autres  possibles.  Des  esclaves  ne  fonderont 
pas  la  société  libre.  De  la  laideur  des  âmes  jamais  ne 
sortira  la  beauté.  On  peut  détruire  beaucoup  de  choses 
en  un  jour  ;  rien  ne  se  fonde  qu'avec  le  temps,  par  la 
sagesse  et  la  continuité  de  l'effort.  Le  peuple  est  le  nom- 
bre, c'est  vrai,  mais  il  est  un  nombre  \-ivant  qui  doit 
s'additionner  lui-même.  L'i^TOgne  est  fait  pour  le  bat  : 
comme  il  s'est  mis  les  œillères,  il  a  besoin  du  mors  et 
du  fouet .  Les  seuls  Palais  du  Peuple  dont  le  cabaret  est 
le  vestibule  sont  la  prison  et  l'hospice  d'aliénés.  Nous 
pouvons  dresser  nos  tréteaux,  battre  la  caisse,  faire  la 
parade,  devant  une  toile  peinte  évoquer  les  mirages  de 
l'avenir;  demain,  il  n'y  aura  rien  que  ce  que  nous  aurons 

fait  aujourd'hui. 

Gabriel  Séailles 


Nous  reproduisons  les  affiches  que  la  Coopération  des 
idées  Jit  apposer  au  commencement  de  la  présente  année 
scolaire.  Sur  V affiche  de  V Université  populaire,  nous 
remarquons  le  nom  de  M.  Gohier,  qui  était  donc  libre 
dy  parler,  et  le  nom  de  M.  Charles  Denis,  de  qui  les 
ennemis  de  M.  Deherme  ont  tiré  prétexte. 

Soie.  —  Quelque  soin  que  nous  ayons  de  séparer  des  documents 
que  nous  donnons  les  commentaires  dont  nous  les  accompagnons, 
nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  regretter  ici  que  l'on  ait  choisi 
ce  nom,  Palais  du  Peuple,  avec  tout  ce  que  ce  mot  Palais  a  gardé 
dans  nos  mémoires,  venue  de  l'histoire  et  de  la  légende,  de  l'idée 
d'une  autorité  monarchique  et  d'une  résidence  luxueuse.  Maison 
du  Peuple  est  un  si  beau  nom. 


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Dans  le  même  numéro  du  samedi  ;  juillet  la  Coopé- 
ration  des   idées  publiait   cette   déclaration  : 

LE  PALAIS   DU  PEUPLE 

SOCIÉTÉ       ANONYME      A      CAPIXAU       VA  R  I  A  B  l_  E 

Constituée    l^alement    à    Paris    le    14   juin    1900 

PRÉAMBULE 

Nous  ne  sommes  pas  une  secte,  un  parti.  Nous  ne  gardons 
aucun  dogme.  Nous  n'avons  cpi'un  but  :  organiser  la  démo- 
cratie, l'éclairer,  la  défendre.  Et  c'est  en  continuant  l'action 
éducatrice  de  la  Coopération  des  Idées  par  l'action  positive 
du  Palais  du  Peuple  que  nous  y  marchons. 

Les  croyances,  les  sentiments,  les  idées  dont  vivait  le 
monde  ne  sont  plus  que  des  habitudes  lâches. 

Notre  société  n'a  plus  d'àme. 

Un  mécanisme  de  réflexes  fonctionne  encore,  mais  à 
contre-sens.  La  misère  suscite  la  haine,  et  la  haine  aggrave 
la  misère. 

Aucun  lien  ne  subsiste  entre  les  hommes. 

Lorsqu'il  n'j'  a  plus  d'idée  directrice,  lorsque,  dans  la  con- 
duite des  individus  comme  dans  celle  des  États,  les  expé- 
dients se  substituent  aux  principes,  lorsque  rien  ne  relie  les 
liommes  et  que  tout  les  oppose,  lorsque  l'ordre  n'est  qu'ap- 
parent et  ne  se  maintient  que  par  une  compression  méca- 
nique, non  par  le  jeu  libre  des  énergies  harmonisées  con- 
vergentes, on  peut  dire  qu'il  n'y  a  plus  de  société  ;  car  nous 
ne  constituons  plus  alors  qu'un  amas  confus,  amorphe, 
d'individus  en  lutte,  ouverte  ou  sourde,  les  uns  contre  les 
autres,  où  la  victoire  n'est  même  pas  assurée  aux  plus 
forts,  aux  plus  vaillants;  mais  presque  toujours  aux  moins 
généreux,  aux  moins  scrupuleux. 

Mais  les  victimes,  à  mesure  quelles  deviennent  plus  nom- 
breuses, élèvent  leurs  voix.  Leurs  clameurs  se  font  plus 
-menaçantes.  Elles  se  comptent.  Si  l'idéal  est  mort,  si  la 
raison,  l'humanité  ne  peuvent  plus  unii'les  hommes,  il  n'en 
est  pas  de  même  de  l'envie  et  de  la  haine  exacerbées.  Les 
foules  entrevoient  alors  la  possibilité  d'opposer  leur  masse 

60 


LE    PALAIS    DU    PEUPLE 

indisciplinée  à  la  force  sociale  organisée  pour  l'oppression. 
A  tort,  ou  à  raison,  elles  se  sentent  en  dehors  de  la  société, 
et  elles  se  préparent  à  lutter  sans  merci.  L'alcoolisme,  la 
dégénérescence,  la  criminalité  latente,  tout  le  déchet  pi- 
toyable de  nos  civilisations  centralisées,  sont  le  coefficient 
redoutable  de  la  misère  en  révolte. 

Nous  en  sommes  là  de  cette  période  tragique  de  transition 
entre  la  phase  de  l'instinct  et  celle  de  la  conscience. 

L'humanité  a  épuisé  toutes  les  conséquences  désagrégean- 
tes de  la  phase  critique.  Elle  s'est  saturée  d'analyse.  Elle 
a  bu  le  calice  du  doute  et  de  la  négation  jusqu'àla  lie.  Noble- 
ment, elle  a  immolé  tout  ce  qui  faisait  sa  joie  et  sa  force. 

Des  sentiments,  des  croyances,  des  concepts  nouveaux 
vont  germer  et  converger.  Une  conscience  collective  autre 
va  s'aflirmer  intensément.  Il  faut  que  l'homme  se  sente  en 
communion  avec  l'homme  pour  reconstituer,  avec  une  soli- 
darité plus  grande  des  éléments  et  une  complexité  plus 
riche  de  l'ensemble,  tout  ce  qui  était  épars,  dissous  ;  pour, 
aussi,  harmoniser  ce  qui  était  antagonique. 

Le  Palais  du  Peuple  est  un  premier  effort  d'organisation 
sociale. 

Ce  sont  des  pierres  cpii  marquent  les  étapes  successives 
de  l'humanité.  L'antiquité  a  dit  son  rêve  de  beauté  par  ses 
monuments.  Le  Moyen- Age  a  proclamé  l'ardeur  de  sa  foi  et 
sa  fraternité  par  les  cathédrales. 

Les  Palais  du  Peuple,  édifiés  par  le  peuple,  manifesteront 
à  jamais  le  triomphe  de  la  démocratie. 

Notre  plan  idéal  comporte  un  magnilique  bâtiment  de  trois 
étages  sur  3.ooo  mètres  de  superficie.  C'est  l'espace  minimum 
qui  sera  nécessaire  pour  satisfaire  aux  l)esoins  moraux, 
intellectuels  et  sociaux  des  20.000  adhérents  ouvriers  que 
nous  prévoyons. 

La  façade  et  les  sous-sols  seront  destinés  aux  magasins 
des  coopératives,  aux  bains,  à  une  salle  de  lecture  pour  les 
passants,  à  un  café  de  tempérance  et  à  un  grand  restaurant 
coopératif  pouvant  contenir  200  personnes. 

Au  centre  sera  le  tlicàtre  contenant  i.Soo  spectateurs. 
Nous  ferons  le  Théâtre  populaire  qu'on  attend  :  il  n'est  réa- 
lisable que  là.  Un  art  puissant  s'y  enfantera. 

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treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

Une  galerie  spacieuse  séparera  le  théâtre  du  jardin  :  ce 
sera  plus  particulièrement  le  musée. 

Dans  le  jardin  on  donnera,  l'été,  des  concerts.  Autour 
seront  le  fumoir,  la  salle  de  repos  et  le  gymnase.  Ici  on 
fera  l'éducation  x>liysique,  on  travaillera  joyeusement  au 
développement  harmonique  du  corps  (i). 

Enfin,  au  fond  de  ce  rez-de-chaussée,  on  installera  un  hall 
pour  la  récréation  des  enfants  et  des  jeunes  gens  et  une 
salle  d'escrime. 

Au  premier  étage,  ce  seront  d'abord  des  petits  et  grands 
bureaux  et  salons  qu'on  louerait  à  différentes  sociétés  ou- 
vrières :  cercles  d'amis,  mutuelles,  syndicats,  coopératives, 
sociétés  musicales,  etc.  Ensuite  viendront  la  bibliothèque, 
la  salle  de  lecture  et  plusieurs  salles  de  cours  et  confé- 
rences. Outre  les  conférences  et  cours  du  soir  pour  les 
adultes,  nous  utiliserons  ces  locaux,  dans  la  journée,  pour 
un  véritable  collège  populaire,  où  nous  donnerons  aux 
enfants  de  nos  sociétaires  qui  montreront  le  plus  de  dispo- 
sitions un  enseignement  secondaire  complet,  qui  leur  per- 
mettra, plus  tard,  l'accès  des  Facultés.  Nous  commencerons 
l'instruction  intégrale  du  peuple  :  le  jour,  pour  les  enfants 
et  jeunes  gens;  le  soir,  pour  les  adultes.  Il  faut  que  le 
peuple  ait  ses  ingénieurs,  ses  savants,  ses  philosophes,  ses 
artistes.  Il  faut  la  direction  aux  plus  capables,  et  non  aux 
plus  riches. 

Le  deuxième  étage  sera  occupé  par  des  ateliers,  où  sera 
donné  un  enseignement  professionnel  complet.  Les  ouvriers 
deviendront  créateurs  et  artistes. 

Nous  aurons  des  expositions  permanentes  pour  lesquelles 
l'ouvrier  fera  son  chef-d'œuvre.  Nous  glorifierons  le  travail 
manuel,  et  il  se  glorifiera  mieux  encore,  lui-même,  par  ses 
produits. Plusieurs  laboratoires  de  chimie,  de  physique,  etc., 
serviront  à  compléter  un  enseignement  technique  solide. 


(1)  Ce  fumoir  me  gêne  un  peu.  Fumer  est  ime  mauvaise  habi- 
tude, simplement,  contraire  à  l'hygiène,  —  et  bourgeoise  puis- 
qu'elle est  de  luxe.  Tous  les  fumeurs  en  conviennent.  Aussi  quand 
on  veut  fumer  on  fume,  et  l'on  ne  dit  pas  que  l'on  travaille  joyeu- 
sement au   développement  harmonique  de  son  corps. 

62 


LE    PALAIS   DU    PEUPLE 

Enfin,  au  troisième  étage,  nous  aurons  de  petites  chambres, 
chauflfées,  éclairées,  meublées  sommairement,  mais  d'une 
rigoureuse  propreté.  Elles  seront  louées  pour  un  prix  mo- 
dique à  de  jeunes  ouvriers  célibataires  auxquels  la  proxi- 
mité des  garnis  louches  est  souvent  funeste.  Un  escalier 
spécial  desservira  ces  chambres. 

Voilà  ce  que  doit  être  le  premier  Palais  du  Peuple. 

C'est  un  effort  sincère,  coordonné  pour  commencer  la 
société  de  justice,  de  liberté,  de  fraternité. 

Les  activités  désintéressées  savent  se  discipliner.  Elles  se 
concentreront  pour  édifier  d'abord  le  premier  Palais  du 
Peuple  et  pour  se  répandre  ensuite  plus  sûres,  plus  vigou- 
reuses, plus  efficaces,  par  tout  le  pays,  groupant  les  tra- 
vailleurs dans  leur  association,  fédérant  les  associations 
dans  les  Palais  du  Peuple,  qui  donneront  une  âme  à  la  dé- 
mocratie et  une  raison  de  vivre. 

Nous  convions  tous  les  hommes  de  bon  vouloir  à  se 
joindre  à  nous  :  il  n'y  a  pas  d' œuvre  plus  urgente,  plus 
essentielle,  plus  belle,  plus  féconde  que  celle  que  nous 
allons  entreprendre. 

Puis  la  Coopération  des  idées  donnait  la  composi- 
tion du 

COMITÉ  DE  PATRONAGE 

MM.    Pierre  Baudin,  ministre  des  travaux  publics  (i). 
Henri  Bauer,  homme  de  lettres. 
Maurice  Bouchok,  homme  de  lettres. 
Emile  BouTROux,  membre  de  l'Institut. 


(i)  Enfin  nous  regrettons  que  cette  liste  ne  soit  pas  tout 
à  fait  sincère.  Pour  peu  que  Ton  soit  au  courant  des  noms 
et  des  hommes  on  y  reconnaît  aisément,  mêlés  aux  hommes 
qui  travaillent,  les  hommes-décorations,  les  noms  qui  re- 
présentent, La  même  remarque  s'impose  pour  les  témoi- 
gnages dont  nous  voyons  que  les  signataires  ont  accom- 
pagné l'envoi  de  leur  signature. 

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treizième  cahier  de  la  deuxième  sème 

MM.  Ferdinand  Buisson,  professeur  à  la  Sorbonne. 

Eugène  Carrière,  artiste  peintre. 

Victor  Charboxxel,  homme  de  lettres. 

Georges  Clemenceau,  homme  de  lettres. 

Docteur  Delbet,  député. 

Hector  Dépasse,  hoimne  de  lettres. 

Lucien  Descaves,  homme  de  lettres. 

Paul  Desjardins,  professeur  au  lycée  iNIichelet. 

Docteur  Paul  Dubuisson,  médecin-chef  de  l'asile 
Sainte- Anne. 

Emile  Duclaux.  membre  de  l'Institut,  directeur 
de  l'Institut  Pasteur. 

A.  EspiNAS,  professeur  à  la  Sorbonne. 

D'EsTouRNELLES  DE  CoNSTANT.  miiiistre  plénipo- 
tentiaire, député. 

Arthur  Fontaint:,  directeur  du  Travail  au  Minis- 
tère du  Commerce . 

Lucien  Fontaine,  industriel. 

Eugène  Fournière,  député. 

Gustave  Geffroy,  homme  de  lettres. 

Charles  Gide,  professeur  à  la  Faculté  de  droit. 

Paul  Guieysse,  ancien  ministre,  député. 

Charles  Guieysse,  secrétaire  général  de  la  So- 
ciété des  Universités  populaires. 

Etienne  Jacquin.  conseiller  d'État,  président  de 
la  Ligne  de  V Enseignement. 

A.  Keufer,  secrétaire  de  la  Fédération  du  Livre, 
vice-président  du  Conseil  supérieur  du  Travail. 

Ernest  Lavisse,  membre  de  l'Académie  française. 

Jules  Lermina,  homme  de  lettres. 

Eugène  Manuel,  homme  de  lettres. 

Henry  Michel,  professeur  à  la  Sorbonne. 

64 


LE   PALAIS   DU    PEUPLE 

MM.  Pierre  Morel,  conseiller  municipal. 

Edouard  Petit,  inspecteur  général  de  l'instruction 
publique. 

Georges  Rexard,  professeur. 

Charles  Richet,  professeur  à  la  Faculté  de  Méde- 
cine, membre  de  l'Académie  de  Médecine. 

Gabriel  Séailles,  professeur  à  la  Sorbonne. 

F.  ScHRADER,  géographe. 

A.  ViLA.  secrétaire  de  la  Charnière  consultative 
des  Associations  ou^Tières  de  production  de 
France. 

Ch.  Wagner,  pasteur. 

CONSEIL   D'ADMINISTRATION 

Président  :  Raphaël  Barré. 

Directew^  :  Georges  Deherme. 

Maxime  Adler,  Achille  Caron,  Jules  Dupas- 
quier,  Auguste  Garnery,  Léon  Letellier, 
Henry  Loyfert,  Sylvain  Pitt,  Lucien  Samson. 

Enfin  la  Coopération  des  idées  publiait  ces 

EXTRAITS  DES  STATUTS 

Article  premier.  —  II  est  forme,  entre  les  personnes 
qui  adhéreront  aux  présents  statuts  par  la  souscription 
d'actions,  une  wSocicté  anonyme  à  capital  variable. 

Article  2.  —  La  Société  a  pour  objet  la  construction,  la 
mise  en  œuvre  du  Palais  du  Peuple,  à  Paris,  et  la  création 
d'établissements  analogues  en  province. 

Article  3.  —  Le  siège  est  établi  à  Paris,  107,  faubourg 
Saint-Antoine.  Il  peut  être  changé  par  déciîsion  du  Conseil 
d'administration. 

Article  4-  —  La  Société  prend  la  dénomination  de  : 
LE  PALAIS  DU  PEUPLE,  Sociélé  anonyme  à  capital 
variable. 

65  IV. 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

Article  6.  —  Le  capital  social  est  variable.  Il  est  formé 
d'actions  de  cinquante  francs. 

Article  8.  —  Les  actions  sont  payables  5  francs  en 
souscrivant  et  le  solde  suivant  décision  du  Conseil  d'ad- 
ministration. 
Les  actions  peuvent  être  libérées  par  anticipation. 
Article  i5.  —  Tout  actionnaire  peut  être  exclu  provi- 
soirement par  le  Conseil  d'administration  pour  fait  portant 
atteinte  à  l'honneur  ou  à  la  délicatesse,  ou  pour  acte  de 
nature  à  pouvoir  nuire  à  la  Société.  La  radiation  n'est 
définitive  qu'après  l'exclusion  prononcée  par  rAssemblée 
générale.  L'Actionnaire  exclu  n'a  aucun  recours  contre  la 
Société. 

Article  i6.  —  L'administration  de  la  Société  est  confiée 
à  un  Conseil  composé  de  trois  membres  au  moins  et  de 
quinze  membres  au  plus.  Les  administrateurs  doivent  être 
propriétaires  d'une  action  de  la  Société. 

Article  17,  —  Les    administrateurs    sont  nommés  pour 
trois  années  par  l'Assemblée  générale  des  Actionnaires. 
Le  Conseil  se  renouvelle  tous  les  trois  ans. 
Les  membres  sortants  sont  toujours  rééligibles.  Le  Con- 
seil nomme  chaque  année  son  bureau. 

Article  ^3.  —  L'Assemblée  générale,  régulièrement  con- 
stituée, représente  l'universalité  des  actionnaires.  Ses  dé- 
cisions sont  obligatoires  pour  tous,  même  pour  les  absents, 
dissidents  ou  incapables. 
Elle  se  compose  de  tous  les  Actionnaires. 
Article  24.  —  Les  convocations  des  Assemblées  ordinaires 
ou  extraordinaires  sont  faites  par  un  avis  inséré,  au  moins 
vingt  jours  avant  la  réunion,  dans  un  journal  d'annonces 
légales. 

Ces  délais  seront  réduits  à  trois  jours  pour  l'Assemblée 
générale  constitative. 

Article  26.  —  L'Assemblée  générale  se  réunit  au  moins 
une  fois  par  an  dans  le  courant  du  premier  semestre  qui 
suit  l'exercice,  au  lieu  fixé  par  les  lettres  et  avis  de  con- 
vocation. 

Le  bureau  du  Conseil  d'administration  est  le  bureau  de 
l'Assemblée  générale. 

66 


LE    PALAIS    DU    PEUPLE 

Le  Conseil  d'administration  doit  mettre  à  l'ordre  du  jour 
une  proposition  signée  du  dixième  des  Actionnaires,  et  pré- 
sentée au  moins  dix  jours  à  l'avance. 

Il  ne  peut  être  mis  en  délibération  que  les  objets  i)ortés 
à  l'ordre  du  jour. 

Article  27.  —  Les  déliliérations  de  l'Assemblée  générale 
sont  prises  à  la  majorité  des  membres  présents  ou  repré- 
sentés. 

Nul  ne  peut  être  représenté  que  par  un  Actionnaire. 
Chaque  Actionnaire  n'a  qu'une  voix,  quel  que  soit  le  nom- 
bre de  ses  actions. 

Article  33.  —  Sur  les  produits  nets,  défalcation  faite  de 
toutes  les  charges,  amortissements  mobiliers  et  frais  géné- 
raux, il  sera  prélevé  : 

1"  5  0/0  pour  constituer  la  réserve  légale  ; 

2°  Somme  suffisante  pour  donner  un  intérêt  au  capital 
versé,  sans  que  cet  intérêt  puisse  dépasser  3  0/0. 

Après  ces  prélèvements,  le  restant  est  employé  suivant 
décision  de  l'Assemblée  générale. 

Article  34-  —  L'Assemblée  générale  extraordinaire  peut 
apporter  aux  présents  Statuts  toutes  les  modifications 
utiles. 

Les  résolutions  doivent  être  votées  à  la  majorité  des 
voix. 

Article  35.  —  A  l'expiration  de  la  Société,  ou  en  cas  de 
dissolution  anticipée,  l'Assemblée  générale  désignera  un 
ou  plusieurs  liquidateurs. 

Pendant  toute  la  durée  de  la  liquidation,  les  pouAoirs  de 
l'Assemblée  générale  se  continuent  comme  pendant  l'exis- 
tence de  la  Société. 

Elle  a  notamment  le  droit  d'approuver  les  comptes  des 
liquidateurs  et  d'en  donner  quittance. 

Après  l'extinction  du  passif  et  des  frais  de  liquidation, 
le  surplus  est  distribué  aux  Actionnaires. 

Toutefois,  lorsque,  soit  par  amortissements  antérieurs, 
soit  par  suite  de  cette  répartition,  les  Actionnaires  auront 
reçu  5o  francs  par  action,  le  surplus  sera  afifecté  à  des 
œuvres  sociales  suivant  détermination  de  l'Assemblée  géné- 
rale. 

67 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

La  Coopération  des  idées  du  samedi  25  mai  1901 
publiait  le  compte  rendu  de  l'assemblée  générale  or.di- 
naire  des  actionnaires  du  Palais  du  Peuple,  tenue  le 
samedi  18  mai,  à  la  Coopération  des  idées. 

Nous  lisons  dans  le  rapport  du  Conseil  d' administra' 
tion  : 

Une  telle  œu\Te,  mesdames  et  messieurs,  peut  se  réaliser 
de  deux  manières  :  facilement,  par  une  fantaisie  généreuse 
presque  insultante  de  l'argent  ;  péniblement,  par  l'effort 
des  masses  travaillées  d'aspirations  émancipatrices.  Nous 
sommes  assurés  maintenant  que  la  voie  de  l'effort  doulou- 
reux nous  est  seule  ouverte.  Mais  nous  savons  bien  aussi 
qu'elle  ne  nous  égare  pas,  et  qu'elle  nous  conduit  sûrement 
où  nous  nous  proposons  d'aller. 

Le  Palais  du  Peuple  n'est  pas  l'œuvre  d'un  jour.  Un 
miracle  de  fièvre  et  d'impatience  n'en  creuserait  pas  suffi- 
samment les  fondations.  Quand  nous  serons  prêts,  il  faut 
qu'une  âme  soit  prête  à  l'habiter. 

Le  iirolétariat  s'organise,  et  pendant  que  nous  préparons, 
le  squelette  du  Palais  du  Peuple,  il  en  crée  la  chair,  le  sang 
et  la  pensée.  Ce  sont  les  syndicats  groupés  dans  leurs 
Bourses  du  Travail,  et  celles-ci  dans  leur  Fédération  des 
Bourses  du  Travail  ;  ce  sont  les  sociétés  de  secours  mutuels; 
ce  sont  les  coopératives  de  consommation  et  leur  Comité 
central  de  l'Union  coopérative  ;  ce  sont  les  associations 
ouvrières  et  leur  Chambre  consultative  ;  ce  sont  enfin  les 
U.  P.  Nécessairement,  par  leur  développement  même  et  la 
complexité  croissante  de  leurs  mouvements,  ces  organisa- 
tions vont,  de  plus  en  plus,  se  pénétrer  les  unes  les  autres. 
11  faudra  bien,  un  jour  prochain,  qu'elles  songent  à  une 
organisation  plus  large,  plus  humaine.  Nous  voulons  dire  à 
une  organisation  au  maximum  de  puissance  de  toutes  les 
forces  vives,  sociales,  du  prolétariat,  conscient  et  organisé. 
Ce  jour-là,  qui  est  prochain,  nous  le  répétons,  il  faudra 
bien  que,  malgré  nos  divisions,  nos  découragements,  nos 
égoïsmes,  nos  soucis  maladivement  exclusifs  du  moment 
présent,  il  faudra  bien  cpie  s'édifie  le  Palais  du  Peuple.  Par 

68 


LE    PALAIS   DU   PEUPLE 

nous  ou  par  d'autres,  sans  doute.  Mais  comme  il  ne  pourra 
l'être  par  un  parti  ou  une  secte,  nous  persistons  à  croire 
qu'il  ne  le  sera  que  par  nous.  En  tout  cas,  mesdames  et 
messieurs,  nous  veillerons  à  ce  que  l'esprit  en  soit  gardé, 
et  plus  nous  serons  groupés  et  forts  plus  notre  vigilance 
sera  efficace. 


L'idée  fait  son  chemin.  Elle  pénètre,  elle  se  précise.  En 
ce  moment  même,  on  parle  de  faire  servir  le  Marché  du 
Temple  désaffecté  au  Palais  du  Peuple.  Les  travailleurs  du 
Havre,  chassés  de  leur  Bourse  du  Travail,  songent  à  se 
faire  bâtir  une  maison,  et  ils  nous  demandent  conseil. 

Nous  pourrions  multiplier  ces  témoignages.  Nous  nous 
bornons  à  constater  que  les  artistes  se  tournent  vers  le 
Palais  du  Peuple.  Ils  y  cherchent  l'inspiration  d'un  art  de 
pure  et  sereine  beauté,  qui  exprimera  simplement  l'âme 
forte  de  la  Cité  juste  de  demain.  C'est  bien  ce  que  nous 
voulons. 

Vous  avez  eu  connaissance  de  ce  concours  de  l'Ecole 
d'architectuie  dont  le  sujet  était  notre  projet  même.  Au 
Grand  Palais,  durant  l'Exposition,  vous  avez  pu  voir  les 
chapiteaux  de  Derié.  En  ce  moment,  au  Salon,  M.  Derveaux 
expose  une  Maison  du  Peuple  dans  le  faubourg,  qui 
s'inspire  manifestement  de  notre  projet.  Hier  encore, 
Gustave  Geffroy  nous  montrait  un  plan  de  Palais  du  Peuple, 
de  l'architecte  Binet. 


Nous  avons  beaucoup  de  raison  d'espérer.  L'idée  précède 
l'argent.  Tant  mieux.  C'est  l'ordre  juste.  Si  l'argent  précédait 
l'idée,  il  y  aurait  à  craindre  qu'il  ne  l'asservît  et  la  déna- 
turât. 

Le  Palais  du  Peuple  se  fera.  Il  ne  peut  ne  pas  se  faire. 
Les  partis  sont  impuissants  à  créer,  à  organiser.  Nous 
croyons  que  c'est  notre  association  qui  peut  le  mieux  en 
exprimer  l'idée,,  et  la  réaliser. 

Mais,  mesdames  et  messieurs,  il  nous  faut  aider  le  destin. 


<^ 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

propagande    autour   de   nous.   C'est  la  meilleure,  la  plus 
pénétrante. 

Aux  riches,  tâchons  de  donner  une  inquiétude  de  justice. 
Aux  pauvres,  essayons  de  faire  sentir  la  beauté  et  aimer 
la  recherche  de  la  vérité. 

L'organe  le  plus  puissant  de  notre  action,  c'est  notre 
Coopération  des  Idées,  notre  journal  et  notre  Université 
populaire,  qui  ont  entraîné  ce  grand  mouvement  d'éduca- 
tion sociale  par  les  Universités  populaires.  Or,  nous  devons 
le  dire,  elle  a  actuellement  de  grosses  difficultés,  financières 
surtout,  à  surmonter.  11  faut  l'aider.  Il  importe  pour  notre 
œuvre  que  la  Coopération  des  Idées  se  maintienne  et  pros- 
père. Elle  est  la  première  U.  P.,  et  l'exemple  courageux, 
irréductible,  qui  empêche  les  scandaleuses  déviations. 

Les  partis  ne  l'aiment  pas.  Les  sectaires  la  détestent 
sourdement.  Quelles  meilleures  raisons  pour  les  hommes 
conscients,  d'esprit  libre,  de  l'aimer,  de  la  soutenir,  de  lui 
attirer  des  sympathies  et  des  concours  ! 

Pour  le  Conseil  d'administration  : 
Le  Directeur, 

Georges  Deheume 


Enfin  la  Coopération  des  idées  du  samedi  i5  juin  der- 
nier publiait  la  déclaration  suivante  : 

TRANSFORMATION  DE  LA  «  COOPÉRATION  DES  IDÉES  » 

Il  y  a  quinze  mois ,  nous  transformions  notre  petite 
revue  mensuelle  en  ce  journal.  Elle  paraissait  régulière- 
ment depuis  des  années,  elle  avait  de  franches  sympa- 
thies. Ce  n'était  donc  pas  sans  hésitation  ni  regret  que 
nous  avions  pris  celte  résolution.  Mais  il  fut  bien  évi- 
dent, au  lendemain  même  de  la  brillante  inauguration 
de  l'Université  populaire   du  faubourg   Saint- Antoine, 

70. 


LE    PALAIS   DU   PEUPLE 

que  déjà  l'égoïsme  des  uns,  l'indifférence  morale  et 
intellectuelle  des  autres,  l'esprit  de  parti  de  la  plupart, 
allaient  faire  dé\der  le  mouvement  que  nous  avions  eu  le 
bonheur  de  déterminer,  et  d'abord  dénaturer  notre  Uni- 
versité populaire  elle-même.  Il  nous  parut  alors  que  deux 
actions  s'imposaient  :  Le  Palais  du  Peuple  ;  le  journal. 
Le  but  précis  ;  le  moyen  puissant. 

Le  but  précis  reste.  Le  moyen  doit  s'adapter  à  de 
nouvelles  conditions. 

Notre  journal  se  proposait  de  rallier  tous  les  hommes 
de  volonté,  non  pour  former  un  parti  s'opposant  aux 
autres,  aussi  détestable  que  les  autres,  mais  une  cmion 
sociale  toujours  ouverte  et  libre,  aussi  compréhensive 
que  l'humanité  même.  C'était  encore  arrêter  les  décou- 
ragements, les  désertions,  secouer  les  lâchetés.  Nous 
voulions  aussi  décider  les  petites  feuilles  trop  spéciales 
qui  paraissent  péniblement,  ont  peu  de  lecteurs,  peu 
d'influence,  à  faire  converger  leurs  efi'orts,  fonder  ainsi 
un  journal  quotidien  d'action  et  d'éducation  sociales,  le 
vrai  journal  du  peuple.  C'était  une  conquête  de  plus, 
une  libération  nouvelle.  Après  le  despotisme  du  politi- 
cien entamé  dans  les  U.  P.,  c'était  la  tyrannie  du  jour- 
naleux  ébranlée,  —  c'était,  il  nous  semblait,  la  démo- 
cratie prenant  la  pleine  conscience  de  son  destin  :  la 
liberté  organisée. 

Nous  nous  sommes  heurtés  à  des  obstacles  inatten- 
dus. Passons. 

Notre  journal  hebdomadaire  d'action  sociale 
se  transforme  en  revue  mensuelle  d'éducation 
sociale. 

Il  est  inutile  d'appeler  à  l'action  des  gens  bien  décidés 
à  dormir,  fût-ce  dans  la  crasse.  Attendons  le  réveil,  ou 


treizième  cahier  de  la  deuxième  série 

la  peste.  La  place  est  aux  exploiteurs  de  la  démocratie. 
L'action  organique  n'est  pas  un  miracle  qui  surgit  des 
mots.  Il  y  faut  la  conscience  et  la  volonté.  Éclairons  la 
conscience,  formons  la  volonté.  C'est  la  tâche  qui  s'im- 
pose, c'est  celle  cpi' entreprend  notre  revue. 

Voici  les  élections.  Nous  am'ons  à  nous  fortifier  con- 
tre les  dégoûts  en  essayant  d'avoir  une  espérance 
encore.  Pour  ceux  qui- ne  se  passionneront  pas,  sauront 
regarder,  cela  ne  manquera  pas  d'intérêt.  Nous  allons 
voir  à  quels  césarismes,  à  quels  chaos  ou  à  quelles 
colères  nous  mènent  nos  habiles  politiciens.  Pour  dou- 
loureuses qu'elles  soient,  ces  expériences  furent  tou- 
jours nécessaires.  Notre  erreur  fut  de  croire  qu'elles  se 
pouvaient  éviter.  C'est  dans  les  larmes  et  le  sang  que 
l'humanité  enfante,  c'est  par  la  souffrance  qu'elle  s'in- 
struit. 

Préparons-nous,  dans  la  réflexion  et  la  résignation 
calme,  à  rendre  définitives  les  leçons  que  vont  nous 
infliger  les  événements.  Nous  n'éviterons  rien.  Il  est 
trop  tard. 

Nous  ne  nous  séparons  donc  pas  de  nos  amis  qui  sont 
nos  lecteurs. 

Notre  publication  mensuelle  restera  le  lien  de  sympa- 
thie de  ceux  qui,  malgré  tout,  rêvent  à  des  temps  de 
justice  et  de  liberté. 

Georges  Deherme 


Le  Gérant  :  Charles  Péguy 
Ce  cahier  a  été  composé  par  des  ouvriers  syndiqués 
iMPRiMEniE  DE  SuRESNES  (G.  RICHARD,  administrateur),  9,  rue  du  Pont.  —  4587 


eux-mêmes  les  personnes  à  qui,  sur  leur  indication, 
nous  envoyons  les  cahiers.  Rien  ne  vaut  la  propagande 
et  la  présentation  personnelle. 

Nous  prions  tous  nos  abonnés  de  vouloir  bien  acheter 
tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers. 

Nous  recevons  sans  frais  les  abonnements  à  tontes 
les  revues. 

Adresser  à  M.  André  Bourgeois,  administrateur  des 
cahiers,  iG,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspon- 
dance dUidministration  et  de  librairie  :  abonnements  et 
réabonnements,  rectifications  et  changements  d'adresse, 
cahiers  manquants,  mandats,  indication  de  nouveaux 
abonnés.  N'oublier  pas  d' indiquer  dans  la  correspon- 
dance le  numéro  de  l'abonnement,  comme  il  est  inscrit 
sur  V étiquette ,  avant  le  nom. 

Adresser  à  M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers, 
1 6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspondance  de 
rédaction  et  d'institution.  Toute  correspondance  d'admi- 
nistration adressée  à  M.  Péguy  peut  entraîner  pour 
la  réponse  un  retard  considérable. 

Xoiis  acceptons  que  nos  abonnés  paient  leur  abon- 
nement par  mensualités  de  un  ou   de u.\  francs. 

M.  André  Bourgeois,  administrateur  des  cahiers, 
reçoit  pour  l'administration  et  pour  la  librairie  toux 
les  jours  de  la  semaine,  le  dimanche  e.xcepté.  —  de 
huit  heures  à  onze  heures  et  de  une  heure  à  sept  heures. 

M.  Charles  Péguy,   gérant  des  cahiers,  reçoit  pour 

hi   lu'dnrtion 

le  jeudi  soir  de  deu.x  heures  à  cinq  heures. 

Xous  avons  donné  le  bon  a  tirer  après  corrections 
pour  deu.x  mille  e.xeitiplaii-es  de  ce  treizième  cahier  le 
samedi  l>  12  Juin  i  qo  i . 


Immense  Yictoire  Socialiste 

Monsieur  Edwards  enfin  battu 
par  Monsieur  Dejean 

CHÉRI,  le  vainqueur  du  Grand- 
Prix,  était  le  favori  de  la  Petite 
République,  et  la  faveur  du  Petit 
Sou  s'était  égarée  sur  SAXON. 


Nous  lisons  en  effet  en  première 
page  dans  la  Petite  Républiqne  datée 
du  mardi  18  juin  : 

En  commençant  le  compte  rendu 
de  la  grande  épreuve  sportive  ciui 
sest  courue  hier  sur  Ihippodrome 
de  Longchamp.  nous  sommes  heu- 
reux de  constater  la  victoire  de 
Chéri  dont,  de  même  que  dimanche 
dernier  pour  Calabrais,  nous  avions 
prévu  le  succès.  Ceux  de  nos  lecteurs 
qui  ont  sur  les  chancesdu  vainqueur 
risqué  quelque  argent,  s'en  félicitent 
assurément,  de  même  que  ceux  qui 
n'ayant  pas  joué  ont  pu,  le  temps 
leur  ayant  été  favorable,  passer  une 
agréable  journée  dans  les  bois. 

En  effet,  le  ciel,  toute  la  matinée 
incertain  et  chargé  de  nuages  mena- 
çants, s'est  éclairci  dans  l'après-midi, 
comme  pour  sourire  à  1  "heureux 
Chéri  et  à  «es  parieurs 


^/YAVTVYAVTVYAVTVYAVTVYAVTVYAV 


QUATORZIÈME  CAHIER  DE  LA  DEUXIÈME  SÉRIE 


de  la  Quinzaine 


■m.  < m  < -m  < m  < 


PARIS 
16,  rue  de  la  Sorbonne,  au  second 


Nos  Cahiers  sont  édités  par  des  souscriptions  men- 
suelles régulières  et  par  des  souscriptions  extraordi- 
naires: la  souscription  ne  confère  aucune  autorité  sur 
la  rédaction  ni  sur  V administration  :  ces  fonctions 
demeurent  libres. 

Nous  servons  : 

des  abonnements  de  souscription  à  cent  francs  ; 

des  abonnements  ordinaires  à  ving-t francs; 

et  des  abonnements  de  propagande  à  huit  francs. 

Il  va  sans  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  différence 
de  service  entre  ces  différents  abonnements.  Nous  vou- 
lons seulement  que  nos  cahiers  soient  accessibles  à  tout 
le  monde  également. 

Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient:  le  prix  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  sensiblement  inférieur  au p^ri.x 
de  revient. 

Nos  cahiers  étant  très  pauvres,  nous  ne  servons  plus 
d'abonnements  gratuits.  N'ons  acceptons  que  nos  abonnés 
fjaient  leur  abonnement  par  mensualités  de  un  ou 
deu.x  francs. 

Nos  abonnés  peuvent  nous  aider 

en  acceptant  les  reçus  que  nous  leur  faisons  présenter  : 

en  souscrivant  des  souscripjtions  mensuelles  régulières 
et  des  souscripjtions  extraordinaires  ; 

en  abonnant  leurs  amis  et  toutes  personnes  à  qui  ces 
cahiers  conviendraient: 

en  nous  donnant  les  noms  et  adresses  des  personnes  à 
qui  nous  servirions  utilement  des  abonnements  éventuels; 

en  achetant  tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers; 

en   nous  envoyant  des  documents  et  renseignements. 

Nou-i  prions  ceux  de  nos  abonnés  qui  nous  en- 
voient des  noms  et  adresses  de  vouloir  bien  prévenir 
eux-mêmes  les  personnes  à  qui,  sur  leur  indication, 
nous  envoyons  les  cahiers.  Rien  ne  vaut  la  propagande 
et  la  présentation  personnelle. 

Nous  prions  tous  nos  abonnés  de  vouloir  bien  acheter 
tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers.  Nous  recevons 
nans  frais  les  abonnements  à  toutes  les  revues. 


Nous  avons  annoncé  que  ce  quatorzième  cahier  serait 
un  dossier  du  récent  mouvement  pour  la  liberté  en  Rus- 
sie. Mais  le  gouvernement  de  la  République  française 
ayant  exercé  une  injuste  persécution  sur  im  réfugié 
russe,  Nicolas  Paouli,  la  colonie  russe  à  Paris  est  bou- 
leversée. Le  camarade  russe  qui  préparait  le  cahier  n'a 
pu  l'achever  à  temps.  Il  nous  écrit  : 

Samedi 
Cher  camarade 

Décidément  je  ne  puis  troiwer  une  heure  pour  l'article. 
Je  vous  envoie  tous  les  documents  sur  l'affaire  Paouli. 
Faites-en  ce  que  vous  voudrez. 

Cette  affaire  prend  une  allure  très  mauvaise.  Waldeck  ne 
veut  rien  dire.  Il  a  déclaré  à  Allemane  que  si  le  groupe 
socialiste  lui  adresse  une  interpellation,  il  déclarera  à  la 
tribune  que  Paouli  était  un  agent  provocateur  qui  touchait 
de  V argent  à  la  fois  du  gouvernement  russe  (i.ooo  roubles 
par  an  !!}  et  de  nous. 

Adresser  l'interpellation  dans  ces  conditions  est  impos- 
sible, car  la  déclaration  sèche  de  Waldeck  Jettera  la  suspi- 
cion sur  Paouli,  et  puisque  Vinterpellateur  ne  sait  pas  de 
quels  fau.x  on  a  composé  le  dossier,  il  ne  pourra  rien 
répondre.  Il  faut  donc  à  tout  pri.x  parvenir  à  savoir  ce 
qu'il  x  a  au  dossier.  Y  réussirons-nous,  Je  n'en  sais  rien. 

Vous  n'avez  à  ajouter  que  quelques  phrases  aux  docu- 
ments que  Je  vous  envoie  pour  faire  un  article  préliminaire 
sur  Paouli. 

Je  me  suis  bien  gardé  de  rien  ajouter  aux  pièces  du 
dossier. 


Xk 


DOSSIER 


EXPULSION    DE   NICOLAS   PAOULI 


Le  i6  juiii  dernier,  le  courrier  du  soir  apporta  à 
nombre  de  réfugiés  politiques  russes  la  même  lettre 
suivante,  que  je  transcris  textuellement  en  respectant 
l'orthographe  de  l'original  : 

Paris,  le  i5  juin  1901 
Monsieur, 

Au  mois  d'Avril  de  l'année  dernière,  nous  soussignés, 
étions  chargés  de  la  surveillance  de  Paouly,  demeurant 
i5  rue  Gassendi,  réputé  comme  un  révolutionnaire  russe 
«  très  dangereux  ».  A  notre  grande  stupéfaction,  nous 
avons  conduit  notre  client  deux  mois  après,  au  restaurant 
Durand  place  de  la  Madeleine,  où  en  cabinet  particulier,  il 
a  bien  déjeuné  en  tête  à  tête,  avec  un  de  nos  Chefs  nommé 
Alexandie,  MuUer,  Haase,  etc.,  etc..  Depuis  lors,  nous  nous 
sommes  bien  rendu  compte  que  Paouly  était  une  brebis 
galeuse  dans  le  pai*ti  révolutionnaire  russe.  Cela  n'a  pas 
empêché  notre  chef,  à  notre  grand  élonnement  de  nous 
faille  continuer  la  surveillance,  entre  autre,  nous  étions 
chargés  de  le  surveiller  à  l'étranger  au  mois  de  Janvier  et 
au  mois  de  Mars  et  Avril  dernier.  En  Allemagne  nous 
devions  saAoir,  par  quel  moj-en  et  à  quel  endroit  de  la 
frontière,  il  pouvait  faire  passer  des  brochures  en  Russie, 
malheureusement  pour  nous,  avec  tous  ces  détours,  nous 
l'avons  perdu,  et  les  agents  russes  qui  étaient  à  la  fron- 
tière, l'ont  attendu  inutilement  pendant  un  mois. 

Nous  avons  appris  que  malgré  cette  surveillance,  Paouly 
a  pu  pénétrer  en  Russie,  et  s'est  rendu  à  Saint-Pétersbourg, 
où  il  a  eu  plusieurs  entrevues,  avec  un  Chef  de  la  Police 
politique,  par  ordre  duquel  il  est  rentré  à  Paris  en  passant 


EXPULSION  DE   NICOLAS   PAOULI 

par  Berlin  et  Zurieli,  dans  cette  dernière  ville  il  y  est  resté 
quelques  jours  avant  de  rentrer  à  Paris. 

Quekfue  temps  avant  son  retour  à  Paris,  nous  étions 
chassés  de  notre  emploi,  prétendant  que  par  notre  faute, 
nous  l'avions  perdu,  et  ceci  sans  tenir  compte  de  lo  et 
12  ans  de  loyaux  services,  bien  mieux  on  ne  nous  a 
même  payer  notre  dernier  mois  d'appointement. 

Cette  ingratitude  nous  délie  du  secret  professionnel,  nous 
donne  le  droit  de  nous  venger,  en  vous  signalant,  que 
parmi  vous,  vous  avez  un  traître  dangereux,  qui  paraît-il 
a  vendu  non  seulement  ses  corréligionnaires  en  Russie, 
mais  aussi  ceux  d'ici,  il  cherche  à  prendre  tout  en  mains 
pour  pouvoir  mieux  vous  rouler.  C'est  dans  ce  but  qu'il 
cherche  à  vous  grouper  autour  de  lui,  pour  mieux  profiter 
de  votre  naïveté  et  de  votre  ignorance.  En  quittant  notre 
service,  nous  avons  pu  obtenir  de  nos  anciens  collègues, 
la  lettre  adressée  à  notre  Chef  par  Paouly  et  dont  ci-joint 
une  copie  décalquée,  qui  vous  jirouvera  la  trahison  de 
votre  Cher  Ami. 

Si  nous  pouvions  voir  un  des  vôtres,  nous  aurions  cer- 
tainement, long  à  en  dire  à  ce  sujet,  seulement  nous  crain- 
derions  voii*  étouffer  cette  affaire,  et  pour  le  moment  nous 
nous  contentons  de  vous  faire  parvenir  cela. 

E.  Boisselier  Guillaume 

P.  S.  —  Au  dernier  moment  nous  avons  appris  que  c'est 
sur  la  plainte  de  Paouly,  que  nous  avons  été  révoqués. 


Voici  la  traduction  exacte  de  la  lettre  décalquée  men- 
tionnée dans  la  missive  : 

Monsieur, 
Hier  je  me  suis   adressé  à  vous  par  une  lettre  ano- 
nyme, aujourd'hui  Je    vous   écris  sous  ma  signature. 
Certes,  Je  cherche  quelque  profit  y  mais  je  pense  que  les 
avantages  que  je  suis  en  mesure  d'offrir  en  échange, 

3 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

seront  très   considérables.   C'est  pourquoi  /espère  que 

vous    daignerez  répondre   à   la  présente   lettre.  Mon 

adresse  :  lo,  rue  Gassendi. 

Votre  serviteur, 

N.  Paouli 
4/iv 

La  ((  dénonciation»  était  trop  grotesque.  Paouli  est 
dans  le  mouvement  révolutionnaire  depuis  plus  de  vingt 
ans.  Il  fut  membre  du  glorieux  parti  «  Narodnaïa  Volia» 
dont  la  lutte  titanique  avec  le  tsarisme  attirait  l'atten- 
tion et  l'admiration  du  monde  entier.  Même  à  côté  des 
militants  de  ce  parti,  Paouli  ne  fut  pas  un  faible.  Envoyé 
la  première  fois  en  Sibérie,  il  s'évada,  non  pas  pour 
aller  chercher  du  repos  à  l'étranger,  mais  pour  continuer 
la  lutte  à  laquelle  il  a  consacré  sa  vie.  De  nouveau 
arrêté,  il  fut  de  nouveau  envoyé,  après  deux  années  de 
détention  préventive,  en  Sibérie.  Il  réussit  encore  une 
fois  à  échapper  à  la  surveillance  de  ses  geôliers,  et  ce 
fut  encore  pour  combattre  les  bourreaux  du  peuple 
russe.  Arrêté  pour  la  troisième  fois  et  envoyé  de  nou- 
veau en  Sibérie,  il  s'évada  et  vint  à  Paris.  C'est  cet 
homme  qu'on  voulait  nous  présenter  comme  une  brebis 
galeuse. 

L'auteur  de  ce  dossier  publiait  dans  le  Petit  Sou  du 
samedi  a  g  juin  cette 

LETTRE  OUVERTE  AU  CITOYEN  JEAN  JAURÈS 

Très  honoré  citoyen  Jaurès, 
Je  m'adresse  à  vous  par  la  voie  de  la  presse  parce  qu'il 
faut  que  vous  expliquiez  publiquement  devant  les  socia- 


EXPULSION   DE    NICOLAS    PAOULI 

listes  du  monde  entier,  votre  conduite  et  celle  de  votre 
Parti  à  l'égard  du  Parti  socialiste  russe. 

Le  gouvernement  dont  fait  pai'tie  M.  Millerand,  membre 
«  en  congé  »  de  votre  parti,  vient  de  commettre  une  nou- 
velle infamie  :  sur  l'instigation  de  la  police  russe,  on  vient 
d'arrêter  et  d'expulser  notre  excellent  ami,  Nicolas  Paouli. 

Paouli  est  un  révolutionnaire.  Agé  aujourd'hui  de  qua- 
rante-deux ans,  il  a  consacré  déjà  plus  de  vingt  ans  —  dont 
quinze  années  passées  en  Sibérie  —  à  la  lutte  contre  le 
tsarisme  et  pour  l'idéal  socialiste.  Il  y  a  deux  ans,  il 
réussit  à  s'évader  et  vint  à  Paris.  Il  n'a  pas  cessé  d'être 
révolutionnaire.  Mais  ici,  en  France,  il  n'a  rien  fait  qui 
pourrait  sentir  de  prétexte  à  la  mesure  prise  contre  lui  par 
le  gouvernement  dont  M.  Millerand  fait  partie.  Paouli 
demanda  au  ministre,  par  télégramme,  de  lui  donner  un  ou 
deux  jours  pour  arranger  ses  alTaires.  Le  ministre  opposa 
un  refus  catégorique,  et  Paouli  a  été  conduit  et  abandonné 
à  la  frontière  sans  argent  pour  pouvoir  continuer  son 
voyage,  sans  effets,  et  sans  qu'il  ait  pu  prévenir  ses  amis. 

Poui'quoi  cette  mesure  ?  Pour  donner  au  gouvernement 
russe  la  satisfaction  de  se  venger  du  progrès  énorme  que 
fait,  en  Russie,  la  cause  de  la  révolution  ;  pour  donner 
satisfaction  à  l'agent  policier  du  gouvernement  tsaristc  à 
Paris,  le  nommé  Ratchkovsky,  que  M.  Millerand  reçoit  si 
souvent  à  table,  —  triste  nécessité  de  l'application  de  la 
théorie  de  la  collaboration  des  classes... 

Bien  plus,  on  a  opéré  une  perquisition  chez  Paouli  et  on 
a  saisi  tous  ses  papiers  et  toutes  ses  lettres  qui,  certaine- 
ment, seront  livrés  à  la  police  russe.  Il  y  aura  donc  des 
victimes  en  Russie  qui  seront  emprisonnées,  jetées  dans 
les  forteresses  de  Pierre  et  Paul,  de  Schliesselburg,  envoyées 
en  Sibérie. 

Ce  n'est  là  qu'un  premier  essai.  S'il  réussit,  on  continuera. 
Mais  vous  pouvez  prévenir  votre  ami,  le  socialiste  «  eu 
congé  »,  que  ses  agents  ne  trouveront  rien  chez  nous  :  nous 
avons  tous  passé  la  soirée  d'hier  à  brûler  nos  papiers  et  les 
lettres  de  nos  amis  et  de  nos  parents,  ne  voulant  pas  que 
dos  sales  mains  policières  puissent  souiller  ce  qui  nous  est 
clier. 

5 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

Ce  n'est  pas  la  première  infamie  que  M.  Millerand  com- 
met à  l'ég-ard  de  notre  parti.  Lorsque  le  tsar  est  venu  à 
Paris,  Pierre  Lavroff  envoya  un  article  à  la  Petite  Républi- 
que, où  il  disait  en  termes  modérés  au  prolétariat  français 
si  aveuglé  par  le  chauvinisme,  ce  que  sont  les  tsars  pour 
le  peuple  russe.  M.  Millerand,  alors  rédacteur  en  chef  de  la 
Petite  République,  refusa  d'insérer  Tarticle  et  alla,  avec 
quelques  autres  socialistes  français,  saluer  notre  tyran  à  la 
place  de  la  Concorde.  Puis  vint  le  moment  où  M.  Millerand 
se  sacrifia  pour  le  socialisme,  en  acceptant  le  poste  de 
ministre  au  cabinet  Waldeck-Rousseau.  Quelques  cama- 
rades, égarés  momentanément,  vantaient,  en  des  articles 
enthousiastes,  devant  le  prolétariat  russe,  l'immense  impor- 
tance de  cet  événement  historique.  Alors  se  produisit  une 
série  de  coups  qui  sont  terribles  venant  d'un  socialiste, 
même  en  état  de  congé.  AVitte,  le  principal  ai'tisan  de  la 
réaction  en  Russie,  auteur  responsable  de  tant  de  massa- 
cres de  prolétaires  russes,  est  reçu  avec  éclat  par  M.  Mille- 
rand qui  porte  des  toasts  au  «  grand  souverain  et  à  son 
auguste  famille  »  —  les  bourreaux  de  notre  peuple. 

Pas  un  membre  de  cette  «  auguste  famille  »  ne  peut  venir 
à  Paris  sans  que  M.  Millerand  n'accoure  s'incliner  devant 
lui  en  courtisan  consommé.  Puis,  au  moment  des  récents 
massacres  de  Pétersbourg,  de  Moscou  et  de  KharkolT,  lors- 
que tous  en  Europe,  je  ne  dis  pas  socialistes  et  révolution- 
naires, mais  tout  simplement  honnêtes  et  progressistes, 
frémissaient  d'indignation  contre  les  procédés  barbares  du 
gouvernement  barbare,  lorsque  des  milliers  et  des  milliers 
de  nos  camarades  gisaient  en  prison,  lorsqu'on  supprimait 
nos  revues  et  nos  journaux,  lorsque  nous  concentrions  tous 
nos  efforts  dans  la  lutte  suprême,  c'est  à  ce  moment  que 
M.  Millerand  acceptait  de  nos  bourreaux  une  décoration, 
quelque  Sainte-Anne  ou  Saint-Stanislas.  Et  le  coup  était 
d'autant  plus  terrible  que  les  journaux  réactionnaires  sou- 
lignaient ce  fait.  Ah  !  citoyen  Jaurès,  quel  dégoût  inspira 
cette  lâcheté  de  votre  ami  et  camarade,  membre  de  votre 
parti,  non  seulement  à  nous  autres  révolutionnaires,  mais 
même  à  nos  libéraux  les  plus  timides  ! 

Mais  jusqu'ici  M.  Millerand  ne  se  solidarisait  que  morale- 

6 


EXPULSION   DE   NICOLAS   PAOULÏ 

ment  avec  le  tsarisme.  Or,  en  arrêtant  Paouli,  en  l'expul- 
sant, en  saisissant  ses  papiers  pour  les  livrer  à  la  police 
russe,  le  ministère  dont  il  fait  partie  et  dont  il  est  solidaire 
donne  au  gouvernement  russe  des  preuves  matérielles  de 
son  dévouement,  devient  l'agent  du  tsarisme  dans  sa  lutte 
contre  notre  parti. 

Pour  vous,  n'est-ce  pas,  citoyen  Jaurès,  ce  sont  des  baga- 
telles dont  il  ne  faut  même  pas  s'occuper.  Et,  en  effet,  la 
Petite  République  ne  souffle  jamais  mot  sur  les  décorations 
que  le  «  citoyen  ministre  »  accepte  des  mains  de  tous  les 
tyrans.  M.  Millerand  remplit  une  haute  mission  historique, 
«  fait  faire  un  grand  pas  en  avant  au  socialisme  »,  —  y 
a-t-il  lieu  de  s'arrêter  à  ces  faits,  tristes  il  est  vrai,  pénibles 
même,  mais,  somme  toute,  si  anodins? 

Mais  veuillez,  je  vous  prie,  citoyen  Jaurès,  envisager  de 
plus  près,  avec  moi,  ce  côté  de  lu  nouvelle  méthode.  Quelle 
doit  être  notre  attitude  à  nous,  socialistes  russes,  en  pré- 
sence de  pareils  faits  ?  Pour  nous,  pour  la  classe  ou\Tière 
en  Russie,  le  tsarisme  c'est  l'ennemi  mortel,  le  bourreau 
hideux  qu'il  faut  anéantir,  le  chancre  qu'il  faut  extirper, 
l'ennemi  avec  lequel  il  ne  peut  y  avoir  de  compromissions. 
Jusqu'ici  nous  disions  toujours  aux  ouvriers  russes  que 
le  tsarisme  est  aussi  un  obstacle  pour  le  socialisme  inter- 
national, que,  par  conséquent,  les  socialistes  du  monde 
entier  sont-  avec  eux  dans  leur  lutte  contre  le  tsarisme, 
qu'en  luttant  contre  lui  ils  luttent  non  seulement  pour  la 
liberté  du  peuple  russe,  mais  pour  le  socialisme  interna- 
tional, qu'ils  remplissent  donc  une  mission,  pour  ainsi  dire, 
internationale.  D'autre  part  on  leur  disait  qu'en  France  le 
parti  socialist©  était  si  fort  qu'un  de  ses  membres  est  devenu 
ministre. 

Mais  voici  que  ce  ministre  reçoit  à  table  leur  ennemi, 
AVitte,  qu'il  s'incline  bassement  devant  leurs  bourreaux, 
qu'il  accepte  de  leurs  mains  des  décorations,  que  le  minis- 
tère dont  il  fait  partie  arrête  et  expulse  leurs  camarades, 
livre  à  la  police  russe  des  papiers  trouvés  à  leur  domicile. 
Que  devons-nous  leur  dire  ?  Que  les  socialistes  français, 
pour  obtenir  quelques  réformes,  oh  !  combien  problémati- 
ques î  doivent  partieip<*r  dans  un  gouvernement  qui  devient 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

un  agent  du  tsarisme  dans  sa  lutte  contre  notre  parti  ?  Que 
l'internationalisme  est  un  vain  mot  ? 

Nous  sommes  donc  obligés  de  repousser  toute  solidarité 
avec  le  ministre  socialiste  et,  puisque  son  parti  ne  veut  pas 
rompre  avec  lui,  puisqu'il  ne  veut  pas  se  séparer  de  lui, 
avec  son  parti  lui-même.  Oui,  citoyen  Jaurès,  i'ous  nous 
obligez,  par  votre  tactique,  à  repousser  toute  solidarité 
avec  votre  parti.  Ceux  qui  restent  avec  Millerand  ne  quit- 
tant pas  le  ministère,  même  lorsque  celui-ci  commet  de 
telles  infamies  à  l'égard  de  notre  parti,  ne  peuvent  pas  être 
nos  amis. 

Vous  rappelez-vous,  citoyen  Jaurès,  le  discours  que  pro- 
nonça Guesde  au  congrès  de  Paris,  contre  la  nouvelle 
méthode  ?  «  Vous  représentez-vous,  disait-il,  un  Millerand 
anglais,  un  Millerand  italien,  un  Millerand  allemand  s'ajou- 
tant  au  Millerand  français  et  engageant  les  prolétaires,  les 
uns  contre  les  autres?...  Que  resterait-il,  je  vous  le 
demande  ,  camarades ,  de  la  solidarité  internationale 
ou\Tière?  Le  jour  où  le  cas  Millerand  serait  devenu  un  fait 
général,  il  faudrait  dire  adieu  à  tout  internationalisme,  et 
devenir  les  nationalistes  que  ni  vous,  ni  moi,  ne  consenti- 
rions jamais  à  être.  » 

Aujourd'hui,  après  tous  les  faits  que  je  viens  de  raconter, 
■sous  devez  convenir  que  Guesde  a  vu  juste.  Vous  savez 
que  Millerand  agit  de  cette  sorte  non  seulement  envers 
nous,  mais  aussi  à  l'égard  d'autres  partis  étrangers. 

Il  y  a  cinq  ans,  on  ne  connaissait  à  l'étranger  que  le  Parti 
ouvrier  français  et  le  Parti  socialiste  révolutionnaire.  Puis 
votre  attitude  brillante  et  révolutionnaire  dans  l'affaire 
Dreyfus,  et  la  tactique  erronée  des  vieilles  organisations  a 
produit  un  changement  d'opinion.  On  vous  admirait  et  esti- 
mait i)rofondément.  Mais  votre  persistance  à  soutenir  Mil- 
lerand, malgré  toutes  ses  fautes  et  toutes  ses  trahisons, 
ouvre  peu  à  peu  les  yeux  des  socialistes  du  monde  entier 
sur  le  véritable  sens  de  votre  méthode  nouvelle.  Bientôt  il 
n'y  aura  plus  un  seul  socialiste  pour  soutenir  votre  poli- 
tique. 

Un  membre  du  Parti  Ouvrier  Démocrate-Socialiste 
de  Russie 

8 


i 


EXPULSION   DE   NICOLAS    PAOULI 

Enfin  les  journaux  du  lundi  premier  juillet  publiaient 
cette 

PROTESTATION 

Les  réfug-iés  russes  résidant  à  Paris,  réunis  liier.  ont 
voté  la  protestation  suivante  : 

Les  réfugiés  politiques  russes  résidant  à  Paris,  réunis 
le  3o  juin,  protestent  avec  la  dernière  énergie  contre 
l'expulsion  de  leur  ami,  Nicolas  Paouli,  et  la  saisie  de 
ses  papiers  ; 

Dénoncent  avec  indignation  au  mépris  de  tous  les 
honnêtes  gens  les  raanœu^Tes  politiques  et  les  basses 
calomnies  par  lesquelles  on  essaie  de  justifier  l'acte 
odieux  commis  contre  leur  camarade  ; 

Déclarent  qu'ils  connaissent  Paouli  de  longue  date 
comme  un  homme  d'une  honorabilité  au-dessus  de  tout 
soupçon  et  comme  un  socialiste  révolutionnaire  toujours 
dévoué  à  ses  idées,  pour  lesquelles  il  a  souflerl  vingt 
années  de  prison  et  de  déportation  en  Sibérie  ; 

Espèrent  que  tous  les  socialistes,  ainsi  que  les  hon- 
nêtes gens  de  tous  les  partis,  se  joindront  à  leur  protes- 
tation indignée  et  demanderont  avec  eux  justice  com- 
plète pour  Paouli. 

Pour  la  réunion,  et  par  ordre  : 

Boris  Kritchevsky,  E.  Rubanovitch, 
l.  cuichko. 


Nous  avons  publié  dans  le  dixième  cahier  de  cette 
série  les  premiers  éléments  d'un  dossier  du  récent  mou- 
vement pour  la  liberté  en  Russie. 


LIBRAIRIE    DES    CAHIERS 


Nous  renvoyons  au  treizième  cahier  de  cette  série 
pour  tous  renseignements  sur  la  librairie  des  cahiers. 

Abonnements  gratuits.  —  C'est  trente  et  non  cin- 
quante francs  par  mois  que  les  Journaux  pour  tous  nous 
donnaient  pour  nos  abonnements  gratuits. 

Vacances.  —  Définitivement  c'est  à  peu  près  du 
samedi  3  août  au  lundi  i6  septembre  que  nous  deman- 
dons qu'on  nous  laisse  des  vacances  devenues  indispen- 
sables. 

Cependant  même  alors  je  serai  aux  cahiers,  réguliè- 
rement, le  jeudi  de  deux  heures  à  cinq  heures  ; 

et  nous  prions  nos  souscripteurs  mensuels  de  vouloir 
bien  nous  continuer  leurs  souscriptions  pendant  les  va- 
cances. Nous  prions  nos  nouveaux  souscripteurs  men- 
.suels  de  vouloir  bien  commencer  leurs  souscriptions 
pendant  les  vacances.  Ainsi  nos  cahiers  pourront  se 
refaire  un  peu.  Et  les  mois  de  vacances  sont  pour  nos 
budgets  ceux  où  la  souscription  est  le  plus  facile. 

J'avais  comme  tout  le  monde  commencé  ma  réponse 
à  M.  BJoernstjerne  Bjoernson.  De  plus  grands  sei- 
gneurSf  M.  Gustave  Larroumet,M.  Georges  ClemenceaUy 
M.  Pierre  Mille  m'ont  devancé.  M.  BJoernstjerne 
Bjoernson  a  répondu  aux  réponses.  La  conversation 
est  devenue  générale.  J'avais  demandé  à  notre  am,i 
Léon  Deshairs  de  vouloir  bien  nous  éclairer  sur  la 
partie  du,  débat  qui  intéresse  Boecklin.  On  lira  ci-après 
sa  contribution. 


LÉON  Deshairs 


BOECKLIN   CHEZ   LES   FRANÇAIS 


Pour  justilier  le  reproche  d'exclusivisme  qu'il  nous 
adresse,  d'indifférence  à  l'égard  des  manifestations 
artistiques  qui  se  produisent  en  dehors  de  nos  fron- 
tières, Bjoernson  cite  l'exemple  de  Boecklin.  L'exemple 
est,  je  crois,  peu  probant.  L'observation  sur  laquelle  se 
fonde  Bjoernson  est  incomplète.  Le  fait  même  qu'il 
énonce  n'est  qu'à  peu  près  exact.  Sa  conclusion  me 
paraît  par  suite  contestable. 

Admettons  que  Boecklin  ne  soit  connu  en  France  que 
de  nom.  Pour  en  conclure  à  notre  mauvaise  volonté,  il 
faudrait  prouver  d'abord  qu'il  était  en  notre  pouvoir 
de  le  connaître  par  son  œuvre. 

Or,  au  bas  de  la  première  page  d'un  article  de 
William  Ritter  consacré  à  Boecldin  et  publié  par  la 
revue  Art  et  Décoration  au  mois  d'octobre  1897,  je  lis 
celte  note  de  l'éditeur  :  «  Nous  aurions  tenu  à  accom- 
pagner cette  étude  de  notre  collaborateur  de  reproduc- 
tions plus  nombreuses  pour  donner  une  idée  plus 
complète  des  œuvres  de  Boecklin  :  nous  nous  sommes 
vus  contraints  d'y  renoncer,  l'éditeur  qui  détient,  au 
sens  exact  du  mot,  tous  les  droits  de  reproduction  sur 
ces  (Euvres  nous  ayant  demandé  plusieiu*s  milliers  de 
francs  pour  nous  accorder  le  droit  de  reproduction  des 
(juclques  clichés  que  nous  lui  avions  demandés.  Nous 
n'en  sommes  que  plus  reconnaissants  à  M.  Sarrasin 
Thurneysen  de  l'exquise  bonne  grâce  avec  laquelle  il  a 


Léon  Desliairs 

mis  à  notre  disposition  la  photographie  des  trois 
fresques  dont  Boecklin,  en  1869,  décora  un  pavillon  de 
son  hôtel  et  que  les  connaisseurs  les  plus  délicats 
mettent  au  premier  rang  dans  l'œuvre  si  complexe  du 
maître.  Ne  nous  étonnons  plus  que  l'œuvre  du  grand 
peintre  suisse  ainsi  cadenassée  n'ait  pu  pénétrer  davan- 
tage en  France  et  y  soit  même  absolument  ignorée.  » 
Voilà  pour  les  reproductions.  Quant  aux  originaux,  il  y 
en  a  un  groupe  assez  considérable  au  musée  de  Bàle, 
un  autre  à  la  galerie  de  Schack  à  Munich  ;  le  reste  est 
dispersé  dans  les  collections  publiques  ou  particulières 
de  Berlin,  Baden-Baden,  Brème,  Breslau,  Darmstadt, 
Dresde,  Francfort,  Munich,  Vienne,  Zurich...  Pour  les 
connaître,  il  faudrait  avoir  fait  plusieurs  séjours  dans 
la  Suisse  allemande  et  en  Allemagne.  Dire  que  nous 
les  ignorons,  c'est  répéter  sous  une  autre  forme  que 
les  Français  voyagent  peu,  —  vérité  de  jour  en  jour 
moins  vraie. 

La  reproduction  des  peintures  de  Boecklin  serait  fort 
onéreuse  pour  les  revues  d'art,  qui  s'adressant  à  un 
public  restreint,  font  déjà  péniblement  leurs  frais.  Le 
voyage  nécessaire  pour  voir  les  peintures  même  n'est 
pas  à  la  portée  de  toutes  les  boiu-ses.  C'est  parmi  les 
jeunes  gens,  curieux  de  nouveauté,  sympathiques  à  tout 
effort  original,  assez  désintéressés  encore  pour  ne  pas 
mesurer  leur  enthousiasme,  que  Boecklin  eût  conquis 
chez  nous  le  plus  d'admirateurs.  La  culture  des  lettres 
et  des  arts,  en  général,  enrichit  peu  les  jeunes  gens.  Du 
moins,  comme  Burne  Jones  et  tant  d'autres,  Boecklin 
eût  pu  venir  à  eux.  Il  pouvait  envoyer  des  toiles  à  nos 
salons  annuels,  largement  ouverts  aux  étrangers.  Il  ne 
le  fit  pas.  En  189;,  M.  André  Michel  terminait  un  article 

12 


BOECKLIN    CHEZ    LES   FRANÇAIS 

par  ce  vœu  :  «  Nous  supplions  M.  Boecklin  d'envoyer  au 
Champ-de-Mars,  où  je  suis  sûr  qu'on  serait  heureux  de 
lui  offrir  la  plus  large  hospitalité,  un  choix  de  ses 
tableaux.  Nous  les  étudierons  alors  avec  tout  le  soin  et 
tout  le  respect  dont  nous  sommes  capables  et  le  public 
français  ne  ménagera  pas  son  admiration  à  tout  ce  qui, 
dans  cette  œuvre  si  riche  et  si  mêlée,  est  digne  de 
prendre  rang  dans  l'art  de  ce  siècle  où  l'histoire  lui 
réservera  sans  doute  une  place...»  Cette  supplication 
ne  fut  pas  entendue.  A  l'exposition  de  1900,  enfin, 
j'éprouvai  personnellement  une  grande  surprise,  que 
j'exprimai  dans  le  Mouvement  Socialiste  (premier 
octobre)  de  ne  voir  de  toiles  de  Boecklin,  qui  appartenait 
par  sa  vie  et  par  le  caractère  de  son  œuvre  autant  à 
l'Allemagne  qu'à  la  Suisse,  ni  à  la  section  suisse  ni  à 
la  section  allemande.  A  qui  la  faute?  Aux  organisateurs 
de  ces  sections  ou  à  Boecklin  lui-même?  Pas  à  nous, 
assurément.  J'ai  grand  peur  que  le  peintre  n'ait  partagé 
à  notre  égard  les  sentiments  de  Bjoernson  et,  défiant  de 
notre  ouverture  d'esprit,  n'ait  rien  daigné  faire  pour 
l'éprouver. 

Telles  seraient  les  circonstances  atténuantes  si  nous 
ne  connaissions  Boecklin  que  de  nom.  Mais  ne  le  con- 
naissons-nous que  de  nom?  Les  citations  que  j'ai  déjà 
faites  pourraient  en  faire  douter.  En  voici  d'autres  : 
Dès  le  premier  mai  1867,  dans  une  Correspondance  de 
V Allemagne  (Gazette  des  Beaux- Arts,  première  période, 
tome  XXII,  pages  5ii-5i2),  Alfred  Woltmann,  rendant 
compte  d'une  visite  à  la  galerie  du  comte  Schack,  citait 
Arnold  Boecklin  à  côté  de  Fcuerbacli,  Lenbach,  et  du 
sculpteur  Begas  parmi  les  rénovateurs  de  l'art  allemand 
et  résumait  son  impression  en  ces  termes  :  «  Parfois 

i3 


Léon  Deshairs 

bizarre,  toujours  intéressant,  souvent  grand  et  admi- 
rable. »  Notons  qu'à  cette  date,  les  Bâlois  eux-mêmes 
étaient  loin  de  rendre  justice  au  génie  de  leur  compa- 
triote. En  1893  (avril  et  juillet)  la  Gazette  des  Beaux- 
Arts  publie  ime  étude  assez  étendue  sur  sa  vie  et  son 
œuvre.  Elle  est  signée  Fr.-H.  Meissner  et  accompagnée 
de  cinq  reproductions  (l'Ile  de  la  Mort  —  Idylle  Marine 

—  Sirènes  et  Tritons  —  Pécheurs  de  Sirènes  —  Jour 
de  Printemps).  Or,  il  n'est  pas  dans  les  habitudes  de  la 
Gazette  des  Beaux-Arts  de  publier  des  monographies 
d'artistes  vivants.  Elle  laisse  d'ordinaire  ce  soin  à  la 
Revue  de  VArt  ancien  et  moderne  —  qui,  moins  prudente, 
se  fait  chaque  mois  autant  d'ennemis  que  d'amis,  —  et 
ne  l'assume  que  par  exception,  pour  consacrer  une  noto- 
riété et  faire  une  véritable  manifestation  sur  un  nom. 
Vers  la  fin  de  l'année  1897,  les  Bâlois  célébraient  dans 
leur  ville  le  jubilé  de  Boecklin.  Plus  d'un  Français  fît 
alors  le  voyage  de  Bâle.  Les  autres  purent  hre,  sur  le 
maître  dont  on  fêtait  le  soixante-dixième  anniversaire  : 
dans  les  Débats  (14  octobre  189;  —  Variétés)  une 
correspondance  de  Philippe  Godet;  dans  le  même 
journal  (26  octobre) une  correspondance  et  (2  novembre) 
une  causerie  artistique  très  pénétrante  d'André  Michel, 

—  j'en  ai  cité  quelques  lignes  — ;  dans  le  Temps 
(3  novembre)  un  article  de  Thiébault  Sisson;  dans  la 
revue  VArt  Décoratif  (octobre)  l'étude  de  Will-Ritter  à 
laquelle  j'ai  déjà  fait  allusion,  —  les  trois  reproductions 
qui  l'accompagnaient  étaient  :  la  Fuite  en  Egypte, 
David,  les  Pèlerins  d'Emmalis  — ;  dans  la  Nouvelle 
Revue  des  pages  >aussi  enthousiastes  que  prétentieuses 
de  Robert  de  Montesquiou.  Le  marquis  de  la  Maze- 
lière,  étudiant  d'une  façon  rapide  la  Peinture  allemande 

14 


BOECKLIN   CHEZ   LES   FRANÇAIS 

contemporaine  (Revue  de  Paris  — 15  mars  1900)  consacre 
cinq  pages  sur  vingt-sept  à  Boecklin.  Enfin,  depuis  un 
peu  plus  de  trois  ans,  l'œu^TC  de  ce  peintre,  éditée  par  la 
Photographische  Union  de  Munich  et  magnifiquement 
reliée,  se  trouve  au  département  des  Estampes  de  la 
Bibliothèque  Nationale  (X"  5.900  —  Ca  07,  08,  09)  non 
pas  dans  quelque  coin  obscur  ou  à  des  hauteurs  inac- 
cessibles, mais  en  bonne  place,  ornant  les  rayons  et 
sollicitant  les  regards. 

Cette  bibliographie  de  la  littérature  boecklinienne  en 
France  est-elle  complète  ou  non?  —  Je  ne  sais.  Je 
souhaite  qu'elle  ne  le  soit  pas.  Je  la  compose  avec  des 
souvenirs,  —  dûment  contrôlés  il  est  vrai.  Telle  qu'elle 
est,  elle  suffît  à  prouver  que  Boecklin  n'est  pas  si  ignoré 
des  Français  que  le  croit  Bjoernson.  Je  connais  pour  ma 
part  bien  des  admirateurs  de  ses  Sirènes,  de  ses  Cen- 
taures, de  ses  Passages  idéaux,  et  Romain  Rolland^ 
m'écrivait  : 

«  Pour  Boecklin,  il  y  a  quinze  ans  que  j'en  entends  {karler 
et  je  n'ai  même  jamais  eu  l'impression  de  le  décou\;rir 
comme  cela  a  pu  m'arriver  pour  d'autres  peintres  très 
connus  :  Lenbach,  par  exemple.  Bœcklin  me  semblait 
toujours  un  nom  de  1840.  J'admire  son  imagination. 
Reste  à  savoir  si  le  plus  grrand  peintre  allemand  est 
nécessairement  le  plus  grand  peintre  de  l'Europe...  » 

Je  sais  bien  que  la  plupart  des  articles  que  j'ai  cités 
paraissent  donner  raison  à  Bjoernson  en  ce  qu'ils  com- 
mencent à  peu  près  par  ces  mots  :  «  Vous  ne  connaissez 
pas  Boecklin  ;  je  vais  vous  dire  qui  il  est  ».  Mais  il  ne 
faut  peut-être  pas  exagérer  l'importance  de  cette  décla- 
ration tl'auteur  heurrux  d'api)orter  une  révélation  et 
d'entrer  en  pays  neuf.  De  plus,   la   remarque   qu'elle 

i5 


Léon  Deshairs 

accuse,  loin  de  se  fortifier  par  la  répétition,  perd  une 
chance  de  vérité  à  chaque  fois  nouvelle  qu'on  l'exprime. 

Je  sais  aussi  que  ces  articles  représentent  quelques 
gouttelettes  dans  les  flots  d'encre  dépensés  chaque 
jour;  que  les  hommes  qui  les  ont  écrits,  lus  ou  discutés, 
sont  une  faible  minorité  ;  que  le  colonel  Picquart,  forti- 
fiant de  son  témoignage  l'afilrmation  de  Bjoernson,  écrit 
que  dans  le  milieu  où  il  a  vécu  Boecklin  est  absolument 
ignoré,  même  de  nom,  et  conte  spirituellement  com- 
ment cette  ignorance  aurait  pu  le  faire  envoyer  à  l'île  du 
Diable.  Je  ne  voudrais  pas  encourir  le  reproche  de  géné- 
ralisation téméraire  que  j'adresse  moi-même  à  Bjoernson. 
Mais  il  me  semble  que,  lorsqu'on  veut  juger  des  goûts, 
des  connaissances  et  des  ignorances  d'un  peuple  en 
matière  d'art,  c'est  l'avis  des  hommes  qui  s'intéressent 
à  l'art  qui  importe,  et  qu'il  est  juste  de  prendre  ses 
exemples  parmi  ces  derniers  plutôt  que  parmi  des  sol- 
dats. 

Boecklin  n'est  pas  inconnu  en  France.  Dirons-nous 
qu'il  est  méconnu?  Serait-ce  ne  pas  le  connaître  A-rai- 
ment  que  mêler  des  réserves  à  l'éloge  et  ne  point  le 
proclamer,  avec  Bjoernson,  «  le  plus  grand  peintre- 
penseur  »  de  l'Europe  contemporaine?  C'est  affaire  d'ap- 
préciation, de  manière  de  voir.  J'excuse  un  Allemand  ou 
un  Norvégien  de  préférer  ses  yeux  aux  miens.  Mais  s'il 
iusiste,  je  serai  tenté  de  lui  retourner  le  jugement  de 
Bjoernson  contre  la  France.  Je  me  défie  de  ce  rappro- 
chement des  mots  peintre  et  penseur.  Non  que  je  refuse 
aux  peintres  la  faculté  de  penser.  Mais  les  couleurs  ne 
sont  pas  des  mots  ;  les  figures  ne  sont  pas  des  hiéro- 
glyphes; et  je  tiens  qu'il  y  a  plus  de  pensée  dans  deux 
pages  des  manuels  que  nos  petits  grimauds  portent  dans 

i6 


BOECKLIN  CHEZ  LES  FRANÇAIS 

leurs  cartables  en  allant  à  l'école  que  dans  tous  les  ta- 
bleaux du  plus  grand  peintre  du  monde.  L'école  alle- 
mande eût  sans  doute  gagné  à  compter  moins  de  pen- 
seurs et  plus  de  peintres.  Puis  cette  façon  de  décerner 
le  premier  prix  à  Boecklin  me  paraît  mal  convenir  à 
l'appréciation  des  œuvres  d'art.  Boecklin  est-il  plus  grand 
que  Burne  Jones,  que  Lenbach,  que  Segantini,  que 
Puvis  de  Chavannes?  —  Je  ne  sais.  Daumier  aussi, 
dont  on  exposait  récemment  rœu\Te  à  l'école  des  Beaux- 
Arts,  est  très  grand.  L'est-il  plus,  l' est-il  moins  que  tel 
autre?  —  Il  l'est  autrement. 

Oui,  tous  nos  critiques  ont  fait  des  réserves  sur  l'ori- 
ginalité et  la  perfection  de  ^œu^Te  de  Boecklin.  Ils  n'ont 
pas  nommé  ce  peintre,  avec  le  docteur  Max  Lehrs  «  le 
Botticelli  du  dix-neuvième  siècle  comme  Botticelli  est 
le  Boecklin  du  quinzième  ».  Ils  n'ont  pas  écrit  comme 
tel  autre  de  ses  dévots  cité  par  André  Michel  qu'  «  il  ré- 
sume posthumement  en  plein  dix-neuvième  siècle  toutes 
les  tendances,  les  croyances,  les  rêves,  les  sciences,  les 
lettres,  les  arts,  l'esprit  en  un  mot  du  Saint-Empire  ro- 
main germanique  ».  Mais  sans  réaliser  par  la  seule 
magie  de  la  peinture  un  si  prodigieux  programme,  on 
peut  encore  être  un  beau  génie.  Il  y  a  chez  Boecklin  des 
redites,  des  fautes  de  goût  :  ses  paysages  idéaux  rap- 
pellent au  début  ceux  do  notre  école  néo-classique,  de 
Valenciennes  et  de  Michallon.  Ses  allégories  ne  sont  pas 
toujours  parfaitement  claires  et  intéressantes.  Sa  cou- 
leur hurle  parfois  étrangement.  Mais  son  imagination 
et  sa  verve  restent  incontestées.  Ce  Germain  charmé  par 
l'Italie  a  fait  une  alliance  merveilleuse  de  la  poésie  alle- 
mande et  du  paganisme  antique.  Tantôt  il  s'abandonne 
à  une  robuste  bouflbnnerie  :  des  satyres  pèchent  des 

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Léon  Deshairs 

sirènes  dans  leurs  filets  ;  un  Centaure  présente  son  sabot 
à  un  maréchal  ferrant  de  village  ahuri.  D'autres  fois  il 
retrouve  si  profondément  le  sens  des  mythes  abolis, 
qu'il  semble  résumer  leur  exégèse  en  une  puissante 
évocation  :  les  écueils  ruisselants  se  transforment 
en  Tritons  et  les  vagues  en  Néréides;  cette  face 
apparue  dans  le  buisson  que  le  vent  agite,  c'est  Pan... 
—  et  nous  partageons  l'efiroi  du  berger.  Boecklin  se 
joue  le  plus  souvent  dans  ce  monde  mythologique  avec 
une  joie  dont  la  toile  est  comme  illuminée.  Son  mérite 
fut  bien  moins  de  s'être  montré  un  peintre  penseur  que 
d'avoir  trouvé  dans  les  robes  des  Centaures  aux  croupes 
luisantes,  dans  les  écailles  irisées,  dans  l'éclat  des 
chairs  roses  et  les  profondeurs  glauques  de  l'eau,  dans 
l'agitation  tumultueuse  des  vagues  autour  des  récifs, 
des  motifs  où  contenter  son  amour  de  la  couleur,  du 
mouvement,  de  la  vie. 

Léon  Deshairs 


Au  moment  où  nous  mettons  sous  presse,  nous  rece- 
vons de  M.  Urbain  Gohier  une  rectification.  Nous  la 
publierons,  conformément  à  la  méthode  historique, 
aussitôt  que  nous  Vaurons  communiquée  à  M.  Ludovic 
Marchand,  auteur  du  mémoire  que  nous  avons  publié. 

Notre  camarade  L.  Lévi  a  établi  pour  nous  le  compte 
rendu  analytique  du  Congrès  de  Lyon.  Etant  donné  que 
les  comptes  rendus  officiels  sont  revus  par  les  auteurs, 
nous  inclinons  à  croire  que  nos  comptes  rendus  non 
officiels  sont  plus  exacts. 


CONGRÈS   DE   LYON 

26-28  mai  1901 

Compte  rendu  analytique  non  officiel 


PRK>nER  JOUR 

dimanche  ^  mai 

AUGAGNEUR  cst  élu  président.  Le  Congrès  lui  adjoint 
Renan  et  Gérault-Richard  comme  assesseurs,  Briand  comme 
secrétaire. 

Vaillant,  proposé  pour  être  assesseur,  avait  refusé  en 
déclarant  qu'aucun  membre  de  son  organisation  ne  ferait 
partie  du  bureau. 

On  vote  une  adresse  de  sympathie  au  peuple  russe  lut- 
tant pour  la  liljertc.  L'amendement  du  P.  S.  R.  demandant 
d'ajouter  un  blâme  au  ministère  français  pour  ses  génu- 
flexions devant  le  gouvernement  russe  provoque  un  vif 
tumulte  et  des  invectives  non  seulement  d'organisation  à 
organisation,  mais  encore  entre  membres  d'une  même  orga- 
nisation, par  exemple  dans  les  fédérations  autonomes. 
Finalement,  l'adjonction  est  adoptée  au  milieu  du  bruit. 

RÉVEHN  lit  le  rapport  du  Comité  général  sur  les  réponses 
faites  au  projet  d'unification.  Il  propose  d'inscrire  la  ques- 
tion de  l'unité  socialiste  en  tête  de  l'ordre  du  jour,  confor- 
mément à  la  décision  du  Congrès  de  l'année  dernière,  et  de 
nommer  une  commission  chargée  d'examiner  le  projet 
d'unilication. 

JoiXDY  dénonce  les  deux  courants  qui  se  produisent  dans 
le  socialisme,  l'un,  qui  est  traditionnel,  le  courant  révolu- 
tionnaire, et  Tautre,  le  courant  opportuniste,  qui  tend  à  se 
produire.  On  croit  amener  l'union  en  écartant  les  questions 
de  principe,  c'est  la  marche  contraire  qu'il  faut  suivre.  Il 
demande,  en  conséquence,  qu'on  examine  les  votes  de  cer- 
tains députés  lors  de  l'amendement  Zévaès,  le  conflit  entre 

19 


Compte  rendu  analytique  non  officiel 

les  groupes  du  onzième  arrondissement  de  Paris,  l'alTaire 
Gelez. 

De  la  Porte  est  du  même  avis  quant  à  la  nécessité  de 
traiter  les  questions  de  principe,  mais  il  demande  qu'on 
respecte  l'ordre  du  jour,  et  il  pense  que  les  points  touchés 
par  Joindy  seront  mieux  à  leur  place  lors  du  débat  sur  la 
tactique  parlementaire. 

WiLLM  lit  la  déclaration  émanée  du  secrétariat  du 
P.  O.  S.  R.  après  consultation  de  tous  les  groupes.  Ce  ma- 
nifeste affirme  que  le  projet  d'unification  du  Comité  général 
a  l'approbation  de  tous  les  groupes  du  P.  O.  S.  R.  Il  appuie 
la  création  de  fédérations  autonomes  régionales,  mais 
demande  qu'il  n'y  ait  pas  une  fédération  unique  pour  le 
département  de  la  Seine,  et  déclare,  d'autre  part,  que  l'uni- 
fication du  parti  socialiste  présenterait  des  dangers  si  elle 
devait  ouvrir  le  socialisme  à  des  éléments  douteux.  Esti- 
mant que  le  rôle  historique  des  organisations  n'est  pas  ter- 
miné, le  P.  O.  S.R.  a  donné  mandat  aux  délégués  de  soutenir 
le  maintien  de  ces  organisations.  l\  déclare  être  hostile  à  la 
participation  d'un  socialiste  au  gouvernement,  tout  gou- 
vernement étant  par  définition  hostile  au  socialisme.  En 
ce  qui  touche  Millerand,  «  il  s'agit  de  savoir  si  Milleraiid 
n'appartient  à  aucune  organisation  socialiste,  auquel  cas 
ses  actes  échappent  à  notre  appréciation  ;  mais  s'il  appar- 
tient à  quelque  organisation  ou  à  quelque  fédération,  nous 
demandons  qu'on  nous  le  fasse  savoir,  afin  que  nous 
jugions  ses  actes  ».  Enfin,  le  P.  O.  S.  R.  réclame  la  création 
d'un  journal  socialiste  qui  soit  l'organe  attitré  du  Parti. 

La  i^roposition  Joindy  est  renvoyée  à  la  commission. 

Gauthier  lit  une  déclaration  au  nom  du  P.  S.R.,  de  l'A.  C, 
des  fédérations  du  Doubs  et  du  Haut-Rhin.  Cette  déclara- 
tion condamne  la  méthode  dite  «  d'action  nouvelle  ».  Pré- 
sentement, l'unification  n'est  pas  possible,  mais  le  P.  S.  R. 
demande,  dans  l'intérêt  du  Parti  socialiste,  que  le  Congres 
recherclie  les  moyens  d'établir  des  liens  entre  les  diverses 
organisations.  Il  dépose  enfin  une  motion  de  blâme  à 
Millerand.   (Agitation) 

Delesai.le  souhaite  que  bientôt  le  P.  O.  F.  entre  dans  la 
grande  famille  socialiste.  (Des  guesdistes  massés  aii.x  tri- 

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CONGRES    DE    LYON 

biines  crient  :  «  Jamais!  »)  Il  dépose  la  résolntion  sui- 
vante :  Dans  les  fédérations  départementales  et  au  Comité 
général,  la  part  de  représentation  de  chaque  organisation 
sera  proportionnelle  à  son  importance  réelle.  «Nous  devons 
préparer  des  mesures  transitoires  susceptibles  de  combler 
peu  à  peu  les  fossés  qui  nous  séparent.  Que  la  commission 
soit  invitée  à  présenter,  en  outre  du  projet  d'unification, 
ces  mesures  transitoires,  qui  éviteront  de  proclamer  une 
unité  d'apothéose  capable  d'amener  les  pires  tragédies.  » 

De  la  Porte  demande  que  le  Congrès  maintienne  à  son 
ordre  du  jour  la  question  de  la  tactique  parlementaire.  Il 
lit  une  déclaration  au  nom  des  fédérations  de  la  Marne,  de 
Seine-et-Oise,  de  la  Basse-Xormandie,  de  l'Ain,  du  Jura,  des 
Deux-SèAres  et  Vendée,  des  groupes  de  Montpellier,  etc... 
Cette  déclaration  dénonce  l'équivoque  qui  résulte  pour  le 
socialisme  de  la  présence  de  Millerand  au  ministère.  Il 
demande  que  Millerand,  n'ayant  engagé  que  lui-même  par 
son  entrée  au  ministère,  le  socialisme  dégage  entièrement 
sa  responsabilité. 

Briand,  qui  a  signé  cette  déclaration,  dit  qu'il  est  bon 
d'affirmer  que  jamais  le  Parti  socialiste  n'a  été  engagé  par 
Millerand.  «  Les  chefs  les  plus  autorisés  du  socialisme 
français  eurent  le  tort  de  ne  pas  protester  quand  Millerand 
prononça  un  discours  renfermant  un  programme  qui  n'avait 
plus  le  caractère  révolutionnaire  ;  mais  il  est  juste  de 
reconnaître  que  s'il  y  eut  faute,  le  P.  S.  R.  et  le  P.  O.  F. 
portent  une  part  de  responsalnlité  qu'il  faut  leur  attribuer. 
Je  prolestai  dès  lors,  comme  je  proteste  à  présent,  quoique 
ami  de  Millerand  et  le  considérant  comme  un  honnête 
homme.  C'est  un  devoir  d'amitié  que  je  remplis  ici,  en 
prononçant  ces  i^aroles,  au  moment  même  où  je  me  dispose 
à  voter  la  motion  que  je  viens  de  déposer  ;  mais  il  ne  me 
plaît  pas  que  mon  vote  soit  interprété  comme  une  manifes- 
tation vile,  il  n'aura  pas  la  signification  d'une  fiétrissure 
contre  Millerand.  C'est  le  vote  d'un  socialiste  qui  en  juge  un 
autre  au  point  de  vue  des  principes  et  qui  ne  veut  pas 
qu'on  le  croie  capable  de  s'être  abaissé  devant  certaines 
excitations  qui  ne  procèdent  peut-être  pas  de  préoccupa- 
tions   de    principes.   Le  terrain    ayant   été    ainsi  déblayé, 


Compte  rendu  analytique  non  officiel 

j'espère  qu'il  ne  restera  plus  entre  nous  de  malentendus  et 
que  nous  examinerons  les  conditions  dans  lesquelles  les 
militants  et  les  groupes  socialistes,  cessant  une  agitation 
stérile,  voudront  bien  organiser  le  Parti  pour  une  action 
révolutionnaire  et  nous  demanderons  que  les  éléments 
parlementaires  du  socialisme  aient  une  attitude  moins  évo- 
lutionniste  et  s'oc(^pent  d'organiser  révolutionnairement  le 
pays.  » 

Vaillant  repousse  l'accusation  portée  par  Briand  contre 
le  P.  S.  R.  Il  rappelle  qu'à  la  veille  du  discours  de  Saint- 
Mandé,  il  dissuada  Millerand  de  prononcer  ce  discours. 
«  Nous  avons  fait  immédiatement  avec  Guesde  les  réserves 
nécessaires.  Dès  l'entrée  de  Millerand  au  ministère,  j'ai 
considéré  que.  par  le  fait  même  qu'il  se  constituait  un  parti 
ministériel  dans  le  socialisme,  celui-ci  courait  le  plus  grand 
danger  moral  et  matériel.  Si  cette  position  durait,  le  Parti 
socialiste  serait  bientôt  perdu,  il  se  séparerait  de  la  classe 
ou\Tière  et  la  classe  ouvrière  le  renierait.  Il  est  nécessaire 
qu'on  déclare  qu'à  aucun  moment  Millerand  n'a  représenté 
le  Parti  socialiste,  il  est  nécessaire  de  désavouer  le  parti 
ministérialiste.  C'est  pourquoi  nous  nous  rallions  à  la 
proposition  De  la  Porte  et  nous  demandons  au  Congrès  de 
la  voter  immédiatement.  Alors  la  situation  sera  éclaircie, 
assainie.  Nous  appelons  de  tous  nos  vœux  l'unité  et  cepen- 
dant nous  la  croyons  encore  impossible  parce  que  nous 
sommes  toujours  dans  une  situation  inorganique.  Et  c'est  à 
ce  moment  qu'on  a  tenté  de  rapprocher  des  hommes  encore 
trop  profondément  divisés  par  des  divisions  de  principes 
et  de  fait.  Si  l'on  voulait  aboutir  à  une  unité  parfaite,  le 
Parti  socialiste,  loin  de  voir  grandir  ses  forces,  les  verrait 
diminuer.  Au  lieu  de  construire  un  plan  idéal  d'unité,  nous 
demandons  qu'on  recherche  simplement  les  moyens  d'éta- 
blir des  liens  permanents  entre  les  diverses  organisations, 
ce  qui  nous  permettra  d'agir  en  face  du  péril  clérical  et 
césarieu  et  de  ramener  nos  amis  du  P.  O.  F.  parmi  nous. 
C'est  pourquoi  je  vous  demande  de  voter  la  proposition  du 
citoyen  Gauthier.  » 

Jaurès  demande  le  renvoi  à  la  commission  de  la  propo- 
sition  De  la  Porte,  Il  trouve  qu'il  y  a  dans  les  termes  de 

22 


CONGRES    DE    LYON 

cette  proposition  des  éléments  qui  peuvent  être  acceptés  et 
d'autres  non.  «  Il  est  puéril  de  nier  que  l'avènement,  même 
irrégulier,  d'un  socialiste  au  ministère,  n'ait  été  le  signe 
d'une  croissance  du  socialisme.  Je  ne  veux  pas  dire  que 
cette  participation  soit  utile  au  socialisme,  mais  on  ne  peut 
pas  se  refuser  à  y  voir  un  signe  remarquable,  comme  le 
citoyen  Lafargue  l'a  reconnu  au  lendemain  de  l'entrée  de 
Millerand.  Mais  quelle  que  soit  lidée  qu'on  s'en  fasse,  il  est 
certain  que  ce  fut  un  fait  individuel,  que  ce  fut  sans  engager 
en  rien  la  responsabilité  collective  du  Parti  socialiste  que  le 
citoyen  Millerand  est  entré  et  est  resté  au  ministère.  Et  si 
vous  croyez  qu'il  soit  nécessaire  de  renouveler  cette  décla- 
ration, nous  le  ferons  volontiers  avec  vous.  Mais  prenez 
garde  qu'il  ne  se  soit  glissé  dans  la  déclaration  des  expres- 
sions ambiguës  qui  pourraient  être  considérées  demain 
comme  une  excommunication  contre  une  personnalité  ou 
contre  ceux  qui  l'auront  appuyée.  ^Tumu if ey  L'effervescence 
même  que  je  remarque  ici  montre  le  danger  de  voter  la 
motion  De  la  Porte  sans  l'examiner  mûrement.  Tout  à 
l'heure,  quand  on  a  parlé  du  banquet  de  Saint-Mandé,  le 
citoyen  Vaillant  a  fait  appel  à  la  mémoire  de  différents 
députés,  j'étais  assis  à  côté  de  lui  et  je  puis  témoigner  qu'il 
fit  des  réserves  à  propos  du  discours  de  Saint-Mandé  ;  il 
reconnut  qu'il  était  sage  de  marquer  les  frontières  à  droite, 
mais  non  à  gauche,  pour  permettre  au  Parti  de  s'étendre 
jusqu'à  la  Révolution.  Mais  il  n'y  eut  aucune  excommuni- 
cation. Et  maintenant,  un  autre  exemple  des  singulières 
méprises  dans  lesquelles  nous  nous  débattons  :  Parmi  les 
signataires  de  la  motion  De  la  Porte,  je  lis  la  signature  de 
la  fédération  de  la.  Charente  et  de  son  représentant  le 
citoyen  Hubert  Lagardelle.  Eh  bien,  ce  citoyen  a  écrit  un 
article  pour  la  Revue  Internationale  de  Chicago.  Dans  cet 
article  (qui  est  du  premier  mai  dernier,  il  y  a  donc  à  peine  un 
mois  et  demi),  le  citoyen  Lagardelle  expose  le  mouvement 
ouvrier  en  France  depuis  un  demi-siècle  ;  il  déclare  que  la 
croissance  du  mouvement  ouvrier  est  le  signe  le  plus  mar- 
quant de  la  démocratie  socialiste;  il  constate  que  la  France, 
d'abord  en  retard,  a  repris  son  rang  dans  ces  dernières 
années  et  il  rend  hommage  à  l'action  exercée  par  la  présence 

23 


Compte  rendu  analytique  non  officiel 

d'un  ministre  socialiste  dans  le  ministère  et  surtout  à  la  loi 
sur  le  Conseil  du  Travail.  U  y  a  donc  malentendu  et  je 
demande  en  conséquence  que  la  proposition  soit  renvoyée 
à  la  commission.  —  Autre  exemple  de  malentendu  :  Un 
rapport  du  budget  bourgeois  est  un  fragment  du  pouvoir 
bourgeois.  Par  le  budget  des  postes  et  télégraphes,  vous 
fournissez  à  la  bourgeoisie  tous  les  moyens  de  communica- 
tion, y  compris  les  moyens  de  communication  militaire.  Et 
cependant  l'un  des  vôtres  a  accepté  cette  fonction  de  rap- 
porteur. —  N'envenimons  pas  les  divisions  qui  tendent  à 
s'élever  parmi  nous  ;  mais  lorsque  les  événements  amènent 
quelqu'un  des  nôtres  à  accepter  une  part  de  responsabilité, 
ne  lui  jetons  pas  le  blâme.  Il  faut  donc  pour  qu'il  n'y  ait  pas 
de  surprise,  que  la  proposition  De  la  Porte  soit  renvoyée  à 
la  commission.  Et  répondant  au  citoyen  Vaillant,  je  lui 
dis  :  Où  sont  nos  différences  de  principe  ?  Notre  but  à 
tous,  c'est  la  société  communiste.  Direz-vous  que  nos  mé- 
thodes diffèrent  en  ceci  que  nous  sommes  des  réformistes  et 
vous  des  révolutionnaires  ?  Votre  parti  n'a  jamais  nié  que 
des  réformes  partielles  n'augmentent  la  force  du  socialisme. 
De  quel  droit  contestez-vous  alors  notre  méthode  ?  Il  n'y  a 
aucune  différence  irréductible  entre  les  moyens  que  nous 
eni]3loyons  et  alors  nous  sommes  en  droit  de  donner  à  un 
parti  qui  a  unité  de  but,  unité  d'organisation.  Je  ne  suis  pas 
de  ceux  qui  veulent  imposer  l'unité  autoritaire  ;  mais  il 
suffit  que  certains  de  nos  camarades  le  redoutent  pour 
qu'il  soit  nécessaire  de  rechercher  dans  une  organisation 
transitoire  les  moyens  de  concilier  avec  le  maximum  d'unité 
l'autonomie  des  organisations.  Par  quels  moyens  le  pour- 
rons-nous ?  La  commission  le  décidera.  Mais  cela  ne  nous 
empêche  pas  de  tracer  par  avance  le  plan  d'unité  qui  agira 
par  attraction  sur  tous  les  socialistes.  Les  préjugés  se  dissi- 
peront et  l'unité  socialiste  sera  faite  dans  les  cœurs,  dans 
les  esprits  de  la  social-démocratie  française.  » 

PoxARD,  au  nom  des  Fédérations  autonomes,  apporte 
quelques  observations  supplémentaires  au  sujet  de  la  pro- 
position De  la  Porte  :  «Il  n'était  pas  dans  notre  pensée 
de  porter  aucune  excommunication  contre  personne  ;  mais 
le  citoyen  Briand  a  outrepassé  ses  droits  dans  quelques 

24 


CONGRES    DE    LYOX 

paroles  qu'il  a  prononcées.  Nous  convenons  que  le  citoyen 
JMillerand  n'a  pas  engagé  le  Parti.  Mais  pourquoi  cette 
cpiestion  revient-elle  chaque  année  dans  le  parti  ?  On  nous 
a  suspectés  de  ministérialisme.  Nous  sommes,  nous,  adver- 
saires du  gouvernement  des  hommes,  nous  sommes  pour 
l'administration  des  choses.  C'est  dans  ce  principe  que  nous 
avons  déposé  la  motion  De  la  Porte  et  que  nous  poussons  à 
l'organisation  des  Fédérations  autonomes.  Nous  pensons 
que  l'unité  peut  se  faire  dès  ce  Congrès.  Où  donc  les  organisa- 
tions puisent-elles  leur  vie  si  ce  n'est  dans  le  peuple,  dans 
les  Fédérations  elles-mêmes  ?  Je  demande  donc  qu'on 
organise  l'unité  en  prenant  comme  base  les  Fédérations 
autonomes.  » 

Lagardelle  croit  qu'il  faut  iiiettrc  fin  à  l'équivoque 
actuelle.  «  Pour  la  troisième  fois  le  Parli  se  réunit,  et  si  nous 
ne  voulons  pas  que  ce  soit  une  comédie  éternelle,  il  faut 
trancher  enfln  la  question  de  principe.  Dans  un  article  de 
Cosmopolis,  i^ublié  un  an  avant  l'entrée  de  Millerand  au 
ministère,  le  citoyen  Jaurès  disait  que  le  socialisme  ne  peut 
accepter  une  parcelle  de  pouvoir,  qu'il  lui  faudra  un  jour  le 
pouvoir  tout  entier.  —  Il  s'agit  d'un  obstacle  à  l'unité  du 
Parti,  non  pas  à  une  unité  mystique,  mais  à  l'unité  pratique 
et  réelle.  On  ne  peut  assimiler  le  vote  d'une  mesure  d'un 
ministère  bourgeois  à  la  constitution  d'un  parti  ministéria- 
liste.  Je  crois  que  l'œuvre  réformiste  de  Millerand  est  bonne, 
mais  non  pas  que  Millerand  représente  au  ministère  le 
socialisme.  Quelle  contradiction  y  a-t-il  entre  ces  deux  opi- 
nions ?  Il  faut  en  finir  avec  les  équivoques,  au  moment  où 
le  parti  radical  s'approjirie  une  partie  de  notre  programme 
en  se  découvrant  un  programme  économique,  alin  que  lors 
des  élections  une  confusion  funeste  au  socialisme  ne  puisse 
pas  s'établir.  » 

MoNxiKR,  au  nom  de  la  fédération  du  Nord  et  du  Pas-de- 
Calais,  demande  la  clôture  de  la  discussion  générale  après 
que  trois  orateurs  encore  auront  pris  la  parole  ;  il  demande 
aussi  que  la  commission  ait  un  rapporteur  de  la  majorité  et 
un  rapporteur  de  la  minorité. 

Dk  la  Porte  déclare  que  ses  amis  et  lai  demanderont  le 
vote  par  mandat. 

25 


Compte  rendu  analj^tiqiie  non  officiel 

Groussier  défend  Sembat,  rappelé  à  Pai'is,  contre  cer- 
taines paroles  du  citoyen  Jaurès.  «  Je  suis  étonné  de  voir 
que  le  citoyen  Jaurès  y  qui  a  été  au  Parlement,  ait  pu  con- 
fondre le  pouvoir  exécutif  et  le  pouvoir  législatif;  car  si  la 
thèse  du  citoyen  Jaurès  était  poussée  à  bout,  il  faudrait 
interdire  à  tout  socialiste  d'entrer  non  seulement  dans  une 
commission,  mais  encore  dans  tout  Parlement.  Nous  pen- 
sons qu'il  y  a  certains  rapports  de  la  commission  du  budget 
qu'aucun  socialiste  ne  doit  jamais  prendre  ;  mais  le  bud- 
get des  postes  et  télégraphes  n'est  pas  un  danger  pour  le 
socialisme  et  il  concerne  presque  exclusivement  la  situation 
d'un  grand  nombre  de  travailleurs,  petits  fonctionnaires. 
Pour  moi,  je  trouve  que  s'il  s'agit  de  l'œuvre  personnelle 
de  Millerand,  il  a  agi  au  mieux  des  intérêts  du  prolétariat  ; 
mais  la  question  ne  peut  être  là,  un  membre  de  la  commis- 
sion du  budget  n'engage  que  sa  propre  responsabilité,  au 
gouvernement  il  n'en  est  pas  ainsi,  on  ne  peut  dire  qu'un 
ministre,  quel  qu'il  soit,  ait  toujours  sa  pleine  liberté.  » 

Jaurès,  interrompant  :  «  Le  budget  des  postes  rapporte 
i32  millions  à  la  société  bourgeoise.  » 

Groussier  :  «  Le  prolétariat  ne  peut  admettre  qu'un  socia- 
liste reste  au  pouvoir  alors  qpi'il  a  été  frappé.  » 

La  séance  est  levée  et  remise  au  lendemain  neuf  heures. 


DEUXIEME   JOUR 

lundi  27  mai 

Allemane  est  nommé  président  ;  Légitimas  et  Gamelle 
lui  sont  adjoints  comme  assesseurs,  Bonnevial  comme  secré- 
taire. "■' 

On  reprend  l'ordre  du  jour. 

FouRXiÈRB  demande  qu'on  ne  passe  pas  au  vote  avant  que 
les  propositions  soient  examinées  par  la  commission. 

De  tA  Porte,  au  nom  des  signataires  de  la  proposition 
qu'il  a  déposée  hier,  demande  qu'on  passe  au  vote  sur  la 
priorité  de  la  motion  Willm  ;  il  ajoute  que  les  citoyens 
Cipriani,  Chancheprat  et  Sémanaz,  des  syndicats,  adhèrent 
à  la  déclaration.  (Tumulte) 

26 


CONGRES   DE   LYON 

Rkvelix  demande  que  le  vote  ait  lieu  non  sur  une  ques- 
tion de  procédure,  mais  sur  la  question  de  iirincipe  et 
appuie  le  renvoi  à  la  commission,  tout  en  déclarant  que 
pour  le  fond  il  est  tout  prêt  à  voter  une  formule  dégageant 
la  responsabilité  du  Parti.  «  Je  crois  qu'il  est  possible  de 
trouver  une  formule  telle  qu'elle  ne  meurtrisse  personne  et 
rallie  tout  le  Parti.  » 

Vaillant,  interrompant  :  «  La  formule  De  la  Porte  est 
telle.  » 

llÉvF.Lix  :  «  Il  me  suffit,  citoyen  Vaillant,  que  des  cama- 
rades ne  le  croient  pas  pour  que  je  demande  que  la  motion 
soit  examinée  mûrement,  »  (Des  voix  du  P.  S.  R.  :  «  Nous 
ne  voterons  que  la  motion  De  la  Porte.  ») 

RÉVELIN  :  «  Ne  procédons  pas  par  un  vote  de  division, 
laissez  le  Congrès  chercher  un  vote  d'union.  » 

La  clôture  de  la  discussion  est  prononcée  par  le  Congrès. 
On  demande  le  vote  par  mandat.  Le  vote  par  mandat  est 
accordé. 

Pendant  qu'on  dépouille  le  scrutin,  un  vote  par  acclama- 
tion a  lieu  sur  la  proposition  du  P.  O.  S.  R.  flétrissant  la 
guerre  de  Chine.  fCris  :  A  bas  la  guerre  !  guerre  à  la  guerre  I) 

On  décide  de  nommer  la  commission.  Il  y  a  environ  mille 
mandats  représentés  ;  on  accorde  un  membre  de  la  commis- 
sion par  vingt-cinq  mandats. 

Résultat  du  vote  sur  le  renvoi  à  la  commission  de  la  pro- 
position De  la  Porte  : 

Pour  le  renvoi  à  la  commission  :  ^44  mandats;  contre  le 
renvoi  à  la  commission  :  402  mandats. 

La  i>ropo.sition  De  la  Porte  est  en  conséquence  renvoyée 
à  la  commission  et  la  séance  suspendue  jusqu'à  deux 
heures. 

SÉANCE  DK  L'APRKS-MfDI 

LAXimiN,  au  nom  du  P.  S.  R..  de  l'A.  C.  et  des  Fédérations 
du  Haut-Rhin  et  du  Doul>s,  considérant  que  la  proposition 
De  la  Porte  est  primordiale,  demande  ([ue  cette  proposition 
soit  examinée  avant  tout  et  que  le  Congrès  s'ajourne 
jusqu'à  ce  que  la  commission    ait  apporté  ses  conclusions. 

Le  président  annonce  que  la  commission  a  commencé  son 


Compte  rendu  analj^tique  non  officiel 

travail,  que  le  rapport  sur  la  proposition  De  la  Porte  et  le 
rapport  sur  la  proposition  du  P.  S.  H.  viendront  en  tête. 

MoxGixoT  rappelle  que  la  mission  essentielle  du  Congrès 
est  le  projet  d'unification.  Il  demande  que  le  rapport  sur 
cette  question  vienne  le  premier  en  discussion. 

Bagxol  se  rallie  à  la  proposition  Landrin. 

ViviAXi  déclare  qu'il  est  j>rêt  à  se  rallier  à  la  proposi- 
tion Landrin  à  la  condition  que  la  commission  soit  en 
mesure  dans  une  heure  ou  une  heure  et  demie  de  venir 
donner  un  rapport  sur  les  différentes  questions.  (Cris  du 
P.  S.  R.  :  Sur  la  question  De  la  Porte!) 

ViviANi  :  «  Mais  cela  est  matériellement  impossible.  Et 
c'est  l'après-midi  et  peut-être  la  soirée  qui  vont  être  perdus. 
Et  il  est  une  question,  celle  des  accusations,  que  vous 
apportez  deiiuis  quelque  temps  contre  certains  députés... 
(Tiunultc)  et  je  m'étonne  que  les  accusateurs  ne  soient  pas 
prompts  à  monter  à  cette  tribune  pour  apporter  la  preuve 
de  ces  accusations  et  pour  examiner  si  les  ordres  du  jour  en 
faveur  du  ministère  partent  de  ceux  des  députés  qu'on 
qualifie  de  ministériels.  D'un  côté  comme  de  l'autre,  il  y  a 
peut-être  eu  des  erreurs  commises,  mais  il  faut  établir  le 
l>ilan  de  ces  fautes.  Et  je  %  ois  un  député  révolutionnaire 
qui  a  refusé  de  venir  siéger  à  côté  de  notre  président 
Alleniane  et  qui  récemment  m'écrasait  presque  dans  les 
rues  de  Toulon  alors  qu'il  était  en  voiture  aux  côtés  d'un 
général  et  d'un  amiral.  »  (Tiinuilte) 

Allard  dit  que  le  citoyen  Viviani,  qui  prétendait  ne  pas 
faire  de  questions  personnelles,  a  été  le  premier  à  pas- 
sionner le  débat.  «  Quant  à  l'attitude  des  députés,  je  ne 
crois  pas  qu'un  seul  de  ces  derniers  se  dérobe  à  la  discus- 
sion, mais  il  ne  faudrait  peut-être  pas  aborder  ce  débat 
quand  plusieurs  des  députés,  comme  le  citoj'cn  Vaillant, 
sont  à  la  commission.  Quant  au  reproche  qui  m'est  fait  à 
propos  des  fêtes  de  Toulon,  je  me  demande  quelle  assimi- 
lation il  peut  y  avoir  entre  accepter  un  portefeuille  dans  un 
ministère  et  accepter  une  place  dans  une  voiture.  On  a 
rherché  en  soulevant  cette  question  à  faire  une  misérable 
diversion.  » 

ViviAM  ayant  voulu  reprendre  la  parole  est  accueilli  à  la 

28 


CONGRES   DE   LYON 

tribune  par  un  tumulte  indescriptible,  il  se  produit  même 
~des  scènes  de  pugilat. 

Laxdrix  dit  que  les  tristes  scènes  dont  on  vient  d'être 
témoin  montrent  la  sagesse  de  sa  proposition.  Il  réclame 
de  nouveau  la  suspension  de  la  séance. 

KosciuzsKO  fait  appel  à  des  sentiments  de  conciliation, 
il  aftîrme  ne  marcher  à  la  remorque  d'aucune  personnalité; 
«  mais  Tordre  du  jour  doit  être  suivi  et  si  le  citoyen  De  la 
Porte  a  cru  devoir  introduire  une  proposition  qu'on 
examine  en  ce  moment  à  la  commission,  ce  n'est  pas  une 
raison  pour  ne  pas  poursuivre  nos  travaux  et  en  particu- 
ier  la  question  de  l'admission  des  syndicats  ». 

Gadout,  Moxxier  et  plusieurs  autres  délégués  expriment 
le  sentiment  de  douleur  qu'ils  éprouvent  en  voyant 
l'attitude  du  Congres,  les  manifestations  haineuses  qui  s'y 
produisent,  l'impuissance  à  laquelle  il  est  déduit  par  la 
faute  de  ses  membres.  Les  individualités  doivent  disparaître 
devant  l'intérêt  général. 

Le  président  dit  que  le  bureau  se  trouve  en  présence  de 
deux  propositions,  l'une  de  discuter  l'entrée  des  syndicats 
et  des  coopératives  dans  le. Parti  socialiste  et  les  conditions 
de  cette  entrée,  la  deuxième  de  suspendre  la  séance.  La 
l^remière  va  être  mise  aux  voix. 

Le  P.  S.  R.  demande  au  milieu  d'un  grand  tumulte  la 
priorité  pour  l'ordre  du  jour  Landvin. 

La  majorité  du  Congrès  s'étant  prononcée  en  faveur  de 
la  première  proposition,  il  y  a  un  grand  tumulte. 

Le  président  lit  une  déclaration  du  citoyen  Landrin  qui 
parle  au  nom  du  P.  S.  U.,  de  l'A.  C,  des  Fédérations  du 
Doubs  et  du  Haut-Uhin.  Ces  organisations  déclarent 
qu'elles  se  retirent,  non  du  Congrès,  mais  de  la  présente 
séance. 

Toutes  ces  organisations  se  retirent. 

La  majorité  du  Congrès  continue  à  discuter  l'ordre  du  jour. 

LÉVY  se  prononce  pour  l'entrée  des  syndicats  dans  le 
socialisme,  mais  à  la  condition  que  les  membres  des  syn. 
dicats  soient  adhérents  d'abord  aux  Fédérations  de  leur 
région. 

Plusieurs  orateurs   parlent   pour   l'entrce  dans  le  Parti 

29  II. 


Compte  rendu  analj'tique  non  officiel 

socialiste  des  syndicats  et  des  coopératives,  d'autres- 
orateurs  parlent  contre.  Ces  derniers,  s'appuyant  sur  les^ 
Congrès  corporatifs,  craignent  que  les  syndicats  ne  soient 
détournes  de  la  lutte  économique. 

I.a  séance  est  levée  à  six  heui'es  et  renvoyée  au  lende- 
main matin,  neuf  heures. 


TROISIEME  JOUR 

mardi  28  mai 

CoLLY  est  nommé  président  avec  Barrai  et  Hahn  comme 
assesseurs  et  Guillemin  comme  secrétaire. 

L'ordre  du  jour  appelle  le  rapport  de  la  commission.  Le 
citoyen  Briand  a  la  parole. 

BniANo  :  «  La  commission  s'est  trouvée  dès  le  début  de- 
sa  séance  en  i)résence  d'une  difficulté  portant  sur  la 
méthode  de  travail  qu'elle  adopterait.  Le  citoyen  Vaillant 
avait  déposé  au  nom  de  ses  amis  une  motion  d'après 
laquelle  la  commission  devait  étudier  tout  d'abord  la 
question  ministérielle  et  apporter  immédiatement  ensuite 
au  Congrès  la  résolution  de  la  commission.  Le  citoyen 
Jaurès  ne  s'opposait  pas  à  ce  que  la  question  ministérielle 
fût  portée  en  lèlc  des  travaux,  mais  il  demandait  que  la 
commission  s'occupât  immédiatement  après  du  projet 
d'unitication  et  des  diff'érentes  questions  portées  à  la  com- 
mission. Une  discussion  assez  vive  s'engagea.  Je  demandai 
qu'on  s'occupât  de  la  première  question  et  qu'après  seule- 
ment on  prît  une  décision.  La  méthode  de  travail  se  trouva 
simpliiiée  et  l'on  s'engagea  dans  la  discussion  qui  se  pour- 
suivit très  avant  dans  la  nuit.  La  première  résolution  dont 
la  commission  fut  saisie  fut  la  motion  du  P.  O.  S.  R.,  la 
deuxième  la  motion  De  la  Porte,  une  troisième  proposition 
fut  déposée  par  le  citoyen  Thizon,  de  la  Fédération  de 
Poitou,  Anjou,  Saintonge,  Vendée,  elle  portait  que  Mille- 
rand  n'ayant  engagé  que  lui-même  par  son  entrée  dans  le 
ministère,  la  conduite  du  Parti  à  son  égard  ne  saurait 
s'inspirer  que  des  intérêts  généraux  du  socialisme.  Le 
citoyen  Marins  Ricliard,  de  la  Fédération  du  Gard,  propo- 
sait  un    anicndement    à    la   proposition  De    la   Porte,  il 

3o 


CONGRES    DE   LYON 

voulait  qu'après  les  mots  «  le  Congrès  déclare  »  on  ajoutât 
«  tout  en  rendant  justice  aux  progrès  que  Millerand  a  fait 
«  réaliser  sur  le  terrain  syndical  ».  —  La  discussion  lut 
aussi  complète  que  possible.  Il  s'en  dégagea  cette  tendance 
qu'il  était  impossible  au  Parti  socialiste  d'adresser  à 
Millerand,  soit  directement,  soit  indirectement  par  Tinter- 
médiaire  de  l'organisation  à  laquelle  il  pourrait  adhérer,  la 
sommation  de  quitter  le  ministère,  et  cela  dans  le  désir 
même  de  dégager  le  Parti  de  toute  compromission.  Le 
P.  S.  R.  se  rallia  à  la  proposition  De  la  Porte.  Dans  ces 
conditions,  c'est  sur  cette  proposition  que  la  discussion 
s'engagea.  Toute  la  question  portait  sur  la  nécessité  de 
dégager  la  responsabilité  du  Parti  et  c'est  là  que  nous  nous 
sommes  trouvés  en  désaccord  et  c'est  là  que  le  Congres 
aura  à  se  décider  entre  deux  ordres  du  jour  présentés,  l'un 
par  la  majorité,  l'autre  par  la  minorité  de  la  commission. 
Pour  moi  personnellement,  les  mots  «  s'est  mis  hors  du 
Parti  »  me  causaient  de  l'inquiétude  ;  ces  mots  ont  été 
maintenus  et  je  dois  déclarer  que  tout  en  maintemint  ma 
signature  au  bas  de  la  motion,  je  fais  des  réserves  au 
sujet  de  ces  mots;  nous  n'avons  eu  aucune  idée  de  flétrissure 
envers  qui  que  ce  soit.  D'autres  ont  voulu  y  voir  une 
sorte  de  mise  en  dehors  du  socialisme  du  citoyen  Millerand. 
Pour  lever  tout  malentendu,  j'ai,  dans  un  but  de  conci- 
liation, déposé  une  motion  qui  est  identique  à  celle  de  notre 
camarade  De  la  Porte,  avec  celte  diirérence  que  nous  ne 
considérons  pas  que  Millerand  se  soit  expulsé  du  Parti  par 
le  seul  fait  qu'il  est  entré  au  Pouvoir.  Noire  motion  est 
identique  dans  ses  considérants  théoriques,  mais  nous 
ajoutons  :  «  C'est-à-dire  en  acceptant  de  son  initiative 
«  privée  une  fonction,  etc.,  n'a  pu  engager  la  responsabilité 
«  du  Parti  »,  et  plus  loin  :  «  déchire  en  outre  que  l'attitude 
«  du  Parti  et  du  groupe  parlementaire  vis-à-vis  du  mi- 
«  nistère  doit  être  la  même  que  vis-à-vis  de  tout  ministère 
«  bourgeois,  c'est-à-dire  inspirée  uniquement  par  les  intérêts 
«  du  Parti  socialiste.  »  Telle  était  notre  motion  inspirée 
par  le  souci  de  dégager  le  Parti  sans  frapper  les  individus. 
Mais  je  dois  dire  que  le  citoyen  De  la  Porte  a  maintenu  sa 
motion  sur   laquelle  il   viendra  s'expliquer  tout  à   l'heure 

3i 


Compte  rendu  emalj'tiqiie  non  officiel 

au  nom  de  la  minorité.  Le  P.  S.  R.  reconnaît  qu'il  a  pu 
appuyer  parfois  le  ministère  par  ses  votes,  mais  il  dit  que 
s'il  a  pu  être  ministériel,  il  n'est  pas  ministérialiste,  c'est- 
à-dire  qu'il  n'est  point  partisan  de  l'appui  donné  au  mi- 
nistère en  tant  que  ministère,  mais  pour  ce  que  ses  actes 
ont  pu  contenir  de  républicain.  Cette  position  m'avait 
frappé  moi-même.  J'ai  pu  constater  que  certains  militants 
considéraient  trop  le  ministère  Comme  un  ministère  socia- 
liste et  s'étonnaient  qu'il  n'eût  encore  rien  bouleversé  ;  car 
notre  Parti  est  encore  un  peu  trop  démagogique  et  il 
convient  de  l'éclairer  sur  la  situation.  Et  nous  étions  tous 
d'accord  à  la  commission  pour  dire  au  prolétariat  que  ce 
ministère  n'est  pas  un  ministère  socialiste,  qu'il  peut  avoir 
une  certaine  lionne  volonté  socialiste,  mais  que  ce  n'est 
pas  là  le  ministère  socialiste,  le  pouvoir  socialiste.  Cette 
déclaration,  nous  la  voulons  faire.  Dans  ma  motion,  le 
Parti  socialiste  est  dégagé  d'une  manière  nette  et  précise. 
Quelques  camarades  préfèrent  la  motion  De  la  Porte, 
jjarce  qu'elle  dit  qu'en  entrant  au  ministère,  Millerand  est 
sorti  du  Parti  socialiste;  mais  beaucoup  des  signataires 
n'entendaient  pas  exprimer  par  là  une  excommunication. 
Et  de  plus  ces  camarades  semblent  vouloir  englober  dans 
la  même  excommunication  tous  ceux  qui  depuis  lors  ont 
soutenu  Millerand.  Il  faudra  que  vous  preniez  à  la  face  du 
Congrès  socialiste  la  responsabilité  de  votre  motion.  Vous 
inaugurerez  dans  le  Parti  socialiste  une  méthode  d'après 
laquelle  un  homme  pourra  être  expulsé  sans  être  entendu, 
sans  que  vous  ayez  eu  le  courage  de  l'entendi'e  en  face.  Il 
faut  qu'on  sache  les  conditions  dans  lesquelles  Millerand 
est  entré  au  ministère.  Il  s'est  institué  hier  au  sein  de  la 
commission  un  débat  très  intéressant  pour  l'histoire.  Voici 
ce  que  nous  avons  appris  :  Millerand  s'est  présenté  un  jour 
devant  son  groupe,  le  groupe  parlementaire,  —  le  Parti 
socialiste  avait  constitué  avec  tous  les  groupes  républicains 
Un  comité  de  défense  qui  était  une  sorte  de  gouvernement 
provisoire  pour  le  cas  où  la  situation  fût  devenue  plus 
révolutionnaire.  Millerand  paraissait  indiqué  par  le  pro- 
gramme de  Saint-Mandé  comme  susceptible  de  prendre  une 
part  de  pouvoir.  Première  faute   d'avoir  laissé  passer    ce 

32 


CONGRES    DE    LYON 

programme  sans  protestation  et  de  l'avoir  afTiché  jiartout 
dans  les  circonscriptions  électorales.  Je  l'avais  dénoncé,  ce 
programme.  Où  sont-ils  ceux  qui  sont  allés  dans  le  pays 
dénoncer  ce  programme  ?  Et  combien  de  lois  les  manifestes 
affichés  dans  les  villes  ne  ressemblaient  pas  aux  circulaires 
affichées  dans  les  circonscriptions  rurales  I...  Déplorons  tous 
ces  bassesses,  ces  petites  lâchetés...  Millerand  se  présenta 
un  jour  dans  son  groupe  et  lui  dit  :  «  On  m'a  offert  une 
«  combinaison  dans  laquelle  j'aurais  eu  un  portefeuille; 
«  celte  combinaison,  elle  a  avorté.  »  Vous,  socialistes,  vous 
avez  dû  tenir  à  il/iZZera^id  un  langage  sévère?  —  Les  choses 
se  passèrent  autrement.  Le  citoyen  Vaillant  lui-même  était 
troublé  par  les  circonstances;  cependant  je  reconnais  qu'il 
a  dit,  mais  sur  le  ton  amical  :  «  Citoyen  Millerand,  si  vous 
«  entrez  dans  une  combinaison  de  ce  genre,  nous  vous 
«  prévenons  que  c'est  sous  votre  responsabilité  personnelle 
«  et  que  nous  serons  obligés  de  dégager  le  Parti  car  nous 
«  n'admettons  pas  la  participation  d'un  socialiste  au 
«  pouvoir.  »  Cadenat  voulut  saisir  le  groupe  parlementaire 
d'une  motion  pour  obliger  le  groupe  parlement.oire  à  se 
prononcer.  Le  groupe  était  pour  Millerand.  Celui-ci  appar- 
tenait aux  Indépendants,  mais  les  Indépendants  étaient  si 
faibles  alors  qu'ils  n'existaient  pour  ainsi  dire  pas.  Cadenat 
voulait  qu'on  prît  une  résolution,  mais  il  eut  la  stupeur  de 
constater  que  le  groupe  parlementaire  était  si  troublé  jiar 
la  situation  qu'il  le  vit  fondre  comme  beurre  et  il  se  trouva 
seul  avec  sa  motion  et  ses  Ijounes  intentions.  Vous  auriez 
dû  vous  dresser  devant  3/i7^'/'onr/ et  lui  crier  :  Xon!  Et  c'est 
deux  ans  après  que  vous  voulez  déclarer  Millerand  mort 
alors  qu'il  peut  se  dresser  devant  vous.  Il  est  certain  qu'à 
ce  moment-là  l'impression  que  dut  emporter  Millerand 
était  qu'on  ne  rencouragerait  pas,  qu'on  ne  serait  pas 
avec  lui,  mais  qu'on  ne  le  considérerait  pas  comme 
s'excluant  du  Parti  socialiste.  Le  citoyen  Vaillant  était 
uniquement  préoccupé  de  faire  écarter  Galliffctyinnifi  il  n'a 
pas  dit  à  Millerand  :  Vous  ne  devez  pas  entrer  au  mi- 
nistère. » 

Une  voix  du  P.  S.  11.  :  «  Millerand,   c'est  un  assassin  !  » 
(Tamulie) 

33 


Compte  rendu  analj'tiqiie  non  officiel 

Ebers  à  Briand  :  «  Politicien  !  » 

Briand  à  Ebers  :  «  Et  c'est  toi,  Ebers,  qui  me  traites  de- 
politicien!!,..  Je  dis  que  lorsqu'un  ouvrier  vient  nous  traiter 
de  politiciens,  je  l'excuse,  mais  toi,  Ebers!!..,  »  (Tumulte- 
formidable) 

Briand  :  «  Vous  déclarez  que  Millerand  a  commis  des 
fautes  et  vous  voulez  le  condamner  sans  l'entendre.  La 
différence  entre  nos  deux  motions  est  que  nous  reconnais- 
sons bien  qu'il  a  commis  tles  fautes;  mais  avant  de  le  juger 
nous  voulons  l'entendre.  Vous  voulez  vous  en  aller  à 
l'unité  sur  des  cadavres,  ce  n'est  pas  une  pensée  socialiste. 
Et  je  vous  demande,  camarades  du  P.  S.  R.,  moi  qui  ai  été 
souvent  avec  vous,  de  reconnaître  le  pas  qu'a  fait  vers, 
vous  l'autre  côté  du  Congrès  en  souscrivant  à  ma  motion. 
Croyez-vous  qu'elle  ne  leur  a  pas  coûté  !  Songez  aux  tra-^ 
vailleurs,  qui  demain  jugeront  sévèrement  vos  intentions 
fratricides.  Ce  Congrès  choisira  entre  ceux  qui  veulent  .se 
prononcer  uniquement  sur  les  principes  en  se  réservant  de 
juger  plus  tard,  au  besoin  sévèrement,  les  personnes,  et 
ceux  qui  veulent  s'assurer  des  succès  de  comités.  La  majo- 
rité, dans  le  sein  de  la  commission,  s'est  répartie  ainsi- 
4;  voix  contre  la  motion  De  la  Porter  lo  voix  pour.  » 

De  la  Porte  rectifie  les  chilTres,^  le  délégué  de  Seine-et- 
Oise  a  quitté  le  Congrès.  «  Quand  j'ai  refusé  de  me  rallier  à 
la  motion  Briand,  c'est  que  j'ai  compris  qu'il  y  avait  der- 
rière cette  motion  une  politique  que  nous  voulons  com- 
battre. Si  l'on  déclare  que  Millernnd  est  non  pas  hors  du 
Parti,  mais  hors  du  contrôle  du  Parti,  quelle  est  donc  la 
situation  que  l'on  veut  faire  à  celui  que  l'on  déclare  assez 
affranclii  du  Parti  pour  que  ses  actes  échappent  à  tout 
contrôle  du  Parti,  qu'il  puisse  impunément  commettre 
n'importe  quelle  action?  Mais  comment  voulez-vous  qu'iL 
vienne  se  défendre  devant  le  Congrès?  Nous  pensons  qu'il 
faut  écarter  de  tous  nos  rêves  d'avenir  ce  cauchemar  du 
niinistérialisme  et  nous  voulons  que,  devant  les  assises  du 
prolétariat,  on  vienne  dire  enfin  si  le  Parti  entend  s'engager 
dans  le  niinistérialisme  ou  dans  l'antiministérialisme.Nous- 
ne  voulons  pas  qu'on  érige  en  méthode  une  question  de 
tactique.  Xous  disons  que  le  Parti   socialiste  doit   se  con- 


CONGRES    DE   LYON 

duire  à  l'égard  du  ministère  Waldeck-Rousseaii  comme  à 
l'égard  de  tout  ministère  bourgeois,  et  nous  ne  disons  pas 
qu'une  amitié  personnelle  ou  une  question  de  sentiment 
-doit  faire  approuver  des  actes  qu'on  blâmerait  dans  tout 
ministère  bom*geois.  Trouvez-vous  Cfu'il  y  ait  dans  la  mo- 
tion Briand  une  solution,  et  n'est-ce  pas  perpétuer  des 
équivoques?  On  a  dit  que  nous  prétendions  exclure 
d'autres  militants?  Qu'il  me  soit  permis  de  déclarer  que 
nous  avons  voulu  dire  que  Millerand,  pendant  toute  la 
durée  de  son  ministère,  était  considéré  comme  exclu  du 
Parti,  et  que  s'il  voulait  rentrer  dans  le  Parti  socialiste  il 
avait,  comme  un  simple  l)ourgeois,  à  solliciter  de  nouveau 
son  entrée.  Nous  ne  poursuivons  pas  l'exclusion  d'autres 
citoyens.  Le  jour  où  nous  considérerons  qu'il  y  a  lieu 
d'exclure  vingt  militants,  nous  le  demanderons,  mais  nous 
ne  le  demandons  pas,  et  vous  n'avez  pas  le  droit  d'acciLse^ 
de  déloyauté  des  citoyens  avec  lesquels  vous  avez  toujours 
entretenu  des  relations  d'amitié  alors  que  vous  invoquez 
vous-mêmes  des  relations  d'amitié  pour  excuser  un  mi- 
nistre. »  / Tumulte J 
Jaurès  :  «  C'est  un  coup  de  poignard  dans  le  dos  !  » 
De  la  Porte  :  «  Le  citoyen  Jaurès  est  venu  nous  dire  que 
le  citoyen  La gavdelle  avait  écrit,  dans  un  de  ses  articles, 
que  c'était  une  singulière  fiction  que  de  considérer  comme 
appartenant  au  Parti  socialiste  ceux  qui  avaient  soutenu  un 
homme  exclu  du  Parti  socialiste;  et  c'est  alors  (pie  le 
citoyen  Cabardos,  délégué  de  Seine-et-Oise,  a  déclaré  qu'il 
ne  connaissait  pas  cet  article,  et  c'est  alors  aussi  qu'il  a 
retiré  sa  signature.  Mais  je  demande  si  l'on  peut  suspecter 
la  loyauté  d'un  homme  qui  n'a  pas  d'autre  tort  que  de 
n'être  plus  de  l'avis  d'un  certain  nombre  d'hommes  qui 
soutiennent  Millerand. —  La.  question  qui  se  présente  devant 
nous  est  d'une  netteté  extraordinaire.  Le  P.  O.  S.  R.,  qui 
n'est  plus  ici  (?),  l'avait  posée  d'une  manière  très  simple. 
Vous  ne  pouvez  pas  échapper  au  dilemme  qu'il  a  posé. 
Nous  vous  demandons  si  Millerand  peut  être  considéré 
comme  ayant  quitté  le  Parti  par  suite  de  son  entrée  au 
ministère  ou  s'il  n'en  a  jamais  fait  partie.  Nous  pensons 
qu'il  a  été  membre  du  Parti  jus<^iu'à  son  entrée  au  ministère 

35 


'    Compte  rendu  analytique  non  officiel 

et  qu'alors  il  s'est  considéré  comme  étant  dégagé  du  I*arli. 
A''ous  voulez  avoir  une  motion  qui  vous  permette  d'afTirmer 
que  le  Congrès  a  refusé  de  se  prononcer.  Mais  nous  vous 
demandons  i)Ourquoi  vous   refusez    d'adopter  la   formule 
que   vous-mêmes  êtes   obligés  de  reprendre    dans  vos  dis- 
cussions. Nous  voulons  que  vous  proclamiez  vous-mêmes 
ce  que  A'ous  reconnaissez  être  la  vérité,  et  cela  sans  équi- 
voque. C'est   faire  un  singulier  abus  des  mots  que  d'aflir- 
mer  que  l'entrée  de  Millerand  au  ministère  n'a  pas  soulevé 
de  protestations,  alors  que   le  groupe   parlementaire  s'est 
disloqué  par  l'entrée  de  Millerand  au  ministère.  Vous  pré- 
tendez   que  les  élus  ont  refusé  de  se  prononcer  contre  le 
ministère.   Lassalle    qui,   quoique    n'appartenant   pas    au 
P.  S.  R.,  a  pourtant  voté  une  enquête  que  les  autres  membres 
du  groupe  parlementaire  refusaient...  » 
Lassalle  :  «  Je  ne  les  ai  pas  nommes  assassins  »  ! 
De  la  Porte  :  «  Nous  ne  demandons  pas  des  exécutions. 
Il  n'y  a  sur  la  question    des   élus  que  deux   élus  mis  en 
cause  et  ils  le  sont  au  nom  du  Comité  général  :  Palix  et 
Narhonne.  Nous  n'avons  formulé  aucune  demande  d'excom- 
munication. Nous  avons   demandé,   il  est  vrai,  qu'on  insti- 
tuât un  débat   sur  la  tactique   parlementaire,  mais  vous 
savez  que  cette    question  n'a   pu  venir   en  discussion  au 
Comité  général.   Sur  la  question    purement  ministérielle, 
vous  n'avez  à  envisager  que  la  question   de  principe  sans 
vous  préoccuper  de  ce  que  nous  avons  pu  dire  ou  écrire  sur 
la  question  de  la  tactique  parlementaire.  En  acceptant  les 
fonctions  de  rapporteur,  j'ai  demandé  à  dire  très  nettement 
ce  que  je  pense  et  ce   que  pensent  avec  moi  quelques-uns 
des  signataires  de  la   motion  que  je  défends.  Nous  avons 
pensé,  Lagardelle   et  moi,  qu'il  n'était  pas  possible    à  un 
socialiste  de  particii^er  au  pouvoir  car  vous  avez  inscrit  la 
conquête  des  pouvoirs  publics  dans  notre  programme  et  il 
est  trop  difTicile  de   distinguer   entre   ceux  qu'on  peut  con- 
quérir et  ceux   qu'on  ne  peut  pas  conquérir.  Nous  avons 
adoi>té  la  motion  Delesalle   qui  défend  toute  participation 
d'un  socialiste  et  telle  était  notre   attitude  au  dernier  Con- 
grès. Nous  n'avons  donc  pas  varié,  comme  on  l'a  prétendu. 
El  maintenant   nous  vous    demandons    de  voter  pour  la 

3G 


CONGRES    DE    LYON 

motion  de  la  minorité  et  de  dire  si  oui  ou  non  Miller  and 
appartient  encore  au  Parti  socialiste.  La  motion  est  d'une 
netteté  telle  que  personne  ne  peut  éviter  d'y  répondre.  » 

On  propose  la  clôture. 

Un  autre  délégué  demande  que  chacun  des  deux  côtés  du 
Congrès  désigne  deux  orateurs  pour  traiter  la  question. 

Jaurès  trouve  le  chiffre  de  deux  trop  limité,  il  demande 
qu'il  y  ait  trois  orateurs  de  chaque  côté  et  cela  parce  que 
le  citoyen  Lagardelle  et  ses  amis  déclarent  que  lui,  Jaurès, 
veut  étouffer  le  débat. 

Cette  dernière  motion  est  votée. 

On  propose  dix  minutes  pour  chaque  orateur.  —  Accepté. 

Briand  :  «  Quelques  brèves  explications  pour  préciser 
certains  points  de  ma  motion.  Je  n'ai  eu  aucune  intention 
malveillante  contre  certains  camarades,  je  m'étonne  que 
De  la  Porte  ait  pu  avoir  cette  idée  alors  qu'hier,  au  sein 
de  la  commission,  Jean  Longuet  et  d'autres  ont  protesté 
quand  on  a  attribué  à  quelques  camarades  des  idées 
d'excommunication.  J'ai  dit  seulement  que  la  motion  De  la 
Porte  prêtait  à  écpiivoque  et  qu'il  fallait  savoir  ce  que 
signifiaient  ces  mots  «  hors  du  Parti  ».  Je  constate  que  la 
motion  s'est  bien  éclaircie  et  qu'alors  elle  devient  semblable 
à  la  nôtre  et  signifie  seulement  que  Millerand  est  à  l'heure 
actuelle  absent  du  Parti  ;  que  si  plus  tard  il  demande  son 
admission,  nous  l'examinerons  comme  toute  autre  demande. 
Où  donc  les  militants  verront-ils  une  différence  ?  Les  deux 
motions  sont  identiques  et  la  vôtre  ne  dira  même  pas  si 
nettement  qu'il  pourra  y  avoir  lieu  de  demander  à  Mille- 
rand des  explications.  La  motion  Jiautsky  et  la  motion 
Delesalle  ont  tranché  la  question  en  ce  qui  concerne 
l'avenir,  il  ne  faut  donc  pas  donner  à  ma  motion  une  inten- 
tion qu'elle  n'a  pas.  — •  En  ce  qui  touche  l'historique  de 
l'entrée  de  Millerand  au  ministère,  je  dois  faire  encore 
remarquer  que  la  protestation  n'a  eu  lieu  qu'après  l'entrée 
de  Millerand  au  ministère  et  non  avant.  » 

Vaillant  :  «  Nous  avons  appuyé  la  motion  De  la  Porte 
parce  qu'elle  est  la  réponse  nette  au  ministérialisme,  qu'elle 
ne  comporte  aucune  équivoque.  Au  sujet  des  explications 
historiques  qui  ont  été  données,  je   demande    à  préciser 

37 

III 


Compte  rendu  anal)^tique  non  officiel 

quelques  points.  Le  groupe  socialiste  n'a  pas  été  réuni  pour 
discuter  le  cas  Millerand;  mais  le  citoyen  Millerand  est 
venu  l'avant-veille  de  la  constitution  du  ministère  et  il  a  dit 
qu'on  avait  pensé  à  lui  pour  une  combinaison,  mais  il  le  dit 
comme  d'un  fait  rétrospectif.  Je  lui  répondis  que  si  des 
pourparlers  seml^lables  étaient  rej)ris,  je  me  verrais  obligé 
de -déclarer  que  le  Parti  socialiste  ne  participerait  en  rien  à 
de  telles  combinaisons  car  le  socialisme  ne  peut  participer 
à  un  pouvoir  boui'g-eois.  Millerand  ût  un  geste  d'acquiesce- 
ment. Le  groupe  sortit  j^eu  à  peu,  je  n'entendis  pas  la 
n\o\.\on  Cadcnat;  si  je  l'avais  entendue,  je  n'aurais  pas  eu 
à  la  soutenir  car  je  croyais  que  la  tentative  ne  se  renou- 
vellerait pas  et  je  n'aurais  pas  voulu  admettre  une  partici- 
pation comme  possible.  Je  le  répète,  le  groupe  n'était  pas 
convoqué  à  cet  effet,  Millerand  nous  racontait  le  fait  comme 
un  simple  objet  de  curiosité  et  cependant  des  pourparlers 
avaient  lieu.  Le  soir  des  amis  de  Millerand  annonçaient  à 
mes  amis  que  le  ministère  était  constitué  et  le  lendemain 
on  annonçait  à  Dnbrenilh  comme  le  tenant  de  Jaurès  que 
le  ministère  était  définivement  constitué  avec  Galliffet. 
J'écrivis  à  Millerand  une  lettre  aussi  chaleureuse  que  pos- 
sible le  priant  de  démentii*.  Depuis  le  discours  de  Saint- 
Mandé  nous  considérions  Millerand  comme  un  candidat 
possible  au  ministère  et  nous  ne  pensions  pas  qu'il  y  eût 
autre  chose  à  faire  qu'à  dégager  le  Parti,  mais  je  deman- 
dais à  Millerand  de  dégager  sa  solidarité  avec  l'assassin  de 
187 1.  Nous  avons  pensé  qu'il  n'y  aurait  pas  de  protestation 
trop  vive  contre  l'entrée  de  Millerand  au  ministère,  et  lors- 
que Millerand  répondit  à  mon  télégramme  par  un  autre 
télégramme  où  il  disait  qu'il  avait  cru  faire  son  devoir  et 
que  l'avenir  le  jugerait,  nous  portâmes  immédiatement 
notre  protestation  à  l'agence  Havas.  Puis  vint  notre  mani- 
feste avec  un  exposé  doctrinal  condamnant  l'entrée  d'un 
socialiste  au  ministère  car  nous  pensons  que  le  Socialisme 
ne  peut  avoir  de  délégué  à  un  pouvoir  bourgeois.  Si  Mille- 
rand a  été  compromis  depuis,  il  l'a  été  surtout  par  ses  amis 
qui  ont  voulu  faire  de  lui  le  représentant  du  Socialisme  au 
ministère.  Il  est  temps  d'en  finir  avec  l'équivoque.  Aujour- 
d'hui le  citoyen  De  la  Porte  reprend  notre   ordre  du  jom* 

38 


CONGRES    DE    LYON 

de  1899;  nous  pensons  que  cette  formule  est  nécessaire  pour 
mettre  fin  au  mînistérialisme  qui  sévit  toujours  malgré  la 
motion  Kautsky  avec  plus  de  danger  que  jamais.  Xous  vou- 
lons que  le  Parti  socialiste  soit  dégagé  complètement.  Tant 
que  la  lutte  ouvrière  durera,  le  Parti  socialiste  ne  peut  avoir 
de  représentant  au  i>ouvoir.  Par  la  motion  Briand  la  con- 
science socialiste  ne  saurait  être  satisfaite  tandis  que  la 
motion  De  la  Porte  peut  seule  ramener  la  paix  dans  les 
consciences,  condition  indispensable  de  l'union.  Le  P.  S.  R. 
comprend  que  la  République  est  indispensable  pour  que 
nous  puissions  espérer  obtenir  les  revendications  que  nous 
poursuivons,  mais  c'est  derrière  ce  mot  que  la  réaction  ver- 
saillaise  a  pu  fusiller  les  Parisiens  impunément;  il  n'y  a 
pas  d'autre  gouvernement  qui  aurait  pu  faire  passer  les 
massacres  de  la  Martinique  et  de  Chalon.  Pour  enlever 
aux  socialistes  des  instruments  de  démoralisation,  il  faut 
que  justice  soit  faite  dans  le  présent.  » 

ViviANi  :  «  La  franchise  ordinaire  du  citoyen  Vaillant 
nous  permet  de  montrer  la  discorde  qui  existe  entre  les 
défenseurs  de  la  motion  De  la  Porte.  Il  est  venu  dire  que 
quant  à  lui  l'exclusion  de  Millerand  était  complète,  de 
sorte  cpie  la  même  motion  réunit  des  noms  qui  ne  sont  pas 
d'accord  sur  le  sens  de  la  motion.  Ceci  dit,  je  rappellerai 
très  rapidement  le  passé  auquel  vient  de  faire  allusion  le 
citoyen  Vaillant  et  je  protesterai  en  même  temps  contre 
l'emploi  que  M.  Poincaré  a  fait  de  mon  nom.  Il  n'est  pas 
juste  de  dire  que  le  citoyen  Millerand  ait  demandé  conseil 
à  M.  Poincaré  pour  entrer  au  ministère,  malgi'é  les  senti- 
ments de  camarades.  Les  divergences  des  citoyens  Cadenat 
et  Vaillant,  loyaux  tous  les  deux,  prouvent  la  confusion 
qui  existait  alors  et  qu'il  n'y  eut  pas  l'ordre  impératif  qui 
interdisait  à  Millerand  d'entrer  au  ministère.  On  mit  seu- 
lement à  couvert  la  responsal)ilité  du  Parti  socialiste.  Pour- 
quoi n'avez-vous  pas  eu  le  langage  ferme  f[uc  vous  avez 
aujourd'hui  ?  J'admire  ces  jeunes  hommes  de  vingt  ans  qui 
tranchent  les  questions  de  principe  dans  le  silence  du  ca- 
binet ;  mais  quand  on  est  en  face  de  problèmes  redoutables, 
quand  on  sent  quelle  est  sa  responsabilité,  on  hésite  et  l'on 
vole  comme  vous  voterez  un  jour,  quand  vous  serez  dépu- 

39 


Compte  rendu  analj'tique  non  officiel 

tés,  je  l'espère;  et  alors,  comme  vos  aînés,  vous  ressentirez 
ce  que  nous  avons  ressenti.  Le  citoyen  De  la  Porte  ai  donné 
des  commentaires  très  conciliants  de  sa  motion.  11  me  per- 
mettra de  lui  dire  qu'il  s'expose  à  des  interprétations  qui 
dépassent  les  siennes  ;  ce  qui  resterait  d'un  vote  de  sa  pro- 
position, c'est  l'exclusion  dont  parle  le  citoyen  Vaillant, 
dont  ne  paille  pas  le  citoyen  De  la  Porte,  et  il  res- 
terait une  condamnation  contre  ceux  qui  ont  approuve 
le  citoyen  Millerand.  Celui-ci  ne  s'est  pas  soutenu  seul,  il 
a  été  confirmé  par  nos  votes  et  notre  propagande  ;  et  alors 
pourquoi  ne  serions-nous  pas  exclus  nous-mêmes  ?  Voilà 
quelle  est  la  situation  et  le  procès  s'étendrait  jusqu'à  des 
organisations,  ce  ne  serait  pas  la  préface  de  l'unité,  mais 
la  préface  d'un  déchirement.  Que  voulons-nous  faire  ? 
Certes  nous  sommes  faillibles  ;  il  faut  qu'un  vote  unanime 
dégage  le  Parti  socialiste.  11  aura  le  bénéfice  de  certains 
actes  qui  aident  la  classe  ouvrière  à  se  libérer,  il  n'aura 
pas  la  responsabilité  des  fautes.  La  justice  est  bien  plutôt 
un  sentiment  individuel  qu'un  sentiment  collectif.  Qu'est- 
ce  que  le  ministérialisme  ?  Quand  nous  avons  voté,  le 
citoyen  Vaillant  et  moi,  la  loi  sur  les  associations,  nous 
n'avons  pas  fait  acte  de  ministérialisme.  Et  quand  la  motion 
de  Briand  aura  été  votée,  nous  nous  retrouverons  d'accord, 
nos  votes  auront  une  signification  socialiste,  en  votant 
contre  le  ministère  quand  il  sera  en  faute,  pour  lui  quand  il 
luttera  contre  les  défenseurs  du  césarisme.  » 

De  la  Porte  :  «  J'ai  dit  et  je  répète  que  par  notre  motion 
nous  excluons  du  Parti  le  citoyen  Millerand  ou  plu- 
tôt nous  constatons  qu'il  s'est  exclu  lui-même  par  son  en- 
trée au  ministère  ;  et  lorsque  cette  clause  d'exclusion  aura 
cessé,  le  citoyen  Millerand  aura,  comme  tout  bourgeois,  à 
solliciter  son  admission  ;  alors  le  Parti  socialiste  devra  exa- 
miner sa  demande,  comme  si  elle  venait  de  M.  Méline  ou 
de  tel  autre.  Et  lorsque  le  P.  S.  11.  ajoute  qu'il  sera  disposé 
à  maintenir  cette  exclusion,  je  crois  pouvoir  dire  au  nom 
de  nos  amis  que  nous  serons  du  même  avis  et  que  nous 
poserons  nous  aussi  la  question  préalable,  à  moins  de  cir- 
constances nouvelles.  Mais,  citoyens,  nous  ne  pouvons  vous 
dire  que  vous   n'aurez  pas  le  droit    d'admettre   Millerand 

4o 


CONGRES   DE   LYON 

dans  telle  de  vos  organisations.  Comment  Briand  veut-il 
concilier  celte  position  d'un  homme  qui  est  en  dehors  du 
contrôle  d'un  parti  et  qui  cependant  ne  cesse  pas  d'appar- 
tenir à  ce  parti,  à  moins  de  supprimer  toutes  les  conditions 
de  justice  qui  existent  maintenant  dans  le  monde  ?  Et  si  le 
citoyen  Millerand  s'est  exclu  lui-même  du  Parti,  il  est  bien 
évident  que  nous  n'avons  pas  à  l'exclure,  mais  il  faut  du 
moins  le  constater.  Je  pose  pour  la  dernière  fois  la  question 
au  citoyen  Briand.  » 

Briand  :  «  Vous  aviez  semblé  admettre  qu'il  n'y  aurait 
pas  de  décision  pour  exclure  délinitivement  Millerand  du 
Parti  socialiste,  maintenant  votre  motion  implique  l'exclu- 
sion absolue  de  Millerand,  à  moins,  dit  le  citoyen  De  la 
Porte,  que  des  circonstances  nouvelles...  Quelles  circon- 
stances nouvelles  ?  » 

De  la  Porte  :  «  Il  peut  y  avoir  beaucoup  de  circonstances 
nouvelles,  les  unes  du  fait  de  Millerand  et  les  autres  de 
notre  i)ropre  fait  ;  et  il  y  en  aura  une,  d'après  ma  convic- 
tion, c'est  que  jamais  Millerand  ne  demandera  à  rentrer 
parmi  nous.  » 

Briaxd  :  «  Je  suis  très  satisfait  de  ces  explications.  Vous 
voulez  vous  donner  des  allures  d'intransigeance  que  d'après 
vos  exi>lications...  »  (Tumulte/ 

Lavaud  précise  l'attitude  du  P.  O.  S.  R.  «  On  a  la  mau- 
vaise foi  de  nous  classer  parmi  les  ministériels  et  nous  de- 
mandons à  relire  notre  déclaration.  »  (Il  lit  la  déclaration 
déjà  connue) 

V,n  délégué  de  la  Fédération  de  Seine-ct-Oise  déclare  que 
la  Fédération  ne  votera  que  pour  la  motion  De  la  Porte. 
Elle  désavoue  son  mandataire  d'hier  qui,  contre  le  mandat 
formel  qu'il  avait  reçu,  a  voté  pour  la  motion  Briand.  (Tu- 
multe) 

Parsons  lit  une  déclaration  au  nom  d'un  certain  nombre 
des  signataires  de  la  proposition  De  la  Porte;  cette  décla- 
ration affirme  que  c'est  pour  faire  tomber  l'obstacle  ù  l'unité 
que  les  signataires  ont  donné  leur  adhésion  à  la  motion 
De  la  Porte  et  ils  demandent  la  priorité  en  sa  faveur  ;  mais 
si  elle  est  rejetée,  ils  déclarent  se  rallier  à  la  proposition 
liriand  qui  n'est  pas    exclusive  de  la  proposition  De    la 


Compte  j'endu  analj'tique  non  officiel 

Porle  puiscxucUe  a  repris  les  termes  de  celle-ci.  — La  décla- 
ration porte  les  signatures  des  citoyens  Jean  Longuet,  Par- 
sons,  Lagardellc,  etc. 

Rexaudi-l  :  «  Je  me  suis  rallie  à  la  proposition  BriaJid, 
parce  que  nous  i^cnsions  qu'elle  forcerait  enfin  tous  les 
socialistes  à  s'incliner  devant  les  décisions  des   Congrès.  » 

Un  grand  nombre  de  citoyens  du  P.  S.  11.  réclament  la 
î^riorité  pour  la  proposition  De  la  Porte  et  le  vote  par 
mandat. 

Le  P.  O.  S.  R.  réclame  vivement  la  priorité  pour  sa  décla- 
ration. 

Bria>-d  appuie  la  priorité  en  faveur  de  la  motion  du 
P.  O.  S.  R.,  puis  il  demande  qu'on  vote  après  sur  celle  de 
De  la  Porte,  f  Tumulte J 

Le  président  déclare  que  la  première  proposition  parvenue 
au  bureau  est  celle  du  P.  O.  S.  R.  et  que  les  délégués  de 
cette  organisation  ont  en  même  temps  demandé  la  i^riorité. 

Les  auteurs  de  cette  proposition  demandent  qu'il  soit  voté 
à  mains  levées  sur  la  priorité  et  par  mandat  sur  le  fond. 

La  priorité  est  repoussée. 

On  vote  sur  la  priorité  en  faveur  de  la  motion  De  la  Porte. 
La  priorité  est  adoptée  à  mains  levées. 

On  vote  par  mandats  sur  le  fond  de  la  motion  De  la 
Porte. 

RÉSULTATS   DU   VOTE    : 

Mandats  représentés i .  196 

Délégués  votant 828 

Pour  la  motion 286 

Contre  la  motion 910 

Landrin,  au  nom  du  P.  S.  R.,  de  l'A.  C,  des  Fédérations  du 
Doubs,  du  Ilaut-Rhin,  de  Seine-et-Oise,  du  groupe  central 
du  onzième  arrondissement  de  Paris,  etc.,  lit  une  déclara- 
tion regrettant  que  la  situation  équivoque  créée  depuis  deux 
ans  n'ait  pas  été  tranchée.  «  Nous  étions  venus  au  Congres 
avec  la  résolution  de  créer  l'union,  mais  une  union  franche 
et  nette,  vous  ne  l'avez  pas  voulu,  une  forte  majorité  s'est 
prononcée  contre  nous.  Dans  ces  conditions,  nous  décla- 
rons nous  retirer.  Nous  sommes  persuadés  que  notre  déci- 

42 


CONGRES    DE    LYON 

sion  est  la  meilleure  à  prendre  pour  les  intérêts  du  socia- 
lisme révolutionnaire.  Le  citoyen  Briand  a  dit  que  le 
prolétariat  nous  jugerait;  c'est  du  prolétaiûat  (pie  nous 
attendons  en  effet  notre  jugement.  »  (Tout  le  P.  S.  R.  crie  : 
Vive  la  Commune  I  La  droite  siffle.  Tumulte) 

Le  P.  S,  R.,  TA.  C,  etc.,  se  retirent. 

Le  président  :  «  La  séance  continue.  » 

Jaurès  monte  à  la  tribune.  Ses  amis  lui  font  une  ovation. 
Quand  les  applaudissements  sont  un  peu  calmés,  il  prend 
la  parole  :  «  Maintenant  tous  les  voiles  sont  déchii'és  et  tous 
les  masques  sont  tombés,  nous  savons  ce  que  valaient  les 
protestations  pour  l'unité  ;  et  ceux  qui  nous  accusaient  d'être 
rebelles  à  la  discipline  socialiste,  ce  sont  ceux  qui  se  reti- 
rent au  moment  où  ils  sont  mis  en  minorité.  Le  prolétariat 
socialiste  jugera.  Et  nous  qui  pouvons  nous  rendre  cette 
justice,  que  nous  avons  lait  les  x^lus  grands  efforts  depuis 
trois  jours  pour  réaliser  cette  unité,  nous  n'avons  qu'une 
réponse  à  faire  à  ceux  qui  ont  déserté  cette  salle  :  c'est  de 
la  réaliser  en  nous  groupant  tous  sous  notre  rouge  dra- 
peau. » 

Renaudel  :  «  Ainsi  l'irrémédiable  semble  accompli.  Au 
nom  des  signataires  de  la  déclaration  lue  tout  à  l'heure 
déclaration  Parsons,  Longuet,  Lagardelle,  etc.)  et  au  nom 
de  la  Fédération  autonome  de  Seine-et-Oise,  nous  affirmons 
que  la  motion  De  la  Porte  que  nous  avions  présentée  en 
commun  avec  son  auteur  n'avait  d'autre  but  que  de  faciliter 
Tunion;  et  notre  camarade  Lagardelle,  dès  hier  matin,  vou- 
lait remplacer  les  mots  «  hors  du  Parti  »  par  les  motsw  s'est 
rendu  indépendant  du  Parti  ».  Le  camarade  De  la  Porte 
s'y  étant  refusé,  nous  sommes  dans  la  nécessité  de  le  désa- 
vouer. Nous  restons  fidèles  à  l'union.  Puisque  les  organisa- 
tions ne  veulent  pas  disparaître,  nous  demeurons  avec  le 
prolétariat.  Mais  nous  vous  demandons  de  ne  plus  apporter 
le  même  esprit.  Si  nous  avons  été  intransigeants,  vous 
aussi  vous  l'avez  été  ;  vous  n'êtes  pas  encore  assez  impré- 
gnés de  l'esprit  socialiste,  c'est  à  éclairer  le  prolétariat  qu'il 
faut  vous  attacher  désormais.  » 

Dumas,  au  nom  de  la  Fédération  de  la  Drùme  et  de  l'Ar- 
dcche,  se  rallie  à  l'union. 

43 


Compte  rendu  anal}'tiqiie  non  officiel 

Lavaud  constate  que  rextrême-gauche  a  voté  contre  la 
motion  du  P.  O.  S.  R.  Nous  sommes  pour  l'union,  mais  nous 
sommes  contre  la  disparition  des  organisations. 

RÉvELiN  demande  qu'on  passe  immédiatement  à  la  ques- 
tion de  runifieation. 

Bagxol  dit  au  nom  des  Coopératives  :  «Nous  ne  sortirons 
pas  de  cette  salle  sans  que  l'unité  soit  accomplie.  » 

PoNARD  parle  dans  le  même  sens. 

YiviAxi  fait  appel  au  dévouement  de  tous  en  faveur  du 
prolétariat. 

Cahxaud  parle  dans  le  même  sens,  mais  repousse  toute 
coercition.  «  Nous  devons  donner  l'exemple  de  l'amour 
entre  nous.  » 

La  séance  est  suspendue. 

A  la  reprise  delà  séance,  Rkvelix,  au  nom  de  la  com-- 
mission,  fait  x^art  des  travaux  sur  le  projet  d'unilîcation. 
Celui-ci  a  subi  des  modifications  très  légères  dues  aux 
réclamations  de  diverses  Fédérations  :  «  Nous  avons  ad- 
joint à  l'article  réglant  l'introduction  des  syndicats  et  des 
coopératives  dans  le  socialisme,  un  article  disant  que  nul 
ne  peut  entrer  dans  le  Parti,  s'il  a  été  exclu  de  son  syndicat 
en  temps  de  grève  ou  exclu  d'un  groupe  socialiste.  Mais 
nous  ne  voulons  pas  régler  d'avance  ce  que  seront  les  rap- 
ports des  syndicats  et  des  coopératives  avec  le  Parti  poli- 
tique, nous  ne  voulons  pas  introduire  à  l'avance  des  règles 
rigides;  laissant  au  temps  le  soin  de  les  déterminer.  Nous 
mesurons  seulement  la  force  des  syndicats  et  des  coopé- 
ratives par  le  nombre  des  inscrits  ;  et  comme  dans  la 
constitution  commune,  nous  donnons  un  mandat  pour 
deux  cents  membres  cotisants.  »  Révelix  finit  en  annon- 
çant qu'il  va  lire  article  par  article  le  projet  d'unification 
qui  sera  ainsi  voté  au  fur  et  à  mesure  que  les  articles 
seront  lus. 

Allemaxe  dit  qu'il  est  partisan  de  la  ratification  ulté- 
rieure du  projet  jiar  les  groupes  du  P.  O.  S.  R. 

Des  délégués  du  P.  O.  S.  R.  viennent  déclarer  qu'ils  ont 
reçu  mandat  d'établir  l'unité.  D'autres  délégués  de  la  même 
organisation  alïirment  au  contraire  qu'ils  ont  mandat  de 
maintenir  les  anciennes  organisations  sans  faire  une  unité 

44 


CONGRES    DE    LYON 

prématurée,  mais  en  recherchant  les  moyens  propres  à 
resserrer  le  plus  possible  les  liens  d'amitié  entre  organi- 
sations. 

Jaurès  voulant  monter  à  la  tribune,  les  guesdistes  des 
tribunes  crient  :  A  Chalon,  etc.  —  On  les  expulse. 

RÉVELIN  lit  l'article  premier  : 

«  Le  Parti  socialiste  français  est  fondé  sur  les  principes 
suivants  :  Entente  et  action  internationales  des  travail- 
leurs ;  organisation  politique  et  économique  du  prolétariat 
en  parti  de  classe  pour  la  conquête  du  pouvoir  et  la  socia- 
lisation des  moyens  de  production  et  d'échange,  c'est-à- 
dire  la  transformation  de  la  société  capitaliste  en  société 
collectiviste  ou  communiste.  » 

Cet  article  est  adopté  sans  discussion.  Il  en  est  de  même 
des  articles  suivants  jusqu'à  larticle  i6.  Voici  ces  articles  : 

Article  2.  —  «  Il  se  compose  des  groupes  d'études  et  de 
propagande,  des  comités  politiques  permanents,  des  syn- 
dicats et  des  coopératives  qui  adoptent  avec  ces  principes 
la  doctrine  et  la  tactique  du  Parti.  » 

Article  3.  —  «  Les  syndicats  sont  invites  à  adhérer  aux 
fédérations  d'industrie  ou  de  métiers,  et  les  coopératives 
sont  obligées  d'attribuer  une  subvention  à  la  propagande 
socialiste.  » 

Article  4-  —  «  Les  groupes  d'études  et  de  propagande, 
les  grouj^es  politiqnes  pernianents,  les  syndicats  et  les  coo- 
pératives doivent  adliérer  à  la  fédération  du  département 
ou  de  la  région. 

«  Les  fédérations  sont  tenues  d'inviter,  de  la  façon  la  plus 
pressante,  les  membres  de  leurs  groupes  politiques  à  adhé- 
rer aux  syndicats  et  aux  coopératives  du  département  ou 
de  la  région.  » 

Article  5.  —  «  Chaque  fédération  établira,  elle-même, 
dans  ses  statuts,  les  règles  selon  lesquelles  doit  s'établir  le 
concours  des  groupes  socialistes,  des  syndicats  et  des  coo- 
pératives. » 

Article  G.  —  a  Chaque  groupe  socialiste  doit  être  exclu- 
sivement composé  de  membres  du  Parti,  et  nul   ne  pourra 

,  4^  "I. 


Compte  rendu  analytique  non  officiel 

être  inscrit  à  un  groupe  socialiste,  s'il  est  exclu  de  son  syn- 
dicat pour  trahison  en  temps  de  grève  (sarrasinage).  » 

Article  7.  —  «  Les  groupes  d'une  commune  ou  d'un 
([uartier  forment  une  union  de  commune  ou  de  quartier. 

«  Les  groupes  des  unions  de  commune  ou  de  quartier  sont 
convoqués  en  réunion  plénière  au  moins  une  fois  tous  les 
trois  mois. 

«  Ils  se  concertent  pour  la  propagande,  désignent  les  can- 
didats aux  élections  municipales  et  élisent  le  comité  de 
l'union  des  groupes.  » 

Article  8.  —  «  Les  groupes  d'une  circonscription  légis- 
lative forment  une  section  unique.  Ils  peuvent  désigner  les 
candidats  et  nommer  un  comité  de  section.  » 

Article  9.  —  «  Les  groupes  d'un  département  ou  d'une 
région  forment  une  fédération  unique.  Les  délégués  des 
groupes  se  réunissent  chaque  année  au  Congrès  de  la  fédé- 
ration et  ils  élisent  un  Comité  fédéral.  » 

Article  10.  —  «  Les  groupes  d'originaires  des  départe- 
ments qui  se  fondent  à  Paris  ou  dans  d'autres  villes  sont 
rattachés  à  la  fédération  de  leurs  départements  d'origine.  » 

Article  ii.  —  «  Lorsque  le  nombre  des  groupes  d'un  dé- 
partement est  inférieur  à  dix,  ils  ne  peuvent  former  une 
fédération  distincte  et  ils  doivent  se  faire  admettre  à  la 
fédération  d'un  département  voisin.  Cette  disposition  n'aura 
pas  d'effet  rétroactif.  » 

Article  12. —  «  Les  décisions  du  Congrès  delà  fédération, 
du  Comité  fédéral,  de  la  section  et  de  l'union  des  groupes 
sont  prises  à  la  majorité.  » 

Article  i3.  —  «  Les  élections  des  délégués  du  Comité 
d'union  de  commune  ou  de  quartier,  du  Comité  de  section 
et  du  Comité  fédéral  ont  lieu  au  scrutin  de  liste  avec  repré- 
sentation proportionnelle  des  minorités.  » 

Article  14.  —  «  Les  groupes  ne  pourront  désig^ner 
qu'un  candidat  ou  qu'une  liste  de  candidats  par  circon- 
scription. 

«  En  cas  de  conflit  entre  les  groupes,  le  Comité  fédéral 
servira  d'arbitre.  » 

Article  i5.  —  «  Xul  ne  pourra  être  considéré  comme  can- 
didat socialiste,  s'il  ne  rappelle  dans  ses  professions  de  foi 

46 


CONGRES    DE   LYON 

les  principes  qui   ont  servi  de  base   à  la  constitution    du 
Parti  et  s'il  n'est  présenté  par  un  groupe.  » 

On  décide  qu'en  tout  ceci  le  mode  de  procéder  n'aura 
lieu  que  pour  une  année,  jusqu'au  prochain  Congrès. 

On  adopte  sans  discussion  les  articles  suivants  jusqu'à 
l'article  21. 

Article  iG.  —  «  La  direction  générale  du  Parti  appar- 
tient au  Parti  lui-même,  c'est-à-dire  au  Congrès  national 
qui  se  réunit  chaque  année.  » 

Article  17.  —  «  Les  délégués  au  Congrès  national  sont 
élus  par  les  Congrès  des  fédérations,  au  scrutin  de  liste 
avec  représentation  proportionnelle  des  minorités.  » 

Article  18.  —  «  Chaque  fédération  aura  : 

«  1'  Un  délégué  de  droit,  et  si  elle  comprend  plusieurs 
départements,  un  délégué  de  droit  par  département  ; 

«  2*  Un  délégué  par  deux  cents  membres  inscrits  et  coti 
sants  des  groupes  socialistes  ou  par  fraction  de  deux  cents 
membres  inscrits  égale  ou  supérieure  à  cent  ; 

«  3°  Un  délégué  par  cinq  mille  suflrages  obtenus  au  pre- 
mier tour  de  scrutin  des  élections  législatives  qui  précèdent 
immédiatement  le  Congrès  ou  par  fraction  de  cinq  mille 
suffrages  égale  ou  supérieure  à  deux  mille.  » 

Article  19.  —  «Le  Congrès  nomme  les  délégués  au  secré- 
tariat international.  » 

Article  20.  —  «  Le  Congrès  national  fixera  chaque  année 
la  subvention  qui  doit  être  attribuée  à  l'organisme  central 
du  Parti. 

«  La  part  de  chaque  fédération  est  proportionnelle  au 
nombre  de  ses  memJjres  cotisants.  » 

Sterx,  des  Fédérations  autonomes,  réclame  que  confor- 
mément à  une  décision  du  Congrès  de  1899,  un  contrôle  soit 
«xercé    sur  les  élus  par  le  Comité  général. 

Fkrroul  propose  qu'ils  soient  sous  le  contrôle  des  Con- 
grès. 

Le  Congrès  décide  qu'ils  seront  sous  le  contrôle  du 
Comité  général. 

47 


Compte  rendu  analytique  non  officiel 

Les  articles  suivants  sont  adoptés  jusqu'à  l'article  26  : 

Article  21.  —  «  Le  Congres  ne  peut  se  réunir  deux  ans 
de  suite  dans  la  même  ville.  Le  Congrès  désigne  chaque 
année  le  lieu  où  se  tient  le  Congrès  suivant.  » 

Article  22.  —  «  Les  coopératives  socialistes  établissent 
dans  leur  Congrès  les  règles  qui  détermineront  leur  con- 
tribution à  la  propagande  du  Parti.  » 

Article  23.  —  «  Les  délégués  au  Comité  général  sont  élus 
par  les  fédérations. 

«  Le  nombre  des  délégués  de  chaque  fédération  est  pro- 
portionnel au  nombre  de  ses  mandats  au  Congrès  national. 

«  Lorsque  la  fédération  a  plus  d'un  délégué,  l'élection  a 
lieu  au  scrutin  de  liste  avec  représentation  proportion- 
nelle de  la  minorité.  » 

Article  24.  —  «  Le  Comité  général  se  réunit  au  moins 
une  fois  tous  les  mois  en  séance  ordinaire. 

«  Dans  sa  première  réunion,  il  détermine  le  nombre  et 
les  attributions  des  commissions  qui,  sous  son  contrôle, 
administrent  le  Parti. 

«  Le  Comité  général  nomme  le  secrétaire,  le  trésorier, 
l'archiviste.  Les  délégués  qui  remplissent  ces  fonctions 
reçoivent  une  indemnité.  » 

Article  25.  —  «Le  Comité  général  remet  aux  fédérations 
les  cartes  d'adhérent  des  membres  du  Parti. 

«  Ces  cartes  j)ortent  au  verso  la  déclaration  de  principes 
qui  a  servi  de  base  à  la  constitution  du  Parti  (article  pre- 
mier) et  la  signature  des  membres  adhérents. 

«  Les  fédérations  veillent  à  ce  que  la  carte  du  Parti 
délivrée  à  chacun  de  leurs  militants  régulièrement  inscrits 
porte  la  mention  : 

«  1"  Du  groupe  ou  comité  politique  permanent  ; 

«  2°  Du  groupe  de  salariés; 

«  3!  De  la  coopérative  ouvrière,  dont  il  est  adhérent.  » 

On  décide  de  suspendre  la  séance,  mais  de  tenir  une 
séance  de  nuit. 

La  séance  est  reprise  à  neuf  heures. 

Une  motion  est  présentée  demandant  d'interdire  à  tout 
socialiste    de    solliciter   la  Légion  d'honneur.  Pienvoyé   à 

48 


CONGRES   DE   LYON 

l'examen  du  Comité   général,   ainsi  que  tous  les  amende- 
ments présentés  sur  les  différents  articles. 

On  adopte  sans  discussion  tout  le  reste  du  projet  d'uniii- 
cation. 

Articlk  26.  —  «  Le  Comité  général  reçoit  les  cotisations 
perçues  au  profit  de  l'organisme  central,  par  les  fédé- 
rations. » 

Article  27.  —  «  Le  Comité  général  prépare  les  rapports 
qui  sont  soumis  tous  les  ans  au  Congrès  national. 

«  Ces  rapports  sont  imprimés  et  adressés  aux  fédérations 
deux  mois  avant  l'ouverture  du  Congrès.  » 

Article  28.  —  «  Le  Comité  général  fait  observer  les 
décisions  des  Congrès  nationaux  et  internationaux. 

«  Il  contrôle  la  presse  du  Parti,  conformément  aux  réso- 
lutions du  Congrès  de  Paris  en  1899,  les  élus  et  tous  les 
militants. 

«  Sa  fonction  essentielle  est  d'organiser  la  propagande 
générale  et  l'action  d'ensemble  du  Parti.  » 

Article  29.  —  «  Le  Comité  général  préparera,  pour  les 
élections  législatives  et  municipales,  un  programme  qui 
sera  précédé  d'un  exposé  théorique  des  principes  du 
socialisme. 

«  Ce  programme  sera  soumis  à  l'examen  des  fédérations 
et  du  Congrès  national  de  1902,  qui  se  réunira  avant  les 
élections  législatives.  » 

Article  3o.  —  «  Les  députés  socialistes  forment  à  la 
Chambre  un  groupe  parlementaire  unique.  Ce  groupe  est 
fondé  sur  les  mêmes  principes  que  le  Parti  lui-même. 

«  Les  membres  du  groupe  parlementaire  établissent  leur 
règlement  intérieur.  Ils  doivent  se  réunir  et  se  concerter 
pour  réaliser  autant  que  possible  l'unité  de  vote  ;  ils  peuvent 
au  besoin  consulter  le  Comité  général.  » 

Article  3i.  —  «Pour  la  projmgande  et  pour  les  grèves, 
tous  les  membres  du  groupe  parlementaire  sinscrivent  à 
tour  de  rôle  au  tableau  de  service. 

«  Le  secrétaire  du  groupe  dresse  l'état  des  inscriptions  et 
le  communique  au  Comité  général.  » 

Article  32.  —  «  Le  secrétaire  du  Comité  général  fait  con- 

49 


Compte  rendu  analytique  non  officiel 

naître  au  secrétaire  du  "^rouiie  parlementaire  les  demandes 
qui  ont  été  adressées  au  Comité  général. 

«  Pour  les  grèves,  le  secrétaire  du  groupe  délègue  d'ur- 
gence les  élus  inscrits  ;  pour  les  réunions  et  les  conférences, 
le  groupe  examine  les  demandes  et  désigne  les  orateurs.  » 

Article  33.  —  «  Le  groupe  parlementaire  présente  chaque 
année  un  rapport  au  Congrès  national.  Ce  rapport  est 
transmis  au  Comité  général,  imprimé  et  adressé  aux  fédé- 
rations deux  mois  avant  l'ouverture  du  Congrès.  » 

Article  34.  —  «  Pour  la  propagande  dans  la  commune  et 
le  département,  les  conseillers  municipaux,  conseillers 
d'arrondissement  et  conseillers  généraux,  et  d'une  façon 
générale  tous  les  élus,  doivent  prêter  leur  concours  aux 
groupes  des  communes  et  au  Comité  fédéral.  » 

Article  35,  —  «  Les  conseillers  municipaux  socialistes 
forment  dans  chaque  conseil  un  groupe  municipal  unique. 
Ce  groupe  est  fondé  sur  les  mêmes  principes  que  le  Parti 
lui-même. 

«  Les  memljres  d'un  groupe  municipal  doivent  se  réunir 
et  se  concerter  pour  réaliser  autant  que  possible  l'unité  de 
vote;  ils  peuvent,  au  besoin,  consulter  le  Comité  d'union 
des  groupes  de  la  commune  et  le  Comité  delà  Fédération.  » 

Article  36.  —  «  Le  groupe  municipal  de  chaque  com- 
mune présente  chaque  année  un  rapport  au  Congrès 
annuel  des  groupes  de  la  commune. 

«  Dans  chaque  département,  les  conseillers  municipaux 
socialistes  i)réparent  chaque  année  un  rapport  d'ensemble 
qui  est  présenté  au  Congrès  fédéral.  Ce  rapport  est  transmis 
au  Comité  fédéral,  imprime  et  distribué  aux  membres  des 
groupes  un  mois  avant  l'ouverture  du  Congrès. 

«  Tous  les  rapports  sont  transmis  au  Comité  général  du 
Parti  socialiste,  qui  soumet  un  rapport  au  Congrès 
national.  » 

Article  37.  —  «  Le  prochain  Comité  général  sera  constitué 
sur -les  mêmes  bases  que  la  commission  des  résolutions  du 
Congrès  de  Lyon. 

«  Chaque  fédération  ou  organisation  nationale  aura  un 
délégué  pour  vingt-cinq  mandats,  ou  par  fraction  égale  ou 
supérieure  à  dix. 

5o 


CONGRES   DE    LYON 

«  Toutes  les  fédérations  qui  ont  été  représentées  au 
Congrès  de  Lyon,  quel  que  soit  le  nombre  de  leui'S  man- 
dats, auront  droit  à  un  délégué  au  moins.  » 

Article  38.  —  «  Le  Comité  général  est  chargé  de  préparer 
un  projet  de  constitution  des  groupes  socialistes  du  dépar- 
tement de  la  Seine,  d'ouvrir  une  consultation  auprès  de 
tous  les  groupes  et  de  soumettre  ce  projet  au  prochain 
Congrès  national.  » 

Article  89. —  «  L'unilication  complète  du  Parti  socialiste, 
c'est-à-dire  la  fusion  de  toutes  les  organisations,  ne  pourra 
être  décidée  que  dans  un  Congrès  national.  » 

L'ensemble  du  projet  mis  aux  voix  est  adopté. 

On  agite  le  choix  d'une  ville  pour  le  prochain  Congrès. 
Un  violent  tumulte  se  produit. 

Stroobant  propose  Albi  où  se  trouve  la  verrerie 
ouvrière. 

Jaurès,  tout  en  reconnaissant  la  pensée  qui  a  dicté  cette 
proposition,  met  en  doute  les  conditions  matérielles  de 
succès  d'un  Congrès  tenu  à  Albi.  «  11  ne  faut  pas  non  plus 
qu'on  soupçonne  en  ceci  les  militants,  auxquels  on  reinoche 
à  tort  des  préoccupations  personnelles  (Applaiulissemeiits/, 
d'avoir  voulu  placer  le  Congrès  sur  le  terrain  de  leurs 
premiers  efforts.  » 

On  propose  successivement  Dijon,  Xantes,  Bourg,  etc.  Un 
tumulte  épouvantable  se  produit.  Certains  congressistes 
crient  le  mot  de  Cambronne,  d'autres  Hou!  Hou  î  Le  spectacle 
du  Congrès  est  lamentable. 

Finalement  la  ville  de  Tours  est  choisie  à  cause  de  sa 
position  centrale. 

On  vole  des  félicitations  à  Révelin,  pour  le  dévouement 
qu'il  a  montré  dans  ses  fonctions  de  rapporteur. 

On  vote  également  à  l'unanimité  une  motion  en  faveur 
de  l'abolition  de  la  réglementation  (motion  qui  sera  adres- 
sée au  congrès  aljolilionniste  qui  va  s'ouvrir  le  lendemain); 
et  des  remerciements  à  la  ville  de  Lyon  pour  l'hospitalité 
accordée  au  Congrès,  ainsi  qu'à  la  commission  d'organisa- 
tion pour  la  bonne  préparation  du  Congres. 

Un  débat  très  vif  et  très  confus  s'engage  sur  la  question 

5i 


Compte  rendu  anal}'tique  non  officiel 

de  l'élection  du  onzième  arrondissement  de  Paris.  Finale- 
ment un  délégué  de  la  Fédération  de  la  Seine  prend  l'enga- 
gement au  nom  de  cette  Fédération  d'examiner  à  nouveau 
la  question. 

Renaudel  demande  qu'on  étudie  la  question  d'un  jour- 
nal officiel  du  Parti.  —  Voté  à  l'unanimité. 

4lEXArDEL  lit  le  manifeste  rédigé  par  la  commission  et 
adressé  à  la  France  prolétarienne.  Il  peut  se  résumer  en  cette 
phrase  :  «  C'est  par  les  fédérations  autonomes  que  l'unité 
s'accomplit.  » 

Des  délégués  du  P.  O.  S.  R.  déclarent  qu'ils  sont  pour 
l'union  et  non  pour  l'unité. 

Jaurès  demande  alors  d'accorder  quelques  minutes  pour 
que  la  commission  trouve  une  formule  qui  permette  aux 
délégués  du  P.  O.  S.  R.  de  signer  le  manifeste. 

Pendant  cette  délibération,  une  déclaration  signée  Jean 
Longuet,  Biiré,  etc.,  est  lue  à  la  tribune.  Les  signataires 
refusent  de  s'associer  au  blâme  adressé  aux  camarades  qui 
se  sont  retirés  et  déplorent  leur  départ. 

Cette  déclaration  est  fortement  huée. 

Jean  Longuet  vient  déclarer  que  s'il  s'est  rallié  à  la  mo- 
tion Briand  après  avoir  signé  la  proposition  Delà  Porte  et 
après  le  rejet  de  celle-ci,  c'est  parce  que  la  motion  Briand 
lui  donne  jusqu'à  un  certain  point  satisfaction  au  sujet  du 
ministère,  mais  il  regrette  le  départ  du  P.  S.  R.  (Huées) 

La  commission  ayant  trouvé  une  formule  qui  satisfait  le 
P.O.  S.  R.  en  ce  qu'elle  implique  l'union  sans  détruire  les 
organisations,  le  manifeste  est  voté. 

Le  congrès  est  levé  au  chant  de  V Internationale. 

L.  LÉvi 

Vers  l'imité  :  après  ce  congrès  le  Groupe  des  Étu- 
diants Collectivistes  de  Paris  s'est  partagé;  les  dissidents 
vont  sans  doute  fonder  le  Groupe  des  Étudiants  Collec- 
tivistes Révolutionnaires. 

Les  deux  annonces  qui  suivent  compléteront  utilement 
nos  annonces  de  la  deuxième  série  : 


BIBLIOTHEQUE   OUVRIERE    SOCIALISTE 

La  Bibliothèque  Ouvrière  Socialiste  est  fondée  pour  aider 
de  tous  les  moyens  en  son  pouvoir  à  réaliser  Vémancipa- 
tion  des  travailleurs  par  les  travailleurs  eux-mêmes. 

Le  parti  socialiste  g-randit.  Dans  la  décomposition  sociale 
qui  s'accentue  de  plus  en  i>lus,  le  socialisme  apparaît  à 
riiumanité  comme  l'unique  espoir,  comme  l'avenir  meilleur. 
Le  grand  et  noble  idéal  socialiste  se  manifeste  comme  le 
résultat  inévitable  et  nécessaire  de  l'évolution  intégrale  de 
l'humanité,  morale,  intellectuelle  et  politique  aussi  bien 
qu'économique.  Sa  force  d'attraction  est  devenue  telle  que 
les  partis  réactionnaires  eux-mêmes  s'apprêtent  à  l'ex- 
ploiter. Mais  ils  entendent  profiter  du  malaise  général  qui 
accompagne  nécessairement  l'agonie  d'un  régime  pour 
effectuer  un  retour  à  la  barbarie,  au  Moyen-Age.  On 
cherche  à  détourner  les  justes  colères  des  masses  trompées 
et  abusées  pour  conduire  le  peuple  à  l'abattoir  nationaliste, 
pour  le  replonger  dans  les  ténèbres  de  l'Eglise. 

La  réaction,  sous  toutes  ses  formes,  est  loin  de  désar- 
mer. Elle  a  pour  complice  involontaire  l'ignorance  d'un  trop 
grand  nombre  de  nos  pauvres  camarades  des  villes  et  des 
campagnes.  C'est  pour  les  armer  et  leur  permettre  de 
défendre  leur  intelligence  contre  ces  forces  de  réaction  que 
nous  fondons  notre  Bibliothèque  Ouvrière  Socialiste  à  cinq 
et  à  dix  centimes. 

Camarades  ouvriers,  plus  grand  sera  le  nombre  des 
socialistes  convaincus  et  éclairés,  plus  facile  sera  la  lutte 
contre  la  réaction  et  la  barbarie  menaçantes. 

Quand  vous  aurez  lu  nos  petites  broclmres  de  la  Biblio- 
thèque Ouvrière  Socialiste,  repassez-les  à  vos  compagnons 
de  labeur  et  de  servitude,  comme  les  anciens  se  passaient 
de  main  en  main  le  flambeau  syml>olique  dans  leurs  fêtes 
fiaternelles. 

Faites-les  lire  à  vos  femmes  et  à  vos  sœurs  pour  que  les 
lueurs  de  la  science  émancipatrice  chassent  de  leur  cerveau 
les  ténèbres  du  mystère  et  les  aveuglants  éclairs  du 
miracle. 

Discutez-les  entre  vous  pour  vous  prouver  à  ▼ous-mêmes 

53 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

que  vous  avez  bien  compris  la  i)ensée  socialiste  qui  les 
anime. 

Songez  bien  surtout  que  notre  désir  le  plus  ardent  n'est 
pas  de  vous  imposer  une  doctrine  quelconque,  mais  de 
vous  renseigner  sur  les  conditions  réelles  du  milieu  social 
que  vous  êtes  appelés  à  tranformer. 

Seuls,  vous  devez  être  les  artisans  conscients  de  votre 
libération.  Aj^prenez  à  penser  et  à  conduire  votre  x^ensce. 
Rappelez-vous  toujours  que  vous  n'émanciperez  vos  bras 
de  la  servitude  capitaliste  que  lorsque  vous  aurez  chassé 
de  vos  cerveaux  l'ignoi-ance  et  les  préjugés  que  vos  maîtres 
y  entretiennent  soigneusement. 

Vous  assurerez  le  succès  de  votre  Bibliothèque  Ouvrière 
Socialiste,  car  elle  sera  bien  à  vous.  Fondée  sans  esprit  de 
lucre  et  sans  désir  de  briller  par  l'étalage  d'une  fausse 
science  de  mots,  elle  appelle  à  elle  toutes  les  bonnes 
volontés  et  toutes  les  intelligences.  Ceux  qui  rédigeront 
nos  brochures  ne  parleront  que  de  ce  qu'ils  connaissent,  et 
de  manière  à  être  compris  de  tous. 

Xous  voulons  que  nos  lecteurs  soient  nos  collaborateurs, 
non  seulement  par  la  propagande  active  (fu'ils  feront  en 
faveur  de  la  Bibliothèque  Ouvrière  Socialiste  et  des  idées 
qu'elle  s'efforcera  de  répandre  dans  le  public,  mais  encore 
lîar  les  sujets  qu'ils  nous  proposeront,  par  les  idées  qu'ils 
nous  suggéreront,  i^ar  les  renseignements  qu'ils  nous 
adresseront,  et  même  par  les  critiques  qu'ils  nous  feront. 

La  Bibliothèque  Ouvrière  Socialiste  n'est  pas  une  œuvre 
de  secte.  Notre  programme  est  celui  du  Parti  socialiste. 
L'unité  définitive  et  absolue  est  notre  idéal  d'organisation 
socialiste. 

Nous  convions  les  représentants  de  toutes  les  écoles 
socialistes  à  collaborer  à  notre  œuvre  d'une  utilité  incon- 
testable. 

La  Bibliothèque  Ouvrière  Socialiste  contiendra  quatre 
catégories  de  brochures  qui  traiteront  : 

i)  Les  principes  socialistes. 

2)  Les  questions  ouvrières. 

3)  L'histoire  du  mouvement  et  des  idées  socialistes. 

4)  Les  questioJis  d'actualité  intéressant  le  Parti  socialiste. 


BIBLIOTHEQUE    OUVRIERE    SOCIALISTE 

La  Bibliothèque  Ouvrière  Socialiste  publiera  les  brochures 
suivantes  : 

1.  Les  Principes  socialistes.  .   .   .     Jean  Jaurès 

2.  Les  Moyens  pratiques  du   So- 

cialisme   Eugène  Fournière 

3.  La  Législation  oui'rière.   .   .   .     Gustave  Rouanet 
.  f^.  Le  Collectii'isme Jules  Guesde 

5.  La  Grève  générale Briand 

6.  Les  Coopératives  en  France.   .  A.  Hamelin 

7.  Aux  Paysans Jean  Allemane 

8.  VABG  socialiste Charles  Rappoport 

9.  La  Réaction  nationaliste.  .   .    .  Joindy 

10.  Le  Crime  dans  la  Société  capi- 

taliste   Enrico  Ferri 

11.  La  Question  agraire  et  le  So- 

ciulisnie Emile  Vandervelde 

12.  La  Question  militaire Gaston  Mocu 

i'3.  Le  Principe  fédéraliste  ....  Georges  Sorel 
i4.  Action  ministérielle  et  Législa- 
tion ouvrière Paul  Dramas 

i5.  La  Coopération  socialiste.  .   .     Xavier  Guillemin 
i6.  La  Lutte  politique  et  la  Lutte 

économique D'  Boris  Kritchewsky 

17.  Le  Socialisme  et  la  petite  Pro- 

priété   Gabriel  Farjat 

18.  Chants  populaires J.-B.  Clément 

19.  Le    Sociafisme    et     l'Idée    de 

Patrie Gustave  Rouanet 

20.  La  Banque  de  France René  Viviani 

Nous  ont  promis  également  leur  concours  : 
J.-L.  Breton,  Louis  Dubreuilii,  E.  F'aui^uet,  Anatole 
France,  Gérault-Riciiard,  Hubert  Lagardelle,  Philippe 
Landrieu.  Bernard  Lazare,  Charles  Longuet,  Jean  Lon- 
gue!, Lavauu,  Paul  Louis,  Marcel  Mauss,  Jean  Mélia, 
Albert  Métin,  Alfred  Naquet,  Docteur  Félicie  Nossig, 
Fernand  Pelloutier,  g.  Pinardi,  Francis  de  Pressensé, 
Docteur  X.  Refciiesberg  ,  Joseph  Sarraute,  Edouard 
Vaillant,  Docteur  Z...,  etc. 

55 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

La  Bibliothèque  Oiwrière  Socialiste  se  propose  en  outre 
d'éditer  les  brochures  suivantes  : 

Pour  la   catégorie  I  {Principes  socialistes)  : 

Évolution  et  révolution.  —  Lutte  des  classes.  —  Action 
parlementaire  et  gouvernementale. —  Socialisme  et  religion. 

—  Le  socialisme  et  les  paysans.  — Le  socialisme  et  Vanar- 
chie.  —  Le  socialisme  et  Vaction  municipale.  —  Les  syndi- 
cats. —  L'unité  socialiste,  etc.,  etc. 

Pour  la  catégorie  II  (Questions  ouvrières)  : 

La  Journée  de  huit  heures.  —  Les  grèves.  —  Boycottage. 

—  Bureaux  de  placement.  —  Caisses  de  retraite  et  assu- 
rances, etc.,  etc. 

Pour  la  catégorie  III  (Histoire  du  socialisme)  : 

Biographies  socialistes  :  Thomas  Morus  et  Campanella, 
Robert  Owen,  Babeuf,  Saint-Simon,  Charles  Tourier,  Louis 
Blanc,  Proudhon,  A.  Blancpii,  Karl  Marx,  Benoit  Malon, 
Lassalle,  Pierre  Lavroff,  Michel  Bakounine,  César  de 
Paepe,  etc.,  etc. 

Pour  la  catégorie  IV 

(Questions  d'actualité  intéressant  le  Parti  socialiste)  : 

La  religion  à  travers  les  âges.  —  Le  rôle  des  jésuites.  — 
Le  cléricalisme  et  l'antisémitisme.  —  L'inquisition.  —  Le 
plébiscite.  —  La  question  coloniale.  —  La  liberté  de  l'ensei- 
gnement et  les  congrégations. 

Nota.  —  Nous  prions  tous  ceux  qui  voudraient  écrire  sur  les 
sujets  ci-dessus  indiqués  de  s'adresser  au  Secrétaire-Administrateur 
de  la  Bibliothèque. 

Le  prix  de  chaque  brochure,  de  i6  à  Sa  pages,  est  fixé  à 
5  ou  à  10  centimes. 

Le  Comité  de  rédaction  est  composé  des  citoyens  :  Aldabe, 
A.  Briand,  Eugène  Fourmère,  Docteur  ILisiMm,  A.  Orry, 
Charles  Rappoport,  citoyenne  E.  Renaud. 

Le  Trésoi'ier, 
L'Administrateur-Secrétaire,  Docteur  KASIMIR 

Charles  RAPPOPORT 

Pour  tous  les  renseignements  et  les  demandes  d'abonnements, 
s'adresser  à  Chaules  Rappoport,  12,  rue  du  Commandeur.  Paris. 


SOCIÉTÉ 

POUR 

L'ENSEIGNEMENT  SUPÉRIEUR  POPULAIRE 

ET 

L'ÉDUCATION    MUTUELLE 

SOCIÉTÉ  DES  DNIVERSITÉS  POPDLÂIRES 

:S  Tr-A.T  XJ  TT  ÎS 

TITRE  PREMIER 
But  et  Composition  de  l'Association 

Article  premier.  —  Il  est  fondé  à  Paris,  entre  les 
personnes  qui  adhèrent  aux  présents  statuts,  une  asso- 
ciation dite  Société  pour  l Enseignement  supérieur 
populaire  et  l'Éducation  mutuelle. 

Article  2.  —  L'Association  a  pour  but  : 

De  provoquer  et  de  seconder  la  fondation,  à  Paris  et 
dans  les  départements,  d'associations  laïques  qui  se 
proposent  de  développer  l'enseignement  supérieur  po- 
pulaire, qui  poursuivent  l'éducation  mutuelle  des 
citoyens  de  toutes  conditions,  qui  organisent  des  lieux 
de  réunion  où  les  travailleurs  puissent  venir,  leur  tâche 
accomplie,  se  reposer,  s'instruire  et  se  distraire  ; 

De  former  directement  de  telles  associations; 

5; 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  séiHe 

De  mettre  en  rapport  les  différentes  associations  qui 
auront  adhéré  à  la  Société  sous  les  conditions  fixées 
par  le  Comité  d'administration. 

Article  3.  —  L'Association  n'a  aucun  caractère  poli- 
tique ou  religieux. 

Article  4-  —  La  Société  publie  un  bulletin,  centralise 
les  docmnents  et  toutes  les  demandes  venant  des  asso- 
ciations adhérentes,  fournit  tous  renseignements  utiles, 
statuts  et  programmes,  etc.,  fait  tous  actes  de  propa- 
gande. 

Article  5.  —  Le  siège  de  la  Société  est  établi  Hôtel 
des  Sociétés  Savantes,  28,  rue  Serpente. 

Il  pourra  être  changé  par  décision  du  Comité  d'ad- 
ministration (1). 

Article  6.  —  Pour  faire  partie  de  l'Association,  il 
faut  :  1°  être  présenté  par  deux  membres  au  moins  de 
l'Association;  2*^  être  admis  par  le  Comité  d'administra- 
tion, ce  comité  prononçant  l'admission  au  scrutin  secret 
à  la  majorité  des  deux  tiers  des  membres  présents  ; 
3°  verser  une  cotisation. 

Les  mineurs  ne  peuvent  faire  partie  de  l'Association 
qu'avec  le  consentement  de  leurs  parents  ou  tuteurs. 


TITRE  II 

Administration 

Article  7.  —  L'Association  est  dirigée   par   un  Comité 
d'administration  de  trente  membres.  Le  Comité   se  renou- 


(1)  Ce  siège  a  été  transféré  16,  rue  de  la  Sorbonne,  au  second. 
58 


SOCIETE    DES    UNIVERSITES    POPULAIRES 

velle  par  quart  chaque  année,  les  membres  sortants  sont 
rôéligibles. 

Article  8.  —  Les  membres  du  Comité  d'administration 
sont  élus  par  l'Assemblée  générale,  au  scrutin  secret. 

En  cas  de  vacance,  le  Comité  pourvoit  au  remplacement 
de  ses  membres,  sauf  ratification  par  la  prochaine  assem- 
blée. 

Article  9.  —  Le  Comité  d'administration  choisit  pai>mi 
ses  membres  le  Bureau  pour  une  année.  Le  Bureau  est  com- 
posé d'un  Président,  de  trois  A'ice-Présidents,  d'un  Secrétaire 
général,  d'un  Trésorier. 

Il  peut  nommer  des  adjoints  au  Secrétaire  général  et  au 
Trésorier. 

Article  10.  —  Le  Comité  d'administration  fait  rédiger 
chaque  année,  par  le  Secrétaire  général,  un  rapport  sur  la 
situation  morale,  et  par  le  Trésorier  un  rapport  sur  la 
situation  matérielle  de  l'Association;  les  deux  rapports 
sont  soumis  à  l'approbation  de  l'Assemblée  générale 
annuelle. 

Article  ii.  —  Le  Secrétaire  général  a  la  garde  des 
archives;  il  est  chargé  de  la  correspondance,  reçoit  et 
transmet  au  Comité  d'administration  les  demandes  d'ad- 
mission, tient  les  registres  des  procès-verbaux  des  séances 
du  Conseil  d'administration  et  des  Asseml)lpes  générales; 
il  rédige  le  bulletin,  et  exerce,  par  lui-même  et  par  ses 
adjoints,  toutes  fonctions  utiles  à  la  bonne  administration, 
sous  le  contrôle  du  Comité. 

Article  12.  —  Le  Trésorier  est  comptable  et  chargé  des 
recouvrements  ;  il  a  la  charge  des  livres  et  de  la  caisse. 

Article  i3.  —  Le  Comité  d'administration  se  réunit  tous 
les  mois,  et  chaque  fois  qu'il  est  convoqué  par  son  prési- 
dent, et  sur  la  demande  du  quart  de  ses  membres.  11  est 
tenu  registre  des  procès-verbaux  des  séances. 

Article  14.  —  La  présence  de  dix  membres  du  Comité 
d'administration  est  nécessaire  pour  la  validité  de  ses  déli- 
bérations. 

Tout  membre  du  Comité  qui,  sans  s'être  fait  excuser, 
manque  trois  séances  consécutives,  est  considéré  comme 
démissionnaire. 

59 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

TITRE  III 
Comité  de  Propagande 

Article  i5.  —  Le  Comité  d'administration  s'adjoint 
telles  personnes  qu'il  juge  utile  pour  former  le  Comité 
de  propagande.  Ces  persoimes  sont  choisies  :  i*'  parmi 
les  membres  des  différentes  associations  adhérentes; 
2"^  en  dehors  des  associations,  parmi  les  personnes  qui 
peuvent  rendre  service  à  la  Société  en  raison  de  leur 
compétence. 

Article  i6.  —  Le  Comité  de  propagande  est  convo- 
qué périodiquement  par  le  Comité  d'administration. 
11  est  consultatif. 

Ses  réunions  sont  ouvertes  à  tous  les  sociétaires  et 
aux  personnes  présentées  par  les  sociétaires. 

TITRE  IV 
Ressources  annuelles  et  Fonds  de  réserve 

'  Article  17.  —  Les  recettes  de  T Association  sont  les  sui- 
vantes : 

1°  Les  cotisations  annuelles  ; 

2'  Le  produit  des  fêtes,  conférences,  représentations,  etc., 
données  au  profit  de  la  Société  ; 

V  Le  revenu  des  fonds  disponibles  et  constituant  le  capital 
de  réserve,  les  fonds  ne  pouvant  être  places  qu'en  rentes 
sur  l'État,  obligations  du  Crédit  foncier  ou  valeurs  garan- 
ties par  l'État  ou  les  communes  ; 

4'  Les  dons,  concessions  et  autres  libéralités. 

Article  18.  —  Le  minimum  de  la  cotisation  annuelle  est 
fixé  à  6  francs.  Elle  peut  être  payée  en  deux  fois. 

La  cotisation  est  due  intégralement  pour  l'année  de  l'ad- 
mission. 

60 


SOCIETE   DES   UNIVERSITES   POPULAIRES 

Les  sociétaires  peuvent  s'exonérer  définitivement  de  la 
cotisation  en  versant,  en  une  fois,  une  somme  de  200  francs. 

Article  19.  —  Au  mois  de  décembre  de  chaque  année,  le 
Comité  d'administration  arrête  le  budget  des  recettes  et 
dépenses  pré\'ues  pour  l'année  suivante. 

Le  Comité  présente  au  mois  de  janvier  sdn  compte  de 
gestion  pour  l'année  expirée. 

Article  20.  —  Le  rapport  du  Trésorier  sera  vérifié  par 
une  commission  de  trois  membres  nommée  en  assemblée 
générale. 


TITRE  V 

Assemblées  générales 

Article  21.  —  L'Assemblée  générale  des  membres 
de  TAssociation  se  rémiit  une  fois  par  an  et  chaque  fois 
qu'elle  est  convoquée  par  le  Comité  d'administration  ou 
sur  la  demande  de  cinquante  au  moins  de  ses  membres. 

Son  ordre  du  jour  est  réglé  par  le  Conseil  d'adminis- 
tration. 

Article  22.  —  Les  membres  de  l'Association  peuvent 
voter  par  procuration  sur  les  questions  portées  à  l'ordre 
du  jour.  Le  mandataire  doit  être  sociétaire;  il  ne  peut 
réunir  plus  de  cinq  voix,  y  compris  la  sienne. 

Article  23.  —  Le  Comité  peut  convoquer,  par  lettres 
adressées  quinze  jours  à  l'avance  aux  sociétaires,  une 
Assemblée  générale  extraordinaire. 

Sur  demande  motivée  signée  de  cinquante  sociétaires 
au  moins,  le  Comité  est  tenu  de  convoquer,  dans  le 
délai  maximum  d'un  mois,  une  Assemblée  générale 
extraordinaire. 

Article  24.  —  Toute  revision  des  présents  statuts  ne 
peut  être  faite  que  par  une  Assemblée  générale  extra- 

Gi 

IV 


quatorzième  cahier  de  la  deuxième  série 

ordinaire  convoquée  expressément  à  cet  effet,  soit  sur 
l'initiative  du  Comité,  soit  sur  demande  signée  de 
cinquante  sociétaires  au  moins,  et  ne  peut  être  votée 
qu'à  la  majorité  des  deux  tiers  des  membres  présents. 

Article  25.  —  Tout  changement  aux  présents  statuts 
devra  être  approuvé  par  l'autorité  compétente. 

Article  26.  —  Toute  question  proposée  par  mi  ou 
plusieurs  sociétaires,  pour  être  portée  à  l'ordre  du  jour 
d'une  Assemblée  générale  ordinaire,  doit  être  envoyée 
au  Comité  au  moins  trois  semaines  avant  la  date  de 
cette  Assemblée.  Les  questions  sont  mises  à  la  suite 
de  l'ordre  du  jour  du  Comité. 

Article  27.  —  Les  Assemblées  générales  ordinaires 
sont  valables,  quel  que  soit  le  nombre  des  membres  pré- 
sents, mais  les  Assemblées  extraordinaires  doivent 
comprendre  au  moins  un  nombre  égal  au  quart  des 
associés. 

TITRE  VI 
Démission  et  Radiation.  —  Dissolution 

Article  28.  —  La  démission  de  membre  de  l'Association 
doit  être  adressée  au  Secrétaire  général  qui  la  transmet  au 
Comité. 

Article  29.  —  La  radiation  est  prononcée  pour  motifs 
graves  par  le  Comité  d'administration,  le  membre  intéresse 
ayant  été  préalablement  appelé  à  fournir  des  explications, 
sauf  recours  à  TAssemblce  générale  ;  ou  par  l'Assemblée 
générale  sur  le  rapport  du  Comité  d'administration. 

Article  3o.  —  Tout  ancien  membre  de  l'Association  qui, 
ayant  été  rayé  pour  quelque  cause  que  ce  soit,  demandera 
sa  réintégration,  sera  soumis  aux  mêmes  formalités  que  le 
candidat  qui  se  présente  pour  la  première  fois. 

Article   3i.   —  La  dissolution    est    prononcée  i)ar  une 

62 


SOCIETE   DES    UNIVERSITES    POPULAIRES 

Assemblée  générale  extraordinaire,  convoquée  expressé- 
ment à  cet  effet,  et  qui  doit  comprendre  la  moitié  plus  un 
des  membres  inscrits.  Si  cette  proportion  n'est  pas  atteinte, 
l'Assemblée  est  convoquée  de  nouveau  à  quinze  jours  au 
moins  d'intervalle,  et  cette  fois,  elle  peut  valablement  déli- 
bérer quel  que  soit  le  nombre  des  membres  présents.  Dans 
tous  les  cas,  la  dissolution  ne  peut  être  votée  qu'à  la  majo- 
rité des  deux  tiers  des  membres  présents. 

Article  Sa.  —  En  cas  de  dissolution  de  l'Association, 
l'actif  social  est  versé  à  des  Sociétés  d'instruction  et  d'édu- 
cation populaires,  désignées  par  l'Assemblée  générale. 


L'École  des  Hautes  Études  Sociales  annonce  pour  la 
deuxième  année  de  ses  cours  plusieurs  leçons  qui 
intéressent  les  Universités  populaires.  Nous  nous 
sommes  assuré  que  7ious  publierons  ces  leçons  dans  la 
troisième  série  de  nos  cahiers. 


Notre    ami    Lionel    Landry    nous  a   envoyé    deux 
nouveaux  courriers.  Nous  en  attendons  un  troisième. 


Vient  de    paraître   chez    Fasquelle,    éditeur,   en  un 
volume  de  la  Bibliothèque  Charpentier 


MAURICE   MAETERLINCK 


LA  YIE  DES  ABEILLES 


Pris    dans    nos    bureaux    ou    franco    à 

domicile   à  Paris  3  francs 

Franco  à  domicile  en  province  ou  à  Vétranger  : 

Seul  ou  dans  une  commande  inférieure 

à  onze  francs  3  francs  5o 

Dans  une  commande  égale  ou  supérieure 

à  onze  francs  3  francs 


du  même  auteur  : 

Le  Trésor  des  Humbles 
Sagesse  et  Destinée 

pour  paraître  prochainement  : 

le  Mystère  de  la  Justice 


Lionel  Landry 


COURRIER   DE  CHINE 


Tien-Tsin,  25  fé^Tier  1901 
Cher  ami 

Le  correspondant  spécial  des  cahiers  s'est  montré 
bien  au-dessous  de  sa  tâche.  S'il  avait  été  un  peu 
plus  courageux,  il  devait  vous  envoyer  un  cahier 
compact  sur  la  Chine.  Mais  il  n'a  pas  trouvé  le 
temps  de  le  faire. 

En  fait  ma  tâche  se  présentait,  dès  le  début, 
de  la  façon  suivante  :  quatre  ou  cinq  articles, 
chacun  traitant  un  point  déterminé.  Je  vous  en 
avais  promis  un  sur  le  transport  des  troupes  :  je  ne 
l'ai  pas  envoyé,  parce  que  le  sujet  n'en  valait  pas  la 
peine. 

A  mon  retour  de  Pékin,  je  sortais  d'un  cauchemar 
de  destruction,  de  pillage  et  de  massacre,  et  je  vous 
en  ai  transmis  l'impression  —  déjà  l'aisonnée  et 
critiquée  d'ailleurs. 

Les  faits  de  massacre  et  de  destruction  reprochés 
au  corps  expéditionnaire  de  Chine  appartiennent  à 
deux  époques  et  à  deux  régions  bien  différentes. 
J'ai  donné  mon  avis  sur  les  horreurs  internationales 
commises  de  Tien-Tsin  à  Pékin. 

Je  suis  moins  bien  informé  sur  ce  qu'ont   fait 

65  *  IV. 


Lionel  Landry 

autour  de  Pao-Ting  les  colonnes  lancées  par  le 
général  Bailloud.  Mon  impression  néanmoins  est 
qu'il  y  a  eu  des  exagérations  dans  ce  qu'on  a  raconté 
à  la  Chambre,  et  surtout  méconnaissance  de  l'état 
desprit  des  gens  qui  se  sont  rendus  coupables  de 
CCS  massacres.  Actuellement  je  suis  placé  assez  bien 
pour  me  rendi^e  compte  de  ce  point  et  j'essaiei*ai 
d'éclaircir  la  réalité. 

A  Tien-Tsin,  j'ai  noué  des  relations  avec  des 
officiers  de  toutes  les  nations,  et  j'essaierai  de  coor- 
donner et  de  préciser  les  impressions  que  ces  rela- 
tions m'ont  laissées. 

La  caractéristique  du  Français  est  la  haine  jalouse 
et  méprisante  de  l'étranger.  L'esprit  nationaliste  est 
poussé  à  un  très  haut  point  et  a  fait  disparaître 
diverses  qualités,  politesse,  tolérance,  courtoisie  que 
l'on  attribuait  autrefois  à  la  race.  De  même,  peu 
d'hospitalité.  Un  esprit  de  corps  étroit,  des  rivalités 
et  des  jalousies  d'arme  à  arme  —  telle  est  la  masse, 
ou  plutôt,  car  la  masse  est  inerte  et  aveugle  là 
comme  partout,  telle  est  la  direction  et  l'impulsion 
que  suit  la  masse. 

Un  certain  nombre  d'officiers,  plus  nombreux  que 
je  n'aurais  pensé,  ont  la  conscience  et  le  raisonne- 
ment de  leurs  idées  (analogues  aux  nôtres  ou  diffé- 
rentes), l'intelligence  des  idées  des  autres.  Et  je  n'ai 
pas  été  étonné  de  trouver  ces  derniers  parmi  ceux 

66 


COURRIER   DE   CHINE 

qui  ont  le  plus  vu  et  le  plus  agi.  En  fait,  il  y  avait 
distinction  bien  trancliée  entre  la  masse  et  l'élite, 
hétérogénéité  dans  l'ensemble . 

Au  contraire  des  Français  qui  se  définissent  par 
directions  opposées,  les  étrangers  se  définissent 
généralement  par  plus  ou  moins. 

Telle  fut  mon  impression  en  fréquentant  des  Alle- 
mands :  fréquentation  d'ailleurs  dangereuse  pour 
ma  santé  à  cause  des  beuveries  énormes  de  nos 
voisins  d'outre-Vosges.  L'héritage  idéaliste  de  la 
vieille  Allemagne  me  parait  tout  à  fait  mort  et 
enterré.  Les  Allemands  se  croient  grands  philo- 
sophes parce  qu'ils  disent  Prosit!  en  levant  leur 
verre.  Militairement  ils  font  grande  impression  ;  il 
ne  faut  pas  trop  regarder  ;  l'esprit  mercantile  les  a 
bien  gagnés  depuis  trente  ans.  —  Nous  avons  un  ami 
en  Allemagne  nouvellement  arrivé,  qui  pourra  cor- 
roborer mon  impression,  à  en  juger  par  la  lettre 
qu'il  vient  de  m'écrire. 

L'Anglais,  pris  individuellement,  est  mieux. 
]Mais  ceux  que  j'ai  vus  ici  sont  ti'op  uniformisés  par 
la  vie  militaire  aux  Indes  et  leur  pays  traverse  en  ce 
moment  une  crise  qui  se  reflète  un  peu  dans  chaque 
individu.  L'abus  des  sports  a  éteint  souvent  leur 
vie  intellectuelle.  Do  même  que  chez  nous,  les  plus 
intéressants  et  les  mieux  raisonnant  sont  ceux  qui 
ont  fait  campagne. 

67 


Lionel  Landrj' 

Je  ne  parlerai  pas  de  nos  amis  les  Russes,  qui 
inspirent  ici  un  dégoût  général  par  leur  ivrognerie 
et  leur  brutalité.  Ce  sont  les  pillards  les  plus  enragés 
et  les  plus  féroces  (Cf.  Blagovestchenk).  Ils  ont  en 
tête  leur  programme  de  pillage  lorsqu'ils  arrivent  à 
un  village  ;  les  uns  doivent  aller  aux  chevaux,  les 
autres  aux  fourrures,  etc.  Je  crois  que  leur  puissance 
militaire  est  un  grand  blufl*:  la  guerre  de  1877  le 
laisserait  croire. 

Les  individualités  les  plus  intéressantes  se  rencon- 
treraient, je  crois,  parmi  les  Américains.  C'est  aussi 
chez  eux  que  j'ai  trouvé  le  plus  d'idée,  le  plus  de 
discussion,  et  les  manières  simples  sans  grossièreté 
et  républicaines  sans  rudeur,  comme  dirait  quelqu'un 
de  l'an  YI.  Ils  discutent  librement  leur  impérialisme, 
beaucoup  plus  tolérant  et  moins  profond  que  les 
nationalismes  français,  allemand  et  anglais. 

Quant  aux  Japonais,  je  n*en  parlerai  pas.  J'aurais 
aimé  approfondir  l'état  d'àme  des  vieux  comman- 
dants à  cheveux  blancs,  qui  Samouraïs  autrefois 
avaient  porté  le  double  sabre  et  s'étaient  plus  ou 
moins  ouvert  le  ventre  ;  mais  je  n'ai  pu  causer 
qu'avec  de  jeunes  officiers  sortis  de  Polytechnique 
et  parlant  argot  qui  manquaient  de  couleur  locale. 
Mais  le  fond  reste.  Je  me  souviens  du  capitaine  S..., 
ancien  élève  de  Polytechnique  et  de  Fontainebleau, 
me  montrant  le  maniement  de  son  sabre  à  deux 

68 


COURRIER   DE   CHINE 

mains,  destiné  à  couper  d'un  grand  coup  de  revers 
la  tête  de  l'ennemi,  et  m' expliquant  que  le  «  chic  » 
était  de  laisser  la  tête  adhérente  au  corps  par  un 
petit  morceau  de  peau,  et  que  dans  son  pays,  on 
s'exerçait  sur  des  fruits. 

Tien-Tsin,  i3  avril  1901 

Voici  longtemps  que  je  ne  vous  ai  envoyé  de  notes. 
On  m'écrit  que  les  premières  que  je  vous  ai  envoyées 
ont  paru  sèches,  peu  poétiques.  Les  lecteurs  ont  été 
gâtés  par  la  prose  de  M.  Donnet,  bien  intentionné, 
certes,  et  qui  a  dit  de  dures  vérités,  mais  qui  s'est 
donné  le  tort  de  raconter  avec  force  détails  tragi- 
ques la  prise  de  je  ne  sais  trop  quelle  ville,  qu'il  a 
observée  de  deux  jours  de  marche  en  arrière. 

Depuis  quelques  semaines,  le  stationnement  et 
l'inaction  ont  eu  de  déplorables  cfTcts  sur  les  trou- 
pes. Il  se  forme  des  compromissions  extraordinaires 
entre  les  souteneurs  et  cambrioleurs  chinois  et  les 
troupiers.  Ils  vont  piller,  boire  et  fumer  l'opium 
ensemble.  Le  rapatriement  ou  la  marche  en  avant 
s'impose.  L'incertitude  laisse  chacun  dans  le  provi- 
soire et  l'inaction,  on  ne  saitsion  doit  s'installer  ou 
faire  ses  malles. 

L'opinion  des  missionnaires  sur  la  guerre  et  la 
situation  actuelle  est  curieuse  à  connaître. 

Les  missionnaires  qui  disent,  font  dire  ou  laissent 

69 


Lionel  Landrj- 

dire  en  France  quïls  sont  à  l'étranger  de  constants 
et  actifs  propagateurs  de  Tinfluence  française,  i^ré- 
tendent  ici  n'avoir  aucun  rapport  avec  les  puis- 
sances européennes  et  demandent  avec  insistance 
le  départ  des  troupes,  dont  la  présence,  disent-ils, 
leur  fait  le  plus  grand  tort  dans  l'esprit  des  Chinois, 
en  donnant  à  penser  qu'ils  sont  de  connivence  avec 
les  nations  européennes. 

C'est,  en  effet,  le  motif  principal  de  la  haine  des 
Chinois  contre  les  missionnaires.  Ils  pensent  qu'ils 
agissent  comme  espions  des  Européens  et  travaillent 
pour  le  compte  des  Européens.  — Ajoutons,  comme 
autres  griefs,  le  non  paiement  de  certaines  taxes  de 
culte,  et  la  résistance  que  peuvent  rencontrer  les 
exactions  des  mandarins,  qui  sont  certaines  et 
inouïes.  La  conviction  religieuse  est  au  dernier 
plan  :  c'est  le  dernier  souci  du  Chinois. 

Or,  les  missionnaires  sont-ils  des  agents  d'in- 
fluence européenne?  Oui  et  non.  Ils  usent  de  mé- 
thodes européennes,  introduisent  quelques  connais- 
sances pratiques  de  source  européenne  :  mais  ils 
travaillent  exclusivement  à  leur  profit.  Ils  se  font 
Chinois,  portent  la  natte,  le  costume,  parlent  la 
langue,  apprennent  à  leurs  élèves  un  latin  de  cui- 
sine invraisemblable,  mais  point  le  français  :  donc 
leur  but  n'est  pas  de  développer  en  Chine  l'influence 
occidentale. 


70 


COURRIER   DE   CHINE 


Ce  but,  certains  le  proclament,  disant  quïls  ont  été 
parfois  près  d'y  atteindre.  C'est  la  conversion  de  la 
Chine  et  sa  transformation  en  un  empire  catholique 
dépendant  du  Saint-Siège. 

Les  chrétientés,  maintenant  bien  ramassées,  iso- 
lées, centralisées,  ont  sur  plus  d'un  point  repoussé 
très  vaillamment  les  assauts  desBoxers.  Les  chrétiens 
chinois,  qui  ont  servi  quelque  temps  d'auxiliaires 
aux  troupes  européennes,  se  sont  montrés  excellents 
et  disciplinés.  Actuellement,  ces  chrétientés  s'arment 
et  se  fortifient.  Certes,  les  réclamations  excessives, 
peut-être  même  les  exactions  des  Pères  ont  surexcité 
les  Chinois  :  mais  quand  les  troupes  partiront  ils 
seront  armés.  Je  me  demande  s'ils  n'ont  pas  l'inten- 
tion de  réaliser  la  conversion  de  la  Chine  par  une 
action  militaire. 

L'exemple  du  Paraguay  est  toujours  intéressant 
à  étudier.  Les  Jésuites  ont  formé,  d'un  peuple  qui 
paraît  avoir  été  d'abord  pacifique,  une  nation  guer- 
rière qui  a  étonné  le  monde  (en  1867)  par  une  résis- 
tance à  l'invasion  supérieure  peut-être  à  celle  des 
Boers.  Qu'adviendrait-il  si  les  missionnaires  trans- 
formaient ainsi  tout  ou  partie  de  la  Chine  ?  J'ai  dit 
parfois,  en  plaisantant,  à  un  Père,  qu'à  la  prochaine 
campagne  de  Chine  nous  les  trouverions  sans  doute 
contre  nous,  à  la  tête  des  Chinois.  Il  ne  protestait 
pas,  mais  déclarait  que  l'intervention  des  Européens 


Lionel  Landry 

leur  était  très  nuisible  et  qu'ils  ne  la  souhaitaient 
pas. 

J'ajoute  que  je  crois  la  question  des  missions  dif- 
férente à  Madagascar,  au  Soudan,  en  Chine,  en 
Syrie,  etc.  Je  crois  que  pour  apporter  une  réponse 
motivée  aux  questions  que  vous  m'avez  posées  au 
départ,  il  faut  l'impartialité,  que  j'ai  tâché  de  con- 
server, et  le  long  séjour,  que  je  n'ai  pu  faire.  J'ai 
cherché  les  avis  de  ceux  qui  connaissent  le  pays,  et 
tâché  d'éliminer  ce  que  pouvaient  leur  suggérer 
leurs  préjugés  ou  leurs  intérêts.  Des  gens  de  bonne 
foi,  préoccupés  de  la  même  question,  sont  arrivés  à 
des  conclusions  analogues. 

Gomme  toujours,  je  vous  écrirai  au  hasard  des 

circonstances  et  sur  le  point  qui  me  paraîtra  le  plus 

intéressant. 

Salut  et  fraternité. 

Lionel  Landry 


Depuis  que  ces  lettres  nous  sont  parvenues,  nous  avons 
lu  dans  les  Journaux  que  les  corps  expéditionnaires 
étaient  rassemblés  et  rembarques.  Aussitôt  que  notre 
ami  nous  sera  revenu,  nous  lui  demanderons  tout  un 
cahier  sur  cette  expédition.  —  Ce  cahier  passera  dans 
la  troisième  série. 


Le  Gérant  :  Cbla.rles  Péguy 
Ce  cahier  a  été  composé  par  des  ouvriers  sjTidiqués 
Jmprimerie  de  Suresnes  (G-  Richard,  administrateur),  9,  rue  du  Pont.  —  4636 


Nous  tenons  gratuitement  à  la  disposition  de  nos 
abonnés  : 

Marcel  et  Pierre  Baudouin  :  Jeanne  d'Arc,  drame  en 
trois  actes; 

Jérôme  et  Jean  Tharaud  :  la  lumière  ; 

Pierre  Baudouin  :  Marcel,  premier  dialogue  de  la 
cité  harmonieuse. 

Envoyer  un  franc  pour  les  frais  d'envoi. 

Adresser  à  M.  André  Bourgeois,  administrateur  des 
cahiers,  i6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspon- 
dance d'administration  et  de  librairie  :  abonnements  et 
réabonnements,  rectifications  et  changements  d'adresse, 
cahiers  manquants,  mandats,  indication  de  nouveaux 
abonnés.  N'oublier  pas  d'indiquer  dans  la  correspon- 
dance le  numéro  de  l'abonnement,  comme  il  est  inscrit 
sur  l'étiquette,  avant  le  nom. 

Adresser  à  M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers, 
i6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspondance  de 
rédaction  et  d'institution.  Toute  correspondance  d'admi- 
nistration adressée  à  M.  Péguy  peut  entraîner  pour 
la  réponse  un  retard  considérable. 

M.  André  Bourgeois,  administrateur  des  cahiers, 
reçoit  pour  V  administrât  ion  et  pour  la  librairie  tous 
les  Jours  de  la  semaine,  le  dimanche  e.xcepté,  —  de 
huit  heures  à  onze  heures  et  de  une  heure  à  sept  heures. 

M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers,  reçoit  pour 
la  rédaction 

le  Jeudi  soir  de  deux  heures  à  cinq  heures. 


1)<  riiit  l'c  heure  :  Puisqu'avec  la  complicité  du  parti 
socialiste  oUîciellenient  orj^^anisé  le  gouverneuient  de  la 
République  attente  aux  libertés  civiques  du  corps 
euseifi^nant,  il  faut  que  les  citoyens  défendent  eux- 
niènies  leurs  libertés.  Nous  conunenceions  la  troisième 
série  par  des  méuioires  et  dossiers  pour  lu  défense  de 
ces  libertés. 


Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  deux  mille  exemplaires  de  ce  quatorzième  cahier 
le  .samedi  G  Juillet  i  (joi. 


Émouvant  débat  socialiste 

Monsieur  Gaston  Stiegler,  du 
MATIN,  fait  le  tour  du  monde  à 
r  endroit. 

Monsieur  Henri  Turot,  du 
JOURNAL,  fait  le  tour  du  monde 
à  r  envers. 

Qui  des  deux  arrivera  le  plus 
vite  ? 

NOTES    POUR    LES    IGNORANTS 


Monsieur  Gaston  Stiegler  est  bien  celui  qui 
a  fourni  régulièrement  des  chroniques  théâ- 
trales   à    la  Revue  Socialiste. 

Le  Matin  est  bien  ce  journal  qui  n'a  com- 
mencé parfaire  semblant  dètre  honnête  que 
pour  vendre  plus  cher  ses  chantages,  ramages, 
nationalismes  et  roucoulements. 

Monsieur  Henri  Turot  est  bien  celui  qui, 
sous  le  nom  de  citoyen  Henri  Turot,  a  com- 
battu vivement  pouf  la  révolution  sociale. 

Enfin  le  Journal  est  bien  cette  feuille  que 
nos  journalistes  professionnels  ont  accou- 
tume de  flétrir,  la  nommant  la  maison  Letel- 
lier.  L'argent  du  Journal  est  donc  l'argent  de 
réclames  et  d'annonces  désormais  célèbres. 


Depuis  Philéas  Fo^  l'endroit  pour  un  tour 
du  monde  consiste  a  marcher  de  l'ouest  à 
l'est,  et  l'envers  de  l'est  à  l'ouest. 


>     S 


QUINZIÈME    CAHIER    DE    LA     DEUXIÈME    SÉRIE 


MÉMOIRES  ET  DOSSIERS 


POUR    LES    LIBERTES 


DU 


PERSONNEL  ENSEIGNANT 


EN     FRANCI 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 

PARIS 

16,  rue  de  la  Sorbonne,  au  second 


'.Yo.s  Cahiers  sont  édités  par  des  souscriptions  men- 
suelles réffulières  et  par  des  souscriptions  extraordi- 
naires :  la  souscription  ne  confère  aucune  autorité  sur 
la  rédaction  ni  sur  V administration  :  ces  fonctions 
demeurent  libres. 

Xous  servons  : 

des  abonnements  de  souscription  à  cent  francs; 

des  abonnements  ordinaires  à  vino-t  francs; 

et  des  abonnements  de  propagande  à  huit  francs. 

Il  va  sans  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  différence 
de  service  entre  ces  différents  abonnements.  Xous  vou- 
lons seulement  que  nos  caJiiers  soient  accessibles  à  fout 
le  monde  également. 

Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient:  le  prix  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  sensiblement  inférieur  au  prix 
de  j'e vient. 

Nos  cahiers  étant  très  pauvres,  nous  ne  servons  plus 
d'abonnements  gratuits.  Nous  acceptons  que  nos  abonnés 
paient  leur  abonnement  par  mensualités  de  un  ou 
deux  francs. 

Nos  abonnés  peuvent  nous  aider 

en  acceptant  les  reçus  que  nous  leur  faisons  présenter  : 

en  souscrivant  des  souscriptions  mensuelles  régulières 
et  des  souscriptions  extraordinaires  ; 

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cahiers  conviendraient: 

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qui  nous  servirions  utilement  des  abonnements  éventuels: 

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en   nous  envoyant  des  documents  et  i^enseignements. 

Nous  prions  ceii.x  de  nos  abonnés  qui  nous  en- 
voient des  noms  et  adresses  de  vouloir  bien  prévenir 
eux-mêmes  '  les  personnes  à  qui,  sur  leur  indication, 
nous  envoyons  les  cahiers.  Rien  ne  vaut  la  propagande 
et  la  présentation  personnelle. 

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sans  frais   les  abonnements  à  toutes  les  revues. 


PRÉFACE   DU    GÉRANT 


Je  me  réserve  de  dire  dans  le  mémoire  indépendant 
que  je  ferai  quand  j'aurai  du  temps  de  reste  pour  quelle 
raison  profondément  triste  et  profondément  grave  ce 
quinzième  cahier  n'est  pas  plus  que  le  quatorzième  un 
mémoire  ni  un  dossier  du  récent  mouvement  pour  la 
liberté  en  Russie.  Nous  avons  dû  au  dernier  moment  en 
faire  un  cahier  —  mémoires  et  dossiers  —  pour  les 
libertés  du  personnel  enseignant  en  France. 


Des  atteintes  plus  graves  de  jour  en  jour  et  plus 
générales  sont  portées  aux  libertés  privées,  —  pu- 
bliques, —  civiques,  —  politiques,  —  du  personnel 
enseignant  en  France. 

Préparées  par  des  circulaires,  ces  atteintes  ont  porté 
sur  des  personnes.  A  la  rentrée  nous  pubherons  un 
dossier  de  ces  circulaires.  Mais  nous  n'avons  pas  voulu 
tarder  juscpie-là  pour  présenter  les  mémoires  et  les 
dossiers  que  nous  avons  prêts  des  persécutions  injustes 
récemment  exercées  contre  les  personnes. 

Les  exemples  abondaient.  Nous  en  avons  choisi  quel- 
ques-uns, ceux  que  nous  connaissions  le  mieux  ou  qui 
nous  paraissaient  les  plus  caractéristiques. 


<\ 


Une  atteinte  particulièrement  gratte  aux  libertés  élé- 
mentaires, à  la  liberté  privée  a  été  commise  par  l'auto- 
rité gouvernementale  de  la  Haute-Vienne,  où  un  in- 
specteur prim,aire,  commandé  de  service  par  son  préfet, 
a  fait  une  inqualifiable  perquisition  dans  la  bibliothèque 
privée  d'une  institutrice.  Les  renseignements  indispen- 
sables sur  cet  attentat  nous  sont  fournis  par  Ze  Journal 
officiel  du  mercredi  3  juillet  dernier  : 

Discussion  au  Sénat  de  V interpellation  de  M.  Lavei^- 
tujon  sur  les  actes  de  M.  le  Préfet  de  la  Haute-Vienne  : 
MM.  Lavertujon,  Leygues,  ministre  de  Vinstruction 
publique  et  des  beaux-arts;  Waldeck-Rousseau,  pré- 
sident du  conseil,  ministre  de  l'intérieur  et  des  cultes. 
—  Retrait,  par  M.  Lavertujon,  de  Vordre  du  jour 
sur  son  interpellation. 


Conformément  à  la  méthode  historique  nous  publions 
les  accusations  de  V interpellateur  et  les  défenses  du 
m,inistre.  La  réponse  de  M.  Leygues  intéressera  ceux 
qui  savent  ce  que  veut  dire  parler  ministériel  et  ce  que 
vaut  une  enquête  officielle. 


DOSSIER 


INTERPELLATION    LAVERTUJON 


M.  Latertujox.  —  J'en  arrh-e,  messieurs,  à  l'affaire  dite 
du  Cénacle,  qui  motive  principalement  cette  interpellation. 
Il  y  a  depuis  cpielques  années,  à  Limoges,  des  cours,  des 
conférences  littéraires  et  scientifiques  pour  les  jeunes  filles 
et  les  femmes  du  monde.  Cette  œuvre  —  je  m'empresse  de 
le  reconnaître  —  est  une  œuvre  cléricale,  et  la  place  de  nos 
institutrices  n'était  nullement  là,  bien  que,  cependant, 
tous  les  cours  ne  fussent  pas  des  cours  religieux  et  que 
tous  les  conférenciers  ne  fussent  pas  des  ecclésiastiques. 
Parmi  ces  derniers,  je  relève  les  noms  de  MM.  René  Bazin, 
René  Doumic,  etc. 

Mais  enfin  nos  institutrices,  un  peu  curieuses,  comme  le 
sont  généralement  les  femmes  (Exclamations  et  rires),  se 
rendirent  à  ces  conférences. 

M.  LE  Président  (i).  —  C'est  une  ojiinion  toute  person- 
nelle. (Rires) 

M.  Lavertujox.  —  Je  la  retire. 

Messieurs,  nos  institutrices  ou  directrices  d'écoles  eurent 
le  tort  de  se  rendre  à  ces  conférences;  une  d'entre  elles  eut 
même  l'imprudence  de  se  faire  présenter  au  conférencier, 
M.  René  Bazin,  qui  venait  de  parler  avec  beaucoup  d'élo- 
quence sur  :  La  Province  dans  le  roman,  sujet  des  plus 
intéressants  pour  une  provinciale  un  peu  romanesque. 

Quand  l'affaire  fut  connue  des  inspecteurs  primaires,  de 
l'inspecteur  d'académie  et  du  préfet,  on  admonesta  sévère- 
ment ces  institutrices  en  leur  montrant  leur  imprudence  et 
en  les  invitant  à  ne  plus  revenir  au  Cénacle.  Elles  n'y 
revinrent  pas.  Cette  affaire  avait  fait  si  peu  de  bruit  que 
personne  n'y  avait  pris  garde  ;  elle   était  restée  entre  l'in- 


(1)  La  séance  était  présidée  par  M.  Barbey,  vice-président. 

3 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  sérûe 

specteur  d'académie  et  le  préfet,  qui  n'avait  pas  jugé  utile 
de  sévir  trop  sévèrement  à  ce  sujet.  Arrive  M.  Edgar  Mon- 
teil.  Comme,  depuis  son  arrivée  dans  la  Haute- Vienne,  les 
femmes  des  fonctionnaires,  terrorisées,  n'osent  plus  aller  à 
la  messe,  il  lui  fallait  faire  revivre  cette  vieille  affaire  aûn 
de  faire  montre  de  son  zèle  anticlérical  et  frapper  ces  mal- 
heureuses institutrices.  Mais  elles  étaient  nombreuses  et 
quelques-unes  avaient  des  défenseurs  éloquents  et  résolus. 

L'une  d'elles  fut  très  énergiquement  défendue  par  un  con- 
seiller général  radical,  et  M.  Edgar  Monteil  n'insista  pas. 
Une  autre  se  défendait  d'elle-même,  et  c'est  iirécisément 
celle  qui  avait  commis  l'imprudence  de  se  faire  présenter  à 
un  conférencier  :  elle  était  fille  du  vénérable  de  la  loge  ;  on 
n'y  toucha  pas.  [Mouvements  divers)  Et  alors  on  tomba  sur 
deux  directrices  qui,  depuis  dix  ou  douze  ans  déjà,  étaient 
à  Limoges  ;  elles  avaient  conqfuis,  à  force  de  travail  et  de 
dévouement,  ce  titre  de  directrice  d'école  dans  le  chef-lieu 
du  département,  et  de  plus,  elles  étaient,  au  point  de  vue 
professionnel,  admirablement  notées  l'une  et  l'autre,  et  au 
point  de  vue  républicain,  solidement  apparentées  dans  le 
département  même. 

Mais  l'une  n'était  défendue  que  par  un  conseiller  général 
oj^portuniste  (Rires),  et  l'autre  par  un  fonctionnaire,  vieux 
serviteur  de  la  République,  mais  qui  n'est  pas  radical. 
Elles  furent  sacrifiées. 

Et  cependant  ces  deux  dames  avaient  —  je  vous  le  disais 
tout  à  l'heure  —  des  états  de  service  tout  à  fait  remarqual)les. 
L'une  d'elles,  mademoiselle  Carlux,  depuis  deux  ans  à  la  tête 
de  l'école  duPont-Xeuf,  avait  trouvé  i8o  élèves  quand  elle  en 
avait  pris  la  direction.  Quand  elle  a  été  frappée,  ce  nombre 
avait  atteint  33o,  malgré  la  concurrence  d'établissements 
congre  ganistes  voisins,  ce  qui  prouve  bien,  il  me  semble, 
que  cette  institutrice  luttait  pour  l'esprit  laïque. 

Je  n'ai  pas  les  chiffres  pour  l'autre  institutrice,  mais  la 
proportion  est  la  même. 

C'est  alors  que  j'ai  annoncé  mon  intention  d'interpeller. 
M.  Monteil,  un  peu  inquiet,  sentit  —  car  il  n'est  point  sot, 
loin  de  là  —  que  la  punition  qu'il  avait  infligée  à  ces  insti- 
tutrices était  un  peu  disproportionnée  avec  la  faute  qu'elles 


INTERPELLATION   LAYERTUJON 

avaient  commise  et  qu'elles  pouvaient  si  bien  croii*e  oubliée 
depuis  longtemps. 

Il  chercha  à  corser  son  acte  d'accusation,  et  c'est  alors 
quïl  commit  un  acte  particulièrement  grave  pour  un  préfet. 

Il  lit  appeler  dans  son  cabinet  M.  Gourdon,  inspecteur 
primaire  ;  il  commença  par  lui  dii-e  qu'il  n'était  pas  content 
de  lui,  lui  reprochant  de  ne  pas  insuffler  suflisamment  l'es- 
prit laïque  à  ses  instituteurs  ;  il  l'invita  à  demander  son 
changement.  M.  Gourdon,  qui  depuis  longtemps  est  à 
Limoges  où  il  est  estimé  de  tout  le  monde,  fut  un  peu  aba- 
sourdi de  la  sortie  que  lui  faisait  le  préfet.  Il  se  réclama 
des  appréciations  infiniment  flatteuses  des  prédécesseurs  de 
M.  Monteilet  de  tous  les  insi^ecteurs  d'académie  qui  s'étaient 
succédé  à  Limoges  et  qui  étaient  unanimes  à  faire  son 
éloge  tant  au  point  de  vue  politique  qu'au  point  de  vue 
professionnel. 

«  De  plus,  lui  dit  M.  le  préfet  Edgar  Monteil,  vous  avez 
une  femme  qui  va  beaucoup  trop  à  la  messe.  »  —  «  C'est 
vrai,  monsieur  le  préfet,  ma  femme  va  à  la  messe,  mais  cela 
ne  m'empêche  pas  de  remplir  sérieusement  mon  devoir 
d'inspecteur  primaire.  » 

«  Et  en  outre,  vous  avez  un  frère  qui  est  curé.  »  (Excla- 
mations à  droite)  —  «  C'est  encore  vrai,  mais  le  jour  où 
mon  frère  a  pris  cette  profession,  il  ne  m'a  pas  consulté.  » 

Quand  il  vit  M.  Gourdon  ainsi  impressionné  par  ces 
paroles  sévères,  le  préfet  ajouta  :  «  Monsieur,  ma  police 
(car  il  a  une  police  dont  il  se  sert,  je  vous  assure  !) 
ma  police  m'apprend  que  mademoiselle  Marsat,  une  des 
deux  institutrices  frappées,  possède  deux  livres  mystiques  : 
la  Confession  et  la  Vie  spirituelle  ;  il  faut  me  rapi)orter  ces 
deux  livres.  » 

«  Monsieur  le  préfet,  comment  ferai-je?  » 

«  Vous  ferez  comme  vous  voudrez,  mais  il  me  faut  ces 
livres.  » 

Devant  l'insistance  du  préfet,  M.  Gourdon,  inspecteur 
primaire,  eut  le  tort,  le  grand  tort,  d'obéir.  Il  alla  chez 
mademoiselle  Marsat,  il  lui  expliqua  ce  qu'on  attendait 
d'elle.  Mademoiselle  Marsat  dit  qu'elle  ignorait  même  les 
titres  de  ces  ouvrages,  qu'elle  n'avait  jamais  eus  chez  elle. 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

«  Je  vous  crois,  mais  je  suis  obligé  de  fouiller  partout.  » 
M.  Gourdon  se  livra,  en  effet,  dans  l'école,  à  une  perqui- 
sition qui  ne  donna  aucun  résultat;  c'est  alors  qu'il  se 
déclara  —  toujours  pour  obéir  aux  ordres  qu'il  avait  reçus  — 
dans  l'obligation  de  continuer  ses  recherches  dans  les 
appartements  particuliers  de  mademoiselle  Marsat.  (Excla- 
mations au  centre  et  à  droite)  11  pénétra  dans  les  appar- 
tements particuliers  de  l'institutrice... 

M.  GoTTERox.  —  Dans  sa  chambre  à  coucher  !  Appelez 
les  choses  par  leur  nom. 

M.  Lavertujon.  —  ...  sans  y  trouver  d'ailleurs  le  livre 
qu'il  y  cherchait. 

Quand  M.  Gourdon  revint  à  la  j)réfecture,  le  préfet  lui  dit 
qu'il  avait  été  joué,  et  que  mademoiselle  Marsat  avait  été 
plus  Cne  que  lui. 

Le  lendemain,  mademoiselle  Marsat,  inquiète  de  son 
sort,  se  rend  elle-même  à  la  préfecture.  Le  préfet  la  reçoit 
très  bien;  et  comme  elle  parlait  de  ses  livres,  le  préfet, 
dans  un  sourire,  lui  dit  :  «  Mais,  mademoiselle,  vous  avez 
le  droit  d'avoir  chez  vous  tous  les  livres  que  vous  voulez.  » 

«  Mais  alors,  répond  mademoiselle  Marsat,  i^ourquoi 
a-t-on  fait  chez  moi,  hier,  cette  perquisition  ?»  —  «  Cette 
perquisition,  c'est  moi  qui  l'ai  ordonnée,  c'est  moi  qui  en 
ai  donné  l'ordre  à  l'inspecteur  primaire  »,  a  répondu  M.  le 
préfet. 

,• 

Dans    cette    affaire  dite  du    Cénacle,    approuvez-vous   le 

préfet  d'avoir  si  durement  frai:)pé  deux  directrices  d'école, 
alors  que  d'autres,  ni  plus  ni  moins  coupables,  n'ont  lias 
été  inquiétées? 

Approuvez-vous  la  perquisition  ordonnée  par  le  préfet 
chez  une  institutrice  poui'  y  rechercher  des  livres  reli- 
gieux ? 

Approuvez-vous  M.  Edgar  Monteil  d'avoir  rabaissé  un 
honorable  inspecteur  primaire  à  ce  misérable  rôle  de  poli- 
cier, d'inquisiteur  ? 

M.  LE  Ministre.  —  Messieurs,  je  passe  aux  incidents  qui 
ont  été  la  cause  véritable  de  l'interpellation  que  M.  Laver- 
tujon  vient  de  développer  devant  vous. 


INTERPELLATION   LA  VERTU  JON 

A  la  date  du  i3  mars  dernier,  paraissait  un  mouvement 
dans  le  personnel  de  l'enseignement  primaire  de  la  Haute- 
Vienne.  Aussitôt  des  protestations  s'élevaient  dans  certains 
milieux  ;  une  certaine  émotion  se  produisait  à  Limoges,  des 
I)olémiques  très  vives  s'engageaient  dans  la  presse  locale  et 
même  dans  la  presse  parisienne.  ^ 

Le  préfet  et  l'inspecteui*  d'académie  étaient  accusés  d'avoir 
signé  un  mouvement  cpii  avait  un  caractère  exclusivement 
politique  et  d'avoir  frappé,  pour  obéir  à  des  motifs  peu 
honorables,  deux  institutrices  qui,  par  leur  passé  et  les 
services  qu'elles  avaient  rendus  à  l'enseignement,  se  recom- 
mandaient à  la  bienveillance  de  leurs  chefs. 

L'honorable  M.  Lavertujon  m'annonça  qu'il  allait  m'inter- 
peller;  je  crus  tout  d'abord  qu'il  s'agissait  d'une  sorte  de 
bouleversement  dans  le  personnel  primaire,  de  mutations 
ou  de  déplacements  nombreux.  Je  me  renseignai  et  j'appris 
que  le  mouvement  portait  sur  onze  noms  et  cpie  parmi  les 
onze  déplacements,  neuf  avaient  été  prononcés  avec  avan- 
cement ou  pour  des  raisons  de  convenances  personnelles 
invoquées  par  les  intéressés. 

Deux  institutrices,  directrices  d'école  à  Limoges,  made- 
moiselle Marsat  et  mademoiselle  Carlus  seules  avaient  été 
déplacées  par  mesure  disciplinaire. 

Cependant,  la  situation  du  département  de  la  Haute- 
"Vienne  ne  laissait  pas  que  de  me  préoccuper.  Les  polémi- 
ques augmentaient  de  violence  et  dans  l'exagération  à 
laquelle,  de  toutes  parts,  on  était  entraîné,  il  était  malaisé 
de  démêler  la  vérité. 

Je  chargeai  un  inspecteur  général,  M.  Coûtant,  d'aller 
procéder  sur  place  à  une  enquête. 

Cette  décision  n'impliquait  un  blâme  ni  pour  le  préfet  ni 
pour  l'inspecteur  d'académie.  Les  inspecteurs  généraux  ont 
été  créés  précisément  ^lour  éclaircir  les  questions  em- 
brouillées et  renseigner  exactement  le  Gouvernement  sur 
les  affaires  qui,  comme  celle  qui  nous  occupe,  agitent 
l'opinion. 

Étrangers  aux  dépajtcments  et  aux  questions  locales, les 
inspecteurs  généraux  ne  peuvent  être  soupçonnés  de  sul)ir 
les  influences  des  coteries  ou  des   partis.  C'est  j^our  cela 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

que  leurs  avis  nous  sont  précieux.  M.  Coûtant  partit  donc 
pour  Limoges.  Il  interrogea,  il  observa  et,  le  3  avril,  il  me 
remit  un  rapport  qui  établit  clairement  ce  qui  suit  : 

Vers  1894,  les  pères  jésuites  de  la  Haute-Vienne  fon- 
dèrent une  congrégation  qui  s'établit  dans  un  vaste 
immeuble  et  ouvrit  des  cours  secondaires  pour  les  jeunes 
filles. 

Ces  cours  avaient  un  double  ])ut  :  grouper  les  femmes 
dans  des  réunions  d'un  caractère  à  la  fois  scientilique  et 
mondain;  dépeupler,  si  possible,  les  cours  secondaires  de 
jeunes  filles  organisés  par  l'Université. 

Le  Cénacle  attira  un  assez  grand  nombre  d'auditrices. 
Mais  bientôt  il  résolut  d'étendre  son  influence  et  il  s'adressa 
directement  à  nos  institutrices.  Il  les  invita  par  des  circu- 
laires habiles,  sous  prétexte  de  littérature,  d'histoire  ou  de 
pédagogie,  à  suivre  ses  cours. 

Une  propagande  des  plus  actives  fut  menée  dans  ce  sens. 

On  espérait,  après  avoir  embrigadé  nos  institutrices, 
s'emparer  de  nos  élèves. 

L'inspirateur  et  le  directeur  de  l'œuvre  du  Cénacle  est  le 
P.  Dublanchy,  supérieur  du  collège  Saint-Martial.  Or,  le 
collège  Saint-Martial  est  l'établissement  d'enseignement 
secondaire  qui  fait  concurrence  à  notre  lycée.  C'est  assez 
dire  quel  est  l'esprit  qui  anime  le  Cénacle  et  ses  profes- 
seurs. C'est  assez  dire  aussi  qu'à  défaut  d'autres  considé- 
rations un  pareil  patronage  aurait  dû  inspirer  à  tout  le 
corps  enseignant  primaire  une  prudente  réserve. 

On  poursuivait  évidemment  au  Cénacle  un  but  politique  : 
il  fallait  être  bien  peu  avisé  pour  ne  pas  s'en  apercevoir. 

Des  tentatives  nombreuses  furent  faites  auprès  des 
institutrices  et  des  instituteurs  pour  les  entraîner  au 
Cénacle. 

Elles  ne  réussirent  pas  :  presque  partout  elles  furent 
repoussées. 

J'ai  le  regret  de  constater  cependant  que  quelques 
maîtresses,  tes  unes  peut-être  par  curiosité,  comme  le 
disait  l'honorable  M.  Laver tuj on,  les  autres  par  un  autre 
sentiment,  répondirent  aux  invitations  qui  leur  étaient 
adressées  :  elles  allèrent  au  Cénacle. 

8 


INTERPELLATION    LAVERTUJON 

Je  le  dis  nettement,  leur  place  n'était  x^as  là.  En  assistant  à 
ces  réunions,  ces  maîtresses  ont  mancjué  gravement  à  leur 
devoir.  (Très  bien!  très  bien!/  Si  elles  avaient  à  chercher 
des  conseils  ou  à  puiser  des  inspirations  sur  les  hautes 
cjuestions  d'éducation,  de  pédagogie,  de  philosophie  ou 
d'histoire,  ce  n'est  pas  aux  adversaires  de  nos  institutions 
et  de  notre  enseignement  qu  elles  devaient  aller  les  deman- 
der, {Applaudissements  à  ganche) 

Elles  n'avaient  qu'à  regarder  autour  d'elles  dans  la 
famille  universitaire  à  laquelle  elles  appartiennent  pour 
trouver  de  hauts  et  fermes  esprits  qui  eussent  été  des 
guides  désintéressés  et  sûrs. 

Une  trentaine  d'institutrices  fréquentèrent  inégalement 
le  Cénacle.  On  ne  les  a  pas  toutes  frappées  :  On  n'en  a 
frappé  que  deux.  Ce  qui  montre  que  la  mesure  fut  plutôt 
paternelle  et  n'eut  pas  le  caractère  de  persécution  qu'on 
lui  a  attribué. 

M.  GoTTEROX.  —  Pas  pour  elles,  assurément  I 

M.  LE  Ministre.  —  Le  mal  n'était  pas  encore  profond. 
L'inspecteur  général  a  jugé  que  les  déplacements  de 
mesdemoiselles  Marsat  et  Carlus  se  justiiiaient  à  titre 
d'exemple  pour  couper  court  à  des  abus  qui  n'auraient  pas 
manque  de  provoquer  de  graves  difficultés. 

Après  une  lecture  attentive  du  dossier  et  des  conclusions 
de  M.  Coûtant,  j'estime  qu'il  était  nécessaire  de  donner  un 
sérieux  avertissement  aux  institutrices  qui  peu  à  peu 
glissaient  sur  la  pente  du  Cénacle  et  que  le  mouvement 
signé  par  M.  l'inspecteur  d'académie  et  M.  le  préfet  de  la 
Haute-Vienne  ne  mérite  aucune  critique. 

M.  Gotterox.  —  Il  fallait  frapper  tout  le  monde! 

M.  le  Ministre.  —  On  a  déplacé  les  institutrices  qui 
s'étaient  le  plus  compromises,  je  veux  dire  ({ui  avaient 
paru  le  j^lus  souvent  dans  les  réunions  organisées  par  le 
P.  Dublanchy.  Ces  institutrices,  je  le  sais,  ont  protesté  de 
leurs  bonnes  intentions  et  aflirmé  qu'elles  n'avaient  eu 
nullement  le  dessein  de  seconder  les  visées  politiques  des 
organisateurs  du  Cénacle.  Elles  s'étaient  montrées  dans 
des  réunions  dont  le  caractère  clérical  n'était  pas  douteux; 
c'était  trop.  Cela  ne  j^ouvait  être  toléré. 


quinzième  cahier  •    de  la  deuxième  série 

M.  Lavertujon.  —  Elles  avaient  fréquenté  le  Cénacle  il  y 
a  longtemps,  avant  l'arrivée  de  M.  Monteil,  mais  depuis 
un  certain  temps  elles  avaient  cessé  d'y  aller. 

On  aurait  dû  attendre  une  occasion  nouvelle  pour  les 
frapper  et  ne  pas  faire  revivre  une  vieille  affaire  qui  était 
oubliée  de  tout  le  monde  I 

M.  LE  Ministre.  —  Monsieur  Lavertujon,  nous  ne  discutons 
pas  sur  le  point  de  savoir  si  la  mesui'e  aurait  dû  être  prise 
plus  tôt  ou  plus  tard  ;  nous  discutons  la  question   de  fait. 

Mesdemoiselles  Marsat  et  Carlus  étaient-elles  allées  au 
Cénacle  ?  Oui.  Cette  imprudence  mérîtait-elle  une  mesure 
disciplinaire  ?  Oui  encore.  Car  ici,  remarquez-le,  la  liberté 
de  conscience  de  ces  institutrices  n'était  nullement  enga- 
gée. Mesdemoiselles  Marsat  et  Carlus  n'ont  pas  été  l'objet 
de  mesures  disciplinaires  pour  avoir  manifesté  leur  crojance 
religieuse  ou  pour  avoir  suivi  tel  ou  tel  exercice  religieux. 
Elles  ont  été  déplacées  pour  avoir  assisté  à  des  conférences 
organisées  j^ar  les  ennemis  de  l'enseignement  univer- 
sitaire et  des  institutions  républicaines. 

M.  LE  Ministre. —  J'ai  à  examiner  une  dernière  (juestion. 

M.  Lavertujon  vous  a  dit  qu'à  un  moment  donné  M.  le 
préfet  de  la  Haute- Vienne  avait  donné  l'ordre  à  M.  l'inspec- 
teur Gourdon  de  procéder  à  une  perquisition  au  domicile 
particulier  de  mademoiselle  Marsat. 

La  presse  s'est  emparée  de  l'incident  qui  n'a  pas  tardé  à 
être  déflguré  par  la  passion  des  polémiques. 

Voici,  d'après  l'enquête  à  laquelle  je  me  suis  liAré,  ce 
qui  s'est  passé  : 

Le  préfet  a  demandé  à  M.  Gourdon  de  chercher  dans  la 
bibliothèque  de  mademoiselle  Marsat  les  deux  livres  dont 
M.  Lavertujon  vous  a  parlé.  M.  Gourdon,  après  avoir  pré- 
senté ses  objections,  se  rendit  chez  mademoiselle  Marsat. 
Il  l'appela  dans  la  salle  de  la  bibliothèque  scolaire  et 
examina  les  ouvrages  qui  s'y  trouvaient. 

M.  Gourdon  demanda  à  mademoiselle  Marsat  l'autorisa- 
tion  de   voir    sa  bibliothèque   personnelle.    Mademoiselle 
Marsat  affirma  ne  pas  avoir  les  deux  volumes  désignés  par 
le  préfet  et  proposa  à  l'inspecteur  de  le  conduire  dans  ses 
\ 

10 


INTERPELLATION   LAVERTUJON 

appartements  particuliers.  fRiimews  an  centre)  L'inspecteur 
procéda  avec  la  jilus  grande  réserve.  «  Tout  ce  qu'on  a 
raconté,  dit-il  dans  une  lettre  adressée  à  son  chef  hiérar- 
chique, de  meul^les  de  famille,  d'alcôves  bouleversées,  est 
de  pure  invention.  » 

M.  Lavertujox.  —  A-t-il,  oui  ou  non,  pénétré  dans  les 
appartements  privés  de  l'institutrice  ? 

M.  LE  Ministre.  —  Il  y  est  entré  sur  l'invitation  de 
mademoiselle  Marsat.  Il  n'y  a  i^as  eu  de  perquisition 
comme  on  l'a  prétendu.  La  mission  de  M.  Gourdon  était 
particulièrement  délicate  et  s'il  l'avait  accomplie  avec 
moins  de  tact,  je  n'hésite  pas  à  dire  qu'il  aiu'ait  pu  engager 
sérieusement  sa  responsabilité. 

Les  déclarations  de  M.  Leygues  ne  sont  pas  moins 
précieuses  et  moins  curieuses  pour  les  théories  que  pour 
les  faits.  Il  continua  et  conclut  ainsi  : 

Tels  sont,  messieurs,  les  incidents  qui  ont  motivé  l'inter- 
pellation de  M.  Lavertujon.  Vous  voyez,  quand  on  les  serre 
de  près,  quand  on  les  réduit  à  leur  proportion  véritable,  ce 
qu'il  en  reste. 

Mais  ces  incidents  ont  provoqué  de  l'émotion  et  donné 
lieu  à  de  violentes  campagnes  de  presse.  Les  esprits  se  sont 
échauffés.  Afin  de  ramener  chacun  à  une  idée  x^récise  de 
son  devoir  et  pour  éviter  des  malentendus  dans  l'avenir, 
j'ai  adressé  à  M.  l'inspecteur  d'académie  une  lettre  que  je 
vous  demande  la  permission  de  vous  lire.  La  voici  : 

«  A  la  suite  des  incidents  qui  se  sont  produits  récemment 
dans  la  Haute-Vienne,  je  vous  invite  ù  veiller  avec  le  plus 
grand  soin  à  ce  que  le  personnel  de  l'enseignement  primaire 
remplisse  strictement  ses  devoirs  d'éducation  laïque  et  ne 
s'écarte,  en  aucune  circonstance,  ni  sous  aucun  prétexte,  de 
la  neutralité  scolaire.  En  particulier,  il  ne  doit  pas  se 
laisser  entraîner  dans  des  ligues  ou  réunions  d'un  caractère 
confessionnel  quelconque.  Des  mesures  sévères  seraient 
prises  contre  ceux  ou  celles  qui  enfreindraient  cette  règle 
qui  ne  peut  souffrir  aucune  exception. 

H  Vous  ne  devez  pas  non  plus  tolérer  cpie,  dans  les  enquêtes 

II 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

administratives  dont  ils  sont  chargés  par  leurs  chefs  hiérar- 
chiques, les  inspecteurs  de  l'enseignement  primaire  empiè- 
tent sur  les  attributions  de  la  police  ordinaire.  Ils  ne  doi- 
vent non  plus  tenir  aucun  compte  ni  de  rapports  secrets, 
ni  d'indications  dont  ils  ne  pourraient  contrôler  personnelle- 
ment l'exactitude.  Leurs  enquêtes  doivent  être  conduites  de 
telle  façon  que  les  intéressés  puiss^ent  toujours  avoir  con- 
naissance des  griefs  ou  accusations  formulés  contre  eux  et 
soient  mis  en  mesure  de  s'en  justifier.  »  (Très  bien!  très  bien!) 

J'estime  que  la  conscience  est  un  asile  inviolable  et  que 
le  respect  de  toutes  les  croyances  religieuses  et  philosophi- 
ques s'impose  à  tout  esprit  vraiment  libre  et  haut,  mais 
nous  ne  saurions  tolérer  que,  sous  un  prétexte  quelconque, 
les  membres  du  corps  enseignant  rompent  la  neutralité  sco- 
laire, entrent  dans  des  logis  dirigés  par  des  congrégations 
non  autorisées  et  aillent  s'y  inspirer  d'un  esprit  violem- 
ment hostile  à  l'esprit  laïque  qui  doit  seul  animer  notre 
enseignement  public.  (Très  bien!  très  bien!  et  applaudisse- 
ments à  gauche  et  au  centre) 


M.  Jean  Jaurès,  professeur  agrégé  de  philosophie, 
en  congé,  mis  en  cause  par  ses  ennemis,  qui  sont  nom- 
breux, parce  qu'il  a  permis  que  sa  fille  fit  sa  première 
communion,  a  répondu  très  fortement  dans  la  Petite 
République  du  Jeudi  ii  courant.  Xous  publions  cette 
réponse.  Elle  est  très  loin  de  satisfaire  celui  qui  exa- 
minerait ce  conflit  au  nom  de  la  conscience  privée 
—  et  au  regard  de  cette  conscience.  Mais  elle  est  bonne 
au  sens  —  et  dans  la  mesure  —  où  elle  défend  contre 
les  autorités  sociales  et  politiques  les  libertés  de  la  vie 
privée.  Xous  souhaitons  que  les  nombreux  collabora- 
teurs de  Jaurès  à  la  Petite  République  lisent  la  défense 
de  Jaurès  et  constants  avec  lui-même  cessent  de  dénon- 
cer les  petits  fonctionnaires,  les  petites  gens  qui  se  sont 
m,is  dans  la  même  situation  que  lui. 


Jean  Jaurès 


VÉRITÉ 


Sous  ce  titre,  j'ai  dit,  il  y  a  trois  ans,  aux  lecteurs  de 
la  Petite  République,  qui  j'étais,  ce  qu'étaient  les  miens. 
Je  leur  ai,  si  je  puis  dire,  ouvert  ma  vie  de  famille.  Et 
quelque  pudeur  qu'on  éprouve  à  livrer  ainsi  l'intimité  de 
son  loyer,  j'ai  cru  que  les  prolétaires  avaient  le  droit 
de  connaître  à  fond  l'homme  qui  luttait  pour  leur 
cause. 

J'ai  dit  que  ma  ferome  était  chrétienne  et  pratiquante, 
et  que  pour  l'éducation  des  enfants,  une  transaction 
nécessaire  était  intervenue  entre  la  mère,  pratiquante 
et  chrétienne,  et  le  père,  socialiste  et  libre  penseur. 
J'ai  pensé  que  je  n'avais  pas  le  droit  d'interdire  aux 
enfants  de  participer  au  culte  sous  la  direction  de  leur 
mère.  Mais  j'ai  pensé  aussi  que  mon  devoir  était,  en  les 
faisant  élever  dans  des  établissements  la'iques,  d'assurer 
la  liberté  de  leur  esprit.  A  ce  devoir  je  n'ai  jamais 
manqué. 

C'est  au  lycée  Molière  que  ma  fille  est  élevée.  Elle  n'a 
pas  eu,  elle  n'aura  jamais  d'autres  maîtres  que  des 
maîtres  laïques.  Et  j'espère  bien  que  je  saurai  l'aider  à 
s'élever  sans  souffrance  et  sans  crise  à  ce  qui  est  à  mes 
yeux  la  vérité. 

Quant  à  ceux  qui  essayent  d'abuser  contre  moi  de 
l'inévitable  et  douloureux  conflit  de  devoirs  que  la  dis- 
cordance présente  du  monde  moral  introduit  jusque 
dans  la  vie  intime  et  familiale,  je  les  plains  plus  encore 

i3 


Jean  Jaurès 

que  je  ne  les  méprise.  L'Église,  et  c'est  son  droit, 
triomphe  de  ces  contradictions  ;  mais  peut-être  commet- 
elle  en  cela  quelque  imprudence,  car  elle  souligne  elle- 
même  la  gravité  des  conflits  de  conscience  cjue  suscite 
la  persistance  de  la  tradition  religieuse.  Et  l'implacable 
calcul  politique  par  lequel  elle  met  en  scène  ces  mystères 
mêmes  de  la  vie  de  famille  qui  devraient  lui  être  le  plus 
sacrés,  achève  de  la  condamner. 

Voilà  trois  ans  que  j'ai  dit  ces  choses,  franchement, 
sans  réticence  et  sans  embarras,  aux  militants  avec  les- 
quels je  lutte.  Je  n'ai  pas  une  minute  surpris  leur  bonne 
foi.  Je  sais  ce  que  je  suis  :  j'appartiens  à  mon  parti  avec 
toutes  mes  forces  et  toutes  mes  faiblesses.  Et  sûr  de  ma 
loyauté  entière,  je  ne  renierai  jamais  rien  de  ma  vie.  Je 
ne  désavouerai  jamais  rien  de  moi-même. 

Jean  Jaurès 


La  liberté  prof  essionnelle  confine  à  la  liberté  privée. 
Ainsi  un  maître  de  conférences  à  V École  normale  peut 
publier  ce  qu'il  veut  dans  un  livre  qui  concerne  son 
état.  C'est  donc  par  un  zèle  indiscret  que  plusieurs  de 
nos  camarades  ont  fait  appel  aux  autorités  gouverne- 
mentales contre  M.  Ferdinand  Brunetière  pour  ce  que 
cet  universitaire  avait  librement  émis  son  opinion  dans 
son  Manuel  de  l'Histoire  de  la  Littérature  française. 

J'avais  demandé  à  notre  ami  Daniel  Delafarge  de 
vouloir  bien  nous  éclairer  sur  ce  débat.  Nous  publions 
aujourd'hui  sa  contribution  : 


Daniel  Delafarge 


M.    BRUNETIERE    HISTORIEN 


Mon  cher  Péguy,  ' 

Je  ne  me  trompais  pas  quand  je  te  disais  que  VUni- 
çersitaire  de  la  Petite  République  avait  écrit  sur 
jNI.  Brimetière  des  articles  inexacts.  Je  viens  de  relire 
ces  articles,  j'ai  vérifié  toutes  les  citations  que  j'ai  pu, 
et  mon  impression  première  est  devenue  certitude.  C'est 
bien  là  une  certaine  propagande  échafaudée  sur  des 
inexactitudes  accumulées.  Si  la  déformation  delà  vérité 
est  indispensable  à  cette  espèce  de  propagande,  il  vaut 
mieux  travailler  ailleurs. 

Je  n'examinerai  pas  ici  toutes  les  citations  du  journa- 
liste, bien  que  je  me  sois  imposé  cette  règle  pour  mon 
compte  personnel.  Ma  lettre  en  serait  démesurément 
allongée.  Je  mettrai  seulement  sous  les  yeux  les  con- 
frontations les  plus  typiques  :  on  verra  très  clairement 
quelle  est  la  méthode  du  polémiste. 

Le  premier  article  est  daté  du  mercredi  19  décembre 
1900.  11  a  pour  titre  Ferdinand  le  Catholique.  II  s'agit 
de  prouver  que  le  Manuel  de  l'Histoire  de  la  Littéra- 
ture française,  que  M.  Brunetière  a  publié  en  1898  chez 
Delagrave,  est  un  ouvrage  clérical  ou,  plus  précisé- 
ment, jésuite  (voir  la  première  colonne  de  l'article). 

h' Universitaire  étudie  quelques  jugements  de  M.  Bru- 
netière :  mais  il  veut  obtenir  une  condamnation.  C'est 
donc  un  vrai  réquisitoire  qu'il  compose,  et  les  procédés 
qu'il  emploie  ne  sont  pas  sans  ressemblance  avec  ceux 

i5 


Daniel  Delajarge 

que,  chaque  jour,  emploient  les  procureurs  de  la  Répu- 
blique ou  les  Commissaires  du  Gouvernement. 
Je  lis,  dans  la  première  colonne  : 

M.  Brunetière  s'en  prend  à  Ral^elais  dont  la  morale  facile 
se  trouve  être  la  négation  de  tout  ce  que  l'Eglise  enseignait 
depuis  plus  de  mille  ans. 

Voilà  ime  citation  insinuante.  Elle  laisse  entendre 
plus  qu'elle  ne  dit.  Mais  est-elle  rigoureusement  exacte? 
]SI.  Brunetière  écrit  textuellement:  Manuel, pages  55-56  : 

Il  prêche  la  morale  facile  de  l'abbaj-e  de  Thélème  et 
((  en  sa  règle  n'est  que  cette  clause  :  Fais  ce  que  i'ou- 
dras.  »  Seulement,  cette  morale,  quand  on  l'examine, 
va  plus  loin  qu'on  ne  croirait  d'abord;  elle  a  plus  de 
portée,  sinon  plus  de  profondeur  ;  et  la  règle  des  Thélé- 
mites  se  trompe  être  finalement  la  contradiction  ou  la 
négation  même  de  tout  ce  qu'enseignaient  depuis  plus 
de  mille  ans  alors  et  les  mœurs  et  l'École  et  l'Église. 

U Universitaire  a  déplacé,  resserré,  supprimé,  sans 
nous  en  prévenir:  le  texte  qu'il  cite  n'est  plus  de  M.  Bru- 
netière, mais  du  journaliste.  Or,  si  innocente  que  soit 
à  mes  yeux  la  phrase  incriminée,  elle  l'est  bien  moins 
que  la  phrase  vraie. 

Un  peu  plus  bas,  je  rencontre  une  inexactitude  nou- 
velle. 

PETITE  RÉPUBLIQUE  MANUEL 

première  colonne  page  48,   petit  texte 

Et  M.  Brunetière  ajoute  :  De  F  obscurité  de  Rabe- 

C'est  peut-être  une  question  lais  ;  —  et  que  là  oii  il  est 
de  savoir  s'il  s'est  toujours  obscur,  c'est  peut-être  une 
compris  lui-même.  question  de  savoir  s'il  s'est 

toujours  compris  lui-même. 


M.    BRUNETIERE    HISTORIEN 

Différence  de  sens  :  dans  un  cas,  on  critique  certaines 
pages  de  Rabelais  ;  dans  l'autre  on  critiquerait  son 
œuvre  entière. 

Ce  qui  suit  est  moins  inexact  :  du  moins  le  journa- 
liste reproduit-il  exactement  les  textes  qu'il  cite  ;  mais 
nous  savons  que  des  coupures  donnent,  par  leur  assem- 
blement,  une  idée  au  moins  légèrement  fausse  du  pas- 
sage où  elles  ont  été  pratiquées. 

Nous  voici  à  Descartes.  Et  ici  je  relève  une  suppres- 
sion qui  est  tout  à  fait  de  nature  à  nous  égarer  sur  la 
pensée  véritable  de  Fauteur  cité  : 


PETITE  REPUBLIQUE 

première  colonne 

Non,  en  vérité,  le  Discours 
de  la  Méthode  n'a  point  fait 
époque  dans  l'histoire  de 
notre  littérature!  Et  si  la 
littérature  a  fini  par  devenir 
purement  française,  elle  le 
doit  au  réveil  de  l'idée  chré- 
tienne. 


MANUEL 

page  U7 

Non!  en  vérité,  le  Dis- 
cours de  la  Méthode  n'a 
point  fait  époque  dans 
l'histoire  de  notre  liliéra- 
ture.  Pleins  d'admiration 
pour  le  géomètre,  les  con- 
temporains du  <(  philoso- 
phe» Vont  presque  ignoré 
comme  tel.  Et  si  la  littéra- 
ture a  fini  par  secouer  le 
Joug  de  toutes  ces  influen- 
ces qui  semblaient  conju- 
rées contre  elle  pour  Vem- 
pécher  de  devenir  purement 
française,  elle  le  doit  à  de 
tout  autres  causes,  dont  la 
première  et  la  plus  impor- 
tante a  été  le  réveil  de 
Vidée  chrétienne  sous  la 
forme  de  l'idée  janséniste. 


17 


Daniel  Delafarge 

Négligeons  toutes  les  différences  de  texte  :  la  dispa- 
rition des  derniers  mots  de  la  phrase  est  assez  inquié- 
tante. Connnent  l'expliquer?  Serait-ce  qu'il  faut  à  tout 
prix  que  M.  Brimetière  passe  pour  un  jésuite  ? 

Je  m'en  tiens  là  pom^  le  premier  article. 

Un  second  article  paraît  le  limdi  suivant  24  décem- 
bre :  mais  il  ne  fait  pas  directement  suite  au  précédent  ; 
les  citations  y  sont  peu  nombreuses  et  exactes. 

Enfin,  le  mercredi  9  jamier  1901,  la  Petite  République 
pubUe:  Ferdinand  le  Catholique  (suite  et  fin).  Dans  cet 
article,  V Universitaire  déclare,  très  loyalement,  en  un 
endroit,  q^x'il  se  home  à  juxtaposer  de  menues  citations. 
Il  n'ignore  pas,  cependant,  que  de  pareilles  juxtaposi- 
tions ne  manquent  jamais  de  déformer  la  pensée  de 
l'auteur  —  surtout  cjuand  elles  sont  prises,  comme  ici, 
à  des  pages  assez  éloignées  les  mies  des  autres  (i). 

Voici  les  exemples  les  plus  probants  de  cette  inexac- 
titude qui  est  comme  perpétuelle.  Il  s'agit  de  Voltaire, 
cette  fois-ci  : 

PETITE  RÉPUBLIQUE  MAXUEL 

deuxième    colonne,     neuvième  ligne  page  348,   petit  texte 

de  la  citation  en  petit  texte 

Cette  première  idée  le  C071-  ^'^^^  première   idée    le 

diiit  à  une  autre  qui  est  de  conduit  à  une  autre  qui  est 
poursuivre  à  outrance  tout  de  poursuivre  à  outrance  — 
ce  qu'il  trouve  d'irrationnel  et  malheureusement  par 
ou  de  déraisonnable  dans  tous  les  moyens  —  tout  ce 
l'organisation  de  la  société.       qu'il    trouve    r/lrrationnel 

ou  seulement  de  déraison- 
nable dans  l'organisation 
de  la  société. 


(1)  Je  les   ai  toutes  retrouvées,   sauf  deux.  Voici,  par  ordre,  les 
pages  doù  elles  sont  tirées,  225,  221,  229,  235,  255  (première  colonne). 

l8 


M.    BRUNETIERE    HISTORIEN 


deuxième  colonne,  dix-septième  ligne 

De  là  ses  attaques  à  la 
religion  qu'il  considère  à  la 
fois  comme  inhumaine  et 
irrationnel  te. 


page  349  petit  texte 

De  là  ses  attaques  contre 
la  religion  qu'il  considère 
à  lafois  comme  inhumaine, 
irrationnelle  et  ce  bonne 
pour  la  canaille  ». 


PETITE  RÉPUBLIQUE 

deuxième  colonne,  ligne  20 

Qu'au  surplus  dans  sa  po- 
lémique injurieuse  et  gros- 
sière contre  le  christianisme 
—  il  a  manqué  non  seule- 
ment de  justice,  mais  de 
loyauté  en  méconJiaissant  la 
supériorité  du  christianisme 
sur  le  mahométisme  ou  sur 
le  paganisme. 


MANUEL 

page  350  petit  texte 

•  Qu'au  surplus,  dans  sa 
polémique  injurieuse  et 
grossière  contre  le  chris- 
tianisme —  il  a  manqué 
non  seulement  de  justice, 
mais  de  loyauté;  en  mé- 
connaissant la  supériorité 
du  cln^istianisme  sur  le 
mahométisme,  par  exem- 
ple, ou  sur  le  paganisme  ; 
—  si,  du  point  de  vue  pure- 
ment historique  et  humain, 
le  chiistianisme  a  renou- 
velé la  face  du  monde,  — 
et  si,  d'autre  part,  l'intolé- 
rance et  le  «  fanatisme  »  ne 
Vont  point  attendu  pour  se 
déchaîner  parmi  les  hom- 
mes. 


11  me  semble  qu'en  coupant  la  phrase  après  le  mot  de 
paganisme  on  altère  sensiblement  l'idée;  on  Taltère 
aussi,  quoique  à  un  moindre  degré,  en  faisant  les  deux 
suppressions  que  j'ai  signalées.  Au  surplus,  ce  qui  rend 
les  phrases  citées  suggestives,  c'est  qu'on  est  toujours 


19 


Daniel  Delafarge 

tenté  de  prêter  à  un  homme  que  l'on  n'aime  pas  des 
intentions  sournoises.  En  elles-mêmes,  elles  n'ont  rien 
de  très  frappant,  et  on  ne  les  trouverait  assm*ément 
pas  cléricales,  si  on  ne  savait  pas  quelles  sont  de 
M.  Brunetière.  D'un  bout  à  l'autre  de  l'article,  j'ai 
éprouvé  cette  impression.  —  M.  Brunetière  n'est  pas 
voltairien  :  mais  sommes-nous  tous  voltairiens?  M.  Bru- 
netière ne  dissimule  pas  l'extrême  prudence  de  Rabelais. 
Mais  est-il  seul  à  l'avoir  notée? 

Allons-nous  instituer  de  nouveaux  saints,  les  saints 
laïques,  avec  leur  biographie  légendaire  et  leur  vie 
édifiante  ?  Faut-il  que  nous  laissions  de  côté  pieuse- 
ment tout  ce  que  ces  grands  hommes  eurent  de  faiblesse 
hiuname  ?  A  un  portrait  vrai  et  beau,  parce  qu'il  sera 
vivant,  substituerons -nous  une  ridicule  image  d'Epinal 
ou  une  fade  graATire  de  première  communion? 

Voilà  pourtant  où  peuvent  mener  les  entraînements 
de  la  polémique  et  l'obsession  de  la  propagande.  Ou 
il  faut  que  l'on  reconnaisse  à  M.  Brunetière  le  droit  de 
dire  sa  pensée  sur  Rabelais  et  sur  Yoltake  ;  ou  bien  il 
faut  que  l'on  déclare  Voltaire  et  Rabelais  intangibles. 
Je  ne  vois  pas  de  moyen  terme. 

Et  puis,  à  quoi  bon  ces  réquisitoires?  Ils  ne  sont  pas 
plus  vrais  que  des  plaidoiries.  Avec  des  citations  bien 
choisies  et  sans  même  y  opérer  des  suppressions  avanta- 
geuses, je  pourrais  prouver  tout  aussi  bien  que  M.  Bru- 
netière est  libre-penseur. 

Je  lis,  pages  4o4-4o5,  petit  texte  : 

Violence  insultante  de  J.  de  Maistre  dans  la  polé- 
mique ;  —  et  sa   tendance  au  paradoxe.  —  L'apologie 

20 


M.    BRUNETIERE   HISTORIEN 

du  bourreau;  —  de  la  guerre;  —  de  V Inquisition.  — 
S'il  n'eût  pas  rendu  plus  de  services  à  sa  propre  cause 
en  y  mettant  plus  de  modération  ? 

Pages  36o36i  : 

Le  commencement  de  l'affaire  des  Jésuiteè  a  précédé 
le  brûlement  de  Z'Émile;  l'affaire  des  Calas  le  suit  immé- 
diatement. Jamais  émotion  ne  fut  plus  légitime,  si 
jamais  erreur  Judiciaire  ne  fut  plus  déplorable. 

L'Universitaire  écrit  pourtant,  dans  l'article  du  9  jan- 
vier, deuxième  colonne,  et  l'ironie  est  assez  apparente  : 

Arrêtons-nous  devant  ce  dreyfusard  de  Voltaire,  qui, 
avec  Calas,  a  inventé  l'AfTairen 

M.  Brunetière  ajoute  encore,  un  peu  plus  bas  : 

...  Une  fois  encore,  Vodieuse  procédure  d'Abbeville  et 
le  supplice  du  chevalier  de  la  Barre  mettent  Vopinion 
du  côté  des  philosophes. 

Voici  enfin,  mais  on  pourrait  citer  bien  d'autres  pas- 
sages, comment  il  apprécie  la  révocation  de  l'Édit  de 
Nantes. 

Pages  2i3-2i4  : 

Si  la  France  en  masse  est  malheureusement  complice 
de  la  révocation  de  l'Édit  de  Nantes,  ce  11  est  pas  seule- 
ment le  commerce  et  l'industrie  qu'on  tarit  dans  leurs 
sources,  en  expulsant  les  protestants,  mais  c'est  la  mora- 
lité publique  qui  en  est  comme  atteinte  jusque  dans  ses 
fondements. 

Il  est  diflicile,  j'imagine,  d'être  plus  net  dans  le  blâme, 
21 


Daniel  Delafarge 

et  pourtant,  c'est  bien  M.  Brunetière  qui  a  écrit  ces 
lignes  sévères. 

Plaisanterie,  sans  doute,  que  cette  méthode  de  cita- 
tion :  mais  ne  pourrait-on  pas  dire  aussi  que  les  arti- 
cles de  Y  Universitaire  sont  une  plaisanterie  prolongée. 
Entre  les  deux  sans  doute  se  trouve  la  vérité,  toute 
simple  et  même  naïve.  Quand  M.  Brunetière  publie  un 
Manuel  d'histoire  littéraire,  nous  pouvons  penser  qu'il 
s'efforce  d'être  historien  :  c'est  donc  en  historien  ou  du 
moins  en  lettré  que  l'on  doit  critiquer  son  ou^Tage. 
Quand  il  publie  des  discours  de  combat,  il  se  donne 
lui-même  pour  un  orateur  ou  pour  un  polémiste  catho- 
lique, et  par  suite  c'est  en  citoyen  que  nous  devons  les 
discuter  et  les  combattre.  Mais  pourquoi  polémiquer 
hors  de  propos,  pourquoi  tout  confondre  ?  La  vieille 
distinction  des  genres  avait  du  bon. 

Pourtant,  ce  n'est  pas  encore  là  ce  qui  choque  le 
plus.  Ce  qui  choque  surtout,  c'est  que  des  amis  intel- 
lectuels prennent  en  main  sans  hésitation  des  armes 
dont  ils  ont  souvent  reproché  à  nos  adversabes  de  se 
servir.  Il  y  a  des  habiletés  qu'on  doit  rejeter  loin  de  soi, 
quand  même  elles   pourraient   contrD^uer   à   ce  qu'on 

nomme  la  victoire.  La  vérité  suffit. 

Daniel  Delafarge 

Sur  les  attentats  commis  à  Sens  et  à  Auxerre  par 
l'autorité  gouvernementale  contre  les  libertés  privées  et 
civiques  du  personnel  enseignant,  nous  avons  demandé 
nos  renseignements  à  quelqu'un  de  singulièrement  bien 
informé.  On  vei^ra  au  ton  du  mémoire  que  l'auteur 
éprouvait  une  joie  saine  à  le  rédiger.  Mieux  vaut,  quand 
on  peut,  l'action  joyeuse  que  l'action  maussade. 


ATTENTATS   DANS   L'YONNE 


Qu'il  ne  faut  jamais  se  brouiller  avec  son  curé 

En  avril  1900,  la  Fédération  socialiste  de  V  Yonne  fit 
paraître  à  Sens  un  organe  hebdomadaire  :  le  Travailleur 
Socialiste.  Dès  les  premiers  jours,  on  y  remarqua, 
sous  la  signature  :  un  Sans-Patrie,  des  articles  un  peu 
longs,  un  peu  doctrinaires,  mais  à  peu  près  correcte- 
ment écrits  et  d'une  argumentation  assez  serrée,  où 
non  seulement  le  militarisme,  la  guerre  et  les  brigan- 
dages coloniaux  étaient  traités  avec  une  certaine 
irrévérence,  mais  où  l'idée  de  patrie  elle-même,  une 
idée  sacrée  pourtant  entre  toutes,  était  analysée, 
discutée  et  même  condamnée  avec  cjuisme,  comme 
s'il  ne  devait  pas  y  avoir  certains  dogmes  intangibles 
devant  lesquels  la  Raison  n'avait  qu'à  s'incliner  hum- 
blement. Le  Sans-Patrie  s'oubliait  au  point  de  traiter 
le  patriotisme  de  religion  imbécile  et  sanglante.  Il 
disait  que  les  patries  actuelles  sont  des  agglomérations 
de  gens  réunis  sous  les  mêmes  lois,  par  le  hasard  ou 
par  la  conquête,  eux  ou  leurs  ancêtres,  sans  qu'on  leur 
ait  demandé  leur  consentement;  que  dans  toutes  les 
patries  il  y  a,  quel  que  soit  le  nom  du  gouvernement, 
une  classe  de  gras,  qui  jouit,  parfois  sans  travailler,  de 
tous  les  avantages  d'une  civilisation  raffinée,  et  une 
classe  de  maigres,  très  nombreuse,  qui  vit  dans  la  gêne 
ou  la  misère  après  avoir  accompli  toutes  les  besognes. 

2'3 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

ennuyeuses,  répugnantes,  pénibles  ou  dangereuses  de 
la  société  ;  que  dans  chaque  patrie,  à  la  suite  de  guerres 
anciennes  faites  pour  les  beaux  yeux  des  anciens  sou- 
verains au  temps  où  ils  étaient  absolus,  il  s'est  déve- 
loppé, à  l'égard  des  voisins,  un  sentiment  de  jalousie 
et  de  haine  qui  s'appelle  le  patriotisme  ;  que  ce  senti- 
ment patriotique  n'est  nullement  fait  d'amour  et  de 
solidarité  pour  les  compatriotes,  car  au  sein  d'une 
même  patrie  les  gras  exploitent  les  maigres  san&  pitié 
et  les  haines  sont  vives  entre  cléricaux  et  anticléricaux, 
patrons  et  ouvriers,  conservateurs  et  socialistes;  il 
écrivait  que  le  patriotisme  haineux  et  jaloux  est  entre- 
tenu dans  chaque  pays  par  les  classes  dirigeantes, 
parce  que  le  patriotisme  sert  à  justifier  l'existence  des 
armées  permanentes,  sans  lesquelles  les  déshérités  se 
révolteraient  contre  les  privilégiés  ;  il  disait  enfin  que 
les  déshérités  de  toutes  les  patries  devaient  se  donner 
la  main  par  dessus  les  frontières,  qu'ils  ont  le  devoir  de 
s'opposer  désormais,  au  besoin  par  la  force,  à  toute 
guerre  internationale  et  que  s'ils  doivent  risquer  leur 
^'ie,  ils  doivent  le  faire,  non  pour  les  intérêts  des  riches 
et  des  gouvernants  de  tous  pays,  mais  pour  améliorer 
leur  propre  sort. 

Il  commentait  la  devise  de  l'Internationale  :  Prolé- 
taires de  tous  pays,  unissez-vous!  el  il  ajoutait  mille 
autres  propos  qui  donnaient  l'impression  fort  nette  qu'il 
avait  dû  jadis,  au  temps  d'une  certaine  afi'aire  Dreyfus, 
être  vendu  au  sj-ndicat  des  Juifs  et  qu'il  était  vendu 
maintenant  au  roi  d'Angleterre  ou  à  l'empereur 
d'Allemagne. 

Or,  il  y  avait  à  Sens  un  professeur  qui,  en  dehors  de 
^es    classes,    tenait    des    propos    non   moins   abomi- 

24 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

nables  ;  il  se  disait  socialiste,  internationaliste,  révolu- 
tionnaire ;  il  avait  assez  peu  de  respect  humain  et  assez 
peu  de  respect  de  lui-même  pour  faire  sa  société  habi- 
tuelle d'ouvriers  manuels,  dont  plusieurs  étaient  mal 
vêtus.  C'était  précisément  M.  Hervé. 

La  rumeur  publique  eut  \'ite  fait  de  lui  attribuer  les 
articles  subversifs  du  Sans-Patrie.  M.  Hervé  laissa  dire, 
n'avouant  ni  ne  désavouant. 

Les  choses  ne  se  gâtèrent  point  les  premiers  six  mois 
et  elles  ne  se  seraient  peut-être  jamais  gâtées,  si  le 
Sans-Patrie  n,'avait  eu  l'imprudence,  au  mois  de 
novembre  1900,  de  s'attaquer  à  l'Église. 

Sens  est  une  ville  d'archevêché  :  la  cathédrale, 
massive,  colossale,  aux  énormes  clochers  rectangu- 
laires inachevés,  sans  flèche,  se  dresse  géante  au  milieu 
de  la  plaine,  si  haute  et  si  imposante  que  de  loin  toutes 
les  autres  maisons  de  la  ville  ne  semblent  que  de 
misérables  bicoques  accrochées  aux  flancs  de  la  maison 
de  Dieu  :  c'est  là  qu'oflicie  M.  Olivier,  curé  arcliiprètre. 
Les  dévotes  de  l'endroit  le  considèrent  comme  un 
foudre  d'éloquence  et  un  savant  théologien  :  à  ses 
heures,  il  versifie,  non  sans  facilité  ni  élégance.  Le 
Saint  Esprit  l'a  comblé  de  tous  ses  dons. 

Ce  qui  ne  gâte  rien,  en  ces  temps  troublés  où  les 
grands  principes  s'obscurcissent,  où  l'Esprit  du  mal, 
non  content  de  s'attaquer  à  la  religion  du  Christ,  ose 
s'en  prendre  à  la  religion  de  la  Patrie,  sous,  cette  robe 
de  prêtre  bat  un  cœur  de  patriote  et  de  soldat. 

Par  quelle  aberration,  quel  aveuglement  le  Sans- 
Patrie  en  vint-il  à  afl'ronter  cette  lumière  de  l'Église  ? 
Dieu  aveugle  ceux  qu'il  veut  perdre  î 

En  novembre  1900,  au  départ  de  la  classe,  >L  l'abbé 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

Olivier  convoqua  les  conscrits  sénonais  à  une  messe 
solennelle  où  il  devait  prononcer  un  sermon  patriotique. 
Or  la  veille  même  de  cette  imposante  manifestation^ 
voici  ce  qu'écrivit  le  Sans-Patrie  dans  le  Travailleur  : 

L'ARCHIPRÊTRE  ET  LES  CONSCRITS 

Plusieurs  de  nos  amis,  conscrits  de  cette  année,  ont 
reçu  la  lettre  suivante,  qu'ils  se  sont  empressés  de  me 
communiquer  : 

Sens,  9  novembre  1900 
Monsieur, 

Fidèle  à  ses  traditions,  la  conférence  de  Saint-Vineent- 
de-Paul  se  fait  un  plaisir  et  un  devoir  de  vous  informer 
qu'une  messe  solennelle  du  départ  sera  célébrée,  à  la 
cathédrale,  le  dimanche  11  novembre,  à  neuf  heures  pré- 
cises du  matin,  pour  attirer  la  protection  du  Ciel  sur  tous 
les  jeunes  conscrits  sénonais  qui  vont  joindre   leur  corps. 

Monsieur  l'Archiprétre  y  prononcera  une  allocution  de 
circonstance. 

Vous  êtes  pai^ticulièrement  invité,  Monsieur,  ainsi  que 
votre  Famille,  à  assister  à  cette  religieuse  et  patriotique 
cérémonie,  où  une  pl^ce  spéciale   vous  sera  réservée. 

Pour  la  Conférence  : 
Le  Président  :  G.  Julliot 

Je  me  suis  rendu  immédiatement  chez  M.  l'Archi- 
prétre, avec  cpii  je  suis  dans  les  meilleurs  termes, 
comme  avec  tout  le  clergé  sénonais,  du  reste,  et  il  a 
bien  voulu,  par  sympathie  pour  Ze  Travailleur  socialiste  y 
me  donner  copie  de  l'allocution  qu'il  compte  prononcer 
à  cette  religieuse  et  patriotique  cérémonie. 

Je  m'empresse  d'en  donner  la  primeur  à  nos  lecteurs  : 

Mes  très  chers  frères, 
Au  moment  où  les  -autorités  civiles  vous  appellent  à  la 
caserne,  il  est  de  mon  devoir  de  prêtre  chrétien  de  vous 

26 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

révéler  quelle  est  la  pure  doctrine  évangélique  à  l'égard  de 
toutes  les  violences,  et  de  cette  violence  (fiii  est  la  pire  de 
toutes  :  la  guerre,  qui  est  la  un  et  le  but  du  service  mili- 
taire. 

La  doctrine  de  Jésus  à  cet  égard  est  claire  et  ne  souffre 
pas  de  réplique  :  dans  son  immortel  sermon  sur  la  mon- 
tagne, que  nous  a  transmis  saint  Mathieu,  notre  divin 
maître  s'exprime  en  ces  termes  : 

«  Vous  avez  appris  qu'il  a  été  dit  :  œil  pour  œil  et  dent 
pour  dent. 

«  Et  moi  je  vous  dis  :  ne  résistez  point  au  mal,  mais  si 
quelqu'un  te  frappe  à  la  joue  droite,  présente-lui  aussi 
l'autre. 

«  Et  si  quelcpi'un  veut  plaider  contre  toi  et  t'ôter  ta  robe, 
laisse-lui  encore  le  manteau. 

«  Et  si  quelqu'un  veut  te  contraindre  d'aller  avec  lui  une 
lieue,  vas-en  deux. 

«  Vous  avez  appris  qu'il  a  été  dit  : 

«  Tu  aimeras  ton  prochain  et  tu  haïras  ton  ennemi. 

«  Mais  moi  je  vous  dis  :  aimez  vos  ennemis  et  bénissez 
ceux  qui  vous  maudissent  ;  faites  du  bien  à  ceux  qui  vous 
haïssent  et  priez  pour  ceux  qui  vous  frappent  et  vous  per- 
sécutent. » 

Voilà,  mes  très  chers  frères,  l'essence  de  la  doctrine  chré- 
tienne. 

Or,  que  vous  demandc-t-on,  quand  on  exige  de  vous  le 
service  militaire? 

On  vous  demande  ch;  devenir  une  machine  à  tuer  par 
ordre  ;  on  vous  demande  de  devenir  la  brute  qui  tue,  au 
premier  commandement  d'un  chef;  si  des  grévistes  affamés 
s'agitent  pour  réclamer  une  augmentation  de  salaires,  il 
faut,  si  on  vous  l'ordonne,  que  vous  tiriez  à  bout  portant 
sur  dos  hommes  et  des  femmes  désarmés,  vos  frères  en 
Jésus-Christ;  si  quelque  puissant  a  besoin,  pour  les  intérêts 
de  son  commerce,  d'un  morceau  de  la  Chine  ou  de  l'Afrique, 
il  faut,  si  on  vous  l'ordonne,  que  vous  alliez,  à  coups  de 
fusil,  mettre  à  la  raison  ces  pauvres  gens,  vos  frères  ;  pour 
une  lubie  d'un  chef  d'Étal,   il  faudra,  sans  répliquer,  vous 

27 


qainzième  cahier  de  la  deuxième  série 

ruer  sur  de  pauvres  gens  nés  en  Allemagne,  en  Italie  ou 
en  Angleterre  qui  ne  demandent  qu'à  vivre  en  paix  avec 
vous  et  qui  eux  aussi  sont  vos  frères. 

En  vérité  je  vous  le  dis  :  le  métier  de  soldat,  le  métier  de 
tueur  d'hommes  est  incompatible  avec  la  qualité  de  chré- 
tien. 

Il  vous  faut  renier  TÉvangile  et  votre  dieu,  ou  refuser  le 
service  militaire. 

Les  puissants,  sans  doute,  vous  traîneront  dans  leurs 
bagnes,  dans  les  horreiu's  de  Biribi.  Eh  I  ne  vaut-il  pas 
mieux  cent  fois  pour  un  chrétien,  souffrir  ce  qu'ont  endm-é 
avant  nous  les  martyrs,  que  de  violer  d'une  façon  aussi 
cynique  les  préceptes  du  Christ. 

On  n'est  pas  chrétien,  mes  très  chers  frères,  sachez-le 
bien,  parce  qu'on  marmotte  à  heure  fixe  des  prières  et  des 
litanies  :  celui-là  seul  est  vraiment  chrétien  qui  se  pénètre 
de  la  doctrine  du  sermon  de  la  montagne  et  au  besoin  la 
pratique  aux  dépens  de  sa  liberté. 

J'ai  libéré  ma  conscience  de  prêtre  chrétien  et  fait  mon 
devoir  en  ce  qui  me  concerne. 

Le  reste  est  entre  les  mains  de  Dieu. 

Ainsi  soit-il. 

Si  monsieur  Farchiprètre  ne  s'est  pas  moqué  de  moi 
et  des  lecteurs  du  Travailleur  socialiste,  s'il  prononce 
véritablement  la  simple  et  courageuse  allocution  que 
j'ai  reproduite  plus  haut,  ses  confrères  du  clergé  vont 
sentir,  pour  la  première  fois,  ce  qu'ils  n'ont  sans  doute 
jamais  soupçonné  :  la  portée  révolutionnaire  du  chris- 
tianisme primitif,  au  temps  où  il  n'était  pas  encore 
devenu  le  fétichisme  abêtissant  qu'est  le  catholicisme 
actuel  ;  ce  pauvre  clergé  catholique,  si  étroit  et  si  jouis- 
seur, se  réveillera-t-il  de  sa  torpeur  intellectuelle  et 
morale  quand  l'archiprêtre  viendra  pour  la  première 
fois  faire  vibrer  à  ses  oreilles  la  parole  subversive  du 

révolutionnaire  Jésus  ? 

Ux  Sans-Patrie 

28 


ATTENTATS   DANS    L  YONNE 

La  polémique  s'engagea  sur  cette  présomption.  Voici 
la  série  des  articles  publiés  par  le  Travailleur  : 

L'ARGHIPRÊTRE  ET  LES  CONSCRITS 

M.  l'archippètre  Olivier  a  pris  au  sérieux  la  plai- 
sante allocution  que  notre  camarade  Sans-Patrie  lui 
prêtait  gratuitement  dans  notre  dernier  numéro  ;  aucun 
de  nos  lecteurs,  nous  l'espérons,  ne  s'y  est  trompé. 

M.  l'arcliiprètre  nous  fait  savoir  très  sérieusement 
qu'il  n'a  jamais  fait  de  confidences  à  Sans-Patrie  —  cela 
est  vrai;  —  il  n'a  pas  prononcé  un  traître  mot  du  ser- 
mon que  lui  attribuait  notre  ami  —  rendons-lui  encore 
cette  justice  ;  —  même  il  nous  requiert  d'insérer  le  texte 
authentique  du  véritable  sermon  qu'il  a  prononcé.  Nous 
sommes  trop  heureux  de  pouvoir  mettre,  sous  la  dent 
de  nos  lecteurs,  cette  sacrée  tartine,  elle  prouve  trop 
que  le  catholicisme  actuel  n'a  plus  rien  de  commun  avec 
la  doctrine  évangélique  pour  que  nous  ayons  besoin 
des  menaces  de  M.  Olivier  pour  insérer  sa  rectification. 

La  voici  donc,  dans  tout  son  esprit  de  charité  et  de 
mansuétude  : 

Mes  chers  amis, 
En  répondant  avec  empressement  à  mon  appel,  vous 
témoignez  que  vous  avez  compris  le  sentiment  profond, 
patriotique,  émotionnant  qui  nous  réunit  dans  le  temple 
avec  vous  et  que  vous  préférez  ce  rendez-vous  pieux  à 
tous  les  punchs  d'honneur,  je  vous  en  félicite.  Avouez 
qu'elle  est  belle,  touchante,  admirable,  la  religion  qui  s'em- 
pare ainsi  des  émotions  les  plus  légitimes  du  cœur  humain 
pour  les  transfigurer  et  y  ajouter,  en  les  élevant  jusqu'à 
elle,  des  douceurs,  des  espérances,  des  consolations  infinies. 
Voici  donc  qu'à  la  veille  de  votre  départ  pour  la  caserne, 
elle  vous  convie  avec  tous  ceux  qui  vous  aiment,  au  pied 

29  n. 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

des  autels,  en  vous  disant  :  c'est  ici  qu'il  faut  se  faire  des 
adieux  quand  on  veut  se  revoir  ;  en  nous  disant  :  priez 
pour  ceux  qui  vont  partir,  car  les  jours  d'absence  auront 
leui^s  fatigues,  leurs  tristesses,  leui*s  périls  peut-être.  Deman- 
dez au  Dieu  des  armées  que  ces  fils  de  France  triomphent 
sur  tous  les  champs  de  bataille  où  ils  seront  appelés  à  com- 
battre demain. 

La  première  victoire  qu'il  faut  demander  pour  eux,  c'est 
celle  de  la  santé,  car  la  vie  c'est  déjà  une  milice,  militia 
est  vita,  c'est  la  lutte  de  tous  les  jours  contre  cette  ennemie 
qui  menace  les  plus  robustes  et  qui  s'appelle  la  mort.  Beau- 
coup, hélas  :  succombent  avant  Tàge,  en  plein  épanouisse- 
ment de  la  jeunesse,  terrassés  par  la  maladie,  ou  moisson- 
nés par  les  balles  :  témoins  ces  chers  enfants  du  pays 
sénonais  tombés  au  champ  d'honneur  en  1871,  auxquels 
notre  cité  élèvera  bientôt  le  monument  du  souvenir, 
témoins  ces  jeunes  volontaires  atteints  par  la  fièvre  dans 
cette  Chine  deux  fois  meurtrière,  où  ils  sont  allés  protéger 
nos  nationaux  et  nos  missionnaires,  ces  missionnaires 
catholiques  auxquels  tous  nos  consuls  rendent  de  si  glorieux 
hommages  et  que  des  Français  ont  eu  le  triste  courage  dac- 
cuser  d'avidité  et  d'exactions,  quand  ils  donnent  gratuite- 
ment leur  vie  pour  étendre  au  loin  l'influence  de  la  civili- 
sation chrétienne  et  française. 

Mais  plus  que  la  victoire  du  corps,  il  faut  demander  pour 
eux  la  victoire  de  Tàme,  afin  qu'ils  restent  purs  et  croyants 
pour  se  garder  vaillants  et  forts,  in\'ulnérables  et  in^'ul- 
ncrés  ;  car,  dùt-on  m'accuser  de  prôner,  à  mon  tour,  lal- 
liance  du  sabre  et  du  goupillon,  je  le  proclame,  l'histoire 
en  main,  c'est  la  religion  qui  fait  les  soldats  complets,  qui 
insj)ire  et  soutient  la  fidélité  chevaleresque,  qui  est  comme 
un  rayon  de  soleil  sur  le  drapeau  national,  qui  jette  sur 
l'armée  entière  je  ne  sais  quelle  pourpre  magnifique,  quelle 
pompe  solennelle  que  rien  n'égale,  que  rien  ne  remplace, 
que  rien  n'éclipse.  C'est  la  foi,  en  efi'et,  qui  enseigne  que  le 
patriotisme  est  une  vertu,  que  le  Dieu  qui  a  pleuré  sur  sa 
cité,  qui  est  mort  pour  le  monde  les  bras  en  croix,  le  cœur 
ouvert,  nous  commande  d'aimer  comme  lui  notre  patrie 
jusqu'au  sang,  que  quiconque  depuis,  vit  et  combat  au  ser- 

3o 


ATTENTATS   DANS    L  YONNE 

vice  de  son  pays  est  un  être  sacré;  il  ne  fait  pas  seule- 
ment métier  de  soldat,  il  fait  métier  de  christ,  de  sauveui*, 
et  s'il  vient  à  mourir,  ce  n'est  pas  une  victime  simplement, 
«'est  un  martyr,  car  il  a  combattu  pour  les  foyers  et  les 
autels,  pro  aris  etfocis.  Vous  donc,  chers  jeunes  gens,  qui, 
lorsque  Fange  de  la  France  feuilletant  les  registres  où  sont 
inscrites  les  réserves  saintes  de  la  nation,  a  fait  l'appel, 
n'avez  pas  imité  ceux  qui  se  cachent,  se  terrent  et  se  déro- 
bent, ni  ceux  qui  blasphèment  la  patrie,  par  dépit  de  la 
servir,  mais  qui  avez  répondu  d'une  seule  voix,  d'un  seul 
cœur,  tressaillant  d'ardeui'  et  d'enthousiasme  :  présent  I 
restez  fidèles  à  votre  double  drapeau.  Sur  l'un,  vous  lisez  : 
Honneur  et  vaillance  !  sur  l'autre  :  Religion  et  vertu  I  Servez 
votre  pays,  servez  votre  Dieu,  c'est  tout  un,  sans  faiblesse, 
sans  lâcheté,  à  la  façon  des  Bayard,  des  Duguesclin,  des  de 
Lamoricière,  des  Mac-Mahon,  des  de  Sonis,  des  Courbet. 
Soyez  comme  eux,  partout  et  toujours,  des  Français  sans 
peur  et  des  chrétiens  sans  reproche. 
Ainsi  soit-il  ! 

La  lettre  de  M.  l'abbé  01i^'ie^  nous  est  arrivée  trop 
tard  pour  que  nous  ayons  pu  la  conununiquer  à  notre 
camarade  Sans-Patrie  ;  l'abbé  Olivier  n'y  perdra  rien 
pour  attendre  :  notre  anii  commentera  dans  notre  pro- 
chain numéro  la  parole  du  saint  homme. 


L'ARCHIPRÊTRE  ET  LES  CONSCRITS 

Nous  avons  reçu  de  M.  l'archiprêtre  Olivier  une  nou- 
velle missive  de  laquelle  il  réclame  l'insertion  ainsi  que 
de  celle  contenant  les  commentaires  qui  encadraient 
son  sermon  aux  conscrits.  Cette  publication  ne  peut  en 
rien  nous  gêner  malgré  qu'elle  contienne  une  charitable 
et  bien  chrétienne  dénonciation  qui  ne  portera  pas  — 
n'en  déplaise  à  M.  l'archiprêtre;  —  si  nous  n'avons  pas 
inséré   in  extenso,  c'est  que  l'exiguïté  du  format  du 

3i 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

Travailleur  socialiste  nous  oblige  à  nous  montrer  parci- 
monieux de  ses  colonnes  même  pour  les  correspondants 
qui,  comme  M.  l'archiprêtre  Olivier,  veulent  bien  se 
mettre  gratuitement  à  notre  disposition.  Cependant, 
comme  nous  tenons  à  être  agréable  Jusqu'au  bout  à 
^I.  Olivier,  nous  publions  ci-dessous,  conformément  à 
son  désir,  ses  deux  lettres,  en  retranchant  de  celle  du 
i4  novembre  le  texte  du  sermon  publié  dans  notre  der- 
nier numéro.  Nous  voulons  espérer  que  M.  rarchiprêtre 
acceptera  cette  manière  de  procéder. 
Voici  ces  deux  lettres  : 

Sens,  17  novembre  1900 

Monsieur  l' Administrateur-Gérant 
du  Travailleur  socialiste 
Merci  pour  votre  nouveau  et  gracieux  envoi.  Il  me  fait 
pourtant  constater  à  regret  que  vous  avez  cru  devoir  et  pou- 
voir sous-entendre  la  lettre  explicative  qui  accompagnait 
et  encadrait  mon  allocution  aux  conscrits.  Je  reviens 
demander  à  votre  justice,  à  votre  impartialité,  encore  et 
toujours  au  nom  de  inon  droit  une  première  fois  reconnu, 
grâce  à  Dieu,  de  la  publier  avec  celle-ci  dans  leur  texte 
exact  et  complet,  avant  le  commentaire  que  doit  en  faire 
votre  camarade  dans  le  prochain  numéro  du  journal.  Sa 
loyauté  s'y  prêtera  sans  peine,  j'en  suis  sûr;  sa  réponse, 
d'ailleurs,  y  gagnera  en  clarté  et  en  rehef,  et  vos  lecteurs, 
nos  témoins  et  nos  juges,  trouveront  peut-être,  en  présence 
de  cette  sacrée  tartine,  comme  vous  la  qualifiez  avec  tant 
d'atticisme,  que  le  saint  homme  qui  signe  toujours,  lui,  est 
un  peu  moins  naïf  et  beaucouj)  moins  menaçant  que  vous 
l'avez  dépeint.  Si  j'ai  la  naïveté,  en  effet,  de  croire  à  la  sin- 
cérité de  toutes  les  opinions,  —  aurai-je  donc  tort  ?  —  j'es- 
time en  revanche  que  les  menaces  ne  sont  pas  de  mise 
entre  gens  bien  élevés  qui  connaissent  et  observent  tou- 
jours les  égards  mutuels  qu'ils  se  doivent.  En  cela  j'ai 
sûrement  raison  ;  aussi  veuillez  agréer  l'assurance  que  de 
mon  côté,  à  moins  d'y  être  contraint,  je  ne  me   départirai 

32 


ATTENTATS   DANS   L  YONNE 

pas  de  l'esprit  de  charité  et  de  mansuétude  évangélique  qui 
exclut  toute  provocation,  —  et  vous  savez  si  elle  est  venue 
de  moi  —  mais  ne  défend  jamais  d'y  répondre  :  j'y  suis 
prêt,  résigné  plutôt,  jusqu'au  bout. 

Emile  Olivier 
Archiprêtre  de  la  cathédrale  de  Sens 

Sens,  le  i4  novembre  1900 

Monsieur  l' Administrateur-Gérant 

En  recevant  le  numéro  du  Travailleur  socialiste  que  vous 
avez  eu  l'aimable  délicatesse  de  m'adresser,  j'ai  bien  pensé 
qu'il  y  avait  dans  ses  plis  un  article  qui  m'intéresserait 
personnellement  ;  mais  j'étais  loin  de  m'attendre  à  la  bonne 
fortune  d'y  trouver,  sous  ce  titre  suggestif  :  Varchiprètre 
et  les  conscrits,  avec  un  sermon  inédit  de  fond  et  de  forme, 
la  déclaration  d'amitié  d'un  inconnu,  beaucoup  trop 
modeste,  qui  devrait  bien  se  nommer  pour  ne  pas  laisser 
mon  cœur  en  suspens. 

Le  pseudonyme  sous  lequel  il  se  dérobe  ne  me  dit  rien  ; 
tout  au  contraire,  il  me  dépiste  absolument;  car  il  indique 
que  l'auteur  n'est  pas  de  mon  pays.  S'il  est  un  sans  patrie 
en  effet,  je  me  flatte,  moi,  d'en  avoir  une,  d'en  avoir  deux  : 
la  Lorraine   et  la  France,  dont  je  suis  également  lier. 

Des  initiales  quelconques  :  R.  V.  X.  Y.  par  exemple, 
auraient  été  plus  révélatrices  que  ces  trois  mots  qui  dési- 
gnent un  songe  creux,  totalement  étranger  aux  leçons  de 
l'histoire  nationale. 

Le  discours  qu'il  met  dans  àia  bouche  dénote  pourtant 
un  professionnel  habitué  à  la  chaire,  mais  à  une  autre 
chaire  qu'à  celle  de  la  vérité  ;  et  voilà  pourquoi,  bien  que 
sa  traduction  trop  libre  et  très  fantaisiste  du  texte  évangé- 
lique  n'ait,  à  première  vue,  aucun  air  véridique,  je  me  vois 
obligé,  parce  qu'elle  pourrait  donner  le  change  à  vos  lec- 
teurs, d'en  désavouer  la  paternité. 

Si  votre  correspondant  m'avait  interviewé  comme  il  le 
dit,  voici  le  texte  exact,  authentique,  qu'il  leur  aurait  trans- 
mis, que  je  vous  prie  et  vous  requiers  au  besoin  de  leur 
transmettre   avec   ces    explications    en   vertu   et   dans   la 

33 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

mesure  du  droit  de  réponse,  dont  votre  courtoisie  n'aura 
pas  de  peine,  j'en  veux  être  sûr,  à  me  reconnaître  le  bénéfice. 

D'ailleurs,  les  reporters  que  j'ai  vus  dans  mon  auditoire, 
facilement  reconnaissables  à  l'églantine  qui  fleurissait  leur 
boutonnière,  pourront  confronter  avec  leurs  notes  prises 
sur  un  bénitier  fort  surpris  de  leur  servir  de  pupitre.  Sous 
la  réserve  de  ce  contrôle  que  j'accepte,  loyalement  prati- 
qué, veuillez  publier,  in  extenso,  à  la  place  que  vous  avez 
cru  devoir  donner  à  une  falsification  anonyme,  ce  premier 
article  d'un  nouveau  correspondant  qui  signe  et  reste,  tant 
que  vous  le  voudrez,  gratuitement  à  votre  disposition  : 

(Ici  l'allocution  aux  conscrits  publiée  dans  notre  dernier 
numéro) 

Voilà,  sinon  complet,  du  moins  fidèle  dans  son  résumé, 
le  texte  d'une  allocution  qui  n'a  rien  de  commun,  vous  le 
voyez,  avec  celle  que  me  prêtait  votre  correspondant.  Son 
amitié,  puisque  amitié  il  y  a,  me  pardonnera  ce  démenti 
qui  était  nécessaire  :  Amicus  Plato,  magis  arnica  Veritas. 

Emile  Olivier 

Archiprêtre  de  la  cathédrale  de  Sens 

M.  l'abbé  Olivier  ne  se  plaindra  pas,  cette  fois,  que 
nous  ne  lui  ayons  pas  fait  bonne  mesure.  Nous  lui  en 
donnons  plus  qu'il  n'avait  le  droit  d'en  exiger.  Notre 
camarade  Sans-Patrie  nous  a  d'ailleurs  demandé  avec 
instance  d'imprimer  toute  cette  prose,  nous  lui  laissons 
maintenant  la  parole  : 

CHRISTIANISME  ET  CATHOLICISME 

Qui  je  suis  ? 

Sans  doute  un  salarié,  salarié  de  l'État,  d'ime  Com- 
pagnie ou  d'un  particulier,  à  qui  son  patron  défend, 
sous  peine  de  mise  à  pied,  d'écrire  sous  sa  signature 
ce  qu'il  pense  de  l'état  social  actuel  et  des  puissants  du 
jour.  Ah!  si  je  voulais,  moi  aussi,  prêcher  aux  pauvres 

34 


ATTENTATS   DANS   L  YONNE 

la  résignation  et  le  respect  de  toutes  les  autorités  et  de 
toutes  les  puissances  établies,  si  je  voulais  chanter  les 
louanges  du  régime  capitaliste  et  de  ses  suppôts, 
l'Église  catholique  et  l'armée,  alors  j'aurais  licence  de 
tout  dire,  de  tout  écrire  impunément.  Il  n'est  jamais 
dangereux  de  hurler  avec  les  loups.  Oui,  je  le  sais,  il 
serait  plus  brave,  plus  chevaleresque,  de  braver  tous 
les  dangers,  de  se  laisser  jeter  sur  le  pavé  et  de  signer 
quand  même  ;  il  ne  mampie  pas,  parmi  nos  adversaires, 
de  bons  apôtres  pour  nous  donner  ces  conseils  désin- 
téressés. Ces  conseils,  je  les  trouve  excellents  à  ne  pas 
suivre  ;  ma  poltronnerie  —  puisque  poltronnerie  il  y  a 
—  a  d'ailleurs  des  limites  :  si  mes  articles  conteoaient 
jamais  une  diffamation  à  l'égard  d'un  particulier,  ou 
des  propos  subversifs  et  immoraux  suséeptibles  de  tom- 
ber sous  le  coup  des  justes  lois,  qu'on  me  poursuiA'e  ; 
on  verra  que  je  ne  me  terrerai  pas,  que  je  ne  me  déro- 
berai pas  derrière  notre  camarade  gérant.  Je  connais 
un  anarchiste  que  j'estime  et  que  je  respecte  autant  que 
je  le  plains,  qui,  depuis  1894,  est  au  bagne  pour  n'en 
avoir  pas  dit  plus  long  que  je  n'en  dis  chaque  semaine 
dans  ce  journal.  J*ai  donc  conscience  de  risquer  encore 
quelque  chose,  même  abrité  sous  un  pseudonyme;  et  je 
ne  suis  point  naïf,  ni  M.  l'abbé  Olivier  non  plus,  au 
point  de  ne  pas  savoir  que  je  suis  à  la  merci  d'une  réac- 
tion violente  nullement  impossible,  à  la  merci  d'une  per- 
quisition aux  bureaux  du  journal  ou  à  mon  domicile, 
d'une  dénonciation  ouverte  et  franchement  canaille  d'un 
adversaire  poUtiquc,  ou  mieux  d'une  dénonciation  voi- 
lée, discrète,  jésuitique,  d'une  bonne  àmc  de  prêtre. 
Pour  en  finir  avec  cette  question,  étrangère,  en  somme, 
au  sujet  que  je  dois  traiter  aujourd'hui,  je  souliaite  à 

35 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

M.  l'archiprêtre  de  montrer  au  service  de  ses  idées,  s'il 
y  a  pour  lui  un  jour  quelque  danger  à  le  faire,  le  cou- 
rage et  l'audace  que  je  mets  dès  aujourd'hui,  malgré 
mon  pseudonyme,  au  service  des  miennes. 

Qu'importe  d'ailleurs  qui  je  suis,  si  je  dis  la  vérité, 
si  je  prouve  ce  que  j'avance. 

En  prêtant  à  M.  l'archiprêtre  le  sermon  que  je  lui 
attribuais,  avec  une  ironie  évidente,  dans  notre  numéro 
dil  y  a  quinze  jours,  mon  intention  manifeste  était,  non 
point  de  chercher  une  querelle  personnelle  à  M.  l'abbé 
Olivier,  que  je  ne  connaissais  alors  ni  de  vue  ni  de 
nom,  mais  de  montrer  dune  façon  frappante  et  saisis- 
sante à  nos  lecteiÂ-s  combien  le  catholicisme  actuel  dif- 
fère profondément  du  cliristianisme  évangélique. 

A  l'appui  de  ma  thèse,  j'ai  cité  des  passages  signiiica- 
tifs  du  fameux  sermon  sur  la  montagne  :  «  Vous  avez 
appris  qu'il  a  été  dit  :  œil  pour  œil,  et  dent  pour  dent. 

«  Et  moi  je  vous  dis  ;  ne  résistez  pas  au  mal,  mais 
si  quelqu'un  te  frappe  à  la  joue  droite,  présente-lui 
aussi  l'autre. 

«  Et  si  quelqu'un  veut  plaider  contre  toi  et  t'ôter  ta 
robe,  laisse-lui  encore  le  manteau. 

«  Et  si  quelqu'un  veut  te  contraindre  d'aller  avec  lui 
une  lieue,  vas-en  deux. 

«  Vous  avez  appris  qu'il  a  été  dit  : 

«  Tu  aimeras  ton  prochain  et  tu  haïras  ton  emiemi  ; 
mais  moi  je  vous  dis  :  aimez  vos  ennemis  et  bénissez 
ceux  qui  vous  maudissent  :  faites  du  bien  à  ceux  qui 
vous  haïssent  et  priez  pour  ceux  qui  vous  frappent  et 
vous  persécutent.  » 

Je  pourrais  ajouter  que  lors  de  l'arrestation  de  Jésus, 
l'un  de  ses  disciples,  portant  la  main  sur    son  épée,  en 

36 


ATTENTATS   DANS   LIONNE 

frappa  un  des  policiers  et  lui  emporta  Toreille,  ce  que 
voyant,  Jésus  lui  dit,  au  témoignag-e  de  ^Mathieu  :  «  Re- 
mets ton  épée  en  son  lieu,  car  tous  ceux  qui  auront 
pris  l'épée  périront  par  l'épée.  » 

Ou  l'Évangile  ne  signilie  rien,  ou  ces  passages  signi- 
fient clairement  que  Jésus  a  formellement  interdit  de 
riposter  à  la  violence  par  la  violence. 

Mais  peut-être,  comme  un  simple  faussaire  du 
deuxième  bureau  de  Tétat-major,  ai-je  altéré  sciem- 
ment le  texte  sacré  pour  lui  faire  dire  le  contraire  de 
ce  qu'il  dit?  Peut-être  ai-je  cité  saint  Mathieu  d'après 
une  Bible  protestante  qui  aura  déformé  le  texte  authen- 
tique? Ce  songe  creux  de  Sans-Patrie,  a  totalement 
étranger  aux  leçons  de  l'histoire  nationale  »,  ne  connaît 
peut-être  rien  non  plus  aux  choses  de  l'Écriture  sainte  ! 
M.  l'archiprêtre  n'est  pas  loin  de  le  croire  et  de  le  dire. 
Il  trouve  que  ma  traduction  a  trop  libre  et  très  fantaisiste 
du  texte  évangélique  »  n'a  «  à  première  vue,  aucim  air 
véridique  ». 

Vraiment!  j'ai  beau  être  depuis  longtemps  convaincu 
que  le  catholicisme  et  le  christianisme  n'ont  plus  rien 
de  commun,  je  ne  m'attendais  pas  à  ce  qu'un  prêtre 
catholique,  non  des  moindres,  fût  assez  peu  familier 
avec  l'Évangile  pour  ne  pas  reconnaître  à  première  vue 
le  texte  authentique  du  sermon  sur  la  montagne.  Ma 
traduction  «  trop  libre  et  très  fantaisiste  »,  qui  n'a,  «  à 
première  vue,  aucun  air  véridique  »,  est  la  traduction 
exacte,  (idèlc,  littérale,  d'un  texte  latin  cpie  M.  l'abbé 
Olivier  ne  saurait  récuser  sans  danger  pour  son  salut 
dans  l'autre  monde.  Au  fait,  M.  l'abbé  Olivier  ne  le 
•connaît  peut-être  pas.  Peut-être  n'a-t-il  jamais  entendu 
parler  d'un  certain  texte,  communément  appelé  la  Viil- 

37 

III 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

gâte,  qui  est  le  seul  texte  des  IhTes  saints  que  V Église 
catholique  reconnaisse  comme  authentique  et  garantisse 
tel;  peut-être  ig-nore-t-il  qu'un  certain  concile  de  Trente, 
réuni  au  seizième  siècle  pour  enrayer  les  progrès  du 
protestantisme,  décida  la  pubb'cation  d'une  édition  défi- 
nitive de  la  Yulgate;  qu'au  lendemain  du  concile,  pour 
se  conformer  à  ses  décisions,  un  pape,  Sixte-Quint,  fit 
préparer  cette  édition  qui  parut  sous  un  de  ses  succes- 
seurs, le  pape  Clément  VlII.  Eh  bien!  c'est  cette  édition 
catholique  que  j'ai  sous  les  yeux,  l'édition  de  1809, 
approuvée  par  -J-  D.  Auguste,  archevêque  de  Paris. 
(Biblia  Sacra,  Yulgatae  editionis,  Sixti  V ,  Poutijlcis 
niaximi,  jussu  recognita  et  démentis  VIII  auctoritate 
édita)  C'est  le  texte  de  cette  édition  que  j'ai  traduit 
littéralement,  scrupuleusement.  Que  M.  l'archiprêtre 
prenne  surtout  garde,  maintenant  qu'il  sait  avoii^  affaire 
au  vrai  texte  évangélique,  de  le  méconnaître  :  en  tête  de 
mon  édition  se  trouve  un  décret  du  concile  de  Trente 
qui  fulmine  Fana  thème  contre  quiconque  se  permettra 
de  douter  de  l'authenticité  de  ce  texte. 

Je  puis  garantir,  en  outre,  à  M.  l'archiprêtre,  sans 
être  bien  fort  en  latin,  que  ma  traduction  ne  contient 
aucun  contre- sens,  pas  même  le  moindre  faux-sens. 
Notre  administratem'-gérant,  le  camarade  Duporc,  tient 
mon  texte  à  la  disposition  de  M.  l'abbé  Olivier,  ou  de 
tout  autre  lecteur  comiaissant  un  peu  le  latin.  Si  ma 
traduction  n'est  pas,  comme  je  l'affirme,  exacte,  fidèle, 
littérale,  je  consens  â  mettre  vingt  sous  dans  le  tronc 
de  saint  Pierre  ou  de  saint  Antoine  de  Padoue  et  à  en 
donner  autant  pour  l'œuATC  des  messes  en  faveur  des 
âmes  du  Purgatoire. 

(A  suivre)  Un  Sans-Paiwe 

38 


ATTENTATS   DANS    L  YONNE 

L'ARCHIPRÊTRE  ET  LES  CONSCRITS 
La  troisième  de  M.  TArchiprétre 
Nous  recevons  de  M.  l'abbé  Olivier  la  lettre  suivante  : 

Sens,  27  novembre  1900 

Monsieur  F  Administrateur-Gérant 

Oui,  vous  l'avez  dit,  je  suis  satisfait,  cfeux  fois  satisfait, 
et  de  votre  seconde  insertion  et  de  votre  troisième  envoi, 
et  je  veux  que  vos  lecteurs  en  soient  au  plus  vite  informés; 
je  vous  prie  donc  et  vous  requiers  au  besoin  de  le  leur  dire 
en  publiant  cette  lettre  dans  votre  prochain  numéro,  au 
nom  de  ma  reconnaissance,  dont  vous  consentirez  à  accep- 
ter de  nouveau  l'hommage,  au  nom  de  mon  droit,  dont  vous 
n'aurez  pas  de  peine  à  vous  imposer  une  fois  de  plus  le 
respect.  Votre  tirage  d'ailleurs  n'a  rien  à  y  perdre,  je  crois 
le  savoir  :  il  gagnera  même  au  point  de  vue  du  coup  d'œil 
et  de  l'égalité  des  procédés,  si  vous  accordez  à  ma  prose  les 
mêmes  caractères  d'imprimerie  qu'à  celle  de  mon  hono- 
rable interlocuteur. 

A  la  faveur  de  votre  aimable  complicité,  je  veux  dire 
aussi  à  tous  ceux  qui  nous  lisent  que  je  me  trouve  comblé, 
archi-comblé  par  votre  correspondant.  Je  ne  lui  fais  qu'un 
reproche,  un  reproche  d'ami;  c'est  de  m'accuser  de  l'avoir 
dénoncé  jésiiitiqiiement,  moi,  qui  «  ne  le  connais  non  plus 
ni  de  vue  ni  de  nom  »,  quand  il  se  dénonce  lui-même  à 
toutes  les  lignes,  à  telle  enseigne  que  son  nom  est  sur  toutes 
les  lèvres,  les  miennes  seules  hésitent  à  le  prononcer.  En 
vérité,  il  ferait  mieux  de  signer  crânement.  Ce  serait, 
comme  il  le  dit,  «  plus  brave  et  plus  clicvaleresque  »,  et,  en 
somme,  il  y  trouverait  encore  plus  d'honneur  que  de  péril. 

Quel  qu'il  soit,  je  le  remercie  cordialement  de  vouloir  bien 
ouvrir,  en  faveur  de  l'ignorance  dont  il  m'accorde  gratuite- 
ment un  brevet,  comme  s'il  était  professeur  de  faculté,  les 
trésors  de  sa  vaste  et  inépuisable  érudition.  Oh  !  je  ne  fais 
pas  difliculté,  —  c'est  justice,  —  d'admirer  sans  réserve  ce 
vase  de  science,  cette  encyclopédie  vivante  et  écrivante.  Bien 
plus,  je  me  demande,  étonné-,  par  quelles  recherches  pa- 

39 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

tien  tes,  de  bénédictin  laïque,  il  a  pu  apprendre  ce  qu'on 
avait  toujours  ignoré  avant  lui,  ce  que  j'ignorerais  encore 
sans  lui,  à  savoir  «  que  l'Église  catholique  a  reconnu  comme 
authentique  et  garanti  tel  un  certain  texte  des  Livres 
Saints,  communément  appelé  la  Viilgate-,  qu'un  certain 
concile  de  Trente,  réuni  au  seizième  siècle  pour  enrayer  les 
progrès  du  i^rotestantisme,  en  a  décidé  la  publication,  qu'un 
pape  s'est  appelé  Sixte-Quint  et  un  autre  Clément  VIII.  » 

Un  savant  de  cette  taille  ne  devrait-il  pas  occuper  la 
chaire  d'Iiistoire  en  Sorl^onne? 

Je  me  demande,  stupéfié,  comment,  à  quel  prix,  par  com- 
bien d'investigations  il  a  pu  se  procurer  un  volume  aussi 
rare,  aussi  introuvable  que  la  Biblia  sacra,  Viilgatae  edi- 
tionis,  Sixli  V  Pontificis  maximi  jiissii  recognita  et  dé- 
mentis VIII  aiictoritate  édita  ;  surtout  dans  l'édition 
princeps  de  18.59,  approuvée  par  un  certain  f  D.  Auguste, 
archevêque  de  Paris,  qui  a  daigné,  lui,  du  moins,  nous 
livrer  son  prénom. 

Dieu!  qu'il  faut,  Monsieur  l' Administrateur-Gérant,  que 
vous  ayez  la  confiance  de  votre  savant  camarade  pour  qu'il 
laisse  entre  vos  mains  ;  qu'il  faut  que  vous  ayez  vous-même 
confiance  en  moi  et  dans  le  public  pour  mettre  à  notre  dis- 
position... pareille  trouvaille!  et  comme  votre  correspon- 
dant est  généreux  de  consentir  à  ne  pas  s'arrêter  en  si  beau 
chemin  dans  la  voie  de  ses  découvertes,  de  promettre  à  vos 
lecteurs  dont  je  suis,  dont  j'ai  resj)oir  d'être  encore,  si 
votre  bienveillance  me  reste  fidèle,une  suite  à  ses  premières 
et  si  précieuses  révélations.  Mais,  j'y  pense,  puisque  vous 
avez  la  ])onne  fortune  de  posséder  ces  pages  «  qui  me  sont 
trop  peu  familières  »,  où  le  docte  commentateur  a  lu,  dans 
un  texte  translucide,  traduit  par  ses  soins,  «  sans  faux- 
sens,  sans  contre-sens  »,  que  l'Évangile  du  Christ  convie 
«  les  conscrits  à  refuser  le  service  militaire  »,  qu'il  enseigne 
«  l'incompatibilité  du  métier  des  armes  avec  la  qualité  de 
chrétien  »  ;  priez-le  donc  de  traduire  pour  la  galerie,  avec  la 
clarté  qui  le  distingue,  un  texte  qu'il  trouvera  apparemment 
dans  le  même  volume,  s'il  est  complet,  en  saint  Mathieu, 
chapitre  xxii,  verset  21  —  en  saint  Marc,  chapitre  xii, 
verset  17  —   en   saint  Luc,  chai)itre  xx,  verset  25,  Reddite 

40 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

quae  siint  Caesaris,  Caesari;  et  un  autre,  qu'il  trouvera 
en  saint  Paul,  éj^ître  aux  Romains,  chapitre  xin,  ver- 
sels  2  et  4  :  qui  résista  potestati,  Dei  ordinationi  résistif... 
non  enim  sine  causa  gladium  portai.  Dei  aiiteni  minister 
est,  vindex  in  iram  ei  qui  mahun  agit.  Priez-le  de  relire 
en  saint  Mathieu,  chapitre  aiii,  l'histoire  du  centurion 
qui  se  flatte,  si  je  comprends  le  latin,  d'avoir  des  soldats 
sous  ses  ordres  :  Habens  sub  me  milites  ;  de  leur  com- 
mander et  d'en  être  obéi  :  et  s'il  trouve,  dans  ses  textes, 
dans  cet  épisode,  un  seul  mot  du  «  révolutionnaire  Jésus» 
ou  du  plus  qualifié  de  ses  disciples  et  de  ses  interprètes, 
qui  autorise ,  qui  engage  à  ne  pas  tirer  au  sort ,  à 
refuser  de  porter  les  armes  et  d'en  user  au  besoin,  à  con- 
damner le  recrutement  des  milices  régulières  ;  s'il  n'y  trouve 
pas  tout  le  contraire,  dix  fois  plus  généreux  que  lui,  je 
m'engage  d'honneur,  à  mon  tour,  à  aller  verser  en  personne 
vingt  francs  dans  le  tronc  de  la  veuve  à  la  prochaine  tenue 
solennelle  de  la  loge  maçonnique.  Belle  et  unique  occasion, 
dont  il  voudra  profiter,  en  faveur  des  frères  et  amis,  pour 
faire  pleuvoir  siu*  le  temple  une  manne  inattendue  et  pour 
prélever  sur  un  profane,  en  faveur  des  chers  atïiliés,  un 
tribut  extraordinaire. 

Emile  Olivier 
Archiprètre  de  Sens 

Nous  constatons  d'abord  que  M.  l'aichiprètre  ne  con- 
teste plus  l'authenticité  des  textes  évangéliques,  cités 
par  notre  camarade  Sans-Patrie,  ni  l'exactitude  de  sa 
traduction.  Nous  en  prenons  acte. 

M.  Tarchiprètre  se  replie  sur  sa  seconde  ligne  de 
retranchements  :  il  oppose  à  notre  ami  de  nouveaux 
textes.  Sans-Patrie,  à  qui  nous  communiquons  la  nou- 
velle lettre  de  M.  l'archiprètre,  nous  dit  qu'il  a  prévu 
l'objection  et  qu'il  y  répond  i)lus  bas.  Que  M.  Olivier 
veuille  donc  attendre  la  Un  de  la  démonstration  de  notre 
camarade. 


/ 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

M.  l'archiprètre  «  qui  est  plus  généreux  »  que  notre 
ami,  dit-il,  et  qui  sans  doute  aussi  est  plus  riche 
(M.  Fabbé  ne  suit-il  pas  en  toutes  choses  les  préceptes 
de  Jésus,  ses  préceptes  sur  la  pauvreté  conune  ses  pré- 
ceptes sur  la  non  résistance  au  mal  par  la  violence?), 
M.  larchiprètre  offre,  le  cas  échéant,  si  on  lui  prouve  qu'il 
a  tort,  de  verser  vingt  francs  pour  le  Tronc  de  la  Veuve 
à  la  prochaine  tenue  solennelle  de  la  Loge  maçonnique  ; 
notre  ami  Sans-Patrie,  qui  n'a  pas  l'honneur  d'appartenir 
à  la  franc-maçonnerie,  malgré  ses  sympathies  pour  elle, 
préférerait  que  M.  l'abbé  Olivier  fît  son  versement  à  la 
caisse  du  Travailleur  socialiste.  Sans-Patrie,  qui  est  un 
garçon  très  mtéressé,  prêche  pour  son  saint.  Nous  trans- 
mettons respectueusement  sa  requête  à  M.  l'archiprètre. 

La  parole  est  maintenant  à  notre  camarade  : 

CHRISTIANISME  ET  CATHOLICISME 
(suite) 

Dans  une  nouvelle  lettre,  dont  je  ne  m'amuserai  pas  à 
souligner  et  à  relever  les  insinuations  (l'insinuation  est 
décidément  un  genre  où  les  ecclésiastiques  réussissent 
assez  bien),  ni  les  grosses  malices,  M.  l'abbé  Olivier 
renonce  à  contester  l'authenticité  de  mon  texte  évangé- 
lique  et  l'exactitude  de  ma  traduction.  Celle-ci,  «  trop 
libre  et  très  fantaisiste  »,  qui  n'avait  «  à  première  vue 
aucun  air  véridique  »,  à  une  seconde  lecture  plus  minu- 
tieuse de  M.  l'abbé  Olivier,  lui  aura  semblé,  comme  je 
l'aflirmais,  exacte,  lidèle  et  littérale.  M.  l'abbé  n'en 
souffle  plus  mot.  J'aurais  voulu  que  franchement,  carré- 
ment, il  avouât  que  sur  le  premier  point  c'est  moi  qui 
iii  raison. 

42 


ATTENTATS    DANS    L  YOXXE 

Peu  importe,  d'ailleurs,  puiscpie  M.  l'abbé  01i^■ie^  bat 
en  retraite.  Il  bat  en  retraite,  mais  il  revient  à  la  charge 
avec  de  nouveaux  textes  dont  je  ne  songe  pas  à  nier 
l'existence.  Il  s'agit  de  savoir  s'ils  infirment  véritable- 
ment le  texte  du  sermon  sur  la  montagne. 

M.  l'archiprètre  m'oppose  ou  plutôt  oppose  à  Jésus 
Jésus  lui-même,  et  non  seulement  Jésus,  mais  l'apôtre 
Paul.  Que  M.  l'archiprètre  prenne  garde  que  si  le  maître 
et  le  disciple  sont  en  contradiction  absolue  sur  un  point, 
ce  sera  tant  pis  pour  le  disciple.  Est-ce  Jésus  le  fils  de 
Dieu,  pour  les  catholiques,  ou  est-ce  l'apôtre  Paul,  qui 
n  a  même  pas  connu  personnellement  Jésus,  et  qui  a  pu 
ne  pas  comprendre  toute  la  pensée  du  maître  ?  ^lais 
que  dit  donc  Paul  dans  le  passage  cité  ?  Il  dit  en  sub- 
stance qu'il  faut  obéir  aux  puissances,  car  elles  viennent 
toutes  de  Dieu;  que  leur  résister,  c'est  résister  à  l'ordre 
de  Dieu  lui-même.  Si  Paul  entend  par  là  qu'on  doit 
tuer,  massacrer  l'étranger  et  l'ennemi  de  l'État  quand  le 
gouvernement  l'ordonne,  il  se  met  tout  simplement  en 
contradiction  manifeste,  absolue,  avec  l'ordre  formel, 
impératif,  émanant  de  Jésus-Christ  lui-même,  et  exprimé 
de  la  façon  la  plus  nette  dans  le  sermon  sur  la  monta- 
gne. Si  au  contraire  il  veut  dire  par  là  qu'il  faut  être 
soumis  et  résigné  aux  puissances,  en  sous-entendant  à 
condition  qu'elles  ne  commandent  rien  de  contraire  à  la 
loi  de  Dieu,  alors  ce  texte  ne  prouve  rien  non  plus  contre 
le  texte  évangélique. 

Mais  dans  les  Évangiles  eux-mêmes,  M.  l'abbé  Olivier 
croit  trouver  quatre  textes  qui  détruisent  ou  atténuent 
les  rudes  et  formelles  paroles  du  sermon  sur  la  mon- 
tagne. 

J'ai  le  regret  de  déclarer  à  M.  l'abbé  Olivier  que  ces 

43 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

quatre  textes  prouvent  encore  moins  que  les  textes  de 
Paul. 

Celui  où  il  est  question  du  centurion  (Matthieu,  viii) 
ne  prouve  absolument  rien;  que  nos  lecteurs  en  jugent. 
Il  s'agit  d'un  officier  qui  vient  supplier  Jésus  de  guérir 
un  de  ses  serviteurs  atteint  de  paralysie  dans  sa  maison. 
Jésus  lui  dit  :  «  J'irai  et  le  guérirai.  »  Mais  l'officier  im- 
patient lui  répond  en  substance  :  «  Quand  je  dis  à  un 
de  mes  soldats  de  m' obéir,  il  obéit  sur  un  signe;  un 
signe  de  toi,  et  sans  que  tu  te  déplaces,  sans  me  faire 
attendre,  mon  serviteur  sera  guéri.  » 

Voilà  en  substance  ce  que  contient  le  passage  en 
question.  Qu'est-ce  que  M.  l'abbé  Olivier  peut  bien  en 
tirer  pour  le  besoin  de  sa  cause?  Me  dira-t-il  que  si 
Jésus  avait  voulu  condamner  le  métier  militaire  il  n'au- 
rait pas  soulagé  cet  officier  dans  sa  détresse  ou  qu'il 
en  aurait  profité  pour  faire  mi  discours  à  ce  soldat 
contre  l'état  militaire.  A  cet  homme  qui  se  dérange 
pour  lui  adresser  une  prière  pressante,  M.  l'abbé  Oli- 
vier trouve  étrange  que  Jésus  n'ait  pas  répondu  par 
une  charge  contre  le  service  miUtaire.  J'aime  à  croire 
que  Jésus  avait  trop  de  cœur  et  de  bon  sens  pour  pla- 
cer si  mal  ses  discours. 

Restent  les  trois  textes  de  Mathieu  (xxii,  21),  de  Marc 
(xn,  17),  de  Luc  (xx,  26),  qui  tous  trois  rapportent  la 
même  scène  et  les  mêmes  propos  de  Jésus.  Voici  cette 
scène  exactement  résumée  :  Des  dévots,  juifs,  ennemis 
des  doctrines  nouvelles  de  Jésus,  essayèrent  de  le  perdre 
en,  lui  arrachant  par  surprise  une  parole  imprudente, 
quelque  propos  subversif  contre  l'autorité.  Ils  vinrent  à 
lui  en  disant  : 

«  Maître,  nous  savons  que  tu  es  véritable,  que  tu  en- 


ATTENTATS   DANS   L  YONNE 

seignes  la  voie  de  Dieu  en  vérité  et  que  tu  ne  te  soucies 
de  personne  :  car  tu  ne  regardes  point  à  l'apparence  des 
hommes. 

«  Dis-nous  donc  ce  qu'il  te  semble  de  ceci  :  Est-il  per- 
mis de  payer  le  tribut  à  César  ou  non?  Et  Jésus,  con- 
naissant leur  malice,  leur  répondit  :  Hypocrites,  pour- 
quoi me  tentez-vous  ?  Montrez-moi  la  momiaie  du  tribut; 
et  ils  lui  présentèrent  un  denier. 

«  Et  il  leur  dit  :  De  qui  sont  cette  image  et  cette 
inscription  ? 

«  Ils  lui  répondirent  :  De  César. 

«  Alors,  il  leur  dit  :  Rendez  donc  à  César  les  choses 
qui  sont  à  César  et  à  Dieu  celles  qui  sont  à  Dieu. 

«  Et  ayant  entendu  ceci,  ils  en  furent  étonnés  et  le 
laissant,  ils  s'en  allèrent.  » 

M.  l'abbé  croit  m'embarrasser  par  le  fameux  «  Rends 
à  César  ce  qui  appartient  à  César  ».  Cela  ne  peut  vou- 
loir dire,  selon  mon  savant  contradicteur,  qu'une  chose  : 
c'est  qu'il  faut  obéir  au  gouvernement,  même  quand  il 
demande  le  service  militaire. 

Il  faut  vraiment  n'avoir  rien  compris  à  toute  cette 
scène  si  dramatique  du  novateur  religieux  aux  prises 
avec  de  bons  apôtres  qui  veulent  le  perdre,  pour  oser 
tirer  de  ce  passage  de  pareilles  conclusions.  Les  enne- 
mis de  Jésus  qui,  eux,  voyaient  mieux  que  M.  l'abbé 
Olivier  les  côtés  subversifs  de  sa  prédication,  voulaient 
lui  faire  lâcher  une  parole  qu'on  pût  interpréter  comme 
un  propos  de  perturbateur  social.  Mais  Jésus  les  con- 
naît, il  est  en  garde  :  il  ne  vient  d'ailleurs  pas  soulever 
les  Juifs  contre  César  ni  contre  Hérode  ;  sans  répondre 
directement,  franchement  à  la  question  qu'on  lui  pose, 
au  sujet  de  l'impôt,  il  répond  finement  —  par  un  propos 

45  ni. 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

très  vague  et  fort  peu  compromettant  :  «  Rendez  à  César 
ce  qui  est  à  César,  et  à  Dieu  ce  qui  est  à  Dieu  ». 

Mais  ce  qui  est  à  Dieu,  Jésus  a  précisément  pris  le 
soin  de  nous  le  dire  ailleurs  r  le  sermon  sur  la  mon- 
tagne n'a  pas  d'autre  but.  C'est  là  que  se  trouvent,  tout 
au  long,  les  commandements  de  Dieu  et  parmi  ceux-là 
le  commandement  formel  de  ne  pas  tuer,  de  ne  pas 
résister  au  mal  par  la  violence,  d'aimer  même  ses  enne- 
mis. Tant  que  M.  l'abbé  Olivier  n'aura  pas  établi  que 
le  texte  du  sermon  sur  la  montagne  que  je  lui  ai  objecté 
est  inexact,  tant  qu'il  n'aura  pas  trouvé  des  paroles  du 
Christ  approuvant  la  violence  et  le  massacre,  dans  cer- 
tains cas  déterminés,  j'ai  le  droit  de  dire  que  le  chris- 
tianisme primitif  est  bien  mie  religion  douce,  ennemie 
de  toute  violence,  les  condamnant  toutes  sans  excep- 
tion, la  religion  de  la  fraternité  universelle. 

La  beauté  et  l'honneur  du  christianisme  évangélique, 
sa  supériorité  sur  les  religions  étroites,  locales,  natio- 
nales du  paganisme  ne  consistent-elles  pas  justement 
en  cette  affirmation  que  tous  les  hommes,  sans  distinc- 
tion de  pays,  sont  fds  d'un  même  dieu,  qu'ils  doivent  se 
traiter  en  frères,  refréner  par  l'amour  et  la  fraternité 
leurs  passions  égoïstes  et  violentes?  Otez  du  christia- 
nisme cet  admirable  sermon  sur  la  montagne  qui,  même 
aux  yeux  des  athées  épris  d'idéal,  est  une  des  pages  les 
plus  belles  de  l'histoire  de  l'humanité,  parce  qu'elle 
marque  une  étape  capitale  dans  son  évolution  vers  la 
fraternité  universelle,  et  dites-moi  ce  qui  reste  de 
grand  dans  le  christianisme? 


Un  Saxs-Patuie 


(A  SLwre) 

46 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

L'ARCHIPRÊTRE  ET  LES  CONSCRITS 
La  quatrième  et  dernière  de  M.  l'Aichiprétre 

Nous  recevons  de  M.  l'abbé  Olivier  la  lettre  sui- 
vante : 

Sens,  3  décembre  1900 
Monsieur  l'Administrateur-Gérant 
Confiant  de  nouveau  mon  droit  à  votre  loyauté,  sur 
d'avance  de  n'avoir  pas  l^esoin  de  recourir  à  d'autres 
moyens,  je  vous  prie  et  vous  requiers  de  publier  m  extenso, 
dans  votre  plus  prochain  numéro,  la  lettre  qui  suit,  ma 
dernière  réponse,  directe  cette  fois,  à  votre  camarade. 

Monsieur  Sans-Patrie 

Plus  cru'un  mot,  c'est  sûrement  le  dernier,  et  il  sera  bref, 
bref  comme  une  conclusion. 

J'ai  voulu  vous  obliger  à  déclarer  tout  haut  que  je  n'étais 
point  votre  ami,  votre  émule,  votre  complice,  comme  vous 
l'aviez  plus  qu'insinué;  que  je  n'avais  pas,  tant  s'en  faut, 
commis  le  crime  de  lèse-patrie  dans  un  discours  public. 

C'est  fait,  et  vos  ironies  ne  vous  lavent  pas  d'un  procédé 
indélicat,  jugé  tel  par  tous,  soyez-en  sûr. 

J'ai  voulu  prouver  que  les  textes  évangéliques,  invoqués 
par  vous  en  faveur  de  votre  tlièse  et  mis  faussement  dans 
ma  bouche,  ne  vous  autorisent  pas  à  dire,  à  me  faire  dire 
surtout  que  le  Christ,  mon  Maître,  devenu  soudain  le 
vôtre,  à  sa  grande  surprise  et  à  ceAIe  du  public,  convie 
«  les  conscrits  à  refuser  le  service  militaire  »,  ni  qu'il  pro- 
clame f<  l'incompatibilité  du  métier  des  armes  avec  la  qua- 
lité de  chrétien».  Car  voilà  textuellement  xoirc  traduction 
ou  votre  commentaire,  comme  vous  voudrez,  que  je  per- 
siste à  trouver,  à  déclarer  francliement,  carrément  ti-op 
libre  et  très  fantaisiste.  C'est  fait  et  tous  vos  faux-fuyants 
n'ont  pas  dépisté  nos  lecteurs,  soyez-en  sûr. 

J'ai  voulu  établir  que  d'autres  textes  évangéliques  pres- 
crivent l'obéissance  aux  pouvçirs  établis,  sauf  en  ce  qui 
est  contraire  à  la  loi  de  Dieu,  comme  vous  dites  fort  juste- 
ment, qu'ils  imposent  la  solde  de  tous  les  tributs,  qu'ils 
autorisent  la  puissance  du  glaive,  qu'ils  justifient  le  recru- 


qnîPMème  cahier  de  la  deuxième  série 

tement  des  milices  publicjfiies.  C'est  fait,   et  vos  sulDtilités 
chinoises    et  vos   discussions    byzantines    ne    donnent   le 
change  à  personne,  ajez-en  rassurance. 
En  somme,  provoqué,  j'ai  répondu.  —  C'était  mon  droit. 

—  Vous  le  dirai-je,  provoqué  à  nouveau,  je  ne  répondi*ais 
plus,  car  ce  serait  mon  déshonneur.  11  ne  peut  me  conve- 
nir, en  effet,  de  verser  ma  prose  plus  longtemps  (même  en 
face  d'un  adversaire  courtois),  dans  une  feuille  où  je  vous 
I)lains  sincèrement  d'écrire,  quand  vous  êtes  exposé,  comme 
dans  le  dernier  numéro,  à  trouver,  faisant  suite  à  votre 
article,  sous  le  couvert  apparent  de  votre  pseudonyme,  un 
entrefilet  sans  signature,  le  seul  qui  n'en  ait  point,  comme 
pour  vous  en  laisser  la  responsabilité,  où  l'on  annonce 
sérieusement  et  jîour  la  seconde  fois  —  c'est  une  récidive 

—  «le  départ  subit  d'un  vicaire  de  la  cathédrale  de  Sens 
avec  mademoiselle  B...  ».  Jugez  du  crédit  que  donne  à  vos 
démonstrations  diffuses  et  embarrassées  le  voisinage  d'une 
vérité  comme  celle-là. 

Vous  m'accusiez  d'insinuations,  quand,  combattant  à 
visière  levée,  j'essayais,  pour  connaître  mon  adversaire,  de 
percer  à  jour  le  masque  sous  lequel  il  s'est  dérobé  jusqu'au 
bout.  Comment  qualilîerez-vous  ce  genre  d'accusations  ano- 
nymes ?  Peut-être  vous  les  appellerez  «  un  procédé  de  dis- 
cussion loyale  »,  tout  au  plus  «  une  grosse  malice  »  comme 
vous  dites  si  finement.  Eh  bien!  moi,  j'ajip elle  cela,  en  bon 
français,  et  en  toute  vérité  évangélique  :  un  mensonge, 
une  lâcheté,  une  infamie.  Aussi,  c'est  le  tribunal,  si  j'en 
crois  les  intéressés,  qui  i)rendra  soin  de  nous  départager, 
qui  se  chargera  de  commenter  lui-même  ce  texte  vraiment 
trop  libre  et  très  fantaisiste,  et  d'appliquer  la  loi  qui  pro- 
tège jusqu'à  présent,  grâces  à  Dieu,  l'honneur  des  citoyens. 

En  déposant  la  plume,  je  lui  laisse  donc  la  parole,  et,  en 
vous  adressant  ma  carte  p.  p.  c.  je  vous  donne  un  rendez- 
vous  prochain  dans  l'enceinte  de  la  justice,  où  nous  assis- 
teront l'un  et  l'autre  nos  amis  respectifs,  assis  sur  des 
bancs  divers,  les  miens  à  celui  des  calomniés,  les  vôtres  à 
celui  des  calomniateurs. 

Emile  Olivier 

Archiprêtre  de  Sens 
48 


ATTENTATS   DANS   L  YONNE 

Cette  fois,  ce  nest  plus  ime  retraite,  c'est  une 
déroute  :  M.  l'Archiprôtre,  qui  déjà  esquissait  un  pru- 
dent mouvement  en  arrière  et  ne  soufflait  plus  un  mot 
du  texte  évarigélique  que  Sans-Patrie  lui  mettait  sous  le 
nez,  aujourd'hui  se  sauve  à  toutes  jambes,  en  lançant  à 
la  tète  de  notre  ami  des  épithètes  malsonnantes  que 
M.  l'abbé  Olivier  prend  peut-être  pour  des  arguments, 
mais  que  notre  ami,  avec  sa  bonhomie  et  son  indul- 
gence coutumières,  prendra  tout  simplement  pour  de 
grosses  malices. 

Mais  admirez  le  jésuitisme  du  saint  homme  I  Durant 
toute  sa  polémique  avec  notre  camarade,  vous  avez  vu 
ses  lourdes  insinuations  et  ses  pénibles  efforts  pour 
faire  dégénérer  une  discussion  purement  théorique  en 
une  question  de  personnes.  Aujourd'hui,  pour  couvrir 
sa  piteuse  défaite,  n'imagine-t-il  pas  de  greffer  sur  sa 
polémique  avec  Sans-Patrie  une  discussion  sur  un  en- 
trefilet auquel  celui-ci  est  entièrement  étranger  et  qui, 
d'ailleurs,  n'a  absolument  rien  à  voir  avec  le  débat 
institué  sur  le  christianisme  primitif  et  le  catholicisme 
actuel. 

L'administratcur-gérant  du  Travailleur  Socialiste  est 
seul  responsable  des  entrefilets  sans  signature  qu'il 
publie. 

11  ne  fait,  d'ailleurs,  aucune  difficulté  de  reconnaître 
qu'une  erreur  de  fait  s'est  glissée  dans  l'entrefilet  qui 
met  si  fort  en  colère  M.  l'abbé  Olivier. 

Les  mariages  de  prêtres  que  nous  annoncions  sont 
bien  réels,  mais  il  est  inexact  qu'un  vicaire  de  la  Cathé- 
drale ait  disparu  avec  mademoiselle  B...  Nous  avons 
confondu  avec  un  autre  prêtre  d'une  autre  ville  du 
diocèse,  actuellement  curé  de  V...  Nous  rectifions  notre 

49 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

erreur  plus  loin  et  nous  exprimons  à  MM.  les  Vicaires 
de  la  cathédrale  tous  nos  regrets  de  les  avoir  môles  à 
une  histoire  à  laquelle  ils  sont  restés  étrangers. 

Mais  nous  espérons  que,  malgré  notre  rectification, 
MM.  les  Vicaires  ne  renonceront  pas  à  leur  intention  de 
nous  poursuivre  pour  diffamation  ou,  à  leur  défaut, 
M.  le  Curé  de  V...  Ce  jour-là,  nous  n'aurons  pas  de 
peine  à  prouver  au  tribunal  qu'il  n'y  a  vraiment  diffa- 
mation que  là  où  il  y  a  intention  diffamatoire  et  que, 
dans  notre  pensée,  il  n'entrait  aucmie  intention  de  diffa- 
mer les  deux  amoureux  en  cause. 

Loin  de  jeter  la  pierre  au  jeune  prêtre  qui  s'amou- 
rache d'une  de  ses  pénitentes  et  se  sauve  avec  elle 
pour  r épouser,  nous  le  félicitons  hautement  d'avoir 
renoncé  à  mi  célibat  contre  nature,  source  de  toutes 
corruptions  pour  tant  d'ensoutanés  restés  fidèles  au 
froc.  Voilà  ce  que  nous  dirons  au  tribunal  et  bien 
d'autres  choses  encore  plus  précises  et  plus  crous- 
tillantes, si  le  procès  dont  on  nous  menace  vient  au 
jour. 

Hélas  î  nous  tremblons  que  les  intéressés,  les  calom- 
niés, ne  soient  comme  M.  OliA-ier  que  des  matamores 
qui  menacent  tout  d'abord  d'aller  Jusqu'au  bout  et  qui, 
au  bon  moment,  se  dérobent  prudemment.  Allons, 
messieurs  les  Vicaires,  allons,  monsieur  le  Curé  de  V..., 
traînez-nous  devant  les  tribunaux,  sans  peur  des  écla- 
boussures  et  surtout  sans  crainte  de  faire  de  la 
réclame  au  Travailleur  Socialiste. 

M.  l'Archiprètre  —  envers  qui  nous  voulons  être  juste 
—  n'a  pas  craint  de  nous  en  faire  un  peu  en  écrivant 
dans  nos  colonnes  :  sitôt  que  le  public  sénonais  a 
appris  qu'il  pouvait  lire  dans  notre  journal  un  sermon 

5o 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

authentique  de  INI.  l'Archiprètre,  il  s'est  précipité  sur  ce 
morceau  de  haute  éloquence  et  aussitôt  notre  tirage  a 
augmenté  dans  des  proportions  inespérées.  Aussi  est-ce 
avec  un  véritable  chagrin  que  nous  nous  voyons  privé 
désormais  d'une  collaboration  si  précieuse.  M.  l'abbé 
Olivier  n'a  pas  obligé  des  ingrats  :  en  le  perdant,  qu'il 
nous  permette  de  lui  donner  ici  même  l'assurance  de 
notre  longue  reconnaissance. 

LETTRE  OUVERTE  DE  SANS-PATRIE  A  M.  L'ARCHIPRÈTRE 

Monsieur  l'Archiprètre 

Indélicatesse  n'est  pas  assez  dire;  c'est  un  véritable  faux 
que  j'ai  commis  en  vous  attribuant  ironiquement  un 
sermon  de  ma  composition  :  le  faux  du  colonel  Henry  — 
que  nous  pleurons  tous — était  véniel  auprès  du  mien. 
Pour  la  première  fois,  je  comprends  aujourd'hui  votre 
sainte  et  légitime  colère. 

Aussi,  ai-je  hâte  devons  offrir  une  réparation  éclatante. 

Pour  ma  confusion,  je  vous  supplie  de  m'accorder  l'auto- 
risation de  publier  en  brocliure  vos  lettres  si  franches,  si 
loyales  et  si  linement  spirituelles  à  côté  de  ma  prose 
diffuse  et  embarrassée.  Ma  conscience  ne  sera  en  repos  que 
lorsque  je  verrai,  dans  une  petite  brochure  facile  à  faire 
circuler  parmi  vos  ouailles,  mes  subtilités  chinoises,  mes 
discussions  byzantines  et  mes  pauvres  démonstrations  aux 
prises  avec  votre  puissante  logique  et  votre  solide  docu- 
mentation. 

Je  suis  convaincu  que  votre  inépuisable  esprit  de  charité, 
que  je  sens  déborder  de  toutes  aos  lettres,  ne  me  refusera 
pas,  votre  modestie  non  plus,  je  l'espère,  d'user  du  seul 
moyen  que  je  vois  de  réparer,  autant  qu'il  est  en  moi, 
l'indélicatesse  véritablement  monstrueuse  dont  je  me  sens 
coupable  envers  vous. 

En  terminant,  permettez-moi,  monsieur  l'Archiprètre,  de 
mettre  au  bas  de  nui  lettre  la  simple  formule  de  politesse 
que  vous  avez  omise  au  bas   de  la  vôtre  et  dont  la  cour- 

5i 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

toisie  la  plus  élémentaire  fait  un  devoir  à  tous  les  gens 
bien  élevés;  permettez-moi,  dis-je,  de  vous  saluer  avec  tout 
le  respect  que  je  vous  dois. 

Un  Sans-Patrie 

Ai-je  besoin  de  aous  dire.  Monsieur,  ainsi  qu'à  nos 
lecteurs,  que  je  ne  suis  pas  l'auteur  de  rentreiilet  sans 
signature  qui  est  à  la  suite  de  mon  dernier  article  ? 

Tout  ce  que  j'écris  est  signé  —  d'un  lâche  et  honteux 
pseudonyme,  c'est  vrai,  —  mais  enfin  c'est  signé 

Un  Saxs-Patrir 


CHRISTIANISME  ET  CATHOLICISME 
(suite) 

Dans  sa  lettre  d'aujourd'hui  —  sa  dernière  lettre, 
hélas!  —  M.  l'abbé  Olivier,  au  lieu  d'essayer  de  réfuter 
les  objections  graves  que  je  faisais,  il  y  a  huit  jours, 
aux  textes  qu'il  invoquait,  se  borne  pour  toute  réponse 
à  qualifier  mon  dernier  article  de  «  discussions  byzan- 
tines »  et  de  «  subtilités  chinoises  ».  M.  l'abbé  Olivier 
me  permettra  de  ne  pas  prendre  ces  qualificatifs  amers 
pour  des  arguments  sérieux  :  le  moindre  essai  de 
réfutation  eût  mieux  fait  l'affaire  de  nos  lecteurs  et  leur 
eût  paru  plus  digne  de  mon  distingué  contradicteur.  — 
Je  ne  sais  si  ces  mêmes  lecteurs,  peu  au  courant  des 
finasseries  et  des  distinguo  des  écrivains  ecclésias* 
tiques,  ont  savouré,  comme  elle  le  méritait,  la  phrase 
où  M.  l'abbé  Olivier  me  déclare  qu'il  persiste  à  trouver 
inexacts  «  ma  traduction  »  ou  si  je  le  veux  «  mon 
commentaire  ».  Cette  phrase  est  un  pur  chef-d'œu\Te 
de  casuistique.  En  bon  français,  cette  phrase  alara- 
biquée  et  entortillée  signifie  simplement  que  ma  tra- 

52 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

duction  est  exacte,  mais  que  mon  commentaire,  mon 
interprétation  du  texte  évangélique  ne  Test  pas.  Autre- 
ment dit,  l'Évangile  dit  bien  :  «  Ne  résiste  point  à  la 
violence,  mais  si  quelqu'im  te  frappe  à  la  joue  droite, 
présente-lui  aussi  l'autre  »  ;  l'Évangile  dit  bien  encore  : 
«  Aimez  vos  ennemis  et  bénissez  ceux  qui  vous  mau- 
dissent ;  faites  du  bien  à  ceux  qui  vous  haïssent  et 
priez  pour  ceux  qui  vous  frappent  et  vous  persécutent  », 
l'Évangile  dit  bien  tout  cela,  mais  je  n'ai  pas  le  droit, 
selon  M.  l'abbé  01i\der,  d'en  conclure,  d'en  tirer  ce 
commentaire,  cette  interprétation  que  toute  violence,  à 
plus  forte  raison  la  guerre,  la  pire  de  toutes  les  violences, 
est  contraire  à  l'esprit  évangélique  ;  que  le  métier  de 
soldat,  de  tueur  d'hommes  est  incompatible  avec  la 
dignité  de  chrétien.  Enfin!  M.  l'archiprètre,  cessant 
d'ergoter  et  de  nier  l'évidence,  arrive  au  nœud  de  la 
question.  Quel  malheur,  que  juste  au  moment  psycho- 
logique, il  renonce  subitement  à  là  controverse! 

Je  continuerai  quand  même  ma  démonstration,  pour 
nos  lecteurs,  et  après  avoir  montré  l'opposition  du 
christianisme  primitif  et  du  catholicisme  actuel  sur  la 
question  de  la  non  résistance  par  la  violence,  je  mon- 
trerai prochainement  leurs  contradictions  sur  d'autres 
points  aussi  fondamentaux. 

Mais  revenons  à  mon  commentaire  «  trop  libre  et  très 
fantaisiste  »  du  sermon  sur  la  montagne. 

Que  M.  l'archiprètre  le  veuille  ou  non,  il  n'y  a  que 
deux  commentaires  admissibles  du  texte  que  j'invoque; 
je  le  mets  au  défi  d'en  trouver  un  troisième  soutenable 
et  plausible. 

Il  y  a  d'abord  l'intcrpr^^'lalion  étroite,  littérale,  rigou- 
reuse :  «  Le  Clirist  a  formellement  interdit  de  répondre 

53 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

à  la  violence  par  la  violence  et  a  ordonné  d'aimer  ses 
ennemis  ;  donc  un  chrétien  ne  peut  se  prêter  à  aucun 
acte  de  violence  à  main  armée  :  il  ne  peut  tuer;  il  ne 
peut  être  soldat,  car  la  fui  du  métier  militaire  c'est  la 
guerre.  »  Cette  interprétation  est  la  seule  qui  me 
paraisse  ^Taiment  logique  pour  un  chrétien  sincère. 
C'est  celle  que  j'attribuais  ironiquement  à  M.  l'abbé 
Olivier  dans  le  sermon  fantaisiste  que  je  lui  ai  prêté 
avec  une  si  vilaine  indélicatesse.  Ah!  certes,  cette 
interprétation  n'est  pas  à  la  portée  des  âmes  vulgaires 
ni  des  gens  de  petite  foi,  comme  dirait  Jésus.  Il  est 
plus  facile  de  débiter  tout  un  chapelet  ou  de  lire  du 
bout  des  lèvres,  pendant  deux  heures  consécutives  par 
jour,  des  litanies  et  des  prières,  que  de  faire  violence 
à  ses  instincts  de  jouissance  et  de  combativité  et  de  se 
sacrifier  tout  entier  au  triomphe  d'un  idéal  pareil.  Il 
n'en  reste  pas  moins  vrai  que  cette  soif  d'idéal,  des 
hommes  l'ont  eue  au* point  de  pratiquer  à  la  lettre  le 
principe  de  la  non  résistance  au  mal  par  la  violence. 

Pendant  les  trois  premiers  siècles  du  christianisme, 
des  chrétiens,  vrais  disciples  du  Christ,  ceux-là,  se  sont 
laissé  persécuter,  torturer,  au  milieu  des  moqueries  de 
la  populace  d'alors,  sans  essayer  la  moindre  résistance. 
Au  seizième  siècle,  lorsque  la  Réforme  protestante  a 
mis  une  partie  de  la  société  européenne  face  à  face 
avec  le  texte  évangélique  soustrait  aux  regards  des 
fidèles  pendant  douze  siècles  par  l'Église  romaine,  il 
s'est  trouvé  en  Allemagne  une  secte,  celle  des  Méno- 
nites,  assez  idéaliste  et  assez  clirétienne  pour  refuser, 
sans  violence,  passivement,  de  contribuer  à  la  défense 
armée  du  pays;  au  dix-septième  siècle,  les  Quakers, 
autre  secte  protestante  encore  nombreuse  en  Amérique, 


ATTENTATS    DAXS    L  YONNE 

s'est  obstinément  refusée  et  se  relase  encore  au  service 
militaire;  enfin,  en  notre  siècle,  en  Russie,  des  villages 
entiers  ont  refusé  au  nom  de  l'Évangile  de  servir  dans 
l'armée  du  tsar.  Ces  doux  réfractaii-es,  les  Douklio- 
bors,  ont  répondu  aux  policiers  et  aux  soldats  du  tsar  : 
«  Faites  de  nous  ce  que  vous  voudrez;  nous  rendrons 
au  tsar  ce  qui  est  dû  au  tsar  et  à  Dieu  ce  qui  est  dû  à 
Dieu;  frappez-nous;  tuez-nous;  mais  nous  ne  serons 
point  soldats,  nous  n'apprendrons  pas  à  tuer  des 
hommes,  car  tous  les  hommes  sont  nos  frères.  »  On  les 
a  persécutés  ;  on  a  envoyé  les  meneurs  en  Sibérie,  on  a 
fait  mourir  sous  le  knout,  devant  leurs  femmes  et  leurs 
enfants,  ces  doux  pacifiques;  rien  n'y  a  fait;  ne  pouvant 
exterminer  tout  ce  monde,  dont  l'attitude  héroïque 
trouvait  des  admirateurs  dans  toutes  les  classes  de  la 
société  russe,  le  gouvernement  du  tsar  a  dû  les  laisser 
en  paix. 

L^an  dernier,  pourtant,  pris  de  remords  ou  craignant 
la  contagion  de  l'exemple,  il  a  donné  l'ordre  qu'on  les 
expulsât  de  son  empire,  et  8.000  d'entre  eux,  errants  et 
fugitifs,  ont  abandonné  leurs  foyers  et  leiu-s  tombeaux 
pour  aller  chercher  au  loin  une  terre  où  n'existe  point 
le  service  militaire  obligatoire,  où  Ton  ne  soit  pas 
obligé  de  tuer  et  en  tuant  de  violer  la  loi  du  Christ. 
Aujourd'hui,  après  des  soulTrances  horribles,  ils  sont 
fixés  au  Canada. 

Quels  sont  les  vrais  chrétiens?  Les  Doukhobors  ou 
les  archiprètres  qui  réunissent  des  enfants  crédules  et 
ignares  au  pied  des  autels  pour  leur  chanter  la  gloire 
du  sabre? 

Un  Saxs-Patuii: 
(A  siiù're) 

55 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

CHRISTIANISME  ET  CATHOLICISME 
(suite  et  fin) 

Reste  l'autre  commentaire  permis,  l'interprétation 
moins  logique,  mais  plus  facilement  acceptable,  plus 
humaine.  Elle  consiste  à  dire  ceci  :  «  Dans  le  sermon 
sur  la  montagne,  Jésus  a  seulement  voulu  nous  propo- 
ser un  idéal  élevé,  sublime,  mais  qu'il  savait  fort  bien 
être  hors  d'atteinte  pour  le  commun  des  hommes;  il  ne 
faut  donc  pas  prendre  à  la  lettre  la  parole  évangélique  ; 
nous  devons  l'interpréter  en  ce  sens  qu'il  faut  nous 
efforcer  d'être  doux,  humains  et  pacifiques.  Jésus  ne 
saurait  en  vouloir  à  des  hommes  bons  et  justes  qui, 
sans  attaquer  autrui,  se  contentent  de  repousser  avec 
modération  l'envahisseur  violent  qui  menace  leurs 
foyers  et  leurs  autels.  Ainsi  interprétée,  la  doctrine 
évangélique  sera  plus  à  la  portée  de  notre  faible  huma- 
nité et  elle  exercera  encore,  néanmoins,  «ne  action 
bienfaisante  sur  la  terre.  » 

J'admets  cette  interprétation  opportuniste,  bien  que 
la  défense  de  résister  au  mal  par  la  violence  soit  caté- 
gorique et  que  Jésus,  s'il  avait  voulu  faire  une  exception 
en  faveur  de  la  patrie,  eût  pris  soin  de  le  faire  en 
termes  clairs  et  mdiscutables.  Mais,  alors,  quel  doit 
être,  au  moment  de  la  levée  des  conscrits,  le  rôle  du 
prêtre  opportuniste  qui  trouve  trop  radicale  et  trop 
subversive  la  pure  doctrine  évangélique,  mais  qui  veut 
pourtant  faire  entendre  cjuelque  écho,  si  affaibli  soit-il, 
delà  parole  du  maître  galiléen?  Son  devoir  est  tout 
tracé.  Il  doit  rappeler  à  ces  jeunes  hommes  que  l'idéal 
à  atteindre  c'est  la  fin  de  toute  haine  nationale,  de  toute 
guerre,  de  toute  violence  ;  que  la  défense  du  territoire 

56 


ATTENTATS   DANS    L  YOXXE 

peut  seule  justifier  une  violation  des  principes  de 
l'Évangile  ;  mais  que  toute  guerre  oftensive,  toute  guerre 
qui  tend  à  détruire  par  la  violence  les  foyers  et  les 
autels  d'un  autre  peuple  est  ime  abomination  à  laquelle 
un  chrétien,  si  dégénéré  qu'il  soit,  ne  doit  point  se 
soumettre,  même  sous  la  menace  de  la  prison  ou  de  la 
mort.  Avec  la  crédulité  des  ouailles  catholiques,  si 
confiantes  dans  la  parole  de  leurs  prêtres,  en  cinquante 
ans  de  prédications  pareilles,  l'Église  catholique  eût 
créé  au  sein  de  nos  sociétés  écrasées  de  charges  mili- 
taires et  empoisonnées  de  chauvinisme  jusqu'aux 
moelles,  en  France  et  à  l'étranger,  im  courant  pacifique 
qui  eût  emporté  pour  toujours  le  culte  barbare  de  la 
force  brutale  et  lidolàtrie  du  sabre,  elle  eût  étoufie 
dans  leur  germe  les  confiits  internationaux  et  elle  eût 
réparé,  dans  une  certaine  mesure,  par  ce  grand  service 
rendu  à  l'humanité,  toutes  ses  violences  et  tous  ses 
crimes  passés. 

Cette  interprétation  opportuniste,  terre  à  terre,  s  est 
encore  trouvée  trop  élevée  pour  l'esprit  et  le  cœur  du 
curé-archiprôtre  de  Sens.  Même  à  ce  devoir  restreint 
et  élémentaire,  M.  l'abbé  Olivier  a  manqué  gravement: 
que  nos  lecteurs  plutôt  rehsent  son  sermon.  Sans  se 
laisser  éblouir  par  la  beauté  de  la  forme,  par  ces 
images  grandioses  qui  révèlent  en  M.  l'abbé  Olivier  un 
nouveau  Bossuet  (je  leur  recommahde  tout  particulière- 
ment ((  l'ange  de  la  France  feuilletant  les  registres  où 
sont  inscrites  les  réserves  saintes  de  la  nation  »)  cpie 
nos  lecteurs  aillent  droit  au  fond.  Qu'ils  jugent  la  misé- 
rable pensée  du  prêtre  catholique  en  la  comparant  à  la 
parole  sublime  de  Jésus. 

Pour  M.  labbé  Olivier  «  quiconque,    depuis  (depuis 

5; 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

Jésus),  vit  et  combat  au  se^^ice  de  sa  patrie  est  un  être 
sacré  ;  il  ne  fait  pas  seulement  métier  de  soldat^  il  fait 
métier  de  christ,  de  sauveur  et  s'il  vient  à  mourir,  ce 
n'est  pas  une  victime  simplement,  c'est  un  martyr,  car 
il  a  combattu  pour  les  foyers  et  les  autels.  »  Et  tout  le 
reste  du  sermon  est  une  glorification  enthousiaste  du 
métier  de  tueur  d'hommes.  «  Servez  votre  pays,  s'écrie 
le  savant  et  éloquent  prédicateur  (c'est  ^I.  Pabbé  Olivier 
cjue  Je  veux  dire),  servez  A'Otre  Dieu,  c'est  tout  un,  sans 
faiblesse,  sans  lâcheté,  à  la  façon  des  Bayard,  des  Du- 
guesclin,  des  de  Lamoricière,  des  Mac-?Jahon,  des  de 
Sonis,  des  Courbet,  Soyez,  comme  eux,  partout  et  tou- 
jours, des  Français  sans  peur  et  des  chrétiens  sans 
reproche.  » 

Eh  bien  I  je  prétends  que  quand  un  prêtre  catholique 
est  capable  de  tenir  un  pareil  langage,  dans  mie  telle 
circonstance,  il  n'a  plus  le  droit  de  se  dire  un  disciple 
du  Christ,  ou  tout  au  moins,  s'il  a  le  droit  de  s'affubler 
de  n'importe  quel  nom,  il  donne  à  tous  ceux  chez  qui  le 
sens  critique  n'a  pas  été  atrophié  par  les  pratiques  ma- 
chmales  et  l'enseignement  de  mots  du  séminaire,  la 
preuve  manifeste  qu'il  est  resté  complètement  fermé  à 
l'esprit  du  christianisme  primitif. 

Si  je  n'étais  pas,  selon  l'heureuse  trouvaille  de 
M.  l'abbé  Oli^-ier,  «  totalement  étranger  aux  leçons  de 
l'histoire  nationale  »,  j'ajouterais  que  le  sermon  de 
]M.  l'archiprêtre  donne  l'mipression  qu'au  séminaire  il 
n"a  appris  l'histoire  cjue  dans  le  manuel  du  P.  Loriquet. 
Mon  distingué  contradicteur  ne  semble-t-il  pas  croire, 
en  effet,  que  les  héros  qu'il  propose  à  l'admiration  des 
conscrits  n'ont  jamais  combattu  que  pour  la  défense  de 
la  patrie,  des  foyers  et  des  autels  ?  Ne  croit-il  pas  bon- 

58 


ATTENTATS   DANS    L  YONNE 

nenient  que  les  armées  n'ont  servi  et  ne  servent  cpa'à  ce 
rôle  défensif  ?  Voyons?  est-ce  qu'ils  défendaient  leurs 
foyers  et  leurs  autels  les  soudards  napoléoniens  qui 
ont  envahi  et  saccagé  la  Prusse  en  1806,  qui  ont  volé  et 
massacré  les  Espagnols,  de  1809  à  i8i3,  cpii  ont  dé- 
chaîné contre  eux,  par  la  marche  sur  Moscou,  lïnsur- 
rection  nationale  et  religieuse  du  peuple  russe  ?  Et  les 
Lamoricière,  les.  Mac-Mahon,  les  Sonis  qui  ont  conquis 
tant  de  galons  et  de  croix  en  enfumant  les  Arabes  dans 
les  grottes  duDahra,  en  coupant  leurs  arbres  fruitiers, 
en  incendiant  leurs  récoltes  dans  toute  l'Algérie,  —  dans 
une  Algérie  où  la  piraterie  n'existait  plus  depuis  long- 
temps, —  est-ce  qu'ils  défendaient  leurs  foyers  et  lem's 
autels  ou  plutôt  ne  venaient-ils  pas  attaquer  les  foyers 
et  les  autels  du  peuple  arabe?  Peut-être  M.  l'abbé  Olivier 
se  ligure-t-il  aussi  que  ce  sont  les  Chinois  qui  sont  venus 
attaquer  nos  foyers  et  nos  autels  !  Les  Hovas  aussi, 
sans  doute,  et  les  nègres  du  Soudan  ? 

Si  M.  l'abbé  Olivier  sent  la  force  des  objections  que 
je  lui  soumets  depuis  le  début  de  cette  polémique,  je  le 
prie  de  rassurer  sa  conscience.  Il  a  contre  lui  TÉvangile 
sans  doute,  mais  il  a  pour  lui  l'Église  catholique  tout 
entière  qui,  depuis  des  siècles,  méconnaît  et  viole  cyni- 
quement le  précepte  évangélique  de  la  non  résistance  au 
mal  par  la  violence.  Au  huitième  siècle  déjà,  les  mis- 
sionnaires qui  évangélisaient  les  Germains  appelaient 
les  guerriers  catholiques  de  la  France  d'alors  contre  les 
païens  récalcitrants  et  Tun  de  leurs  chefs,  Gharlemagne, 
faisait  décapiter,  en  un  seul  joiu*,  4-5oo  prisonniers 
saxons.  Du  onzième  au  treizième  siècle,  l'Eglise  lançait 
des  millions  de  catholiques  contre  les  musulmans  qui 
occupaient  Jérusalem  :  ce  furent  les  CBoisades.  Lors  de 

S9 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

la  première,  il  y  eut  un  tel  carnage  d'infidèles  que  dans 
l'un  de  leurs  temples,  le  sang  s'élevait  juscju'à  la  bride 
des  chevaux,  à  quelques  pas  de  l'endroit  où  avait  été 
crucifié  celui  qui  avait  apporté  au  monde  l'Évangile  de 
fraternité  universelle.  Rappellerai-je  les  massacres 
d'Albigeois,  les  milliers  de  victimes  de  l'Inquisition,  les 
horreurs  de  la  Saint-Barthélémy  allumées  par  les  prédi- 
cations des  moines  ?  A  quoi  bon  puisqu'il  n'y  a  pas  un 
seul  de  nos  lecteurs  —  sauf  M.  l'abbé  Olivier  peut-être 
—  qui  ne  sache  que  chaque  page  de  l'histoire  de  l'Église 
catholique  est  rouge  de  sang?  M.  le  curé  archiprètre, 
en  exaltant  le  métier  de  tueur  d'hommes,  est  donc  resté 
dans  la  bonne  et  pure  tradition  catholique. 

O  Jésus,  puisque  tu  fis  jadis  le  tour  de  force  de  res- 
susciter trois  jours  après  ta  mort  —  du  moins  M.  l'abbé 
Olivier  l'enseigne  à  ses  ouailles  — il  ne  te  coûterait  pas 
beaucoup  plus  de  ressusciter  une  deuxième  fois  après 
dix-neuf  siècles.  Reviens  au  milieu  de  nous,  doux  Gali- 
léen;  ma:^  viens,  je  t'en  supplie,  sans  le  fouet  avec 
lequel  tu  chassas  un  joiu?  les  pharisiens  et  les  mar- 
chands du  temple,  M.  l'abbé  Olivier  croirait  que  par  ce 
geste  méprisant  tu  as  justifié  femploi  de  la  Aiolence 
contre  les  mécréants.  Cette  fois,  pour  qu'il  n'y  ait  pas 
d'erreur  possible  au  sujet  de  ton  sentiment  sur  toutes 
les  violences,  quand  tu  renouvelleras  ton  beau  geste 
contre  les  pharisiens  et  les  marchands  du  temple,  je 
mettrai  à  ta  disposition  un  soUde  balai. 

Ux  S  AXS-Patrie 

Au  service  d'une  thèse  vraiment  insoutenable,  le 
Sans-Patrie  avait  déployé  de  telles  ressources  de 
sophiste   qu'il    avait  donné,   aux    ouailles    mêmes  de 

60 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

'SI.  l'abbé  Olivier,  Timpression  que  réminent  ciiré- 
archiprétre  pouvait  bien  ne  pas  être  l'aigle  qu'on  avait 
cru  jusque-là. 

Pour  comble  d'impertinence,  deux  mois  durant,  la 
polémique  une  fois  finie,  le  Sans-Patrie  dédia  tous  ses 
articles  à  M.  l'abbé  Olivier  et  il  les  faisait  précéder 
d'épigraphes  emprimtées  au  sermon  authentique  du 
curé  de  Sens.  Voici  un  spécimen  de  ces  plaisanteries 
inconvenantes  : 

NOTRE    GLORIEUSE  ARMÉE   EN    CHINE 

A  M.  Vabbé  Olivier,  ciiré-archiprêtre 
de  la  Métropole 

Quiconque,  depuis  (depuis  Jésus» 
vit  et  combat  au  senice  de  sa 
patrie  est  un  être  sacré  :  il  ne  fait 
pas  seulement  métier  de  soldat,  il 
fait  métier  de  christ,  de  sauveur  et, 
s'il  vient  à  mourir,  ce  n'est  pas  une 
victime  simplement,  c'est  un  m-ir- 
tyr,  car  il  a  combattu  pour  les 
foyers  et  les  autels. 

(Évangile  selon  Saint...  OLn'iER) 

Enfui,  depuis,  il  ne  se  passe  guère  de  semaine  sans 
que  dans  le  corps  du  journal  on  voit  à  tout  propos 
apparaître  et  comparaître  celui  que  la  feuille  socialiste 
appelle  avec  une  politesse  obséquieuse  notre  ancien 
collaboratear,  Vêniinent  et  distingué  curé-archiprêtre 
de  Sens,  M.  l'abbé  Olivier. 

Chacun  sait  que  les  prêtres  et  les  cléricaux  catho- 
liques ont  d'ordinaire  des  trésors  d'humilité,  de  résigna- 
tion et  de  charité  chrétienne  qui  leur  permettent  d'en- 
durer les  avanies  avec  une  parfaite  sérénité  :  M.  l'abbé 
Olivier  et  ses  ouailles,  par  une  anomalie  diiricile  à 
expliquer,  sont  au  contraire  irascibles  et  vindicatifs  : 

6i 

IV 


quinzième  cahier  '  de  la  deuxième  série 

leur   cœur   déborde,    non  de    mansuétude    pour  leurs 
ennemis,  mais  de  fiel. 

Au  cours  de  sa  polémique  avec  le  Sans-Patrie,  le 
curé-archiprêtre  avait  déjà  trouvé  moyen  de  dénoncer 
M.  Hervé  comme  étant  le  Sans-Patrie.  La  polémique 
finie,,  il  lâcha  toute  sa  meute  sur  celui  cpi'il  soupçonnait 
d'être  son  adversaire. 

L'aumônier  du  Lycée  s'en  mêla  :  questionné  un  jour  à 
son  cours  d'instruction  religieuse  par  un  jeune  élève 
qui  avait  entendu  son  professeur  d'histoire  exposer  les 
idées  de  Renan  sur  Jésus,  Faumônier  appela  dans  sa 
chambre  le  jeune  questionneur  et  lui  déclara  à  brûle- 
pourpoint  que  Renan  et  M.Hervé  étaient  deux  canailles 
€t  deux  imbéciles. 

Puis  ce  fut  le  tour  de  labbé  ïalva,  directeur  du 
pensionnat  Saint-Edme,  qui  envoie  ses  élèves  comme 
externes  au  lycée  :  M.  l'abbé  vint  se  plaindre  au  provi- 
seur que  le  professem'  d'histoire  avait  tenu  dans  son 
cours  du  Moyen-Age,  au  sujet  de  la  messe,  des  propos 
hérétiques;  vérification  faite,  le  professeur  d'histoire 
avait  présenté  la  messe  de  la  façon  la  plus  orthodoxe, 
telle  que  l'Église  la  présente  elle-même  dans  ses  cathé- 
chismes.  L'abbé  Talva  connaissait  les  sacrés  canons  à 
peu  près  comme  l'abbé  Olivier  le  sermon  sur  la 
montagne. 

Les  feuilles  de  sacristie  donnèrent  à  leur  tour  :  l'une 
d'elles  alla  même  jusqu'à  conseiller  aux  élèves  de 
chahuter  leur  professeur.  Ils  ne  bougèrent  pas. 
.  Enfin  deux  pères  de  famille,  chefs  du  parti  clérical  et 
antisémitique  de  Sens,  vinrent  et  remirent  au  proviseur 
du  lycée  une  lettre  qu'ils  le  prièrent  de  transmettre  à 
M.   Hervé;    ces    messieurs    sommaient    M.   Hervé    de 

62 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

répondre  s'il  était  le  Sans-Patrie.  M.  Hervé  répondit  au 
proviseur,  puis  à  ces  messieurs,  que  l'enseignement  du 
professeur  n'étant  nullement  critiqué,  le  professeur 
n'avait  aucune  réponse  à  leiu*  faire  ;  mais  que  le  citoyen 
se  ferait  un  plaisir  de  les  recevoir  à  son  domicile  parti- 
culier, où  il  leur  donnerait  les  explications  qu'il  jugerait 
convenable. 

Quant  à  l'autorité  universitaire,  elle  n'avait  pas 
attendu  si  longtemps  pour  se  mettre  en  branle  :  le 
proviseur  de  Sens  et  le  recteur  de  Dijon  passent  pour 
des  cléricaux  et  des  conservateurs  ;  en  outre,  en  bons 
fonctionnaires  qu'ils  sont,  ils  détestent  les  histoires, 
d'où  qu'elles  viennent,  et  M.  Hervé  leur  en  attirait  de 
fort  désagréables. 

Ils  n'ignoraient  point  que  le  professeur  d'histoire  ne 
faisait  pas  de  politique  en  classe  ;  qu'il  avait  conservé 
sur  tous  ses  élèves,  au  milieu  de  tous  ces  incidents,  une 
grande  autorité  morale  ;  mais  les  cléricaux  criaient  au 
scandale.  Les  fonctionnaires  de  l'Université  sont  de 
bons  marchands  de  soupe  qui  ont  à  ménager  surtout  la 
clientèle  riche  et  cléricale.  Des  répubhcains,  ils  se 
soucient  fort  peu,  sachant  bien  qu'ils  ne  retireront  pas 
leurs  enfants  des  lycées  pour  les  mettre  dans  les 
jésuitières.  Il  n'y  a  pas'de  concurrence  à  gauche;  il  n'y 
en  a  qu'à  droite;  c'est  donc  à  la  clientèle  cléricale 
qu'un  l)on  marchand  de  soupe  doit  avant  tout  s'eiïorcer 
de  plaire. 

Donc,  le  proviseur,  au  nom  du  recteur,  invita  M.  Hervé 
à  répondre  s'il  était  oui  ou  non  le  Sans-Patrie  qui  polé- 
miquait d'une  façon  si  intempestive  avec  le  curé- 
archiprèlre.  M.  Hervé  répondit,  en  termes  polis,  mais 
catégoriques,   qu'il    dépendait    incontestablement    de 

63 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

l'autorité  universitaire  pour  tout  ce  qu'il  pouvait  dire 
et  faire  pendant  son  service  ;  mais  qu'en  dehors  de  ses 
fonctions,  il  avait  la  prétention  de  ne  relever  que  de  sa 
conscience  et  des  tribunaux  ordinaires;  en  consé- 
quence, il  ne  reconnaissait  pas  à  ses  chefs  le  droit  de 
s'occuper  de  sa  vie  politique  hors  du  lycée. 

L'autorité  universitaire,  pour  cette  fois,  se  contenta  de 
cette  réponse.  Elle  songea  sans  doute  que  le  départe- 
ment de  l'Yonne  est  le  plus  anticlérical  de  France  ;  que 
ce  serait  un  scandale  de  frapper  un  professeur  au 
moment  même  où  il  avait  contre  lui  tous  les  cléricaux 
et  uniquement  les  cléricaux  de  la  région;  il  ne  fallait 
pas,  par  peur  d'une  histoire  avec  les  cléricaux,  s'en 
attirer  une  autre  plus  grave  avec  les  anticléricaux. 

L'affaire  en  resta  là,  on  attendit  une  meilleure  occa- 
sion. 

II 
L'affaire  du  Pioupioii  de  l'Yonne 

L'occasion  s'offrit  bientôt  et  on  ne  la  laissa  pas  échap- 
per cette  fois. 

Les  groupes  de  jeunesse  socialiste  de  l'Yonne  avaient 
décidé  de  publier,  avec  le  concours  des  socialistes  du 
département,  une  feuille  annuelle,  le  Pioupiou,  qu'on 
enverrait  gratuitement  à  tous  les  conscrits  du  déparle- 
ment à  l'époque  du  tirage  au  sort.  On  recueillit  trois  à 
quatre  cents  francs,  au  moyen  d'une  souscription  ou- 
verte dans  le  Travailleur,  et  au  bon  moment,  le  Piou- 
piou fut  prêt;  4.000  exemplaires  en  furent  distribués. 

Jamais  feuille   antimilitariste  ne  fut  mieux  adaptée 

64 


ATTENTATS   DANS    L  YONNE 

au  but  :  le  Pioupiou  s'adressait  surtout  à  de  jeunes 
paysans,  souvent  peu  instruits;  aussi  pas  de  grandes 
phrases,  rien  d'abstrait,  des  récits  clairs  et  vivants,  des 
dialogues  familiers,  un  vrai  chei'-d'œu^Te  de  pédagogie, 
comme  s'il  était  rédigé,  horreur  I  exclusivement  par  des 
membres  de  renseignement,  habitués  à  parler  aux 
enfants  et  aux  jeunes  gens. 

Il  y  avait  même  quelques  gravures  parlant  aux  yeux  ; 
rien  n'y  manquait,  pas  même  des  vers  : 

En  voici  un  échantillon  : 

CHANSON 

I 

Xaguère.  j'étais  paysan  ; 

Je  poussais  gaîment  la  chairuc 

Sous  le  soleil  cuisant 

Ou  les  bises  bourrues, 
Et  j'étais  bien  heureux,  là-bas  \ 
Mais  à  présent,  je  suis  soldat. 

Soldat  de  France  ; 
J'ai  le  beau  pantalon  garance, 
Le  képi  de  drap  rouge  aussi 
Et  mon  fusil. 

Refrain 
Fusil  que  je  caresse. 
Que  je  fourbis  avec  tendresse, 

J'en  fais  ici  serment  : 
Jamais,  bons  et  compatissants, 
rsous  ne  ferons  couk'r  le  sang 
Des  pauvres  gens. 
Si  tu  lances  des  Ijalles 
Brutales, 
Elles  seront,  mon  bon  ami, 
Je  sais  pour  qui  I 

65  rv. 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

lî 

Il  se  peut,  qu'un  jour,  des  mineurs, 
Lassés  du  travail  dont  ils  crèvent, 
Quittent  les  profondeurs 
Et  décident  la  grève  : 
C'est  le  recours  des  miséreux  ! 
On  peut  me  jeter  sur  les  lieux 

Lourd  de  cartouches; 
Afin  de  mater  ces  farouclies, 
Les  chefs  peuvent  commander  «  feu  » 

«  Pour  rire  un  peu  »  ; 

Fusil,  que  je  caresse, 
Que  je  fourbis  avec  tendresse. 

J'en  fais  ici  serment  : 
Jamais,  bons  et  compatissants,  . 
Nous  ne  ferons  couler  le  sang 
Des  pauvres  gens. 

Si  tu  lances  des  balles  -^ 

Brutales, 
Elles  seront,  mon  bon  ami, 

Je  sais  pour  cpii  I 

III 

Il  se  pourra  bien  faire  aussi 
Qu'on  veuille  me  conduire  en  guerre 
Égorger  sans  merci 
D'autres  hommes,  mes  frères, 
Ou  l)ien  recevoir  d'eux  la  mort. 
Pour  défendre  le  coffre-fort 
De  nos  vampires  ! 
Allons,  bourgeois,  c'est  assez  rire; 
Entre  voleurs  déchirez-vous, 
Mais  quant  à  nous. 

Fusil  que  je  caresse. 
Que  je  fourbis  avec  tendresse. 

J'en  fais  ici  serment  : 
Jamais,  bons  et  compatissants, 

66 


ATTENTATS   DANS    L  YONNE 

Nous  ne  ferons  couler  le  sang 
Des  pauvres  gens. 
Si  tu  lances  des  balles 
Brutales, 
Elles  seront,  mon  Ijon  ami, 
Je  sais  pour  qui  ! 

Aimez-vous  mieux  ces  dix  commandements  du  soldat? 

LES  DIX  COMMANDEMENTS   DU   SOLDAT 

Le  grand  dieu  Sabre  adoreras, 
A  plat  ventre  très  humblement. 

Tous  les  grands  chefs  vénéreras. 

Et  s'ras,  pour  eux,  plein  d'dévouement. 

L'dimanche  à  la  messe  assis t'ras, 
Si  tu  désir's  de  Favanc'ment. 

Tes  père  et  mère  assassin'ras. 
S'ils  sont  en  grève,  joyeusement. 

Nègres,  Chinoisj  AU'mands  saign'ras, 

Leurs  goss's,  leurs  femm's,  tout  l'tremblement. 

D'saint  Flamidien  les  mœurs  prendras, 
Et  les  pratiqu'ras  galamment... 

L'fourbi  des  autr's  respecteras, 
Quand  tu  n'pourras  fair'  autrement. 

L'œuvre  de  chair  accompliras,        ' 
Au  claqu'dent,  très  régulièrement. 

A  fair'  des  faux  t'exerceras. 

Si  tu  vis's  aux  hauts  command'mcnls. 

Tes  trois  ans  faits,  le  camp  foutras 
Chez  toi  regretter  Trégiment. 

Ux  LiBÉRK 

Le  Sans-Patrie  du    Travailleur  y  était  ailé  naturelle- 
ment de  son   article,   ou  phitùt  le  gérant  du  Pioiipiou 

67 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

avait  reproduit  un  de  ses  articles  parus  récemment  dans 
le  Travailleur  et  qu'il  trouva  sans  doute  assez  édifiant 
pom^  être  mis  sous  les  yeux  des  conscrits.  L'article  était 
écrit  d'ailleurs  en  leur  intention,  comme  l'indique  son 
titre  : 

AUX  CONSCRITS 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  pourquoi  vas-tu  à 
la  caserne  ? 

—  Par  peur  des  gendarmes  qui  m'enverraient  à  Biribi 
en  cas  de  refus  de  service. 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  pourquoi  fuis-tu 
la  caserne  ? 

—  Parce  qu'il  me  répugne  de  me  laisser  affubler  d'mi 
costume  de  bouffon;  parce  que  je  n'ai  aucun  goût  pour 
faire  le  pantin  dans  les  rues  et  sur  les  places  ;  parce  que 
je  crains  de  ne  pouvoir  supporter  sans  broncher  et 
sans  riposter  les  rebuffades  d'un  gradé  mal  embouché  ; 
parce  que  j'ai  autre  chose  à  faire  de  plus  utile  que  de 
servir  de  larbin,  de  groom,  de  cocher,  de  palefrenier, 
de  cuisinier,  de  déménageur  ou  de  bonne  d'enfant  à  mes 
officiers  et  à  leurs  femmes  ;  parce  qu'il  me  déplaît  d'être 
le  dindon  qui  fait  trois  ans,  tandis  que  les  fils  des  riches, 
qui  ont  eu  les  moyens  d'user  leurs  fonds  de  culotte 
jusqu'à  vingt-six  ans  sur  les  bancs  des  écoles,  ne  font 
qu'un  an;  parce  que  je  sais  qu'à  nos  portes,  en  Suisse,  par 
une  organisation  intelligente,  économique  et  démocra- 
tique, on  a  réussi  à  organiser  une  solide  armée  de  sol- 
dats citoyens,  en  ne  demandant  à  tous  que  six  à  huit 
semaines  au  plus  de  service  militaire;  parce  que  j'ai 
conscience  qu'avec  une  pareille  organisation  nous  se- 
rions impropres  à  toute  guerre  offensive  —  et  de  guerre 

68 


ATTENTATS    DANS    L  YONNE 

offensive,  je  n'en  veux  point  —  tout  en  restant  redouta- 
bles encore  s'il  fallait,  contre  une  agression  injustifiée 
d'un  despote  voisin,  défendre  la  République  et  nos 
minces  libertés,  les  seules  choses  que  je  sois  décidé  à 
défendre  jusqu'à  la  mort.  Je  hais  la  caserne  enfin,  parce 
que  si  un  jour  je  suis  dans  la  douloureuse  nécessité  de 
me  servir  d'un  fusil,  je  veux  que  ce  soit  contre  mes 
ennemis  véritables  ;  car,  par  dessus  tout,  ce  que  je  hais, 
c'est  de  devenir  une  machine  à  tuer  par  ordre. 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  que  penseras-tu  à 
la  caserne,  quand  tes  officiers  te  diront  que  tu  leur  dois 
l'obéissance  passive,  qu'il  te  faut  exécuter  leurs  ordres, 
tous  leurs  ordres,  sans  examen  et  sans  discussion. 

—  Je  laisserai  dire,  mais  je  penserai  en  moi-même  ou 
bien  tout  haut  devant  les  camarades  qu'il  y  a  des  cir- 
constances où  je  ne  reconnais  qu'un  seul  chef,  un  seul 
maître  :  ma  conscience. 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  que  penserais-tu 
si  un  empanaché,  mené  par  un  Déroulède  quelconque, 
voulait  t'entraîner,  toi  et  tes  camarades,  contre  la 
Chambre  des  députés,  les  ministères  ou  ime  préfecture 
pour  renverser  la  République  ? 

—  Je  penserais  que  deux  fois  déjà  l'armée  a  détruit  la 
République  ;  qu'elle  a  imposé  une  première  fois  au  pays 
un  soudard  nommé  Napoléon  qui  a  mené  la  France  à 
Waterloo  ;  qu'une  deuxième  fois,  au  Deux  Décembre, 
elle  a  fusillé  le  peuple  pour  installer  au  pouvoir  un 
second  Napoléon  qui  lui  aussi,  a  conduit  le  pays  à  la 
ruine  et  à  l'invasion  ;  je  penserais  que  ces  deux  expé- 
riences suflisont  ;  que  le  général  qui  voudrait  débaucher 
ses  troupes  i)our  tenter  une  troisième  expérience  se 
mettrait  par  là  même  hors  la  loi  ;  je  penserais  que  mon 

O9 


quinzième  cahier  de  la  deuxième  série 

ûe\o\r  est  de  le  coucher  respectueusement  en  joue  et 
de  l'abattre  comme  un  chien  enragé. 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  que  feras-tu  si  tes 
chefs  un  jour  te  mènent,  fusil  chargé,  contre  les  travail- 
leurs en  grève? 

—  Je  supporterai  avec  patience  les  injures  et  les 
quelques  pierres  cpie  les  grévistes  affamés  pom^ront 
nous  lancer  à  la  tète  et  je  dirai  à  mes  camarades  qu'en 
cas  de  commandement  de  faire  feu  le  devoir  des  pol- 
trons est  de  tirer  en  l'air,  celui  des  hommes  de  cœur  de 
refuser  de  tirer  siu*  leurs  frères,  les  travailleurs  en 
blouse. 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  que  feras-tu  sites 
chefs  demandent  des  volontah^es  pour  aller  à  Mada- 
gascar, au  Tonkin,  en  Chme  ou  ailleui's  défendre  «  nos 
intérêts'))  et  «  l'honneur  ))  du  drapeau  ? 

—  Je  tâcherai  d'abord  de  ne  pas  leur  éclater  de  rire  au 
nez  quand  ils  viendront  nous  débiter  leurs  tirades  pa- 
triotiques, puis  je  dirai  aux  tètes  brûlées  ou  aux  pauvres 
d'esprit  qui  seraient  tentés  de  s'enrôler  :  il  faut  être  stu- 
pide,  quand  soi-même  on  est  un  miséreux  et  un  exploité, 
pour  aller  crever  là-bas  de  fièvre  ou  de  dysenterie  aiin 
de  permettre  à  quelques  galonnés  de  pêcher  dans  le 
sang  galons  et  décorations,  à  quelque  grosse  maison  de 
commerce  de  gagner  des  millions  par  l'exploitation  des 
mdigènes,  à  une  poignée  de  missionnaires  d'introduire  à 
l'autre  bout  du  monde  des  dogmes  abêtissants  et  dan- 
gereux. Je  leur  dirai  que  c'est  le  dernier  des  métiers 
que  celui  qui  consiste  à  s'introduire,  armés  de  fusils  à 
répétition  et  de  canons  à  la  mélmite,  chez  des  peuples 
mal  armés  et  incapables  de  se  défendre  pour  leur  voler 
leur  pays,  que  toutes  ces  expéditions,  de  quelque  pré- 


ATTENTATS   DAXS    l'yOXXE 

texte  hypocrite  qu'on  essaye  de  les  justifier,  ne  sont  que 
des  actes  de  brigandage  indignes  de  peuples  ci^'ilisés. 

—  Petit  conscrit,  enfant  du  peuple,  que  feras-tu,  si 
dans  quelques  mois,  les  affaires  de  Chine  amenant  un 
conflit  entre  les  nations  européennes,  il  est  question  de 
te  conduire  à  la  boucherie,  pour  défendre  notre  glorieux 
allié,  le  Tsar  de  toutes  les  Russies  ?  Que  feras-tu  si 
alors,  dans  la  ville  où  tu  tiendras  garnison,  tu  vois  des 
milliers  de  travailleurs,  républicains  et  socialistes,  par- 
courir les  rues  en  criant  :  «  A  bas  la  guerre  I  »  Que 
feras-tu  si  on  veut  te  mener  contre  ces  gens,  qu'on  te 
représente  comme  des  traîtres,  vendus  aux  Prussiens  et 
aux  Anglais  ? 

—  Je  dirai  à  mes  camarades  que  ces  hommes  ont 
raison  de  ne  pas  vouloir  être  menés  à  la  boucherie  pour 
les  beaux  yeux  du  Tsar  ou  pour  lui  conserver  une 
grosse  part  du  gâteau  chinois;  qu'ils  ont  raison  de  re- 
fuser de  tirer,  pour  des  intérêts  pareils,  contre  ies  tra- 
vailleurs anglais  ou  allemands,  nos  frères  de  travail  et 
de  misère;  et  comme  les  manifestants,  je  crierai  moi 
aussi  :  «  Vive  la  paix,  vive  la  paix  universelle  I  A  bas 
la  guerre  I  » 

^  Ux  Saxs-Patrie 

Xous  sommes  forcés  diJiterrompre  ici  l'histoire  en 
plein  chapitre.    Les  chapitrées  suivants  étaient 

m.  —  Une  mauvaise  affaire  pour  les  socialistes  mi- 
nistériels; 

IV.  —  Oii  l'administration  universitaire,  ayant  cru 
lever  un  lièvre,  leva  un  sanglier. 

La  suite  à  la  troisième  série. 


M 


RECTinCATIOX 


JEAN  GRAVE  ET  URBAIN  GOHIER 

Nous  avons  reçu  la  lettre  suivante  : 

Paris,  le  4  juillet  1901 
Monsieur, 

Dans  votre  «  Treizième  cahier  »,  vous  usez  de  votre  droit 
de  journaliste  comme  il  me  plaît  d'user  du  mien  :  c'est 
pai'fait. 

Je  vous  ferai  cependant  observer  que,  sous  prétexte  de 
déf)lorer  une  querelle  déjà  lointaine,  vous  la  tirez  de  l'oubli  : 
ce  qui  est  une  ingénieuse  façon  de  mettre  de  rhuile  sur  le  feu. 

Je  vous  signalerai  ensuite  que,  malgré  votre  affectation 
de  haute  impartialité,  vous  avez  omis  quekpies  pièces  du 
«  dossier  »...  notanmient  les  accusations  les  plus  odieuses 
dirigées  contre  VAiirore. 

Eniin  je  a'ous  prie  de  dissiper  une  équivoque  possible, 
d'après  la  citation  que  vous  faites  de  la  théorie  pontificale 
sur  les  «  bâtards  ».  Vous  semblez  m'en  faire  application. 
La  régularité  de  mon  état-civil  ne  m'inspire  aucun  orgueil 
et  ne  me  procure  aucun  avantage.  Mais  j'ai  mie  mère  qui 
ne  se  soucie  pas  d'un  malentendu  de  cette  espèce,  et  c'est 
assez  pour  que  je  vous  envoie  la  présente  rectification. 

Piecevez,  Monsieui*,  mes  salutations. 

Urbaix  GoniER 

Celte  rectilicalion  intéresse  entre  autres 
le  gérant  de  ces  cahiers  ; 
l'auteur  du  mémoire; 
et  Jean  Grave  lui-même. 
Depuis  qu'elle  nous  est  parvenue,  nous  avons  reçu  de 
Jean  Grave  une  lettre  à  Ludovic  Marchand,  où  il  éclaire 
plusieurs  points  du  débat. 

Le  Gérant  :  Charles  Péguy 

Ce  cahier  a  été  composé  et  tiré  au  tarif  syndical 

Imprimerie  de  Scresnes  (G.  Richard,  administrateur),  9,  rue  du  Pont.  —  4718 


Xoiis  tenons  gratuitement  à  la  disposition  de  nos 
abonnés  : 

Marcel  et  Pierre  Baudouin  :  Jeanine  d'Ar('.  dr-arne  en 
trois  actes: 

Jérôme  et  Jean  Tharaud  :  la  lumière  : 

Pierre  Baudouin  :  Marcel,  premier  dialogue  de  la 
cité  harmonieuse. 

Eni'oyer  un  franc  pour  les  frais  d'envoi. 

Adresser  à  M.  André  Bourgeois,  administrateur  des 
cahiers,  i  G,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspon- 
dance d'administration  et  de  librairie:  abonnements  et 
réabonnements,  rectifications  et  changements  d'adresse, 
cahiers  manquants,  mandats,  indication  de  nouveaux 
abonnés.  S'oublier  pas  d'indiquer  dans  la  correspon- 
dance le  numéro  de  V abonnement ,  comme  il  est  inscrit 
sur  l'étiquette,  avant  le  nom. 

Adresser  à  M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers, 
I  G,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspondance  de 
rédaction  et  d'institution.  Toute  correspondance  d'admi- 
nistration adressée  à  M.  Péguy  peut  entraîner  pour 
la  réponse  un  retard  considérable. 

M.  André  Bourgeois,  adnninistrateur  des  cahiers, 
reçoit  pour  l'administration  et  pour  la  librairie  tous 
les  jours  de  la  semaine,  le  dimanche  excepté,  —  de 
huit  heures  à  onze  heures  et  de  une  heure  à  sept  heures. 

M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers,  reçoit  pour 
la  rédaction 

le  Jeudi  so/a'  de  deu.x  lieures  à  cinq  heures. 


cali 


Ainsi  (jiH'  nous  l'avons  annoncé,  h*  seizième  et  dernier 
.-hier  de  la  deuxième  série  sera  le  compte  remUi  sléno- 
_L,'^raj)liiqne  non  olliciel  du  cinquiènje  conjurés  socialisle 
international,  tenu  à  Paris  en  sepiembre  njctit.  Non  seu- 
lement ce  com[)te  rendu  est  un  mounnu-nt  uniijiu^.  mais 
les  annotations  de  Latrardelle  et  de  M.  Sorel  en  font  un 
instrument  indispensable. 


.\rnis  avons  do/mé  le  bon  à  tirer  après  correctinits 
/)Our  deu.x  mille  exemplaires  de  ce  quinzième  cahier 
le  mardi  j  3  Juillet  i  yoi . 


Sanglante  bataille  socialiste 


LA  CORRIDA  DE  ROUBAIX 


Nous  lisons  dans  le  Réveil  du 
numéro  daté  du  mardi  9  juillet  : 


Xord,   journal   socialiste, 


Bien  que  le  temps  soit  quelque  peu 
couvert,  douze  à  quinze  mille  personnes 
se  pressent  dans  les  vastes  arènes  du 
torodrome  de  Roubaix. 

La  présidence  de  la  lidia  est  dévolue 
à  M.  Bouzanquet  de  Balestrier,  président 
de  ru.  T.  V. 

Le  tore  Quincaillero,  avant  péri  assas- 
siné par  ses  congénères,  la  lidia  ne  com- 
portera que  cinq  bichos. 

1"  toro.  —  Le  premier  toro  Rumbon, 
rouge  foncé,  évite  les  picadores;  le  pre- 
mier picadore  le  manque  de  sa  vara, 
puis  le  toro  prend  quelques  piques  qui 
sont  applaudies  de  la  foule.  Les  passes 
de  cape,  la  pose  des  banderilles,  tout 
cela  excite  l'enthousiasme  général. 

Le  toro,  c£ul  a  été  blessé  à  la  patte 
droite,  est  plutôt  calme';  Reverte  a  fait 
son  t  brindis  à  la  présidence  et,  d'un 
coup  d'épée  très  heureux,  tue  le  toro  au 
milieu  d'une  ovation  enthousiaste.  Le 
Toro-Club  lui   offre  une  palme  en  or. 

2«  toro.  —  Le  deuxième  toro,  Alegrito, 
rouge  clair,  très  fougueux,  blesse  griè- 
vement un  cheval  de  picadore  qui  reste 
dans  l'arène. 

Le  deuxième  picadore  est  aussi  dé- 
monté; furieux,  il  remonte  en  selle, 
pendant  que  le  toro  retourne  au  pre- 
mier cheval  qu'il  frappe  encore. 

Le  premier  picadore  revient  dans 
l'arène  avec  un  che\al  que  le  toro  at- 
taque vigoureusement,  pour  fuir  en- 
suite devant  une  ruade  que  la  rosse  lui 
applique. 

A  diverses  reprises,  le  toro  attaque 
les  chevaux  et  prend  de  nombreuses 
piques. 

La  pose  des  banderilles  est  faite  dans 
la  perfection.  Valentin  «  brinde  •  à  l'afi- 
cion  de  France. 

Les  deux  premiers  coups  de  Spada 
sont  mal  donnés,  l'épée  saute  hors  de  la 
blessure.  Le  troisième  coup  est  bien  ap- 
pliqué; mais   le   toro,   courant   encore. 


l'épée  sort  de  la  blessure.  Un  quatrième 
coup,  tenté  par  Valentin,  est  très  mal- 
heureux; mais  le  toro,  touché  déjà,  se 
couche  et  le  puntillero  l'achève  aussi- 
tôt. 

3'  toro.  —  Voici  Ballerio,  une  bête  su- 
perbe, qui,  au  lieu  de  mettre  toute  la 
fougue  des  autres,  se  promène  en  cu- 
rieux, l'air  très  calme.  Il  fuit  les  pica- 
dores, et  prend  néanmoins  deux  su- 
perbes piques  qui  le  rendent  quelque 
peu  lâche;  il  fuit  désormais  et  c'est  à 
grand  peine  qu'on  réussit  à  lui  faire 
prendre  encore  deux  piques  amenant 
deux  blessures  de  corne  aux  chevaux. 

Valentin.  en  faisant  une  passe  décape, 
fait  une  chute  devant  le  toro  qu'on  dé- 
tourne immédiatement. 

A  noter  de  belles  poses  de  banderilles 
par  Curite,  Currinche  et  des  passes  de 
cape  très  hardies  par  Bonifa. 

Revertito,  qui  doit  estoquer,  fait  de 
Ijelles  passes  de  muleta,  mais  il  manque 
le  premier  coup;  le  deuxième  coup  est 
contrarié  par  un  mouvement  de  tête  du 
bicho  et  l'épée  quitte  la  blessure. 

Enfin,  au  troisième  coup,  le  toro, 
gravement  touché,  se  couche  après  cinq 
minutes  de  résistance;  il  est  achevé  par 
le  puntillero. 

4'  toro.  —  Campanero,  un  bicho, 
rouge,  tête  foncée,  entre  avec  impétuo- 
sité dans  le  redontel  et  se  précipite  sur 
la  cloison,  —  talanquera,  —  qu'il  frappe 
de  ses  cornes  effilées.  Puis  il  attaque  le 
premier  picadore,  dont  la  vala  se  brise 
sous  l'effort  ;  le  cheval  échappe  au  coup 
de  corne. 

Le  bicho  prend  six  belles  piques  et  les 
picadores  réussissent  à  arrêter  son  effort 
sans  que  les  chevaux  soient  atteints  sé- 
rieusement. 

A  ce  moment,  le  soleil,  qui  boudait, 
fait  une  rapide  apparition  qui  donne 
aux  arènes  une  apparence  méridionale. 
C'est  un  véritaljle  coup  de  féerie  :  le  pu- 


Xote  pour  les  lâches  :  Flatter  les  vices  du   peuple   est   encore 
jilus  lâche  et  plus  sale  que  de  flatter  les  vices  des  grands. 


SEIZIÈME    CAHIER    DE    LA//DEUXrÈiyrE    éÉMiE 


0U 


COMPTE   RE^'DU   STÉNOGRAPHÏQUE 


NON      OFFICIEL 


DE  LA  VERSION  FRANÇAISE 


dut      cincjTJLxèxxie 


INTERNATIONAL 


tenu  à  Paris  du  S3  au  S7  septembre  1900 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 
PARIS 

A    DATKIt    I)T-    PUF.MIER    OCTOBRE    I90I 

8,   rue  de   la   Sorbonne,  au    rez-de-chaussée 


Xoiis  mettons  ce  cahier  dans  le  commerce:  nous  le 
vendons  t roi >i  francs  cinquante 


Dans  leur  première  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié  les  réponses  des  militants  socialistes  à  la 
consultation  internationale  ouvei^te  à  la  Petite  Répu- 
blique sur  l'affaire  Dreyfus  et  le  cas  Millerand  : 

dans  le  cinquième  cahier  les  réponses  de  Van  Kol  — 
Bebel  —  Vandervelde  —  Plekhanov  —  Iglesias  —  Andréa 
Costa  —  Enrico  Ferri  —  Louis  Bertrand —  Kautskr  — 
Bernstein  —  Léon  Defuisseaux  —  Pierre  Lavrov  — 
Hyndman  —  Olsen,  Knudsen,  A.-C.  Meyer  —  Quelch 
—  Antonio  Labriola  ; 

dans  le  sixième  cahier  les  réponses  de  Tom  Mann  — 
Keir  Hardie  —  Greulich  —  Blatchford  —  Volmar  — 
Schoenlank  —  Troelstra  —  Singer  —  Belfort  Bax  — 
Ludwig  Mej-er: 

dans  le  huitième  cahier  les  réponses  de  Liebknecht  — 
Schidlowski  —  Kritchewski; 

dans  le  onzième  cahier  la  réponse  de  Posa  Luxem- 
burg. 


Dans  leur  deuxième  série  les  Cahiers  ont  publié 

Antonin  Laver gne.  —  Jean  Coste  ou  V Instituteur  de 
village  3  francs  5o 


DnnlMt 


CONGRES  SOCIALISTE  INTERNATIONAL 

PARIS    1900 


Dans  leur  troisième  série  les  cahiers  publieront  : 

Pierre    Quillard.  —  Mémoire    et    dossiers  pour  la 
défense  de  V humanité  en  Arménie  ; 

Bernard  Lazare.  —  Mémoire  et   dossiers  pour  les 
droits  des  Juifs  dans  l'Europe  orientale; 

Jean  Deck.  —  Mémoire  et  dossiers  pour  la  défense  de 
la  liberté  en  Finlande  ; 

Mémoire   et  dossiers  du  récent  mouvement  pour  la 
liberté  en  Russie. 


COMPTE  RENDU   STÉNOGRAPHIQUE 


NON      OFFICIEL 


DE  LA  VERSION  FRANÇAISE 


dxi     cirxqxaièxine 


1 


INTERNATIONAL 


tenu  à  Paris  du  23  au  87  septembre  1900 


CAHIERS  DE   LA  QUINZAINE 
PARIS 


"h 


16,  rue  de  la  Sorbonne,  au  second 


A   DATER   DU   PREMIER   OCTOBRE    I9OI 

8,  rue  de  la   Sorbonne,  au    rez-de-chaussée 


On  a  ici  le  texte  même  du  cinquième  congrès  socia- 
liste international,  tenu  à  Paris  en  septembre  igoo. 
MM.  Corcos  frères,  sténographes  habituels  du  Parti 
socialiste  français,  en  avaient  établi  par  nos  soins  la 
sténographie. 

Nous  publions  cette  sténographie  comme  les  sténo- 
graphes nous  Vont  fournie.  Hubert  Lagar  délie  a  revu 
le  texte.  M.  Sorel  a  bien  voulu  revoir  les  épreuves  et 
annoter.  Mais  ils  ne  se  sont  proposé  que  de  rester 
fidèles  à  la  sténographie,  que  nous  avons  voulu  éditer 
en  véritables  historiens.  Pour  la  même  raison  nous 
avons  évité  de  com,m,uniquer  aux  orateurs  la  sténogra- 
phie de  leurs  discours. 

Hubert  Lagardelle  préparait  une  intî^oduction  au 
compte  rendu  dont  il  avait  relu  le  texte.  Mais  cette 
introduction  fera  un  cahier  de  la  troisième  série. 

M.  Sorel  a  aussi  réservé  pour  la  troisième  série  les 
quelques  réflexions  que  son  travail  lui  a  suggérées. 


DÉCISION   DU  CONGRÈS  DE  LONDRES 


Le  Congrès  de  Londres,  en  i896,  dans  sa  dernière 
séance  avait  voté  la  résolution  suivante  : 

Le  bureau  du  Congrès  est  chargé  de  rédiger  rinvitation 
au  prochain  Congrès  en  faisant  exclusivement  appel  : 

I'  Aux  représentants  des  groupements  qui  poursuivent  la 
substitution  de  la  propriété  et  de  la  production  socialistes 
à  la  propriété  et  à  la  production  capitalistes  et  cjui  consi- 
dèrent l'action  législative  et  parlementaire  comme  un  des 
moyens  nécessaires  pour  arriver  à  ce  but  ; 

2"  Aux  organisations  purement  corporatives  qui,  bien  que 
ne  faisant  i^as  de  politique  militante,  déclarent  reconnaître 
la  nécessité  de  l'action  législative  et  parlementaire. 

En  conséquence  les  anarchistes  sont  exclus. 

La  vérification  du  mandat  des  délégués  sera  faite  par 
leurs  nationalités  respectives,  sauf  recours  devant  une  Com- 
mission spéciale,  élue  par  toutes  les  nationalités  représen- 
tées au  Congrès.  Les  mandats  de  toutes  les  nationalités 
représentées  par  moins  de  cinq  délégués  seront  soumis  au 
comité  de  vérification  des  mandats  ainsi  que  les  mandats 
douteux. 

Le  Congrès  décide  que  le  procliain  Congrès  aui'a  lieu  en 
Allemagne  pendant  le  courant  de  l'année  1899.  En  cas  d'em- 
pêchement à  la  tenue  du  Congrès  en  Allemagne,  il  est 
résolu  que  le  Congrès  se  réunira  à  Paris  en  1900.  (i) 

Pour  bien  faire  comprendre  cette  résolution,  il  n'est 
pas  inutile   de  reproduire  deux   autres  textes  qui  ne 


(1)  Le  compte  reiuUi  analytique  officiel  porte  que  cette  résolution 
avait  été  déposée  par  Liebknecht;  c'est  une  erreur.  Eugène  Guérard, 
qui  faisait  partie  du  Jjureau,  nous  apprend  qu'elle  avait  été  rédigée 
par  Vandervelde  et  amendée  par  Millerand.  —  Eugène  Guérard.  — 
Le  Congres  de  Londres,  page  29. 


furent  pas  mis  aux  voix.  Le  premier  avait  été  proposé 
par  la  Social-democratic  Fédération  d'Angleterre;  il 
était  ainsi  énoncé  : 

Le  mandat  pour  le  prochain  Congrès  international  sera 
limité  aux  organisations  social-démocraticpies  (ainsi  qu'aux 
chambres  syndicales)  dont  l'objet  est  la  socialisation  des 
moyens  et  instruments  de  production,  de  trans^Dort,  de  dis- 
tribution et  d'échange  ;  qui  tâchent  d'atteindre  cet  objet  par 
des  moyens  parlementaires  et  autres  moyens  politicpies; 
qui  désirent  établir  dans  chacpie  pays  un  parti  parlemen- 
taire et  politique,  indépendant  et  isolé  de  tout  autre  parti 
politicpie  bourgeois  :  qui  se  soumettent  enfin  à  l'autorité  de 
la  majorité. 

L'autre  texte,  signé  par  Liehknecht,  Singer  et  beau- 
coup de  délégués  allemands,  autrichiens,  danois,  polo- 
nais, hollandais,  etc.,  était  énoncé  ainsi  : 

Le  prochain  Congrès  international  socialiste  aura  lieu  en 
l'année  1900. 

Y  aui'ont  accès  les  représentants  des  partis  socialistes 
et  des  organisations  ouvrières,  qui  se  tiennent  sur  le  ter- 
rain de  la  lutte  de  classe,  reconnaissent  la  conquête  du 
pouvoir  politique  ï)ar  la  classe  ouvrière  comme  nécessaire 
à  leur  libération.  Poui^  arriver  à  ce  but,  ils  considèrent 
comme  un  des  moyens  essentiels  l'action  législative  et  par- 
lementaire. Ceux  qui  ne  possèdent  pas  le  suffrage  universel 
doivent  faire  tous  leui^s  efforts  pour  le  conquérir. 

Les  anarchistes  et  leurs  alliés —  même  s'ils  s'appellent  com- 
munistes anti-parlementaires  (1)  —  ne  peuvent  prendre  part 
à  ce  Congrès,  à  quelque  organisation  cpi'ils  appartiennent. 

D'après  Eugène  Guérard,  les  textes  allemands  et  an- 
glais étaient  encore  plus  rigoureux  et  le  dernier  para- 
graphe portait  :  «  Les  anarchistes  et  leurs  alliés,  même 
s'ils  s'appellent  communistes  anti- parlementaires  ou 
toute  autre  dénomination...  » 


(1)  Cette  formule  était  dirigée  contre  les  amis  de  Domela  Nieuwcn- 
huis  et  de  Cornelissen  en  Hollande. 


PRÉPARATION    DU   CONGRES 


Le  Comité  général  du  Parti  socialiste  français  adressa 
en  mai  1900  l'appel  suivant  aux  organisations  ouvrières 
et  socialistes  des  deux  mondes,  en  vue  du  Congrès 
international  de  1900  : 

Citoyens  et  camarades, 

Le  Comité  d'entente  socialiste  qpii  a  relié,  au  com-s  de 
l'année  1899,  les  cinq  organisations  nationales  constituant 
l'ensemble  du  Parti  socialiste  français,  vous  a  déjà  adressé 
une  circulaire  explicpiant  les  raisons  x>our  lesquelles  il  pre- 
nait l'initiative  de  la  convocation  d'une  conférence  prépa- 
ratoire au  Congrès  socialiste  international  de  1900. 

Cette  conférence,  qui  s'est  tenue  à  Bruxelles  le  27  et  le 
28  mai  1899,  a  pris  les  décisions  que  nous  publions  ci-après. 
Ces  décisions  furent  acceptées  par  les  cinq  organisations 
alors  adhérentes  au  Comité  d'entente.  Depuis,  le  Comité 
d'entente  a  remis  ses  pouvoirs  au  Comité  général  issu  du 
Congrès  des  organisations  socialistes  de  décend^re  1899. 
C'est  donc  au  Comité  général  qu'incombe  le  devoir  de  vous 
faire  connaître  que  le  i^rochain  Congrès  socialiste  interna- 
tional aura  lieu  du  28  au  28  septembre  inclus. 

Ce  Congrès,  le  cinquième  en  date  depuis  que  le  prolé- 
tariat des  deux  mondes  a  décidé  de  tenir  à  nouveau  ses 
grandes  assises  périodiques,  succédera  au  grand  Congrès 
de  Paris  (1889),  de  Bruxelles  (1891),  de  Zurich  (1893),  de  Lon- 
dres (1896),  où  chacpie  fois  s'est  aflirmée  plus  unie,  plus 
cohérente  et  plus  redoutaJjle  la  puissance  des  travailleurs 
organisés  sur  le  terrain  de  la  lutte  des  classes. 

Avant  de  se  séparer,  le  Congrès  de  Londres    avait  remis 

3 


ses  pouvoirs  à  un  bureau  permanent  chargé  de  convoquer 
le  prochain  Congrès  sous  certaines  conditions  nettement 
déterminées.  Ce  Congrès  devait  se  tenir,  soit  en  Allemagne, 
en  1899,  soit  en  France,  en  1900,  si  des  obstacles  majeurs  — 
comme  la  chose  s'est  du  reste  produite  —  empêchaient  nos 
camarades  allemands  d'exécuter  leur  mandat. 

Vers  la  fin  de  l'année  1898,  nous  étions  avertis  par  nos 
amis  d'Allemagne  d'avoir  à  nous  substituer  à  eux  pour 
procéder  à  l'organisation  du  Congrès.  Le  Comité  d'entente 
socialiste  venait  alors  de  se  constituer.  Il  prit  à  charge 
cette  œuvre  ;  et  de  suite  il  se  préoccupa  d'éviter  au  futur 
Congrès  les  difficultés  qui  s'étaient  manifestées  au  sein  des 
précédentes  assemblées  internationales.  S'inspirant  donc 
avant  tout  de  la  situation  spéciale  de  l'organisation  socia- 
liste et  ouvrière  en  France,  le  Comité  d'entente,  tout  en 
demeurant  fidèle  au  sens  intime  des  résolutions  du 
Congrès  de  Londres,  se  rallia,  avec  une  complète  unani- 
mité, à  l'idée  d'un  Congrès  politique  socialiste,  c'est-à-dire 
d'une  assemblée  où  l'adhésion  des  groupements  corporatifs 
entraînerait  la  reconnaissance  par  ceux-ci  de  la  nécessité 
d'une  action  politique  socialiste. 

C'est  dans  cet  esprit  que  fut  rédigée  la  première  circulaire 
que  nous  adressâmes  à  nos  camai'ades  des  deux  mondes. 
C'est  dans  cet  esprit  aussi  que  se  présentèrent  à  la  confé- 
rence de  Bruxelles,  que  nous  avions  convoquée,  les  délé- 
gués des  cinq  organisations  adhérentes  au  Comité  d'en- 
tente socialiste  français. 

Mais  ici  une  difficulté  surgit.  Le  biu*eau  permanent  de 
Londres,  convoqué  également  à  Bruxelles,  ne  voulait  se 
dessaisir  de  ses  pouvoirs,  entre  les  mains  du  Comité  d'en- 
tente socialiste,  que  si  ce  dernier  acceptait  à  la  lettre  les 
conditions  d'invitation  formulées  par  le  précédent  Congrès. 
La  conférence  de  Bruxelles  a  eu  à  juger  ce  litige  et  l'a 
finalement  tranché  dans  un  sens  qui  permet  aux  orga- 
nisations françaises  de  préparer,  au  mieux  des  intérêts 
du  prolétariat,  les  grandes  assises  ouvrières  et  socialistes 
de  1900. 

Voici  en  quels  termes  le  bureau  permanent  a  transmis 
ses  i^ouvoirs  au  Comité  d'entente,  en  rappelant  tout  d'al^ord 
les  décisions  du  Congrès  de  Londres  et  en  aboutissant 
ensuite  aux  résolutions  résultant   de   la  transaction  inter- 


venue  à  la  conférence  de  Bruxelles  entre  les  organisations 
socialistes  françaises  et  les  organisations  socialistes  des 
autres  pays  : 

Le  Congrès  de  Londres  a  donné  mandat  à  son  bureau  de  convo- 
quer le  prochain  Congrès  à  Paris,  en  1900,  en  faisant  appel  exclu- 
sivement : 

RÉSOLUTION    DE    LONDRES 

1°  Aux  représentants  des  organisations  qui  se  proposent 
pour  but  de  substituer  à  lapropriétéet  à  la  production  capi- 
talistes la  propriété  et  la  production  socialistes  et  qui  con- 
sidèrent Vaction  législative  et  parlementaire  comme  un  des 
moyens  nécessaires  pour  atteindre  ce  but; 

2"  Aux  associations  purement  syndicales  (Trade-Unions) 
qui,  sans  prendre  part  à  Vaction  politique  militante,  décla- 
rent reconnaître  la  nécessité  de  l'action  législative  et  parle- 
mentaire ;  par  conséquent,  les  anarchistes  sont  exclus. 

En  exécution  de  ce  mandat,  nous  soussignés,  menxbres  du  bureau 
de  Londres,  nous  avons  transmis  nos  pouvoirs  aux  memljres  du 
Comité  d'entente  socialiste  français,  avec  mission  d'inviter  au  Con- 
grès : 

RÉSOLUTION  DE   BRUXELLES 

7'  Toutes  les  associations  qui  adhérent  aux  principes 
essentiels  du  socialisme  :  socialisation  des  moyens  de  pro- 
duction et  d'échange  ;  union  et  action  internationales  des 
travailleurs  ;  conquête  socialiste  des  pouvoirs  publics  par  le 
prolétariat  organisé  en  parti  de  classe; 

a"  Toutes  les  organisations  corporatives  qui,  se  plaçant 
sur  le  terrain  de  la  lutte  de  classe  et  déclarant  reconnaître 
la  nécessité  de  l'action  politique,  donc  législative  et  parle- 
mentaire, ne  participent  cependant  pas  d'une  manière 
directe  au  mouvement  politique. 

Celle  solution  transactionnelle  a  été  adoptée  unanime- 
ment par  les  onze  nations  représentées  à  Bruxelles,  à 
l'exception  de  la  France,  qui  a  réservé  sa  réponse  après 
consultation  des  cinq  organisations  adhérentes  au  Comité 
d'entente. 

Avec  la   même   unanimité,  la   conférence  pré^iaratoire  a 

5 


décidé  qu'après  avoir  entendu  les  déclarations  du  bureau 
de  Londi^es  et  pris  connaissance  de  la  circulaire  du  Comité 
d'entente  socialiste  français,  elle  donnait  pouvoir  à  ce  der- 
nier, sous  réserve  d'acceptation  j^ax  lui  de  la  solution  tran- 
sactionnelle intervenue,  de  convoquer  dans  les  termes 
reproduits  plus  haut  le  prochain  Congrès  international  à 
Paris  en  1900. 

Les  cinq  organisations  adhérentes  au  Comité  d'entente 
ayant  unanimement  souscrit  aux  résolutions  de  la  confé- 
rence de  Bruxelles  et  accepté  le  mandat  de  convocation  du 
Congrès  de  1900  sous  les  conditions  proposées,  le  Comité 
général,  héritant  des  droits  et  obligations  du  Comité  d'en- 
tente, est  devenu  Comité  d'organisation  du  Congrès  inter- 
national, et  porte  à  votre  connaissance  la  série  de  questions 
qui  constituent  l'ordre  du  jour  provisoire  du  Congrès,  et 
que  voici  : 

!•  Exécution  des  décisions  du  Congrès.  Recherche  et  application 
des  moyens  pratiques  pour  l'entente,  l'organisation  et  l'action  inter- 
nationales des  travailleurs  et  des  socialistes  ; 

2°  Législation  internationale  du  travail  par  la  limitation  de  la 
journée  de  travail.  Discussion  sur  la  possibilité  dun  minimum  de 
salaire  dans  les  divers  pays  ; 

3*  Des  conditions  nécessaires  de  l'affrancliissement  du  travail  : 
a'  Constitution  et  action  du  prolétariat  organisé  en  parti  de  classe  ; 
h.'  Expropriation  politique  et  économique  de  la  bourgeoisie  ;  cj  Socia- 
lisation des  moyens  de  production  ; 

4"  Paix  internationale,  militarisme,  suppression  des  armées  per- 
manentes; 

5»  La  politique  coloniale  ; 

6°  Organisation  des  travailleurs  maritimes  ; 

7*  La  lutte  pour  le  suffrage  universel  et  la  législation  directe  par 
le  peuple; 

8*  Socialisme  communal  ; 

9'  La  conquête  des  pouvoirs  publics  et  les  alliances  avec  les  partis 
bourgeois  ; 

10*  Le  Premier  Mai  ; 

11'  Les  trusts. 

Depuis,  le  Parti  Ouvrier  Socialiste  Révolutionnaire  a  pro- 
posé aux  diverses  nations  Tamendement  suivant  dont  l'in- 
scription à  l'ordre  du  jour  est  dès  aujourd'hui  acceptée  par 
six  nations  sur  onze  : 

Le  mouvement  croissant  de  la  concentration  des  capitaux,  le  désor- 
dre économique,  in-éductible  par  des  moyens  politiques,   résultant 


de  leur  concurrence,  et,  par  suite,  l'aggravation  incessante  de  la 
situation  des  travailleurs,  ne  rendent-ils  pas  inévitable  un  conflit 
direct  entre  le  travail  et  le  capital,  qui  prendra  la  forme  d'une 
grève  générale  ? 

Citoyens  et  camarades, 

Nous  vous  invitons  donc  à  vous  rendre  au  Congrès  socia- 
liste international  de  Paris. 

Une  circulaire  subséquente  vous  fera  connaître  les  dispo- 
sitions prises  par  le  socialisme  français,  uni  tout  entier  dans 
une  même  pensée  d'entente  et  d'action  commune,  pour 
réserver  aux  délégués  de  tous  les  pays  la  plus  fraternelle 
hospitalité  et  pour  assurer  à  la  face  du  monde  l'éclat  et  la 
grandeur  de  la  cinquième  manifestation  internationale  de 
la  classe  ouvrière  et  du  Parti  socialiste. 

Prière  d'adresser  votre  réponse  au  secrétaire  du  Comité 
général  du  Parti  socialiste,  le  citoyen  Louis  Dubreuilh, 
/',  rue  Portefoin,' Paris. 


CONVOCATION    DU    CONGRÈS 


Le  Congrès  fut  convoqué  par  la  circulaire  suivante: 

Le  Congrès  s'ouvrira  le  dimanche  28  septembre  1900,  salle 
Wagram,  avenue  Wagram,  à  dix  heures  précises  du 
matin. 

La  première  séance  sera  consacrée  à  la  vérification  des 
mandats  des  nationalités  étrangères  ;  la  séance  de  l'après- 
midi,  à  partir  de  deux  heures  précises,  à  la  vérification  des 
mandats  de  la  nationalité  française. 

11  est  bien  entendu  que  la  validation  des  mandats  au 
Congrès  international  ne  préjuge  pas  de  celle  qui  aura  lieu 
pour  le  deuxième  Congrès  général  des  organisations  socia- 
listes, les  conditions  d'admission  n'étant  pas  les  mêmes 
pour  l'un  et  pour  l'autre  Congrès. 

Le  secrétaire 

Louis   DUBREUILU 


PREMIÈRE  JOURNÉE 

Séance  du  dimanche  23  septembre  1900 
(matix) 

RÉUNION  DE  LA  SECTION  FRANÇAISE 

Avant  l'ouverture  du  Congrès,  les  délégués  français 
se  réunissent  dès  dix  heures  un  quart  pour  élire  leur 
bureau.  Le  citoyen  Diibreuilh  (P.  S.  R.),  secrétaire  du 
Comité  général,  monte  à  la  tribune.  Il  déclare  que  c'est 
par  erreur  que  certains  camarades  croient  que  la  sec- 
tion française  doit  se  réunir  ce  matin.  Il  dit  que  la 
section  française  n'était  convoquée  que  pour  deux 
heures  de  l'après-midi. 

Le  citoyen  Briand  (F.  S.  R.)  monte  à  la  tribune. 


Les  séances  de  la  première  journée  n'ayant  pas  été  sténographiées, 
le  texte  a  été  établi  par  Hubert  Lagardelle  en  se  servant  du  compte 
rendu  de  la  Petite  République,  du  compte  rendu  allemand,  du 
compte  rendu  analytique  officiel  et  de  ses  propres  notes. 

Nous  rappelons  les  formules  abrégées  employées  pour  désigner 
les  différents  partis  français:  P.  O.  F..  Parti  Ouvrier  Français  ou 
parti  guesdiste;  —  P.  S.  R.,  Parti  Socialiste  Révolutionnaire  ou 
parti  blanquiste  (Vaillant,  Sembat);  —  A.  C,  Alliance  commu- 
niste (Dejeante,  Groussier);  —  P.  O.  S.  R.,  Parti  Ouvrier  Socialiste 
Révolutionnaire  ou  parti  allemaniste;  —  F,  T.  S.  F.,  Fédération 
des  Travailleurs  Socialistes  de  France  ou  parti  broussiste,  qui 
ajoute  d'ordinaire  à  son  titre  celui  de  Parti  Ouvrier  Socialiste  Révo- 
lutionnaire; —  F.  S.  R.,  Fédération  Socialiste  Révolutionnaire,  in- 
stituée pour  donner  aux  Indépendants  une  organisation  centrale. 
L'Allianco  communiste  étant  considérée  comme  une  annexe  du 
P.  S.  R.,  on  parle  toujours  des  cinq  organisations. 


Le  citoyen  Briaxd.  —  Le  Comité  général  a  résolu 
que  la  première  réunion  du  Congrès  international  se 
tiendrait  à  dix  heures,  le  23  septembre,  et  que  la  sec- 
tion française  se  tiendrait  à  dix  heures  du  matin.  Con- 
formément à  sa  décision,  nous  sommes  tous  ici.  Il  est 
incompréhensible  qu'on  nous  propose  un  ajournement. 
(Tumulte  sur  les  bancs  du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R. 
Applaudissements  de  Vautre  côté) 

Le  citoyen  Allemane.  (P.  O.  S.  R.)  —  Je  suis  fauteur 
de  la  proposition  adoptée  à  l'unanimité  par  le  Comité 
général.  Je  puis  donc  en  rappeler  les  dispositions  sans 
crainte  de  me  tromper.  C'est  bien  à  f  heure  que  vient 
d'indiquer  le  citoyen  Briand  qu'a  été  fixée  la  réunion  de 
la  section  française.  Il  ne  peut  donc  subsister  aucun 
malentendu.  Aussi  j'invite  le  citoyen  Duhreuilh  à  pro- 
céder à  la  formation  du  bureau.  (Tumulte) 

Le  citoyen  Dubreuilh  ne  répond  pas. 

Le  citoyen  Allemane.  —  Puisqu'il  en  est  ainsi,  je 
vais  mettre  aux  voix  la  constitution  de  la  section 
française.  Ceux  qui  sont  d'avis  de  former  la  section 
française  voudront  bien  le  manifester  en  levant  les 
mains.  (La  droite  seule  lève  les  mains.  —  Tumulte  du 
côté  du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R.  —  Deux  noms  sont  pro- 
noncés pour  la  présidence  :  ceux  des  citoyens  Jaurès 
(F,  S.  R.)  et  Vaillant.  (P.  S.  R.)  —  Tumulte  indes- 
criptible. —  Cris  du  coté  du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R.  — 

—  Les  deux  parties  de  la  section  s'invectivent.  —  Jaurès 
est  élu  et  prend  place  au  bureau. — La  droite  Vacclam,e. 

—  Tumulte  à  gauche) 

Le  citoyen  Jaurès  incite  les  délégués  français  à  nom- 
mer deux  assesseurs.  On  désigne  les  citoyens  ^Z?emane 
et  Vaillant.  Le  citoyen  Vaillant  refuse  de  prendre  place 
au  bureau,  la  validité  de  cette  réunion  étant  contestée 
et  les  mandats  n'étant  pas  vérifiés.  Le  tumulte  reprend 

10 


de  nouveau.  Le  citoyen  Heppenheimer  (F.  T.  S.  F.)  est 
élu  assesseur  et  le  citoyen  Briand  secrétaire. 

Le  citoyen  Frebourg.  (P.  O.  S.  R.)  —  Je  propose  que 
le  bureau  que  nous  venons  d'élire,  demeure  en  fonctions 
toute  la  journée.  (Tumulte) 

Le  citoyen  Jourxoud  (Fédération  de  Saône-et-Loire). 
—  Je  propose  à  la  section  française  de  décider,  en  règle 
générale,  que  le  bureau  qui  aura  présidé  une  séance  ne 
poiura  plus  être  élu.  (Mouvements  divej's.  Tumulte) 

Le  citoyen  Tanger.  (P.  S.  R.)  —  Nous  ne  pouvons, 
citoyens,  constituer  notre  bureau  avant  que  les  mandats 
des  délégués  aient  été  vérifiés.  VériQons-les  dabord  : 
nous  élirons  le  bureau  ensuite.  (Applaudissements 
du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R.) 

Le  citoyen  Devernay.  (P.  O.  F.)  —  Citoyens,  je  ne 
mets  en  doute  la  bonne  foi  de  personne.  Mais  nous 
autres,  dans  le  Nord,  où  notre  Fédération  est  si  forte, 
avons  des  habitudes  d'organisation.  Je  veux  bien  croire 
que  tous  les  mandats  sont  réguliers  ;  c'est  possible. 
Mais  il  n'en  est  pas  moins  ATai  qu'ils  doivent  être  exa- 
minés avant  que  nous  puissions  prendre  une  décision 
valable.  (Approbations  sur  les  bancs  du  P.  O.  F.  et 
P.  S.  R.) 

Le  citoyen  Buiand.  —  Citoyens,  la  cjuestion  qui  se 
pose  a  été  réglée  au  sein  du  Coijiité  général.  Je  fais 
appel  à  la  loyauté  de  tous,  ici,  et  je  délie  un  seul  de  nos 
camarades  du  Comité  général,  appartenant  au  P.  O.  F. 
ou  au  P.  S.  R.,  d'apporter  ici  la  moindre  dénégation  à 
mes  paroles.  Si  le  Comité  général  s'est  laissé  plus 
absorber  par  la  préparation  du  Congrès  national  que 
du  Congrès  international,  à  (jui,  citoyens,  en*incombc 
la  faute  ?  Dans  l'impossibilité  où  il  s'est  trouvé  de  véri- 
fier en  temps  utile  les  mandats  des  délégués  au  Congrès 
international,  le  Comité  général  a  décidé  de  donner  à 

II 


chaque  organisation  le  soin  du  contrôle  de  ses  mandats. 
C'est  ce  qui  a  été  fait.  Chaque  organisation  garde  ainsi 
sa  pleine  responsabilité  morale.  Nous  respectons  donc, 
scrupuleusement,  la  volonté  du  Comité  général  :  ce 
sont  ses  décisions  qui  sont  notre  loi.  Je  répète  que  nulle 
contradiction  à  ce  que  j'affirme,  ne  saurait  se  produire 
et  je  demande  que  la  section  française  se  déclare  con- 
stituée. (Applaudissements  à  droite.  Protestations  à 
gauche) 

Le  citoyen  Allemane.  —  Citoyens,  il  ne  faudrait  pas 
oublier  que  depuis  longtemps  déjà  les  camarades  étran- 
gers attendent  avec  impatience  que  les  délégués  fran- 
çais aient  bien  voulu  constituer  leur  section.  Ils  insis- 
tent auprès  de  vous  pour  que  vous  ne  retardiez  plus 
l'ouverture  du  Congrès  international. 

Je  vous  propose  donc  d'aller  immédiatement  souhai- 
ter la  bienvenue  aux  délégués  étrangers  et  je  demande 
que  la  section  française  se  déclare  constituée.  (Tumulte. 
Applaudissements  à  droite) 

Le  citoyen  Jauhès.  —  Citoyens,  je  lève  la  séance,  en 
exprimant  le  plus  profond  espoir  que  la  section  fran- 
çaise n'ira  pas  donner  aux  socialistes  de  tous  les  pays 
le  spectacle  affligeant  de  ses  divisions.  (Vifs  applaudis- 
sements à  droite.  Tumulte) 

La  section  française  se  rend  dans  la  salle  du  Congrès. 


CONGRES    INTERNATIONAL 

Il  est  onze  heures  un  quart.  Le  bureau  de  la  section 
française,  composé  des  citoyens  Jaurès,  Allemaxe, 
Heppenheimer  et  Briand,  prend  place  sur  l'estrade.  Les 
congressistes  étrangers  applaudissent  longuement. 

Le  citoyen  Jaurès.  —  Au  nom  des  socialistes  de 
France,  je  salue  les  délégués  du  prolétariat  socialiste  de 
l'univers,  réunis  ici  pour  leur  cinquième  Congrès  inter- 
national. Et  j'invite  immédiatement  chaque  nationalité  à 
déléguer  ses  représentants  au  bureau  du  Congrès. 
(Applaudissements) 

Le  bureau  du  Congrx^s  international  est  ainsi  constitué 
pour  la  première  séance  : 

Section  allemande.  —  Paul  Singer,  président  ;  David, 
secrétaire. 

Section  anglaise.  —  Pf.te  Currax,  président  ;  Quelch, 
secrétaire. 

Section  autrichienne.  —  Docteur  Adler,  président; 
Skaret,  secrétaire. 

Section  belge.  — Emile  Vaxdervelde,  président;  LÉox 
FuRXÉMONT,  secrétaire. 

Section  de  Bohême.  —  Nemec,  président. 

Section  bulgare.  —  Ledexski  et  Mario  Guesde. 

Section  danoise.  —  Kxudsen,  président;  Borgbjerg,  secré- 
taire. 

Section  espagnole.  —  Fablg  Iglesias,  président. 

Section  américaine.  —  Lucien  Samal,  président;  Krelloav, 
secrétaire. 

Section  française.  —  Jean  Jaurès,  président;  Allemane, 
IIeppeniieimer,  assesseurs;  Aristide  Briand,  secrétaire. 

Section  hollandaise.  —  Van  Kol,  président;  Troelstra, 
secrétaire. 

Section  italienne.  —  Andréa  Costa,  président;  Enrico 
Ferhi,  secrétaire. 

Section  polonaise.  —  Lunanoavski,  président;  Daszynski, 
secrétaire. 

i3 


Section  argentine.  —  Achille  Cambier. 
Section  russe.  —  Kritchevsky,  président  :    Plekhanoff, 
secrétaire. 
Section  suédoise.  —  Mexaxder  et  Axdersson. 
Section  suisse.  —  Furholz.  président  ;  Rapin,  secrétaire. 

La  citoyenne  Clara  Zetklx  est  traductrice  pour 
l'allemand  et  le  citoyen  Smith  traducteui'  pour  l'an- 
glais, (i)  Le  citoyen  Furxémont.  membre  de  la 
Chambre  des  représentants  de  Belgicpie,  remplit  les 
fonctions  de  secrétaii'e. 

Les  membres  du  bureau  prennent  place,  et,  dès  que 
le  calme  est  rétabli,  le  citoyen  Jaurès,  président  de  la 
première  séance,  prononce  l'allocution  suivante  : 

Le  citoyen  Jaurès.  —  Citoyens  et  camarades  de  tous 
les  pays,  c'est  avec  une  joie  et  une  émotion  profondes 
cfuau  nom  de  tout  le  Parti  socialiste  —  les  travailleurs 
organisés  de  France  —  je  souhaite  la  bienvenue  aux 
socialistes  organisés,  aux  prolétaires  de  tous  les  pays. 

Certes,  jamais  cette  réunion  des  représentants  socia- 
listes et  prolétariens  de  tous  les  pays,  de  tous  les  conti- 
nents, de  toutes  les  races,  ne  fut  plus  nécessaire  et  plus 
décisive  qu'à  Iheure  où,  partout,  chez  tous  les  peuples, 
le  capitalisme  essaye  d'ameuter  la  bestialité  chauvine 
et  le  délire  nationaliste:  qu'au  moment  où,  partout,  pour 
servir  les  intérêts  du  capitalisme  envahisseur,  la  bour- 
geoisie essaye  de  ranimer  les  antagonismes  de  race  et 
de  jeter  les  peuples  les  uns  sur  les  autres.  C'est  une 
grande  et  nécessaire  manifestation  que  le  prolétariat 
affirme  aujourd'hui  sa  volonté  de  maintenir  l'universelle 
paix. 

Citoyennes  et  citoyens,  notre  ordre  du  jour,  l'ordre  du 
jour  du  Congrès  socialiste  international,  comprend,  en 
même  temps  que  cette   grande   question  de  la  paix, 


(1^  Les  Italiens,  les  Hollandais  et  les  Russes  ont  parlé  en  français. 

i4 


toutes  les  autres  questions  sur  lesquelles,  à  cette  heure, 
s'élèvent  des  controverses  dans  les  partis  socialistes  de 
tous  les  pays.  Nous  discuterons  ici,  mais  nous  saurons 
aisément  trouver  les  formules  d'accord;  nous  sommes 
le  parti  socialiste,  c'est-à-dire  le  parti  qui,  sans  dédai- 
gner Famélioration  immédiate  et  constante  de  ceux  qui 
travaillent,  n'oublie  pas  le  but  final,  l'abolition  complète 
du  capitalisme  et  l'établissement  de  la  propriété  collec- 
tive. Et  c'est  parce  que  nous  avons  tous  ce  même  esprit 
(jue  nous  donnerons  au  monde  l'exemple  de  la  paix 
socialiste. 

Ah  !  citoyens,  laissez-moi,  au  nom  de  nos  camarades 
de  France  qui  n'ont  pas  réalisé  encore  chez  eux  l'unité 
complète,  l'unité  organique  dont  tous  les  autres  pays 
nous  ont  donné  l'exemple,  laissez-moi  exprimer  le  vœu 
que  l'exemple  de  la  force  que  donne  aux  partis  socia- 
listes des  autres  pays  l'unité  organique  saura,  par  une 
amicale  propagande,  nous  conseiller  l'unité  complète, 
l'unité  entre  socialistes,  pour  préparer  l'unité  entre  les 
hommes  par  la  révolution  sociale.  O  (/^  applaudisse- 
ments et  acclamations  unanimes) 

Le  citoyen  Singer,  président  de  la  section  allemande. 
—  J'ai  été  chargé  par  le  Congrès  national  de  la  démo- 
cratie socialiste  allemande,  qui  vient  de  se  tenir  à 
Mayence,  de  venir  ici  vous  souhaiter  la  bienvenue  et 
vous  apporter  le  salut  cordial  de  vos  frères  militants  de 
toutes  les  races,  de  toutes  les  nations. 

La  démocratie  allemande  est  unanimement  convain- 
cue de  la  nécessité  de  marcher  la  main  dans  la  main 
avec  les  socialistes  prolétaires  de  tous  les  pays,  pour 
briser  le  joug  du  capitalisme  et  arriver  à  l'expropria- 
tion économique  de  la  bourgeoisie.  Justement  le  Con- 
grès de  Mayence  a  rappelé  ce  souvenir  qu'il  y  a  vingt- 
cinq  ans  il  y  avait  au  sein  de  la  démocratie  socialiste 

i5 


allemande  les  mêmes  dissensions,  les  mêmes  diffé- 
rences d'opinions  qu'actuellement  dans  le  parti  socia- 
liste français.  La  démocratie  socialiste  allemande  a 
triomphé  de  ces  dissensions  en  s'inspirant  de  cette  idée 
que,  malgré  les  différences  apparentes,  tous  nous  som- 
mes d'accord  quant  au  but  final.  Voilà  ce  qui  a  amené 
l'unité  socialiste  allemande  et  voilà  ce  qui  a  fait  que  la 
démocratie  allemande  a  pu  atteindre  une  force  et  une 
vitalité  telles  qu'aucun  parti  socialiste  d'Europe  ne  peut 
en  montrer  de  semblables. 

Toute  l'histoire  de  la  démocratie  socialiste  allemande 
prouve  que  plus  les  socialistes  de  toutes  nuances  sont 
unis,  plus  la  volonté  du  prolétariat  s'impose. 

Nous  nous  sommes  aussi,  au  Congrès  de  Mayence, 
préoccupés  d'une  question  que  notre  Congrès  inter- 
national aura  à  traiter  :  la  politique  coloniale  organisée 
partout  avec  tant  d'acharnement  par  le  militarisme  et 
le  capitalisme  pour  augmenter  encore  l'exploitation  du 
prolétariat.  Eh  bien,  le  Congrès  de  Mayence  a  déclaré 
que  le  prolétariat  opposerait  à  la  politique  de  guerre  du 
militarisme  et  du  capitalisme  la  politique  de  la  paix 
universelle  et  de  la  solidarité  internationale. 

Je  termine  en  émettant  l'assurance  que  les  mêmes 
convictions  fraternelles  qui  ont  amené  l'miité  parmi  les 
socialistes  allemands  amèneront  l'unité  parmi  les  socia- 
listes français;  et  c'est  pourquoi  je  vous  invite  à  crier 
plus  fort  et  plus  haut  que  jamais  en  face  du  monde 
capitaliste  :  Vive  l'Internationale  socîaliste!  (Vifs 
applaudissements) 

Le  citoyen  Pete  Currax,  président  de  la  section 
anglaise,  (i)  —  La  section  anglaise  est  unanime  à  ap- 
prouver les  paroles  de  Jaurès  et  de  Singer  sur  la  soli- 


(1)  De  i'Independent  Lal)our  Party  (parti  de  Keir  Hardie). 
16 


darité  et  la  paix  internationales.  La  députation  anglaise 
est  absolument  opposée  à  la  politique  impérialiste  du 
gouvernement.  (Applaudissements)  Trade-unionistes  et 
socialistes  sont  d'accord  pour  condanmer  la  politique 
de  pillage  armé  dans  l'Afrique  du  Sud.  (Applaudisse- 
ments) Ils  sont  opposés  aussi  à  cet  état  de  vol  à  l'inté- 
rieur du  capitalisme.  Si  vous  n'avez  pas  de  roi  visible, 
vous  avez  des  rois  non  couronnés  invisibles  contre 
lesquels  vous,  socialistes  français,  vous  devez  lutter.  Et 
pour  mener  à  bien  ce  combat,  il  faut  que  toutes  vos 
forces  soient  concentrées  et  imies.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Hyxdmax,  de  la  section  anglaise,  (i) — Qu'il 
me  soit  permis,  avant  d'écouter  le  salut  fraternel  de  nos 
camarades  de  l'étranger,  d'adresser  aux  délégués  alle- 
mands im  mot  de  sympathie  et  de  condoléance  pour  la 
perte  qu'ils  ont  éprouvée  et  que  le  prolétariat  inter- 
national a  éprouvée  en  la  personne  de  notre  regretté 
Liebknecht.  (Tous  les  congressistes  se  lèi^ent  et  approu- 
vent par  d'unanimes  applaudissements  les  paroles  de 
notre  camarade)  ...  Liebknecht  vit  en  ce  moment  dans 
cette  assemblée.  (Applaudissements)  Socialistes  fran- 
çais, anglais,  belges,  italiens,  etc.,  envoyons  tous  notre 
salut  à  la  veuve  de  Liebknecht  et  aux  camarades  alle- 
mands. (Longue  émotion.  Tous  les  délégués  sont  debout 
acclamant  la  mémoire  de  Liebknecht) 

Le  citoyen  Jaurès.  —  Tout  le  Congrès  international 
socialiste  s'associe  aux  sentiments  exprimés  par  Hj-nd- 
man.  (Applaudissements)  Liebknecht  avait  une  sorte 
de  sjTiipathie  particulière  pour  la  France,  U  l'a  affirmée 
devant  le  tribunal  de  Leipzig,  aussi  les  socialistes  fran- 
çais se  joignent-ils  de  grand  cœur  aux  paroles  de  notre 
camarade  llyndman. 


(\)  De  la  Social-dcmocralic  Fédération. 


Le  Congrès  témoigne  également  toute  sa  sympathie 
aux  camarades  russes  pour  cet  autre  grand  militant  de 
la  Révolution  qui  s'appelait  Pierre  LaK>roff.  (rassemblée 
debout  applaudit)  et  s'associe  enfin  au  deuil  qui  a 
frappé  nos  camarades  par  la  perte  de  la  citoyenne  Éléo- 
nore  Marx,  fille  de  Marx.  (Applaudissements)  Tout  ce 
qui  atteint  la  famille  d'un  des  grands  fondateurs  de 
l'Internationale  socialiste,  frappe  toute  la  famille  socia- 
liste. (Applaudissements  enthousiastes  sur  tous  les 
bancs) 

Le  citoyen  Andréa  Costa,  président  de  la  section 
italienne.  —  C'est  avec  joie  que  les  socialistes  italiens 
sont  venus  au  cinquième  Congrès  international.  Nous 
avons  vaincu  la  réaction  sanglante  de  1898,  nous  avons 
bien  mérité  de  la  liberté.  La  monarchie  italienne  s'est 
hjeurtée  à  notre  obstruction  inlassable  :  elle  en  a  appelé 
au  pays,  et  le  pays  lui  a  répondu  en  accroissant  nos 
voix,  en  augmentant  nos  mandats.  (Applaudissements) 
Maintenant,  la  monarchie  essaie  d'exploiter  contre 
nous  l'attentat  de  Monza,  et  malgré  cela  deux  nouveaux 
députés  socialistes  ont  été  élus  quelques  jours  seule- 
ment après  la  mort  du  roi  Umberto.  C'est  que  nous 
autres,  socialistes  italiens,  comme  l'a  montré  notre 
récent  Congrès,  nous  sommes  unis.  Chez  nous  il  peut  y 
avoir  des  discussions  entre  nous,  mais  grâce  à  l'unité 
du  parti,  il  ne  peut  y  avoir  de  divisions.  (Applaudisse- 
m,ents  prolongés) 

C'est  donc  avec  la  conscience  d'avoir  fait  leur  devoir 
que  les  socialistes  italiens  vous  tendent  la  main  et 
s'apprêtent  à  lutter  avec  vous.  (Applaudissements  una- 
nimes) 

Le  citoyen  Adler,  président  de  la  section  autri- 
chienne. —  J'apporte  à  tous  les  socialistes  étrangers  le 
salut  fraternel  des  socialistes  autrichiens.  Nous  autres, 

18 


qui  avons  dû  constituer,  en  Autriche,  ime  petite  Inter- 
nationale, nous  connaissons  mieux  que  personne  les 
difficultés  à  surmonter.  Nous  venons  ici,  comme  nous  y 
vînmes  en  1889  et  que  nous  dîmes  au  prolétariat  inter- 
national que  tous  les  prolétaires  d'Autriche,  de  toutes 
les  langues,  seraient  unis  dans  le  socialisme,  dans  la 
marche  en  avant.  Nous  avons  tenu  parole,  et  nous  pou- 
vons nous  en  glorifier  î  Dans  notre  malheureux  pays, 
où  la  classe  om-rière  est  le  seul  élément  qui  puisse  lut- 
ter contre  la  bestialité  qui  y  règne,  c'est  la  social-démo- 
cratie qui  est  l'unique  représentant  des  intérêts  com- 
muns de  tous  les  prolétaires  d'Autriche.  Ce  n'est  pas 
sans  difficultés  que  cette  unité  s'est  constituée.  Mais 
elle  doit  être  atteinte,  partout  où  il  y  a  des  socialistes 
dévoués,  (Vifs  applaudissements)  partout  où  les  repré- 
sentants du  socialisme  mettent  les  intérêts  essentiels  et 
durables  du  prolétariat  au-dessus  de  petites  différences 
d'opinion,  de  doctrine  et  de  théorie  (Applaudissements 
prolongés)  ...  partout  où  il  y  a  des  socialistes  résolus  à 
donner  leur  sang,  déterminés  à  sacrifier  à  la  cause  du  so- 
cialisme leurs  caprices,  leurs  vanités,  leurs  préventions. 
(Vifs  applaudissements)  Je  parle  par  expérience.  Ces 
enseignements,  nous  les  avons  payés  de  notre  sang.  Le 
meilleur  de  notre  œuvre  est  dans  cette  unification  du 
prolétariat.  J'espère  que  ce  Congrès,  qui  exprimera 
l'unité  de  la  social-démocratie  de  tous  les  pays,  sera 
aussi  le  point  de  départ  d'un  grand  et  irrésistible  mou- 
vement pour  l'unité  ultérieure  du  socialisme  français, 
qui  assurera  le  triomphe  du  socialisme.  (Longue  ovation) 

Le  citoyen  Vandeuvelde,  président  de  la  section 
belge.  —  Au  nom  du  Parti  Ou^Tie^Belge,  je  vous  remer- 
cie, citoyens  et  camarades,  de  votre  bon  accueil. 

Depuis  le  dernier  Congrès  international,  faisant  dans 
notre  petit  pays  notre  devoir  intégral  de  socialistes, 

'9 


nous  avons  pratiqué  fraternellement  l'union  socialisle, 
(Applaudissements) 

Aux  premiers  temps  du  christianisme,  les  païens, 
voyant  le  spectacle  de  l'union  des  premiers  chrétiens, 
disaient  :  «  Comme  ils  s'ainlent  !  »  Cet  amour  des  pre- 
miers chrétiens  a  constitué  la  force  de  leur  doctrine.  En 
Belgique,  actuellement,  les  bourgeois  disent  des  socia- 
listes :  «  Comme  ils  s'aiment  !  »  C'est  la  constatation  de 
notre  union  et  de  notre  force.  Notre  exemple  doit  vous 
servir,  camarades  français.  (Applaudissements  répétés) 

En  1889,  il  y  avait  dans  la  même  ville  deux  Congrès 
qui  semblaient  être  ennemis,  (i)  Pourtant  l'unité  fut 
réalisée  l'année  suivante.  (Apjplaudissements)  Cama- 
rades, nous  sommes  unis  et  cette  imion  est  notre  seule 
force.  Qu'il  me  soit  permis  d'espérer  que  l'unité  du  parti 
socialiste  français  soit  réalisée  prochainement.  C^/>/>/«ii- 
dissements  répétés) 

Socialistes  français,  unissez-vous.  (Applaudissements) 
En  dépit  des  apparences,  l'union  socialiste  est  en  marche 
chez  vous.  Les  militants  obscurs  qui  ne  se  mêlent  pas 
aux  polémiques  entre  les  écoles  la  veulent.  (Applau- 
dissements) Ceux  qui  portèrent  en  1793  le  drapeau  de 
la  Révolution  ont  été  adversaires,  uiais  quand  le  canon 
gronda,  ils  firent  bloc  contre  l'ennemi.  Socialistes  de 
1900,  ferez-vous  moins  que  les  bourgeois  de  1793? 
(Applaudisseinents  enthousiastes)  L'ennemi  est  autour 
de  vous.  Il  vous  guette.  Concentrez  toute  votre  énergie 
contre  l'ennemi  commun.  Socialistes  français,  unissez- 
vous.  (Longs  applaudissements.  Ovation.  —  Ci^is  de  : 
Vive  l'Unité) 


(1)  Il  y  avait  d'un  côté  le  Parti  Ouvrier  fondé  en  1885  par  De 
Paepe  et  Volders  et  de  l'autre  côté  le  Parti  socialiste  républicain, 
qui  se  rattachait  surtout  à  De  Fuisseaux.  —  Jules  Destrée  et  Emile 
Yandervelde,  le  Socialisme  en  Belgique,  page  21,  et  pages  91-100. 

20 


A  ce  moment,  le  citoyen  Jaurès  donne  lecture  à  l'as- 
semblée d'une  lettre  du  camarade  Katayoma,  éditeur 
au  Japon  du  Monde  socialiste.  «  Dites  bien  au  Congrès, 
écrit  notre  camarade,  qu'il  y  a  en  Extrême-Orient  un 
pauvre  compagnon  qui  travaille  à  la  même  cause  que 
vous,  socialistes  européens.  Il  aurait  bien  voulu  venir 
au  Congrès  international  de  Paris,  mais  la  pauvreté  l'en 
empêche.  » 

Le  citoyen  Jaurès,  après  avoir  terminé  la  lecture  de 
cette  lettre  dont  tous  les  passages  ont  été  applaudis 
avec  enthousiasme,  ajoute  :  A  Theure  même  où  l'Ex- 
trême-Orient est  le  théâtre  de  la  guerre,  il  est  consolant 
de  voir  que  même  là,  l'esprit  internationaliste  s'éveille. 
(Applaudissements) 

Le  citoyen  Troelstra,  secrétaire  de  la  section  hollan- 
daise. —  Je  suis  heureux  de  saluer,  au  nom  des  socia- 
listes hollandais,  les  compagnons  de  lutte  de  tout  le 
prolétariat  international. 

Au  Congrès  de  Londres,  une  scission  s'est  produite 
parmi  les  socialistes  hollandais,  (i)  Mais  à  l'heure  ac- 
tuelle, ils  se  sont  guéris  de  la  maladie  des  individus  et 
de  l'influence  nuisible  de  l'esprit  sectaire.  H  (/^  applau- 
dissements) Ils  sont  unis.  (Applaudissements)  Il  faut 
que  vous  soyez  unis,  camarades  français;  l'ennemi  est 
là  et  vous  vous  cpiercUez  I  C'est  un  crime  de  lèse-prolé- 
tariat I  (Applaudissements  enthousiastes)  Si  nous 
n'étions  pas  les  hôtes  des  socialistes  français,  nous 
serions  allés  tout  à  l'heure  dans  la  salle  où  ils  étaient 
réunis    avec   le  drapeau  rouge  et  nous   leur    aurions 


(1)  A  la  séance  du  30  juillet,  Domela  Nieuwenhuis  quitta  le  Con- 
grès, en  déclarant  qu'il  ne  voulait  pas  participer  à  des  discussions 
oiseuses.  (Cf.  Mouvement  Socialiste  :  1"  et  15  septembre  et  15  déccm- 
})re  1900,  les  articles  de  Viiegen  et  de  Cornelissen  sur  le  socialisme 
en  Hollande.) 


21 


montré  l'inscription  qu'il  porte  :  «Prolétaires,  unissez- 
vous  !  »  (Applaudissements  répétés  sur  tous  les 
bancs). 

Le  citoyen  Plekhanoff,  secrétaire  de  la  section  russe. 
—  C'est  dans  Joute  la  mesure  où  ils  sont  conscients  de 
leurs  intérêts  de  classe  et  où  ils  sont  unis,  que  les  prolé- 
taires russes  marchent  la  main  dans  la  main  avec  le  pro- 
létariat mondial.  Vous  vous  souvenez  du  mot  de  Jacoby  : 
La  formation  du  plus  petit  syndicat  a,  pour  l'évolution 
historique,  plus  d'importance  que  la  bataille  de  Sadowa. 
Pour  la  Russie  c'est  plus  vrai  que  pour  tout  autre  pays. 
Ce  furent  d'abord  les  étudiants,  les  gens  cultivés  qui 
furent  les  porteurs  du  mouvement  révolutionnaire  russe 
en  révolte  contre  le  tsarisme.  Ce  sont  aujourd'hui 
les  ouvriers  qui  mènent,  de  toute  leur  énergie,  la 
lutte  contre  le  despotisme.  Ils  combattent  non  seu- 
lement pour  l'émancipation  économique  de  leur  classe, 
mais  encore  pour  la  libération  de  tous  les  peuples  du 
knout  de  la  Russie.  (Vifs  applaudissements) 

Le  citoyen  Kritchevsky,  président  de  la  section 
russe.  —  Je  vous  demande  de  flétrir  les  monstruosités 
odieuses  du  tsarisme  et  d'adopter  les  deux  ordres  du 
jour  que  je  vais  vous  lire  : 

«  Les  révolutiomiaires  polonais,  juifs  et  russes,  dé- 
portés comme  militants  socialistes  par  le  gouverne- 
ment du  tsar  russe,  dans  un  des  endroits  les  plus  recu- 
lés de  la  Sibérie,  ainsi  que  des  habitants  de  cette 
localité  qui  sympathisent  avec  eux,  réunis  le  premier 
mai  1900,  en  réunion  amicale,  au  jour  du  Premier  Mai, 
de  la  fête  de  la  solidarité  internationale  du  prolétariat, 
ont  décidé,  à  T unanimité  et  avec  enthousiasme,  d'en- 
voyer leur  salut  cordial  au  Congrès  international  ouA-rier 
socialiste  de  Paris  et  de  lui  souhaiter  du  fond  du  cœur 
le  meilleur  succès  dans  ses  travaux.  Vive  le  socialisme 

2S 


démocratique  !  Vive  le  Congrès  international  ouvrier 
socialiste!  » 

«  L'organisation  ouvrière  englobant  des  ouvriers  de 
toutes  les  professions,  dans  tous  les  quartiers  de  Saint- 
Pétersbourg,  salue  le  Congrès  international  socialiste.  » 

Le  citoyen  KxrDSEX.  président  de  la  section  danoise. 
—  Les  socialistes  du  Danemark  vous  apportent  ici  leurs 
plus  fraternels  saints.  Lorsque  la  révolution  de  1848  fît 
passer  sa  tempête  sur  l'Europe,  les  houles  s'en  trans- 
mirent en  dedans  des  frontières  de  notre  pays  et  déjà  à 
cette  époque  une  grande  partie  de  la  classe  ouvrière 
saisit  le  véritable  caractère  de  ce  mouvement.  Toutefois 
cette  compréhension  n'était  pas  assez  vive  pour  s'im- 
poser d'une  manière  générale.  Chez  nous  ce  mouvement 
se  termina,  comme  dans  plusieurs  autres  pays  de 
l'Europe,  par  récroulement  de  la  monarchie  absolue  et 
l'établissement  d'une  constitution  bourgeoise  et  libérale. 

Ce  fut  le  retentissement  des  héroïques  combats  de  la 
Commune  de  Paris  en  187 1  qui  éveilla  l'esprit  des 
ouvriers  danois  et  lit  arborer  dans  leur  pays  le  drapeau 
rouge  de  l'internationalisme.  Le  prochain  flot  civilisateur 
des  grandes  nations  trouvera  en  Danemark  une  armée 
de  travailleurs  bien  organisés  et  prêts  à  concoiu^ir  à 
l'accomplissement  de  la  grande  œuvre  révolutionnaire, 
c'est-à-dire  à  l'écrasement  définitif  et  irrévocable  du 
Moloch  capitaliste  et  à  la  fondation  de  la  nouvelle  société 
de  liberté,  d'égalité  et  de  fraternité.  (Applaudissements 
répétés) 

Le  citoyen  Daszyxski,  secrétaire  de  la  section  polo- 
naise. —  J'apporte  le  salut  de  la  Pologne  écrasée  et 
meurtrie,  où  conmience  enlin  de  s'affirmer  la  conscience 
de  classe  du  prolétariat.  Nous  voulons  la  paix  inter- 
nationale. Et  nous  la  voulons  au  moment  même  où 
les  capitalistes  illustrent  leurs  phrases  en  faveur  des 

2i 


peuples  en  élevant  un  rempart  de  baïonnettes!  Nous 
voulons  de  toutes  nos  forces  l'unité  des  prolétaires  polo- 
nais, mais  nous  la  voulons  seulement  sous  le  drapeau 
du  socialisme  révolutionnaii'e.  (Vifs  applaudissements) 

Le  citoyen  Nemec,  président  de  la  section  de 
Bohême.  —  Le  dernier  Congrès  socialiste  tchèque  m'a 
donné  mission  de  venir  saluer  les  membres  du  Congrès 
socialiste  international.  C'est  avec  une  joie  profonde 
que  je  m'accpiitte  de  cette  tâche.  Si  nous  ne  sommes 
qu'un  petit  parti,  nous  sommes  cependant  de  bons 
socialistes,  comme  vous  tous,  camarades.  Et  à  la  démo- 
cratie socialiste  mondiale,  nous  adi-essons  nos  meilleurs 
vœux  !  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Furholz,  président  de  la  section  suisse.  — 
Nous  n'avons  pas  précisément,  en  Suisse,  une  très 
forte  organisation.  Peut-être  en  serait-il  autrement,  si 
nous  avions  été  quelque  peu  persécutés,  au  lieu  d'être 
en  possession  de  toutes  les  libertés  politiques.  Quoi 
qu'il  en  soit,  le  Parti  Ouvrier  Suisse  donne  l'exemple 
d'une  unité  parfaite,  malgré  la  différence  des  langues, 
des  usages,  des  différents  cantons  qui  composent  notre 
pays.  Vous  pouvez  avoir  confiance  en  nous  !  Nous 
marcherons,  toujours  et  d'un  conynun  accord,  avec  les 
socialistes  étrangers  !  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Mexaxder,  de  la  section  suédoise.  —  Au 
nom  de  mes  camarades  de  Suède,  je  m'associe  aux' 
paroles  et  aux  souhaits  qui  ont  été  adressés  du  haut 
de  cette  tribune  au  prolétariat  socialiste  international. 
Nous  espérons  aboutir,  en  Suède,  à  des  résultats  impor-" 
tants  par  le  groupement  compact  de  toutes  les  forces 
ouvrières  et  socialistes  de  notre  pays.  A  mesure  que 
progresse  l'industrie  suédoise,  le  sociaUsme  croît  aussi, 
parallèlement,  et  prend  place  dans  le  grand  mouvement 
socialiste  international  !  (Applaudissements) 

24 


Le  citoyen  Iglesias,  président  de  la  section  espa- 
gnole. —  Je  salue  l'Internationale  des  ouvriers.  Nous 
devons  opposer  notre  unité  à  l'unité  du  Capital.  Le 
capitalisme  international  cherche  à  opposer  prolétaires 
à  prolétaires  et  à  les  jeter  dans  des  conflits  aussi  crimi- 
nels qu'odieux.  Vous  n'avez  pas  oublié,  camarades,  les 
actes  du  capitalisme  espagnol  aux  Philippines  et  vous 
voyez  ceux  du  capitalisme  anglais  en  Afrique.  Que  la 
classe  ou\Tière  internationalement  organisée  réponde  à 
ces  monstruosités  !  (Vifs  applaudissements) 

Le  citoyen  Cambier,  de  la  République  argentine.  — 
Je  me  contenterai  de  m'associer,  en  deux  mots,  aux 
paroles  de  tous  les  orateurs  qui  m'ont  précédé  à  cette 
tribune.  Au  nom  de  mes  camarades  de  la  République 
argentine,  je  crie  avec  eux  :  Vive  l'Union  socialiste  I 
Vive  la  Révolution  sociale  !  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Saxial,  président  de  la  section  améri- 
caine. —  Les  socialistes  américains  ont  pris  un  rôle 
modeste  dans  le  mouvement  socialiste  international; 
mais  ils  sont  appelés  aujourd'hui  à  jouer  un  des  rôles  les 
plus  importants.  A  l'occident  commence  à  luire  le  grand 
soleil  capitaliste  qui  modifiera  les  conditions  économi- 
ques et  précipitera  l'avènement  du  socialisme.  La  con- 
centration capitaliste  américaine,  qui  va  chercher  à 
lutter  contre  le  capitaUsme  européen  et  va  'mettre  aux 
prises  les  prolétaires  d'un  pays  Contre  les  prolétaires 
d'un  autre  pays,  nécessite  l'organisation  internationale 
socialiste  qui  rappellera  aux  ouvriers  cpiels  sont  leurs 
devoirs  et  évitera  des  luttes  meurtrières  dont  les  capi- 
talistes seuls  bénéficieraient.  (Applaudissements) 

L'idée  socialiste  a  déjà  fait  des  progrès  dans  notre 
pays.  Aux  élections  de  i8;6  nous  n'avions  obtenu  que 
46.000  voix  socialistes  :  deux  ans  après,  aux  élections 
de  i8;8,   nous  en   obtenions   80.000.    Ces  chiifres  vous 

25 


montrent  qu'avant  longtemps  plusieurs  centaines  de 
mille  ouvriers  seront  rangés  sous  les  drapeaux  du 
socialisme  international.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Saxl\l  traduit  son  discours  aux  délégués 
anglais  et  américains,  lorsque  le  citoyen  Lafargue 
(P.  O.  F.)  s'élance  à  la  tribune,  qui  est  aussitôt  envaliie. 
Un  colloque  violent  s'établit  avec  le  président.  Le 
citoyen  Lafargue  réclame  la  parole.  Elle  lui  est  accor- 
dée. Tumulte  indescriptible  sur  la  tribune.  Le  calme  se 
rétablit  peu  à  peu.  Le  citoyen  Lafargue  peut  parler. 

Le  citoyen  Lafargue.  —  Citoyens,  j'ai  une  protesta- 
tion à  vous  lire.  La  voici  : 

Attendu  que  la  vérification  des  j)ouvoirs  pour  la  section 
française  avait  été,  pai*  décision  du  Comité  général  et  par 
voie  de  la  presse,  fixée  à  deux  heures  de  l'après-midi; 
attendu  que  sans  attendre  l'heure  fixée,  dès  ce  malin  et 
sans  vérification  aucune  des  pouvoirs,  profitant  de  l'absence 
d'un  grand  nomlDre  de  délégués,  il  a  été  procédé  à  la  con- 
stitution d'un  bureau  n'ayant  aucune  qualité  pour  parler 
au  nom  de  la  délégation  française  : 

Le  Parti  Ouvrier  Français,  le  Parti  Socialiste  Révolution- 
naii'e,  l'Alliance  communiste,  la  Fédération  des  syndicats 
de  Saône-et-Loire,  la  Fédération  autonome  de  Saône-et- 
Loire,  les  Fédérations  autonomes  de  la  Haute-Saône,  du 
Doubs  et  du  Haut-Rhin  protestent  auprès  de  tous  les  partis 
socialistes,  représentés  au  Congrès  international. 

Pour  le  P.  S.  R.  :  le  secrétaire,  Landrin.  Pour  le  P.  O.  F.  : 
le  secrétaii'e,  Guesde.  Pour  l'Alliance  communiste  :  le  secré- 
taire, Marchand.  Pour  la  Fédération  des  syndicats  ouvriers 
ds  Saône-et-Loire  :  le  secrétaire  général,  Chalot.  Pour  la 
Fédération  autonome  de  Saône-et-Loire  :  le  secrétaire 
général,  Journoud.  Pour  les  Fédérations  du  Doubs,  Haute- 
Saône  et  Haut-Rhin  :  le  secrétaii'e  général,  Perrin. 

La  séance  est  levée.  H  est  deux  heures  et  demie.  Les 
délégués  quittent  la  salle  au  chant  de  V Internationale. 


DEUXIÈME  JOURNÉE 

Séance  du  lundi  24  septembre   1900 
(matin) 

La  séance  est  ouverte  à  dix  heures  quinze,  sous  la 
présidence  du  citoyen  Singer  (Allemagne). 

Le  citoyen  PRÉsroENx.  —  Au  nom  du  bureau,  je 
déclare  que  nous  sommes  tous  d'accord  pour  estimer 
que  le  bureau  qui  a  présidé  la  séance  d'hier  était 
essentiellement  provisoire,  qu'il  importe  donc  que 
toutes  les  nationalités  constituent  immédiatement  le 
bureau  définitif;  et,  m'adressant  spécialement  à  tous 
les  camarades  français  des  cinq  organisations  pré- 
sentes, je  les  invite  à  rester  dans  cette  salle  et  à  dési- 
gner immédiatement  leurs  délégués  au  bureau  du 
Congrès.  Je  les  invite  après  cette  séance  de  pure 
forme,  qui  ne  durera  que  quelques  minutes  à  peine,  à  se 
réunir  dans  cette  salle,  pendant  que  les  autres  nationa- 
lités se  réuniront  également  dans  leurs  locaux  respec- 
tifs, pour  désigner  également  leurs  délégués  aux 
commissions. 

A  l'issue  de  cette  séance  plénière,  chaque  nationalité 
est  invitée  à  désigner  deux  délégués  par  commission. 
Les  commissions  se  réuniront  immédiatement,  depuis 
dix  heures  jusqu'à  midi,  et  de  deux  heures  à  six.  Tous 
les  membres  du  Congrès  ont  le  droit  d'assister,  avec 
voix  consultative,  aux  séances  des  commissions. 

27 


Je  rappelle  qu'au  Congrès  précédent,  l'assemblée 
plénière  ne  s'était  réunie  que  lorsqu'un  des  rapports 
avait  été  déjà  présenté. 

Le  citoyen  Furxémont  (Belgique).  —  Étant  donné  que 
nous  avons  douze  questions  à  Tordre  du  jour,  et  que 
nous  n'avons  déjà  plus  que  trois  jours  devant  nous,  je 
propose  de  siéger  le  matin  de  dix  heures  à  midi  et  le 
soir  de  deux  à  six  heures. 

Malgré  les  protestations  des  délégués  anglais  qui 
voudraient  que  les  séances  ne  durassent  que  jusqu'à 
cinq  heures,  la  proposition  Furnémont  est  adoptée. 

Le  citoyen  Président.  —  Voici  deux  dépêches  que  le 
bureau  du  Congrès  a  reçues  : 

La  première  est  de  Nîmes  : 

Citoyens  réunis  nombre  cinq  cents  pour  fêter  Maison  du 
Peuple  socialiste  de  Nîmes  adressent  salut  fraternel  témoi- 
gnage sympathie  aux  représentants  du  monde  socialiste 
réunis  Congrès  international. 

Le  second  télégramme  de  Carmaux  : 

Militants  socialistes  Carmaux  adressent  aux  représentants 
du  prolétariat  international  leurs  salutations  fraternelles. 
Font  des  vœux  pour  unité  socialiste  internationale,  pour 
affranchissement  humanité  et  chute  société  capitaliste, 
pour  qu'enfin  justice  et  égalité  régnent  par  société  commu- 
niste. (Applaudissements) 

Je  propose  que  le  Congrès  admette  en  bloc  l'ordre  du 
jour  provisoire  et  que  les  questions  soient  discutées  et 
mises  aux  voix  au  fur  et  à  mesure  que  les  différentes 
commissions  auront  fini  leurs  travaux. 

Le  citoyen  Fribouug.  (P.  O.  S.  R.)  —  Je  proteste 
contre  la  méthode  de  travail  proposée  par  le  bureau  : 
il  est  inadmissible  qu'une  commission  nous  apporte  ici 
une  opinion  de  quelques  hommes,  que  nous  aurons  à 

28 


discuter  ensuite,  alors  que  le  Congrès  doit,  lors  de  la 
discussion  générale,  indicpier  aux  commissions  dans 
quel  sens  les  résolutions  devront  être  présentées.  II 
n'est  pas  acceptable  que  le  Congrès  nous  dise  qu'il  n'a 
pas  le  temps  de  procéder  ainsi;  la  méthode  que  je 
propose  n'est  pas  plus  longue  :  lorsqu'ime  question 
sera  discutée,  on  nommera  la  conamission  qui  aura  à 
vous  présenter  son  rapport  sous  forme  de  résolution,  et 
on  pourra  ensuite  discuter  les  autres  questions.  Alors, 
nous  aurons  bien  l'opuiion  du  Congrès,  et  pas  seiUe- 
ment  l'opinion  d'une  commission.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  PRÉsmENT.  —  Je  propose  de  rejeter  la 
proposition  Fribourg,  bien  qu'en  principe  elle  soit 
excellente  ;  mais  il  faudrait,  pour  qu'elle  soit  applicable, 
que  le  Congrès  siégeât  pendant  trois  mois.  (Rires)  Je 
mets  aux  voix  la  proposition  du  bureau.  —  Adoptée  à 
l'unanimité. 

Le  citoyen  Présidext.  —  Je  propose  que  la  séance 
plénière  soit  ajournée  à  deux  hernies,  pour  que  les 
différentes  nationalités  constituent  les  commissions  et 
désignent  des  délégués  au  bureau  définitif.  A  deux 
heures  nous  commencerons  les  travaux  réguliers  du 
Congrès;  j'espère  qu'à  cette  heure-là,  les  camarades 
français  seront  arrivés  à  s'entendre.  (Rires  et  applau- 
dissements) 

Le  citoyen  Secrétaire.  —  Dans  la  séance  qu'elle  a 
tenue  à  Bruxelles,  la  commission  chargée  de  préparer 
l'ordre  du  jour  du  Congrès  international  l'a  arrêté  aux 
onze  premiers  points.  Le  Comité  général  français,  après 
avoir  pris  lavis  des  diverses  nationalités,  y  a  ajouté  un 
douzième  point,  la  grève  générale.  Atin  d'éviter  toute 
discussion  au  sujet  de  l'irrégularité  de  cette  décision, 
je  demanderai  que  le  Congrès  décide  que  le  douzième 
point  sera  inscrit  à  l'ordre  du  jour.  (Approbations) 

29  n. 


Le  citoyen  Président.  —  11  est  entendu  que  l'on 
inscrit  cette  question  à  l'ordi^e  du  jour,  sous  réserve  de 
la  discuter.  —  Adopté. 

Le  citoyen  Président.  —  Il  n'y  a  plus  rien  à  l'ordre 
du  jour  de  cette  séance  et  nous  pouvons  la  lever. 

Le  citoyen  Furnémont.  —  Je  dois  indiquer  ce  qui  se 
passe  au  point  de  vue  de  la  salle  :  les  délégués  ont  à  se 
réunir  dans  un  local  dont  le  patron  de  l'établissement 
m'a  refusé  la  clef,  sur  l'ordre  paraît-il  du  citoyen 
Dubreuilh.  (Exclamations  sur  certains  bancs.  —  Voix 
nombreuses  :  Dubreuilh  à  la  tribune) 

Le  citoyen  Dubreuilh.  (P.  S.  R.)  —  Je  nai  pas  eu  à 
m'occuper,  pour  mon  compte,  de  la  partie  matérielle 
de  l'organisation  du  Congrès;  c'est  le  citoyen  Boutié^ 
trésorier  du  Comité  général,  qui  a  loué  la  salle,  et  il  va 
vous  foifrnir  des  explications  à  cet  égard. 

Le  citoyen  Boutié.  (P.  O.  F.)  —  Quand  nous  sommes 
venus  traiter,  au  nom  de  la  commission  d'organisation, 
pour  la  location  de  la  salle,  le  propriétaire  a  consenti 
de  nous  louer  celle-ci  et  la  petite  salle  annexe.  Hier 
matin,  j'avais  demandé  par  faveur  au  propriétaire  de 
la  salle  qu'il  veuille  bien  consentir  à  nous  louer  la 
grande  salle,  afin  que,  quand  nous  sommes  réunis  avec 
les  camarades  étrangers,  nous  soyons  tous  plus  à  l'aise. 
Mais  quand  nous  avons  ati  que  la  section  française, 
qui  avait  pour  devoir  de  se  rémiir  ici,  allait  dans  la 
grande  salle  voisine  et  en  somme  usurpait  un  droit 
qu'elle  n'avait  pas...  (Violentes  protestations  sur  un 
grand  nombre  de  bancs.  Tumulte)  nous  avons  cru 
devoir  nous  en  tenir  au  contrat  et  ne  pas  demander  au 
propriétaire  autre  chose  que  ce  qui  était  convenu. 

La  séance  plénière  est  levée  à  onze  heures. 


RÉUNION  DE  LA  SECTION  FRANÇAISE 

La  séance  est  ouverte  par  le  citoyen  Allemane. 
(P.  O.  S.  R.) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  donne  la  parole  au 
citoyen  Delory. 

Le  citoyen  Delory.  (P.  O.  F.)  —  Nos  amis  des 
autres  nationalités  nous  ont  incités  à  accomplir  deux 
actes  :  pour  prendre  part  d'une  façon  régulière  au  Con- 
grès international,  nous  aAons  à  désigner  un  bureau 
définitif  et  à  élire  des  membres  pour  les  différentes 
commissions. 

Quelques  camarades  et  moi,  —  qui  pensons  que  si 
nous  avions  des  explications  à  échanger,  elles  ne 
devraient  l'être  que  quand  nous  aurons  terminé  l'œu^Te 
qae  nous  avons  à  accomplir  avec  les  camarades  étran- 
gers, —  nous  faisons  à  nos  camarades  français  la  pro- 
position suivante  :  Puisque  nous  avons  le  droit  d'avoir 
deux  délégués  au  bureau,  chaque  fraction  pourrait 
mettre  un  nom  pour  chaque  commission  et  les  deux 
camarades  qui  auraient  le  plus  de  voix  seraient  ceux 
qui  seraient  nos  délégués  dans  les  commissions  et  au 
bureau.  Je  fais  cette  proposition  parce  que  nous  pen- 
sons, mes  amis  et  moi,  que  nous  devons  trouver  un 
système  qui  nous  permette  d'aboutir  —  sans  préjuger 
en  rien  des  idées  de  personne  —  pour  le  moment  où 
nous  devrons  nous  présenter  devant  nos  camarades 
étrangers,  afin  de  ne  pas  leur  donner  le  spectacle  de 
nos  petites  divisions.  (Vive  approbation)  Si  nous  conti- 
nuions à  discuter  au  delà  de  la  limite  fixée,  nos  cama- 
rades étrangers  pourraient  nous  dire  que  c'est  à  leur 
détriment  que  nous  l'avons  fait,  parce  que  nous  les 
avons  empêchés  d'accomplir  une  besogne  utile. 

3i 


Le  citoyen  Président.  —  Nous  allons  procéder  au 
vote  dans  ces  conditions.  Êtes-vous  d'avis  que  l'on 
mette  treize  chapeaux,  douze  pour  les  commissions  et 
un  pour  le  bureau  et  que  chacune  des  fractions  mette 
un  nom?...  (Hésitation  d'un  grand  nombre  de  délégués) 

Le  citoyen  Jaurès.  (F.  S.  R.)  —  Il  me  semble  que  la 
proposition  Delorj  est  acceptable  ;  et  les  objections  que 
paraissent  y  faire  un  certain  nombre  de  camarades 
tiennent  à  ce  qu'elle  n'a  pas  été  bien  comprise.  Le 
citoyen  Delory  propose,  étant  donné  que  nous  avons 
droit  de  désigner  deux  membres  pour  chacune  des 
commissions,  que  chacun  de  nous  ne  vote  que  pour  un 
nom.  Cela  donne,  par  conséquent,  la  certitude,  à  cha- 
cune des  deux  tendances  qui  divisent  le  Congrès, 
d'avoir  un  représentant.  (Applaudissements)  Dans  ces 
conditions  et  pour  éviter  toute  prolongation  de  lutte,  je 
me  rallie  très  volontiers,  pour  ma  part,  à  la  pro- 
position Delory. 

Le  citoyen  Guesde.  —  Voici  la  motion  que  je  suis 
chargé  de  vous  faire  au  nom  du  P.  O.  F.,  du  P.  S.  R., 
et  d'mi  certain  nombre  de  fédérations  départementales 
socialistes-révolutionnaires  : 

Décidés  à  remplir  jusqu'au  bout  notre  devoir  internatio- 
nal, nous  proposons  à  la  délégation  française  de  suspendre 
tout  conflit  pendant  la  durée  du  Congrès  international,  et, 
puisqu'il  existe  deux  manières  de  concevoir  l'action  et  la 
l^olitique  socialistes,  d'attribuer  à  chacune  de  ces  fractions, 
sans  rechercher  où  se  trouve  la  majorité  ou  la  minorité, 
un  président  au  bureau  général  et  un  délégué  à  chacune 
des  douze  commissions.  (Bruit) 

Si  vous  voulez  que  la  lutte  reprenne,  vous  n'avez  qu'à 
repousser  cette  proposition,  que  nous  faisons  pour 
remplir  notre  devoir  vis-à-vis  des  socialistes  étrangers. 
(Applaudissements)  C'est,  en  somme,  la  proposition 
Delory,  mais  expliquée  par  un  exposé  de  motifs. 

32 


Le  citoyen  Gèrault-Richard.  (F.  S.  R.)  —  Nous 
sommes  aussi  pénétrés  que  nos  camarades  de  l'autre 
côté  de  la  salle  de  notre  devoir  d'hospitalité  à  l'égard 
de  la  social-démocratie  internationale;  nous  l'avons 
même  seuls  prouvé  hier.  (Vives  interruptions  du  côté  dii 
P.  O.  F.)  Je  propose  que,  si  la  proposition  Delory  est 
acceptée,  chacune  des  deux  fractions  en  présence 
désigne  de  son  côté  ses  délégués  au  bureau  et  aux 
commissions  ;  et  nous  éviterons  ainsi  toute  sorte  de 
conflit  et  toute  sorte  de  confusion.  (Nombreuses  appro- 
bations) 

Le  citoyen  Delory.  —  Pour  ma  part,  je  ne  vois  pas 
d'inconvénient  à  procéder  comme  le  demande  Gérault- 
Richard;  si  j'avais  proposé  mie  autre  procédure,  c'était 
pour  qu'il  ne  parût  rien  au  dehors  de  nos  divisions; 
nous  admettons  les  deux  manières  de  procéder,  pourvu 
que  nous  ne  fassions  pas  perdre  de  temps  à  nos  cama- 
rades étrangers.  (Applaudissements)  Une  fois  qu'on 
aura  accepté  le  principe,  que  les  camarades  qui  consti- 
tuaient le  bureau  provisoire  d'hier  organisent  le  scrutin, 
afin  de  montrer  que  nous  n'élevons  à  leur  égard  aucune 
suspicion. 

Le  citoyen  Jaurès.  —  11  n'est  pas  étonnant  qu'une 
proposition  relative  à  un  mécanisme  de  vote,  qui  se 
produit  sans  avoir  pu  être  examinée  par  les  diverses 
organisations  ici  présentes,  soulève  quelque  confusion 
et  quelque  hésitation.  Pour  moi,  je  tiens  à  répéter  que 
j'adhère  à  la  proposition  Delory,  parce  qu'elle  permet 
à  cliacmie  des  deux  tendances  ici  représentées  d'avoir 
la  garantie  certaine  d'être,  en  effet,  représentée  dans 
les  conunissions  et  au  bureau.  Mais  il  me  semble  qu'il 
serait  très  dangereux  de  donner  à  ce  vote  la  forme  d'un 
classement,  d'une  déchirure  du  Congrès.  (Applaudisse- 
ments sur  certains  bancs)  Je  trouve,  en  ce  sens,  qu'il  est 

33 


très  dangereux,  comme  paraît  le  proposer  Gérault- 
Richard,  comme  paraissent  le  proposer  les  considé- 
rants de  Guesde,  d'attribuer  à  ce  qu'on  appelle  chacune 
des  deux  fractions  le  choix  direct  et  explicite  de  ses 
représentants.  Je  préfère  le  système  Delory,  qui  permet 
à  chacune  des  tendances  d'avoir  des  garanties,  sans 
qu'il  y  ait  une  cassure  officielle.  (Applaudissements) 
C'est  pour  cela  que  je  me  rallie  à  celte  dernière  pro- 
position. 

Le  citoyen  Gérault-Richard.  —  Je  suis  d'a^'is  que 
nous  acceptions  tous  la  motion  Delory  ;  mais  c'est  sur 
le  mode  de  votation  que  je  diffère  avec  Jaurès  et  qu'on 
ne  semble  pas  avoir  compris  ma  proposition  :  je 
demande  que  chacune  des  deux  fractions  nomme  son 
délégué  poiu*  la  présidence,  et  ses  délégués  pour  les 
commissions.  Je  demanderai  aussi,  afin  d'effacer  toute 
trace  de  dissension,  que  la  liste  générale  soit  soumise  à 
la  ratification  de  toute  l'assemblée. 

Une  voix.  —  Il  ne  doit  pas  être  dit  avant  le  vote  qu'il 
existe  des  fractions  du  socialisme  :  il  n'existe  pas  de 
fractions  du  socialisme  français. 

Le  citoyen  Président.  —  Je  mets  aux  voix  la  pro- 
position Delory,  sans  modification. 

Le  citoyen  Delory.  —  Nous  nous  ralUons  très  volon- 
tiers, pour  en  finir,  à  la  proposition  Gérault-Pdchard.  — 
Adoptée. 

Le  citoyen  Caméllxat.  (F.  S.  R.)  —  Nous  voulons 
tous  aller  rapidement.  Je  suis  partisan  de  la  proposition 
Delory,  mais  j'estime  que,  pour  aller  rapidement,  il 
faut,  non  pas  voter  comme  l'indiquait  le  citoyen 
Delory,  mais  voter  à  mains  levées.  Nous  n'avons  qu'à 
désigner  des  deux  côtés  nos  candidats.  —  Adopté  à 
l'unanimité. 

Une  partie  de  l'assemblée  acclame  le  nom  du  citoyen 

34 


Renoii  (P.  O.  S.  R.)  comme  président  ;  l'autre  celui  du 
citoyen  Vaillant.  (P.  S.  R.)  Ces  deux  noms,  mis  aux 
voix,  sont  acceptés  à  l'unanimité.  Le  vote  est  salué  par 
les  cris  de  :  Vive  la  Commune  ! 

La  séance  est  suspendue  et  reprise  à  midi. 

Les  citoyens Delory  et  JeaxLoxguet  (F.  S.  R.)  lisent 
successivement  les  noms  des  délégués  choisis  pour  faire 
partie  des  commissions.  Voici  ces  noms  : 

Première  commission.  — Exécution  des  décisions  du  Con- 
grès. Recherche  et  ajDplication  des  moyens  pratiques  pour 
l'entente,  l'organisation  et  l'action  internationale  des  tra- 
vailleurs et  des  socialistes.  —  Marcel  Sembat  et  Hubert 
Lagardelle  (i). 

Deuxième  commission.  —  Législation  internationale  du 
travail  pour  la  limitation  de  la  journée  de  travail.  Discus- 
sion sur  la  possibilité  d'un  minimum  de  salaire  dans  les 
divers  pays.  —  GnoussiEnet  Moreau  (des Omnibus). 

Troisième  commission.  —  Des  conditions  nécessaires  de 
l'affranchissement  du  travail  :  a)  constitution  et  action  du 
prolétariat  organisé  en  paiti  de  classe;  bj  expropriation 
politique  et  économique  de  la  bourgeoisie  :  c/  socialisation 
des  moyens  de  production.  —  Laf.vrgue  et  Poxahd. 

Quatrième  commission.  —  Paix  internationale,  milita- 
risme, suppression  des  armées  permanentes.  —  Vauxant 
et  Allemane. 

Cinquième  commission.  —  La  politique  coloniale.  — 
Roldes  et  Lagrosillière. 

Sixième  commission.  —  Organisation  des  travailleurs 
maritimes.  —  Lavigxe  et  BRUNELLUiRE. 

Septième  commission.  —  La  lutte  pour  le  suffrage  uni- 
versel et  la  législation  directe  par  le  peuple.  —  Lepage  et 
Dalle. 

Huitième  commission.  —  Socialisme  communal.  —  De- 
lory et  Flaissières. 

Neuvième  commission.  —  La  conquête  des  pouvoirs  pu- 
blics et  les  alliances  avec  les  partis  bourgeois.  —  Guesde 
et  Jatrès. 

Di.xième  commission.  —  Le  Premier  Mai.  —  Jourxoud  et 
Cadexat. 


(1)  Dans  cette  liste,  le  premier  nom  est  celui  d'un  représentant  de 
la  gauche  du  Congrès  (guesdistes,  blanquistes  et  groupes  alliés). 

35 


Onzième  commission.  —  Les  Trusts.   —  Argyriadès   et 

WiLLM. 

Douzième  commission.  —  La  grève  générale.  —  Zévaès  et 
Briaxd. 

Les  résultats  sont  adoptés  à  l'imanimité,  à  mains 
levées,  et  salués  par  des  acclamations. 

La  séance  est  levée  à  midi  un  quart.  On  se  sépare  au 
chant  de  V Internationale. 


SEANCE   DE  1/ APRES-MIDI 

La  séance  est  ouverte  à  deux  heures  quarante,  sous 
la  présidence  du  citoyen  Singer  (Allemagne). 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  avons  appris  avec  une 
grande  satisfaction  que  les  camarades  français  se  sont 
mis  d'accord  pour  le  choix  des  présidents  et  des  délé- 
gués aux  commissions  ;  et  nous  sommes  particulière- 
ment heureux  que  les  citoyens  Vaillant  et  Renou  aient 
été  élus  présidents.  (Vifs  applaudissements)  Voici  la 
liste  des  membres  du  bureau  élus  par  les  sections 
étrangères  : 

(Cette  liste  est  la  même  que  pour  la  première  séance.) 

Le  bureau  a  été  unanime  pour  décider  que  chaque 
jour  il  y  aurait  deux  présidents  de  nationalités  diffé- 
rentes ;  pour  aujourd'hui,  il  a  décidé  que  le  citoyen 
Vaillant  présiderait  avec  moi  ;  pour  demain  ce  seront 
les  citoyens  Andréa  Costa  et  Hyndman. 

Nous  avons  le  plaisir  d'annoncer  que  le  Congrès  sié- 
gera à  partir  de  demain  dans  la  grande  salle,  où  nous 
serons  bien  mieux  à  notre  aise. 

(Le  citoyen  Vaillant  prend  place  à  la  présidence, 
salué  par  de  longs  applaudissements  et  des  cris  répétés 
de  :  Vive  la  Commune!) 

Le  citoyen  Vaillant.  (P.  S.  R.)  —  A  mon  tour,  je 
viens,  au  nom  des  socialistes  français  qui  nous  ont  élus, 

36 


le  citoyen  Renou  et  moi,  comme  présidents  français  de 
cette  assemblée,  dire  la  solidarité  profonde  qui  nous 
unit  au  socialisme  international  et  à  tous  les  amis 
venus  de  l'étranger,  pour  faire  avec  nous  ce  pacte  nou- 
veau plus  fort  encore,  qui  doit  développer  les  progrès 
et  amener  le  triomphe  du  socialisme.  Citoyens,  nous 
sommes  heureux  de  retrouver  ici  beaucoup  de  ceux  qui 
en  1889  étaient  venus  reconstituer,  après  la  longue  in- 
terruption que  la  réaction  avait  provoquée,  ces  congrès 
de  rinternationale  reconstituée,  congrès  qui  ont  une  si 
grande  importance  pour  la  fraternité  entre  socialistes 
des  différentes  nations. 

Si  nous  sommes  heureux  de  voir  ici  beaucoup  de 
citoyens  qui  sont  les  vétérans  du  socialisme  internatio- 
nal, permettez-moi  de  faire,  comme  récemment  les  so- 
cialistes allemands  au  Congrès  de  Mayence,  un  retour 
en  arrière  sur  ceux  qui  ne  sont  plus,  et  de  dire  avec 
quelle  profonde  tristesse  les  socialistes  français  ne 
voient  plus  dans  les  rangs  du  socialisme  international 
celui  qui  a  tant  travaillé  pour  lui,  notre  doyen,  celui  qui 
a  toujours  été  pour  nous  tous  un  modèle  et  un  exemple  : 
notre  ami  Liebknecht.  (Vive  approbation)  Citoyens,  en 
reportant  nos  souvenirs  vers  l'homme  qui  a  tant  lutté 
pour  la  cause  commune,  ce  n'est  pas  seulement  mi 
homme  que  nous  honorons,  mais  tous  ceux  qui  ont  lutté 
pour  le  socialisme  international,  pourTaffrancIiissement 
du  prolétariat,  personnifié  par  celui  qui  a  tant  fait 
pour  cette  grande  cause. 

Quelles  que  soient  les  divisions,  quelles  que  soient  les 
nuances  particulières  qui  peuvent  nous  séparer,  quand 
nous  voyons  le  grand  but  qui  est  devant  nous,  l'œuvre 
d'affranchissement  qu'il  y  a  à  opérer,  toutes  les  dis- 
cordes cessent  pour  y  parvenir,  car  nous  voulons  que 
les  bataillons  français  luttent  à  côté  des  autres,  dans 

3- 

m 


l'armée  socialiste  internationale.  (Applaudissements 
unanimes) 

Nous  nous  réunissons  aujourd'hui  dans  des  circon- 
stances tout  à  fait  caractéristiques:  jamais, depuis  qu'il 
y  a  des  Congrès  internationaux,  nous  n'avons  vu  la 
bourgeoisie  si  bas  et  jamais  les  circonstances  n'ont 
mieux  caractérisé  son  impuissance  politique  et  écono- 
mique, sa  déchéance,  tandis  qu'au  contraire  jamais  le 
parti  socialiste  international  n'a  été  aussi  puissant, 
aussi  plein  de  courage  qu'à  l'heure  actuelle.  Nous 
devons  donc  être  certains,  en  acclamant  le  socialisme 
international,  que  dans  les  luttes  qui  s'engagent,  le 
socialisme  triomphera  !  (Applaudissements  unanimes. 
—  Cris  répétés  de  :  Vive  la  Commune  !  à  gauche,  et  Vive 
l'unité  !  à  droite) 

Le  citoyen  PnÉsmENT.  —  Nous  allons  procéder,  tout 
d'abord,  à  la  vérification  des  mandats  :  les  règles  pour 
cette  vérification  ont  été  fixées  par  le  Congrès  de  Lon- 
dres ;  les  vérifications  sont  faites  par  les  nationalités 
respectives  ;  il  n'y  a  de  discussions  en  séance  plénière 
que  pour  les  mandats  contestés. 

Le  citoyen  Delory,  rapporteur  de  la  commission  de 
vérification  des  mandats  pour  la  France,  a  la  parole. 

Le  citoyen  Delory.  (P.  O.  F.)  —  Je  prie  les  cama- 
rades français  de  ne  pas  trouver,  dans  les  quelques  ex- 
plications que  je  serai  obhgé  de  fournir,  une  idée  de 
critique. 

Nous  nous  sommes  réunis  Mer,  dans  l'après-midi  (i), 
et  les  organisations  présentes  ont  accepté  la  proposition 
suivante  :  puisqu'il  était  difficile  dans  l'état  actuel  de 
ia  délégation  française  d'avoir  exactement  les  mandats 


(1)  En  réunion  particulière  de  la  gauche  française.  Le  discours  de 
Delory  ne  s'entend  que  d'après  cette  réunion  particulière. 

38 


déposés  par  tous,  nous  avons  décidé  de  nous  en  rappor- 
ter à  la  commission  de  vérification  pour  le  Congrès  na- 
tional et  de  prendre  les  mandats  déposés,  défalcation 
faite  de  ceux  réservés  ;  les  mandats  acceptés  par  cette 
première  commission  étaient  considérés  par  nous 
comme  valables.  Voici  les  résultats  pour  les  organisa- 
tions présentes  hier  : 

Mandats 

P.  S.  R 2T3 

P.  O.  F -65 

Alliance  communiste 12 

Fédération  autonome  de  Saône-et-Loire.  22 
Fédération    des    syndicats    ouvriers    de 

Saône-et-Loire 12 

Fédération  du  Douljs 17 

Yonne I4^ 

Soit  un  total  de i.o65 

mandats  représentés  par  4"3  délégués. 

Nous  consentons  même  à  ne  pas  discuter  sur  les 
107  mandats  réservés. 

Nous  avons  fait  le  même  travail  pour  les  organisa- 
tions non  représentées  hier,  avec  les  chiffres  du  Co- 
mité général;  mais  nous  pourrions  nommer  une  commis- 
sion composée  de  deux  délégués  par  association  pour 
examiner  les  mandats  réservés  ;  ou  alors,  afin  d'aller 
plus  vite,  comme  nous  n'avons  pas,  devant  nos  cama- 
rades étrangers,  intérêt  à  nous  présenter  avec  ime 
quantité  énorme  de  mandats,  nous  accepterions  de  nous 
présenter  au  Congrès  international  seulement  avec  les 
mandats  acceptés  par  la  première  commission,  et  tout 
le  reste  serait  réservé  pour  notre  Congrès  général.  Si 
cette  manière  de  procéder  était  admise,  d'après  tous 
les  renseignements  que  nous  avons  obtenus,  il  y  aurait 
actuellement  pour  la  France  -2.268  mandats  acceptés. 

Le  citoyen  Briand.  (F.  S.  R.)— Je  ne  suis  pas  comme 
notre  camarade  Delory  :  je  ne  me  présente  pas  au  nom 

39 


de  la  section  française  tout  entière  ;  nous  ne  nous  atten- 
dions pas  à  ce  que  notre  camarade  Delory  fît  un  rap- 
port d'ensemble,  dans  lequel  il  semblerait,  après  avoir 
formulé  une  déclaration  de  conciliation,  à  laquelle  nous 
adhérons  pleinement,  faire  devant  le  Congrès  certaines 
réserves. 

Nos  camarades  de  la  section  française,  du  P.  O.  S.R., 
de  la  Fédération  des  travailleurs  socialistes,  d'un  cer- 
tain nombre  de  Fédérations  autonomes,  de  syndicats 
et  de  coopératives  ont  compris  que  dans  la  section  fran- 
çaise l'accord  s'était  fait  ce  matin,  complet  et  sans 
réserve,  conformément  à  une  décision  du  Comité  géné- 
ral sur  laquelle  il  est  impossible  d'épiloguer.  Etant  don- 
nées les  conditions  dans  lesquelles  le  Congrès  inter- 
national a  été  organisé,  le  Comité  général  a  jugé  qu'il 
était  impossible  de  procéder  à  une  validation,  à  un 
examen  détaillé  des  mandats  ;  les  conditions  d'admis- 
sion pour  le  Congrès  international  n'étant  pas  les  mêmes 
que  pour  le  Congrès  national,  il  a  été  décidé  dans  le  sein 
du  Comité  général  que  chaque  organisation  validerait 
ses  mandats  d'une  manière  globale  ;  et  ce  matin,  dans 
la  section  française,  nous  avons  été  unanimes  à  choisir 
nos  délégués  en  commun,  sans  réserve.  Nous  nous  éton- 
nons simplement  que  notre  camarade  Delory  vienne  en 
formuler  à  cette  tribune  :  nous  nous  rangeons  à  la  déci- 
sion du  Comité  général,  et  nous  disons  :  Tous  nos  man- 
dats sans  exception  sont  portés  au  Congrès  internatio- 
nal ;  ils  ont  été  acceptés  par  anticipation,  par  une  déci- 
sion du  Comité  général.  (Vifs  applaudissements  à 
droite) 

Le  citoyen  PRÉsroENT.  —  Après  délibération  avec  mes 
camarades  du  bureau,  je  déclare  que  tous  les  mandats 
français  ont  été  reconnus  valables  par  le  Congrès.  (Ap- 
plaudissements) 

4o 


Le  citoyen  Président.  —  Les  organisations  politiques 
d'Allemagne  sont  représentées  ici  par  quarante-cinq 
délégués,  comprenant  entre  autres  deux  femmes.  Les 
femmes  socialistes  allemandes  sont  représentées  par 
deux  autres  femmes  déléguées.  La  fraction  parle- 
mentaire du  parti  socialiste  est  représentée  par  deux 
délégués;  les  syndicats  ouvriers  par  huit.  En  somme, 
la  délégation  allemande  comprend  cinquante  -  sept 
délégués,  dont  les  mandats  ont  été  reconnus  valables, 
vérification  faite. 

Le  délégué  de  l'Angleterre  Lee.  (i)  —  Je  constate  que 
les  fédérations*  socialistes  d'Angleterre,  ainsi  que  les 
Trade-Unions  ont  délégué  quatre-vingt-quinze  cama- 
rades au  Congrès  international.  Je  déclare  que  leurs 
mandats  sont  valables  et  acceptés  par  tous.  (Applau- 
dissements) 

Le  citoyen  Pete  Cuuran.  (2)  —  J'ai  participé  à  la 
vérification  des  mandats  de  la  délégation  anglaise  et 
je  suis  désireux  défaire  remarquer  au  Congrès  que  la 
délégation  anglaise  aurait  été  beaucoup  plus  nom- 
breuse si  le  gouvernement  n'avait  pas  dernièrement 
dissous  la  Chambre  des  Communes,  et  si  nous  n'étions, 
en  ce  moment,  en  période  d'élections  générales.  Ceux 
qui  auraient  pu  être  délégués  à  ce  Congrès  sont  des 
candidats  qui  font  la  guerre  contre  la  guerre.  (Vifs 
applaudissements) 

Le  délégué  de  l'Autriche  Karpeles.  —  J'indique  que 
pour  l'Autriche,  c'est  la  même  chose  que  pour  l'Angle- 
terre :  on  vient  de  dissoudre  le  Parlement  ;  le  Parti 
socialiste  doit  se  préparer  à  la  campagne  électorale  qui 
va  lûentot  s'ouvrir,  et  il  a  été  dans  la  nécessité  de  retenir 


(1)  De  la  Social-dcmocralic  reclt-ralion  (parti  de  Ilyndman). 

(2)  De  rindcpendent  Labour  Party  (parti  de  Keir  Hardie). 

41 


une  certaine  partie  de  ses  forces  dans  le  pays.  La  délé- 
gation autrichienne  est  composée  de  dix  délégués  :  les 
organisations  politiques  en  comptent  cinq,  les  syndicats 
ou^Tiers  deux,  les  groupes  ou^Tiers  des  différentes 
industries  en  comptent  trois.  Il  n'y  a  pas  eu  de  con- 
testations en  ce  qui  concerne  leurs  mandats,  qui  ont 
tous  été  acceptés.  (Applaudissements) 

Le  délégué  de  l'Italie  Enrico  Ferri.  —  En  ce  qui 
concerne  l'Italie,  le  Parti  socialiste  se  trouve  dans  la 
nécessité  de  se  réorganiser  dans  tout  le  pays,  après 
deux  ans  de  réaction  sanglante,  réactionnaire  et  jésui- 
tique ensuite.  (Applaudissements)  C'est  pour  cette 
raison  que  le  Parti  socialiste  italien  n'a  pu  envoyer  que 
dix  délégués  des  groupes  politiques  ;  les  groupes  éco- 
nomiques, les  sjTidicats,  en  Italie,  n'ont  pas  la  liberté 
d'adhérer  au  parti  socialiste,  quoi  qu'ils  y  adhèrent 
d'âme  et  de  foi.  (Nouveaux  applaudissements)  Nous 
avons  dans  la  délégation  :  cinq  députés  au  Parlement, 
cinq  autres  délégués  pour  les  groupes  politicjues  ;  un 
pour  l'Union  socialiste  des  Italiens  en  Suisse,  et  trois 
autres  pour  les  autres  groupes  socialistes  italiens  de 
Paris,  de  Nogent  et  d'Ivry;  en  tout,  quatorze  délégués 
pour  le  Parti  socialiste  italien,  qui,  lui,  est  unifié. 

Le  délégué  de  la  Belgique  Furnémont.  —  Le  Parti 
Ou\Tier  Belge  est  représenté  au  Congrès  par  trente-sept 
délégués  représentant  l'ensemble  des  organisations  poli- 
tiques, économiques,  coopératives  et  cercles  d'études 
sociales.  Parmi  ces  délégués,  on  trouve  plusieurs 
citoyennes  et  cinq  membres  du  Parlement. 

Le  délégué  de  la  Russie  Daxevitch.  —  Vous  con- 
naissez tous  les  difficultés  énormes  qui  barrent  la  route 
au  mouvement  socialiste  russe  ;  vous  comprenez  par 
conséquent  que  la  Russie  ne  pouvait  pas  envoyer  une 
délégation  nombreuse.  Néanmoins,  nous  sommes  arrivés 

42 


à  envoyer  vingt-neuf  mandats,  et  vingt-trois  délégués, 
(Applaudissements)  neuf  pour  le  Parti  démocrate- 
socialiste  révolutionnaire,  douze  pour  l'Union  des 
ouvriers  israélites,  ciaq  pour  les  Révolutionnaires  et 
trois  pour  les  Socialistes-révolutionnaires.  Tous  les 
mandats  ont  été  validés. 

Le  délégué  de  la  Pologne  Daszyxski.  —  Vous  savez 
aussi  les  grandes  diflîcultés  que  rencontre  le  socialisme 
en  Pologne,  pour  s'organiser,  pour  donner  des  mandats 
valables  et  pour  remplir  toutes  les  formalités. 

Conformément  aux  décisions  du  Congrès  de  Londres, 
je  ferai  connaître  les  mandats  contestés,  qui  seuls 
devront  venir  en  discussion.  Il  y  a  en  tout  vingt  délé- 
gués avec  vingt-quatre  mandats.  La  section  a  validé  les 
mandats  confiés  à  dix-sept  délégués  ;  cinq  mandats 
confiés  à  trois  délégués  ont  été  contestés.  Il  n'y  a  aucun 
doute  à  émettre  sur  l'honnêteté  et  la  sincérité  des  senti- 
ments socialistes  de  ces  délégués,  mais  leurs  mandats 
ne  sont  pas  faits  selon  les  formes  prescrites... 

Une  voix  dans  les  tribunes.  —  Vous  en  avez  menti  î 
(Bruit) 

Le  citoyen  Daszynski.  —  Une  citoyenne  ayant  deux 
mandats,  ayant  en  même  temps  des  mandats  pour 
'Allemagne,  s'est  contentée  de  les  faire  vérifier  par  la 
section  allemande  ;  afin  d'éviter  une  perte  de  temps  au 
Congrès,  je  propose  de  renvoyer  ces  deux  mandats, 
ainsi  que  les  trois  autres  contestés,  à  l'examen  du 
Congrès,  qui  décidera. 

Les  mandats  acceptés  sont  ratifiés. 

La  citoyenne  Rosa  Luxemburg.  (i)  —  C'est  avec  la 
plus  profonde  douleur  que  je  me  vois  obligée  de  vous 
soumettre  encore  les  plaintes  de  mes  camarades  contre 


(1)  La  citoyenne  Rosa  Luxemburg  a  parlé  en  fiançais. 

43 


la  majorité  des  délégués  polonais.  Ce  n'est  d'ailleurs 
pas  la  première  fois  quon  va  scandaliser  un  Congrès 
international  socialiste,  par  le  spectacle  des  discordes 
et  des  animosités  qui  existent  au  sein  de  la  délégation 
polonaise.  Vous  avez  certainement  tous,  citoyens,  gardé 
le  souvenir  des  querelles  qui  s'élevèrent  sur  les  man- 
dats polonais  au  Congrès  international  de  Zurich  en 
1893,  de  celles  du  Congrès  de  Londres  en  1896;  et 
aujourd'hui  encore,  la  majorité  des  délégués  polonais 
veut  abuser  de  ses  droits  monopolisés  et  essaie  de 
dégrader  la  Pologne  socialiste  devant  le  monde  entier. 

Il  ne  s'agit  point  ici  de  formalités,  ni  d'irrégularités, 
ni  même  de  doute  sur  la  validité  des  mandats  contes- 
tés ;  il  s'agit  au  fond  de  controverses  de  programme,  de 
tactique,  de  politique  socialistes. 

Vous  savez  tous  qu'il  y  a  dans  le  mouvement  socialiste 
polonais  deux  courants,  (i)  D'une  part,  les  socialistes 
purement  internationalistes,  qui  acceptent  l'annexion, 
et  qui  veulent  marcher  la  main  dans  la  main  avec  leurs 
frères  de  tous  les  pays,  sans  s'occuper  du  malheureux 
partage  qui  s'est  opéré  entre  la  Russie,  l'Allemagne  et 
l'Autriche  ;  ce  sont  mes  amis  et  moi  qui  avons  l'honneur 
de  représenter  cette  fraction.  D'autre  part,  les  socialistes 
plus  ou  moins  nationalistes,  qui  suivent  avant  tout  le 
plan  utopique  et  fantaisiste  de  la  reconstitution  de  la 
Pologne.  C'est  précisément  contre  cette  utopie  nuisible. 


(1)  Dans  les  Congrès  internationaux  on  vote  par  nations  ;  mais  on 
admet  l'existence  de  nations  que  ne  connaît  pas  la  géographie  poli- 
tique; c'est  ainsi  que  la  Bohême  constitue  une  nation.  Mais  comment 
faut-il  interpréter  l'existence  de  ces  unités  ?  Faut-il  y  voir  la  recon- 
naissance de  droits  historiques  latents  d'États  qui  pourraient  renaître  ? 
Ou  bien  faut-il  y  voir  seulement  la  reconnaissance  de  langues  diffé- 
rentes? Pour  la  Pologne  les  deux  solutions  sont  fort  éloignées  l'une 
de  l'autre.  —  Au  Congrès  de  Londres,  en  1896,  Adler  avait  affirmé  la 
deuxième  solution  et  dit  qu'il  y  a  en  Autriche  quatre  langues,  formant 
quatre  unités  ayant  droit  à  la  représentation.  (Hamon,  le  Socialisme 
et  le  Congrès  de  Londres,  page  134.) 

44 


contre  cette  tendance  nationaliste  que  nous  luttons 
énergiquement,  convaincus  que  le  prolétariat  n'est  pas 
en  état  de  changer  la  géographie  politique  et  capita- 
liste, ni  de  reconstruire  des  États  bourgeois,  mais  quïl 
est  contraint  de  s'organiser  siu*  les  bases  politiques 
existantes,  créées  historiquement,  pour  réaliser  la  con- 
quête du  pouvoir  socialiste  et  la  République  sociale, 
(Applaudissements)  qui  seule  pourra  délivrer  le  prolé- 
tariat du  monde  entier. 

Dans  toutes  nos  rencontres  sur  le  champ  des  principes 
et  des  théories,  ce  sont  toujours  eux,  les  socialistes 
nationalistes,  qui  sont  obligés  de  capituler;  ce  sont 
eux-mêmes  qui  se  mettent  en  fuite  ;  battus,  ils  n'osent 
plus  nous  rencontrer  en  plein  jour  et  il  ne  leur  reste 
comme  moyen  de  lutte  contre  nous  que  l'intrigue  et  la 
calonmie.  Fidèles  au  principe  de  la  politique  jésuitique, 
que  le  but  consacre  et  légitime  les  moyens,  ils  cherchent 
à  nous  frapper  dans  le  dos  ;  ils  cherchent  à  nous  calom- 
nier, disant  que  nous  sommes  au  service  de  la  police, 
les  porte-parole  de  la  politique  germanisatrice  du  gou- 
vernement; ils  cherchent  à  venir  aux  Congrès  socialistes 
en  nombre  assez  grand  pour  former  la  majorité  et  mettre 
à  la  porte,  de  la  façon  la  plus  simple  et  la  plus  commode, 
leurs  adversaires  politiques. 

D'ailleurs,  citoyens,  il  ne  s'agit  point  ici  de  donner  la 
possibilité  à  mes  deux  amis  et  moi,  dont  les  mandats 
étaient  contestés ,  d'assister  aux  délibérations  du 
Congrès.  Moi,  fidèle  âmes  principes  de  socialisme  inter- 
national, j'appartiens  aussi  à  la  délégation  allemande  ; 
j'y  suis  et  j'y  reste  !  (Applaudissements)  Mais  il  s'agit 
des  prolétaires  polonais  dépossédés  de  délégués  de  la 
Ilaute-Silésie  et  de  Varsovie,  qui  veulent  participer  aux 
délibérations  de  leurs  frères  du  monde  entier  et  qui 
y  ont  droit;  il  s'agit  ensuite  des  principes  de  la  justice 

45  m. 


et  de  l'honneur  socialistes.  Croyez-moi,  citoyens,  j'ai  la 
gorge  pleine  de  larmes  d'être  obligée  de  vous  dénoncer 
ici  les  procédés  honteux  de  mes  camarades  polonais. 
Comment  î  nous  nous  sommes  réunis  ici  pour  délibérer 
des  voies  et  moyens  de  lutte;  comment!  nous  nous 
sommes  réunis  peur  délivrer  l'humanité  de  la  morale 
bourgeoise  et  des  mensonges  dogmatiques,  et  nous 
avons  recours  entre  nous  aux  mêmes  procédés  !  Qu'ils 
aient  honte,  qu'ils  rougissent,  ceux  qui  viennent  aux 
délibérations  sur  les  questions  les  plus  pures,  les  plus 
nobles  de  l'humanité,  avec  la  morale  de  la  bourgeoisie 
et  avec  la  mauvaise  foi  des  jésuites  I  (Vifs  applaudisse- 
ments). Je  leur  donne  l'assurance  démon  mépris  le  plus 
profond,  et  je  les  dénonce  au  monde  socialiste  tout 
entier  comme  indignes  du  nom  honorable  de  polonais  et 
de  socialiste  I  Quant  à  vous,  citoyens,  je  vous  prie  de 
valider  à  l'unanimité  tous  les  cinq  mandats  contestés, 
qui  se  trouvent  entre  les  mains  de  socialistes  sincères. 
(Nouveaux  applaudissements)  Y ous  montrerez  ainsi  à  ces 
socialistes  que  l'idéal  de  notre  cause  n'est  pas  seulement 
l'égalité  économique  et  la  liberté  politique,  mais  qu'il  est 
fait  encore  des  principes  essentiels  de  la  bonne  foi,  de  la 
justice  et  de  la  fraternité  !  (Applaudissements  prolongés) 

Le  citoyen  Présldext.  — Je  donne  la  parole  au  citoyen 
Adler;  puis  je  la  donnerai  au  camarade  Daszynski. 

Le  citoyen  Adler  (Autriche),  (i) — H  n'y  a  pas  lieu 
d'examiner  en  séance  publique  du  Congrès  la  question 
de  mandats  qui  divise  les  deux  fractions  polonaises  ; 
-c'est  au  bureau  à  trancher  la  question,  en  vertu  d'mie 
décision  antérieure  ;  et  il  le  fera  dans  le  plus  large  esprit 
de  conciliation. 


(1)  Exceptionnellement  ce  discours  a  été  traduit  par  le   citoyen 
Vandei'velde, 

46 


Si  j'ai  demandé  la  parole,  c'est  parce  qu'au  sujet  d'une 
vérification  de  mandats,  la  citoyenne  Rosa  Luxemhurg 
a  prononcé  des  paroles  que  je  considère  comme  absolu- 
ment calomnieuses  à  l'égard  de  Daszynski  et  des  autres 
camarades  polonais.  Au  nom  de  la  délégation  autri- 
chienne, je  déclare  que  c'est  toujours  de  cœur  et  d'âme 
que  j'ai  combattu  sur  le  terrain  de  l'internationalisme 
avec  les  prétendus  nationalistes  dont  on  a  parlé,  qui 
sont  de  fidèles  compagnons.  Les  diff'érends  qui  existent 
entre  nos  camarades  polonais  sont  des  dift'érends  de 
nature  essentiellement  métaphysique,  auxquels,  en  tant 
que  théoricien,  j'attache  une  réelle  importance,  mais 
auxquels,  en  tant  qu'hommes  d'action,  nous  ne  devons 
attacher  qu'une  importance  très  secondaire.  Sans  me 
livrer  à  aucune  attaque  contre  la  citoyenne  Rosa 
Luxemburg',  je  prends  de  toute  mon  énergie  la  défense 
des  camarades  polonais,  auxquels  on  vient  d'adresser 
l'épithète  de  nationalistes,  ce  qui,  dans  une  assemblée 
de  socialistes  français,  est  l'accusation  la  plus  flétris- 
sante que  l'on  puisse  imaginer.  (Vifs  applaudissements) 

Je  vous  demande  donc  de  laisser  au  bureau  le  soin  de 
trancher  cette  question  d'ordre  réglementaire  et  de 
constater  que,  malgré  les  différends  qui  existent  entre 
nos  frères  de  Pologne,  ce  sont  tous  des  socialistes 
internationalistes,  profondément  dévoués  à  la  cause 
commune.  (Applaudissements  prolongés) 

(Daszynski  voulant  prendre  la  parole,  le  délégué 
anglais  Hyndman  proteste  contre  cette  discussion  de 
m,andats;  d'autres  délégués  anglais  se  joignent  à  lui.) 

Le  citoyen  Daszynski.  —  Je  fais  observer  que  lorsque 
j'ai  traité  cette  question  des  mandats,  je  me  suis 
dispensé  d'attaquer  ou  d'injurier  la  fraction  adverse 
du  parti  socialiste  polonais.  J'ai  fait  mon  devoir  en 
agissant  ainsi  et  en  déclarant  objectivement  que  ces 

47 


mandats  pour  des  raisons  sérieuses  n'avaient  pas  été 
validés.  Je  n'ai  pas  de  phrases  à  faire  pour  prouver  que 
nous  sommes  de  bons  internationalistes  qu'on  a  calom- 
niés :  notre  travail  de  quinze  années,  incessant  et  paci- 
fique, avec  les  socialistes  de  tous  les  pays,  le  prouve.  Je 
suis  membre  du  groupe  parlementaire  socialiste  autri- 
chien et  j'ai  eu  l'honneur  d'être  élu  président  de  cette 
fraction  par  des  socialistes  de  plusieurs  nationalités. 

(Les  délégués  ang-lais  se  lèvent  et  protestent  à  nouveau 
énergiquement  contre  cette  discussion.) 

Le  citoyen  Hyndmax  (.\ngleterre).  —  Nous  deman- 
dons que  toutes  les  contestations  du  genre  de  celle-ci 
soient  tranchées  par  le  bureau. 

Le  citoyen  Vaxdervelde  (Belgique).  —  Le  Congrès 
de  Londres,  constatant  que  ces  cpiestions  de  vérifica- 
tions de  mandats  lui  faisaient  perdre  un  temps  précieux, 
—  et  vous  le  constatez  vous-mêmes  —  a  décidé  formel- 
lement qu'à  l'avenir  elles  seraient  tranchées  en  dernier 
ressort  par  le  bureau.  Dès  lors,  il  me  semble  qu'il  n'y  a 
pas  lieu  de  mettre  aux  voix  la  proposition  du  camarade 
Hyndman.  Nous  devons  mettre  à  exécution  les  déci- 
sions du  Congrès  de  Londres. 

La  citoyenne  Rosa  Luxemburg  fait  savoir  qu'elle 
accepte  le  renvoi  au  bm-eau. 

Le  citoyen  Président.  —  La  question  sera  donc  réglée 
par  le  bureau. 

Le  délégué  de  la  Bohême.  —  Les  socialistes  de 
la  Bohême  sont  représentés  ici  par  deux  délégués,  au 
nom  des  organisations  politiques  et  syndicales.  Les 
mandats  ont  été  vérifiés  et  trouvés  en  règle.  S'il  n'y  a 
pas  plus  de  délégués  pour  la  Bohème,  c'est  parce  que 
le  Parti  socialiste  a  besoin  là-bas  de  toutes  ses  forces 
pour  organiser  la  lutte,  en  vue  des  nouvelles  élections. 

Le  délégué  de  la  Suisse.  —  Le  Parti  socialiste  suisse 

48 


et  d'autres  organisations  cantonales  et  locales  sont 
représentés  par  onze  mandats  et  dix  délégués;  tous 
les  mandats  sont  en  règle,  et  il  n'y  a  eu  aucune  contes- 
tation. 

Le  délégué  du  Danemark  Kxudsex.  —  Le  Parti  socia- 
liste danois  est  représenté  à  ce  Congrès  par  dix-neuf 
délégués  :  trois  représentent  les  sections  de  l'organi- 
sation politique  socialiste;  trois  représentent  les  orga- 
nisations syndicales;  trois  représentent  deux  autres 
organisations  ;  il  y  a  un  délégué  des  coopératives  des 
boulangers  et  bouchers,  deux  délégués  pour  les  ouvriers 
auxiliaires;  les  autres  mandats  sont  pour  les  mouleurs 
et  chauffeurs,  la  marine,  les  ouvriers  du  port.  Alors  que 
nous  n'avions  envoyé  que  neuf  délégués  au  Congrès  de 
Londres,  nous  avons  pu  en  envoyer  cette  fois-ci  dix- 
neuf;  vous  voyez  que  malgré  le  récent  lock-out  nous 
avons  fait  des  progrès  en  fait  de  socialisme  inter- 
national. 

Le  délégué  de  la  Hollande  VanKol.  —  Le  Parti  démo- 
crate-socialiste de  la  Hollande  est  représenté  par  neuf 
délégués,  représentant  neuf  mandats,  qui  ont  tous  été 
validés,  et  nous  sommes  heureux  de  pouvoir  dire  que 
les  mandats  hollandais  n'ont  pas  d'histoire.  (Applau- 
dissements) 

Le  délégué  de  l'Espagne  Pablo  Iglesias.  —  La  déléga- 
tion espagnole  est  composée  de  quatre  délégués  :  trois 
du  Parti  Ou^Tier  SociaUste  et  un  de  l'Union  générale 
des  travailleurs,  qui  comprend  cent  vingt-six  sjTidicats. 

Le  délégué  de  la  Suède  Menander.  —  Le  parti  socia- 
liste a  trois  délégués  :  deux  pour  le  Parti  socialiste  et  un 
pour  la  Fédération  des  travailleurs  du  transport;  ces 
trois  mandats  ont  été  validés. 

Le  délégué  des  États-Unis  Sanial.  —  Le  Parti  Ouvrier 
Socialiste  des  États-Unis  est  représenté  par  six  délé- 

49 


gués  :  un  délégué  général  élu  par  le  Parti  tout  entier, 
quatre  délégués  des  différents  États,  un  délégué  pour  la 
Trade  and  Labour  Alliance.  Le  Parti  Ouvrier  Socialiste 
Américain  et  la  Trade  and  Labour  Alliance  viennent  de 
reconstituer,  de  fond  en  comble,  le  mouvement  écono- 
mique et  syndical  sur  de  véritables  bases  socialistes, 
afin  d'être  à  même  de  lutter  contre  la  puissance  capi- 
taliste qui  s'élève  en  Amérique.  Le  Parti  Socialiste 
Américain  envoie  donc  six  délégués.  Mais  il  paraît  qu'il 
y  a  une  autre  organisation  qui  a  pris  le  nom  honoré  de 
la  Social-démocratie  et  qui  veut  se  faire  représenter 
ici  par  des  hommes  qui  ont  été  expulsés  du  Parti 
Ouvrier  Socialiste.  L'importance  de  l'unité,  en  Amé- 
rique, est  aujourd'hui  très  grande...  (Les  Anglais 
donnent  des  marques  d'impatience)  Le  Parti  Socialiste 
Américain  est  un  fort  parti  discipliné,  mais  où  la 
discipline  part  d'en  bas  et  s'impose  d'elle-même. 
(Applaudissements) 

Avant  d'admettre  quelqu'un  dans  le  Parti  Socialiste, 
nous  nous  assurons  qu'il  a  des  intentions  honnêtes  et 
qu'il  est  vraiment  socialiste.  Puis,  s'il  commet  im  délit 
quelconque  contre  le  socialisme,  par  un  vote  général 
du  Parti,  et  non  par  l'action  de  certains  hommes,  par  le 
référendum,  par  im  vote  qui  s'opère  de  l'Atlantique  au 
Pacifique  et  des  grands  lacs  du  Nord  au  golfe  du 
Mexique,  il  peut  être  définitivement  exclu.  (Nouveaux 
applaudissements)  Il  n'y  a  pas  un  homme  imbu  d'idées 
socialistes  sincères  qui  ait  le  moindre  prétexte  pour 
tâcher  de  former  un  parti  en  dehors  de  ce  grand  parti. 
(Marques  devise  impatience  des  délégués  anglais)  Mais, 
ainsi  cjue  je  l'indiquais,  nous  avons  été  dans  l'obhgation 
de  répudier  certaines  personnes  qui  avaient  des  prin- 
cipes opposés  au  socialisme... 

Le  citoyen  Hyxdmax.  —  Cette  discussion  regarde  le 

5o 


bureau.  Nous  ne  pouvons  admettre  qu'elle  dure  plus 
longtemps. 

Le  citoyen  Présidext.  —  Je  déclare  close  cette 
discussion. 

Le  délégué  de  la  République  Argentine.  —  Le  jeune 
Parti  argentin  est  représenté  pour  la  première  fois  dans 
un  Congrès  international;  ses  ressources  sont  trop 
minimes  pour  avoir  plusieurs  délégués;  mais  quoique 
jeune  et  pauvre,  le  parti  socialiste  argentin  peut  être 
donné  en  exemple  à  nos  camarades  les  socialistes 
français,  car  les  sjTidicats  et  groupes  socialistes  argen- 
tins, composés  de  citoyens  appartenant  à  toutes  les 
nationalités  du  monde,  marchent  étroitement  unis  la 
main  dans  la  main  vers  l'idéal  commun  :  la  transforma- 
tion de  la  propriété  individuelle  en  propriété  collective. 

Une  voix  du  P.  O.  F.  —  Cela  ne  suffît  pas  ! 

Le  Délégué.  —  Et  nous  poursuivons  cette  transfor- 
mation par  tous  les  moyens,  même  les  plus  révolution- 
naires. 

Le  délégué  de  la  Bulgarie.  —  Le  Parti  Socialiste 
Bulgare  a  tenu  cette  année  son  premier  Congrès  socia- 
liste national.  Il  compte  soixante  et  un  comités  ;  le 
Parti  a  organisé  pendant  l'année  qui  vient  de  s'écouler 
deux  cent  quatre-vingt-une  conférences  socialistes  et 
réunions  publiques. 

Le  citoyen  Jaurès  fait  savoir  que  trois  mandats  lui 
ont  été  confiés  pour  le  Portugal. 

Le  délégué  de  I'Irlande.  (i)   —  L'Irlande  a  envoyé 


(1)  A  Londres,  l'Irlande  ne  formait  pas  encore  une  nation  distincte 
de  l'Angleterre.  L' humoriste  B.  Sliaw  représentait  un  groupe  de 
Dublin  (il  a  été  un  des  fondateurs  de  la  Société  fabienne);  quand  la 
France  fut  divisée  en  deux  sections,  il  demanda  en  riant  «  à  former 
la  section  nationale  d'Irlande  v.  (Hamon.  Op.  cit.,  page  142.)  La  sépa- 
ration de  l'Irlande  n'est  pas  fondée  sur  les  mêmes  raisons  que  celles 
de  la  Bohême  et  de  la  Pologne. 

5i 


trois  délégués,  et  c'est  là  l'indication  d'un  grand  progrès, 
de  voir  que  dans  un  pays  aussi  malheureux,  aussi 
retardataire,  un  pays  d'agriculture,  dépour^Ti  de  res- 
sources comme  l'Irlande,  aient  pu  se  développer  et 
se  former  des  associations  socialistes. 

Le  délégué  de  la  Norvège.  —  Au  nom  de  l'Extrême- 
Nord  de  l'Europe,  je  viens  vous  exprimer  nos  sen- 
timents de  solidarité.  Aux  élections  générales,  il  y  a 
quelques  jours,  nous  avons  pu  obtenir  un  nombre  élevé 
de  voix,  et  l'idée  socialiste  se  propage  partout.  Nous 
espérons  accpiérir  quelque  chose  de  l'esprit  pratique  et 
d'organisation  que  l'on  trouve  en  Angleterre  et  quelque 
chose  de  l'esprit  vif  et  brillant  qu'on  trouve  en  France  I 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  avons  reçu  le  télé- 
gramme suivant  : 

Les  socialistes  roumains  regrettant  de  ne  pouvoir  parti- 
ciper au  Congrès  international  des  socialistes,  envoient  aux 
camarades  congressistes  fraternelles  salutations.  —  Vive 
l'Internationale  du  prolétariat!  (Applaudissements)  (i) 

Nous  avons  également  reçu  des  télégrammes  de  féli- 
citations et  d'adhésion  du  Conseil  de  la  Social-démo- 
cratie d'Ecosse  et  de  l'Union  générale  des  travailleurs 
espagnols.  Le  Conseil  général  des  Jeunes  Gardes  socia- 
listes belges  me  prie  d'annoncer  aux  délégués  des 
Jeunesses  qui  sont  ici  que  le  Congrès  international  des 
Jeunesses  socialistes  s'ouvrira,  ce  soir,  à  la  Maison  du 
Peuple,  rue  Ramey.  (Applaudissements)  Les  commis- 
sions vont  se  réunir  pour  arrêter  leur  méthode  de 
travail. 

La  séance  est  levée.  A  la  sortie,  une  quête  est  faite 
pour  les  grévistes  de  Giromagny. 


(1)  A  Londres,  la  Roumanie  était  représentée  ;  mais  depuis  cette 
époque  il  y  a  eu  l)eaucoup  de  divisions  dans  le  pai-ti  roumain. 


TROISIÈME  JOURNÉE 

Séance  du  mardi  25  septembre  1900 
(matin) 

La  séance  est  ouverte  à  dix  heures  un  quart  sous  la 
présidence  du  citoyen  Andréa  Costa  (Italie),  assisté 
du  citoyen  Hyndman  (Angleterre),  (i) 

Le  citoyen  Secrétaire.  —  Nous  avons  reçu  une  dé- 
pêche des  sociahstes  hollandais  et  espagnols  saluant  le 
prolétariat  universel  et  criant  :  Vive  V  Internationale  ! 

Le  citoyen  Présldext.  —  Le  bureau  s'est  réuni  ce 
matin  et,  après  avoir  entendu  un  délégué  de  chacune 
des  deux  opinions,  il  a  résolu  d'admettre  tous  les  man- 
dats de  la  section  américaine.  (Approbation)  Il  a  égale- 
ment admis  tous  les  mandats  de  Pologne.  (Vifs  applau- 
dissements) La  séance  de  demain  sera  présidée  par  les 
citoyens  Vandervelde  (Belgique)  et  Adler  (Autriche). 

La  première  question  à  l'ordre  du  jour  est  la  mise  à 
exécution  des  décisions  des  Congrès  antérieurs.  Au 
premier  rang  de  ces  décisions  figure  la  recherche  et 
l'application  des  moyens  pratiques  pour  l'entente,  l'or- 
ganisation et  l'action  internationale  des  travailleurs  et 
des  socialistes.  Je  donne  la  parole  au  rapporteur,  le 
citoyen  Van  Kol. 

Le  citoyen  Van  Kol  (Hollande).  (2)  —  Dans  notre 


(1)  De  la  Social-doiiiocralic  Fédération. 

(2)  Le  citoyen  Van  Kol  a  écrit  en  français  et  en  allemand  sous  le 
pseudonyme  de  Ilienzi;  il  avait  été  ol)ii}?é  d'employer  un  pseudo- 
nyme en  un  temps  où  il  était  fonctionnaire  du  gouvernement  hol- 
landais aux  Indes.  (Voir  de  lui  Socialisme  et  Liberté,  publié  en  1898 
chez  Giard  et  Brière.) 

53 


commission,  où  étaient  présents  les  délégués  de  tous 
les  pays  représentés  à  ce  Congrès,  il  y  a  eu  unanimité 
sur  le  principe  de  l'utilité  inévitable  d'avoir  un  organe 
permanent  international,  afin  de  traduire  en  actes 
les  résolutions  qui  ont  été  prises  dans  les  difTérents 
Congrès.  Comme  la  lutte  devient  de  plus  en  plus 
acharnée  de  la  part  de  l'Internationale  des  capitalistes, 
il  est  urgent  d'organiser  l'Internationale  du  prolétariat. 
Si  l'on  veut  agiter  les  masses  profondes  qui  restent 
encore  loin  du  socialisme,  si  on  veut  faire  une  propa- 
gande gigantesque  dans  tous  les  pays,  pour  arriver  à 
faire  dominer  la  volonté  du  prolétariat,  il  faut  créer  cet 
organe  permanent. 

Nous  avons,  comme  première  obligation,  à  créer  un 
comité  qui  fera  son  possible  pour  arriver  à  une  meil- 
leure organisation  des  Congrès  afin  de  faire  un  bon 
travail  et  de  donner  plus  de  facilité  aux  nombreux 
membres  qui  viennent  de  toutes  les  parties  du  monde 
pour  travailler  à  la  cause  du  socialisme.  Pour  exécuter 
les  résolutions  prises  dans  les  Congrès,  il  faudra  un 
comité  permanent  international,  qui  sera  im  lien  cen- 
tral unissant  toutes  les  tendances  vers  le  même  but, 
voulant  passer  par  des  chemins  divers,  composé  de 
délégués  de  tous  les  pays  ;  ce  comité  formulera  l'ordre 
du  jour  des  Congrès  et  demandera  des  rapports,  pour 
chaque  question  à  l'ordre  du  jour,  à  chaque  nationalité 
adhérente  aux  Congrès. 

Avec  la  création  du  comité  (i)  s'imposera  la  charge 
d'un  secrétaire  général  salarié,  ayant  pom'  mission  de 
procurer  à  chacun  les  renseignements  nécessaires,  de 
rédiger  un  code   explicatif  des  résolutions  prises  aux 


(1)  Le  principe  d'un  comité  permanent  avait  été  voté  à  Londres. 
(Hamon.  Op.  cit.,  page  164  et  page  267.) 

54 


Congrès,  de  distribuer  des  rapports  avant  trait  au 
mouvement  socialiste  de  tous  les  pays,  de  publier  un 
aperçu  général  des  questions  à  l'ordre  du  jour.  De  cette 
façon,  nous  pouvons  être  certains  que  nous  ne  parle- 
rons plus  dans  le  vide,  mais  que  nous  ferons  véritable- 
ment œuvre  utile.  Le  même  secrétaire  général  aura  à 
publier  un  manifeste  sur  les  questions  politiques  im- 
portantes pour  le  mouvement  international  et  devra 
prendre  toutes  les  mesures  d'action  et  d'organisation 
internationale  du  prolétariat. 

Sur  la  question  théorique,  il  n'y  a  pas  eu  diversité 
d'opinions;  mais  sur  la  manière  de  choisir  les  délégués, 
sur  l'endroit  où  se  réunira  le  comité  international,  sur 
la  question  financière,  nous  avons  beaucoup  discuté. 
En  ce  qui  concerne  les  frais,  il  a  été  décidé  qu'ils  se- 
raient acquittés  par  les  différentes  nations  d'une 
manière  dont  le  détail  sera  doimé  plus  loin. 

Quelques  arguments  sufliront  pour  vous  convaincre 
de  l'urgence  absolue  de  créer  cet  organe  central.  Nous 
n'avons  pas  à  craindre  que  le  comité  permanent  ait  le 
sort  du  (Comité  général  de  l'ancienne  Internationale; 
nous  vivons  dans  des  temps  très  différents.  Le  Comité 
général  de  l'Internationale  exprimait  le  rêve  de  quelques 
penseurs  et  non  point  une  réalité  vivante.  Ils  avaient 
donné  une  forme  trop  ample  à  une  idée  trop  jeune  ; 
mais  actuellement  le  socialisme  grandit  tous  les  jours, 
et  ce  n'est  plus  l'enfant  chétiC  qu'il  était  alors,  s'aflais- 
sant  sous  des  vêtements  trop  lourds;  c'est  la  femme 
robuste,  aux  puissantes  mamelles,  qui  a  besoin  d'un 
double  corset  élastique  pour  contenir  les  formes  tou- 
jours grandissantes  du  mouvement  international.  (Ap- 
jjîaiidissements) 

Cette  création  ne  sera  que  l'embryon  d'une  organisa- 
lion  plus  puissante  que  nous  tâcherons  de  créer,  si  vous 

55 


voulez  bien  accepter  de  prendre  la  résolution  suivante, 
qui  a  été  formulée  à  l'unanimité  des  membres  de  la 
première  commission  : 

Le  Congrès  international  socialiste  de  Paris,  considérant 
qu'il  importe  aux  Congrès  internationaux,  destinés  à  deve- 
nir le  Parlement  du  prolétariat,  de  prendre  les  résolutions 
qui  guideront  le  prolétariat  du  monde  entier  dans  sa  lutte 
pour  la  délivrance  ;  que  ces  résolutions,  résultats  de  l'en- 
tente internationale,  doivent  être  traduites  en  actes  ;  décide 
de  prendre  les  mesures  suivantes  : 

1°  Un  comité  d'organisation  sera  nommé,  aussi  vite  que 
possible,  par  les  organisations  socialistes  du  pays  où  se 
tiendra  le  prochain  Congrès  ; 

2°  Un  comité  permanent  international,  ayant  un  délégué 
pour  chaque  pays,  sera  formé  et  disposera  des  fonds  néces- 
saires. 11  arrêtera  l'ordre  du  jour  du  Congrès  suivant  et 
demandera  des  rapports  sur  les  questions  à  l'ordre  du  jour 
à  chaque  nationalité  adhérente  au  Congrès; 

3'  Ce  comité  choisira  un  secrétaire  général  salarié,  charge  : 
a)  de  procurer  les  informations  nécessaires  :  h)  de  rédiger 
un  compte  rendu  explicatif  des  résolutions  prises  aux  Con- 
grès antérieurs  ;  c)  de  distribuer  les  rapports  sui'  le  mouve- 
ment socialiste  de  chaque  pays,  deux  mois  avant  le  Congrès 
nouveau  ;  dj  d'établir  un  aperçu  général  des  rapports  sur  les 
questions  à  discuter  au  Congrès  ;  e)  de  publier  de  temps  en 
temps  des  brochures,  des  manifestes  sur  les  questions  d'ac- 
tualité et  d'intérêt  général  ainsi  que  sur  les  réformes  impor- 
tantes, et  des  études  sur  les  graves  questions  xiolitiques  et 
économiques  ;  f)  de  prendre  les  mesures  nécessabes  pour 
favoriser  l'action  et  l'organisation  internationale  du  prolé- 
tariat dans  tous  les  pays. 

Voilà,  citoyens,  la  résolution  que  la  première  commis- 
sion vous  propose  ;  j'espère,  de  tout  mon  cœur,  que  vous^ 
l'accepterez  ;  vous  créerez  là  le  germe  d'une  forte  orga- 
nisation qui  est  appelée  à  un  grand  avenir  ;  vous  plan- 
terez ainsi  l'arbrisseau  qui  grandira  et  deviendra  unj 
chêne  grand  et  robuste,  à  l'ombre  duquel  se  rencontrï 
ront  les  militants  de  tous  les  pays  et  où  ils  viendront] 

56 


puiser  un  élan  nouveau,  une  force  nouvelle  pour  les 
combats  nouveaux,  destinés  à  aboutir  à  la  conquête  du 
monde  capitaliste.  Au  haut  de  cet  arbre,  vous  verrez 
flotter  le  drapeau  rouge  de  l'Internationale,  l'oriflamme 
du  prolétariat  mondial,  pour  lequel  tant  des  nôtres  ont 
déjà  combattu  et  sont  tombés!...  (Vifs  applaudisse- 
ments) 

En  bon  socialiste  et  en  mauvais  financier,  j'allais  ou- 
blier la  chose  principale  ;  j'ai  parlé  de  la  question  théo- 
rique, mais  je  n'ai  pas  traité  la  question  praticpie  : 
la  question  d'argent.  A  cet  égard,  nous  avons  eu  de 
longues  discussions.  Finalement,  nous  avons  pensé  que 
pour  créer  ce  comité  permanent,  il  nous  suffirait,  pour 
commencer,  d'une  somme  de  dix  mille  francs  pour  avoir 
un  secrétaire  salarié  et  faire  face  aux  autres  frais  :  frais 
de  local,  de  correspondance,  de  traduction,  etc.  Nous 
avons  estimé  que  cette  somme  pouvait  être  réunie  ;  nous 
avons  fait  une  liste  des  dix  pays  qui  interviendraient 
pour  la  plus  grande  part,  parce  qu'en  raison  de  leur 
nombre  d'adhérents,  leur  eflbrt  financier  peut  être  plus 
important  ;  ce  sont  :  la  France,  l'Allemagne,  l'Angle- 
terre, l'Autriche,  la  Belgique,  l'Italie,  la  Hollande,  le 
Danemark,  la  Suisse,  les  États-Unis,  qui  pourraient 
donner  chacun  huit  cents  francs,  ce  qui  fait  huit  mille 
francs.  Il  a  été  décidé,  en  outre,  que  les  autres  pays, 
dont  les  organisations  ne  sont  pas  encore  développées, 
seraient  chargés  de  fournir  chacun  deux  cents  francs, 
soit  les  deux  mille  francs  restant  à  couvrir. 

Le  citoyen  Smith  (Angleterre),  (i)  —  J'estime  que  les 
dix  miUe  francs  ne  serviront  qu'à  démontrer  qu'ils  sont 
absolument  insuflisants  ;  car  les  frais  de  publications,  de 


(1)    De    la    Social-democratic    Fedcration.  Rappelons  qu'il    était 
traducteur  officiel  au  Congrès. 

57 


voyage  et  autres  nécessiteraient  beaucoup  plus  que 
cela.  Ce  n'est  pas  dix  mille  francs  qu'il  nous  faudrait, 
mais  cent  mille  ou  même  cinq  cent  mille  francs.  Eh 
bien,  on  peut  facilement  arriver  à  réunir  cette  somme  : 
toutes  les  personnes  qui  sont  socialistes  se  disent  inter- 
nationalistes ;  eh  bien,  il  suffirait  de  demander  à  chaque 
personne  voulant  adhérer  à  une  organisation  socialiste 
quelconque  de  verser  avant  toute  cotisation  celle  defdix 
centimes  pour  le  comité  international.  Comme  les  orga- 
nisations comprennent  déjà  en  France  plusieurs  cen- 
taines de  mille  adhérents  et  comme  il  y  a  des  millions 
de  socialistes  en  Europe,  avec  dix  centimes  par  année 
et  par  personne,  on  arriverait  à  réunir  des  sonmies  con- 
sidérables. 

Le  citoyen  Axseele  (Belgique).  —  Je  crois  qull  serait 
bon  de  ne  pas  perdre  trop  de  temps  à  discuter  cette  ques- 
tion et,  pour  y  arriver,  je  fais  la  proposition  suivante  : 
qu'on  vote  d'abord  immédiatement  sans  discussion  sur 
la  question  de  principe.  Le  Congrès  veut-il  le  secréta- 
riat international,  oui  ou  non  ?  Deuxième  vote  :  Le  Con- 
grès accepte-il  la  somme  de  dix  mille  francs  à  réunir 
par  les  différents  pays  ?  Troisième  vote  :  Quel  sera  le 
pays  où  devra  siéger  le  secrétariat  ? 

Nous  pourrons  ainsi  passer  plus  rapidement  à  une 
autre  question. 

Le  citoyen  Wagner  (France). — J'appuie  le  camarade 
qui  vient  de  vous  proposer  de  scinder  le  travail  pour 
aller  plus  vite  ;  j'estime  qu'il  faut  d'abord  arriver  aune 
solution  rapide  sur  le  principe.  D'un  autre  côté,  il  me 
semble  que  la  somme  de  dix  mille  francs,  dont  on  a  parlé, 
est  trop  minime,  mais  qu'aussi  la  somme  de  cent  mille 
ou  de  cinq  cent  mille  francs  est  exagérée  ;  je  proposerais 
comme  transaction  cinquante  mille  francs.  Pour  trouver 
cette  somme,  je  propose  que  chaque  organisation  admise 

58 


au  Congrès  international  (sjTidicats,  coopératives  et 
groupes  politiques)  s'engage  à  verser  une  somme  de 
tant,  qui  serait  indiquée  pour  chacune  des  nationalités, 
suivant  la  force  de  ses  organisations. 

Le  citoyen  Vax  Kol.  —  Le  citoyen  Smith  a  proposé 
une  somme  plus  large  que  la  mienne;  mais  je  crois 
qu'il  faut  tenir  compte  que  les  organisations  de  chaque 
pays  ont  des  charges  de  propagande  et  d'action,  pour 
lescpielles  elles  font  appel  à  leurs  membres  et  qu'on  ne 
peut  guère  demander  lui  supplément  de  cotisation  à 
tous  les  membres  adhérents  aux  organisations  écono- 
miques et  politiques.  Je  crois  qu'en  demandant  trop  on 
n'obtiendra  rien.  Nous  avons  amplement  discuté  la  ques- 
tion linancière  ;  nous  avons  admis  une  somme  raison- 
nable qui  peut  suffire  pour  la  rémunération  du  secré- 
taire, pour  les  frais  de  locaux  qui  seront  très  petits,  de 
traduction  et  de  correspondance,  ainsi  que  pour  les 
imprimés,  qui  pourront  être  payés  aussi  par  les  organi- 
sations. Je  crois  donc  pouvoir  soutenir  que  dix  ou  douze 
mille  francs  seront  suffisants  pour  le  début  de  cette 
organisation. 

Le  citoyen  Quelch  (Angleterre),  (i)  —  Il  faut  nous 
mettre  d'accord  sur  le  principe  de  la  création  du  comité 
international,  et  puis,  nous  discuterons  la  somme. 

Le  citoyen  Président.  —  Le  citoyen  Anseele  demande 
qu'on  décide  d'abord  sur  la  question  de  principe;  je  ne 
crois  pas  qu'il  y  ait  des  objections  à  cet  égard.  (Voix 
nombreuses  :  Aux  voix  !)  Je  mets  aux  voix  l'adoption 
du  principe  de  la  création  du  Comité  international.  — 
Adopté  à  l'unanimité.  (Longs  applaudissements) 

Le  citoyen  Puésidext.  —  J'ai  reçu  la  proposition  sui- 
vante, signée  du  citoyen  Smith  :  «  Je  propose  qu'on 


(1;  De  la  Social-democratic  Fédération. 

59 


adopte  la  somme  de  dix  mille  francs,  pom'  arriver  le 
plus  tôt  possible  à  cent  mille  francs,  en  organisant  des 
cotisations  régulières  dans  les  organisations  syndicales 
et  politiques  socialistes  de  chaque  pays.  » 

Le  citoyen  Hyxdmax.  —  Je  propose  d'adopter  le 
chiffre  de  la  commission  ;  il  sera  toujours  loisible  d'aug- 
menter les  dépenses  si  les  ressources  dépassent  les  pré- 
visions. 

La  citoyenne  Bonnevial.  (F.  T.  S.  F.)  —  Je  suis  d'avis 
que  l'on  arriverait  à  réunir  les  sommes  proposées  par 
le  citoyen  Smith.  On  objecte  que  nous  avons  déjà  beau- 
coup de  peine  à  trouver  trois  francs  par  an;  je  le  sais, 
même  dans  mon  syndicat;  mais  j'estime  que  la  même 
personne  donnera  très  volontiers  dix  centimes  toutes 
les  semaines,  quand  môme  cinquante-deux  fois  deux 
sous  font  plus  de  trois  francs  ;  c'est  donc  une  affaire 
d'organisation. 

Il  faut  que  le  Congrès  décide  que  dans  une  période 
déterminée  une  somme  doit  être  fournie  par  toutes  les 
organisations  socialistes  ;  ce  sera  au  secrétaire  de 
chaque  sjTidicat,  coopérative,  organisation  politique, 
de  recueillir  à  chaque  réunion  du  groupe  les  dix  cen- 
times par  tête  de  chaque  membre.  On  donne  à  la  porte 
de  toutes  les  réunions  ;  il  n'est  personne  qui  ne  mette  la 
main  à  la  poche  pour  sortir  au  moins  dix  centimes  ;  eh 
bien,  on  les  sortira  dans  ce  but,  et  ce  serait  une  honte 
de  constater  que  dans  le  monde  entier,  sociaUste,  on  ne 
peut  pas  trouver  cent  mille  francs;  ce  serait  un  aveu 
pénible  à  faire.  La  création  de  ce  comité  sera  le  lien 
qui  affirmera  précisément  cette  solidarité  internationale 
que  nous  avons  tous  acclamée.  J'appuie  très  chaleureu- 
sement la  proposition  du  citoyen  Smith;  et  je  crois  que 
le  moyen  pratique  de  la  réaliser,  je  viens  de  vous  l'indi- 
quer. (Applaudissements) 

60 


Un  Délégué.  —  Je  trouve  la  proposition  de  dix  mille 
francs  insuffisante  ;  et  je  suis  partisan  de  fixer  dès 
aujourd'hui  la  cotisation  annuelle  de  dix  centimes. 
J'estime  qu'il  y  a  un  moyen  bien  simple  de  recueillir 
cette  somme  de  dix  centimes  :  lorsqu'un  camarade 
adhère  à  un  groupement  quelconque,  il  paie  dix  cen- 
times pour  la  carte  ;  eh  bien,  il  est  certain  qu'il  ne  ferait 
pas  d'objection  à  payer  dix  centimes  pour  sa  cotisation 
au  Congrès.  (Cris  de  :  La  clôture  !) 

La  clôture,  mise  aux  voix,  est  décidée. 

Le  citoyen  Enrico  Ferri  (Italie).  —  Conmie  président 
de  la  première  commission,  je  désirerais  dire  quelques 
mots  :  Van  Kol  vous  a  indiqué  le  chiffre  qu'après 
longue  discussion  nous  avons  décidé  de  proposer  au 
Congrès.  Nous  avons  ^-u  qu'il  faut  distinguer  entre  les 
envolées  platoniques  et  les  réalisations  pratiques.  D'4m 
autre  côté,  comme  nous  sommes  dans  un  Congrès  inter- 
national, comme  nous  avons  le  bonheur  de  constater 
qu'il  y  a  au  moins  dix  pays  dans  lesquels  le  Parti  socia- 
liste est  solidement  organisé,  avec  une  caisse  centrale, 
et  puisqu'il  y  a  d'autres  nationalités  qui  sont  en  voie 
d'organisation,  nous  avons  pensé  que  le  meilleur  moyen 
d'arriver  à  la  réalisation  financière  de  ce  secrétariat 
international  était  de  demander  à  la  caisse  centrale  de 
chaque  nation  sa  contribution  ;  chaque  caisse  natio- 
nale aura  pour  mission  d'appliquer  la  proposition 
Smith  :  elle  demandera  aux  syndicats  et  aux  organi- 
sations politiques  dix  ou  quinze  centimes,  et  les  dix 
mille  francs  demandés  deviendront  ainsi  cinq  cent 
mille  francs.  (Rires  et  applaudissements) 

Le  citoyen  Wurm  (Allemagne).  —  Ce  sont  les  délé- 
gués allemands  qui  ont  mis  en  avant  cette  question  des 
moyens  pécuniaires  nécessaires  au  fonctionnement  du 
secrétariat  international,  et  ils  ont  déclaré  que  de  la 

6i 

IV 


solution  qu'on  allait  prendre  allait  dépendre  leur  déci- 
sion à  l'égard  de  la  résolution  tout  entière. 

Il  est  entendu  que  pour  le  début,  pour  la  première 
année,  les  dix  mille  francs  demandés  par  la  première 
commission  seront  suffisants;  mais  plus  tard  on  pourra 
laisser  aux  nationalités  représentées  le  soin  d'augmen- 
ter au  fur  et  à  mesure  qu'elles  le  pourront  la  contribu- 
tion à  fournir.  Mais  on  ne  peut  pas  obliger  les  diffé- 
rentes nationalités  à  s'engager  à  fournir  une  cotisation 
pré\Tie  d'une  certaine  manière.  On  ne  peut  pas  s'engager 
notamment  pour  le  compte  des  sjTidicats,  surtout  pour 
l'Allemagne  où  les  sj-ndicats  ne  peuvent  pas  faire  action 
commune  avec  le  parti  politique.  Il  faut  voter  le  prin- 
cipe d'une  certaine  somme  à  fournir  par  les  diverses 
nationalités  ;  et  qu'ensuite  celles-ci  soient  libres  de 
réclamer  de  leurs  adhérents  la  cotisation  nécessaire 
comme  elles  l'entendront,  et  de  la  façon  qui  conviendra 
au  pays. 

Le  citoyen  Van  Kol.  —  Toutes  les  objections  indi- 
quées ici,  nous  les  avons  traitées,  notamment  celle 
ayant  trait  aux  syndicats.  Il  est  certain  que  chaque 
nation  sera  libre  de  trouver  les  moyens  les  plus  propres 
à  procurer  l'obole  à  laquelle  elle  se  sera  engagée  ;  et  la 
somme  de  dix  mille  francs  que  nous  avons  proposée 
n'engage  que  les  organisations  politiques. 

Le  citoyen  Président.  —  Je  mets  aux  voix  la  propo- 
sition de  la  conmiission,  qui  a  fixé  à  l'unanimité  la 
somme  de  dix  mille  francs.  — Adopté  à  l'unanimité. 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  passons  à  la  troisième 
<piestion  :  Où  siégera  le  Comité  international? 

Le  citoyen  Hyndman.  —  J'ai  l'honneur  de  proposer  la 
Maison  du  Peuple  de  Bruxelles  ;  la  Belgique  est  un  pays 
neutre  et  facilement  accessible  à  tous;  et  la  Maison 
du  Peuple,  avec  son  excellente  organisation,  son  impri- 

62 


merie  notamment,  qui  permettra  d'éviter  certains  frais, 
présente  de  grands  avantages.  Je  serais  heureux  que 
l'on  donnât  ce  témoignage  de  sympathie  aux  vaillants 
camarades  belges. 

Le  citoyen  Président.  —  Bien  que  quelques  orateurs 
soient  inscrits  sur  cette  question,  je  demande  à  l'assem- 
blée de  voter  cette  proposition  par  acclamation.  — 
Adopté  par  acclamation. 

Le  citoyen  Vandervelde.  — Au  nom  de  la  délégation 
socialiste,  au  nom  du  Parti  Ouvrier  Belge,  je  remercie 
nos  camarades  de  toutes  les  nationalités  du  grand 
témoignage  d'estime  et  de  confiance  qu'ils  viennent 
d'accorder  à  leurs  compagnons  de  lutte  de  Belgique. 

L'Internationale  existait  depuis  longtemps  déjà  dans 
nos  cœurs;  pour  la  première  fois,  depuis  le  Congrès  de 
Paris  de  1889,  nous  entrons  résolument  dans  la  voie  des 
réalisations  pratiques.  Nous  sortirons  de  ce  Congrès 
avec  la  conviction  profonde  que  les  liens  de  sjTupathie 
qui  existaient  déjà  entre  nous  sont  devenus  maintenant 
des  liens  d'organisation  ;  et,  puisque  le  secrétariat  de 
la  nouvelle  Internationale  est  fondé,  j'affirme,  au  nom 
du  Parti  Ouvrier  Belge  tout  entier,  qu'heureux  et  fier 
d'avoir  à  constituer  cette  organisation,  il  apportera 
devant  le  Congrès  prochain  des  résultats  considérables 
et  qui  seront  dignes  de  la  grandeur  de  votre  résolution. 
(Applaudissements  prolongés)  On  Ta  dit  tout  à  l'heure  : 
la  décision  qui  a  été  prise  ce  matin  est  ime  décision 
d'une  haute  portée;  je  vous  propose  de  la  souligner  en 
criant  tous  ensemble  :  Vive  l'Internationale  des  tra- 
vailleurs !  (Acclamations  unanimes  et  prolongées) 

Le  citoyen  Barrât.  (P.  O.  S.  R.)  —  Au  nom  de  mes 
amis  du  P.  O.  S.  R.,  je  fais  la  proposition  suivante  : 

Considérant  que  le  coinilc  permanent  international, 
nomme  par  le  Congrès  international  de  1900,  doit  non  seule- 

63 


ment  s'occuper  de  l'organisation  des  futurs  Congrès  inter- 
nationaux, mais  avoir  des  pouvoirs  étendus  concernant  la 
propagande  socialiste  révolutionnaire  internationale; 

Propose,  en  cas  de  conflit  militariste  international  produit 
par  la  classe  dirigeante  de  quelque  pays  que  ce  soit,  que  le 
comité  aura  pour  mission  de  faire  une  propagande  anti- 
militaire active,  afin  de  provoquer  une  grève  internationale 
des  baïonnettes  (i),  afin  d'éviter  l'effusion  du  sang  prolétarien, 
au  profit  du  capitalisme  international.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Furnémont  (Belgique).  —  Au  point  de  vue 
pratique,  la  résolution  que  nous  avons  prise  est  excel- 
lente ;  si  nous  pouvions  sortir  d'ici  avec  ce  comité  con- 
stitué, nous  aurions  rendu  un  grand  service  à  l'orga- 
nisation internationale  ;  mais  j'ai  mi  scrupule  de 
conscience  et  je  le  soumets  au  Congrès  :  je  demande  si 
les  délégués  ont  le  mandat  ferme  de  nommer,  au  nom 
de  leur  pays,  celui  qui  les  représentera  dans  l'orga- 
nisation internationale.  Les  délégations  dans  les  Con- 
grès sont  composées  parfois  au  hasard  des  circon- 
stances, et  les  délégués  ne  représentent  pas  toujours  la 
pensée  exacte  et  précise  des  différentes  nationalités  qui 
les  envoient.  Je  crois  qu'il  vaudrait  peut-être  mieux 
nommer  provisoirement  ce  bureau  et  le  faire  ratifier 
par  les  différents  partis  organisés  dans  chacun  des 
pays.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Président.  —  Cet  amendement  à  la  pro- 
position de  la  connnission  est  accepté  par  celle-ci.  Je 
mets  aux  voix  la  proposition  ainsi  modifiée,  c'est-à-dire 
tendant  à  la  nomination  de  deux  délégués  par  nationa- 
lité au  comité  international,  avec  ratification  ulté- 
rieure. —  Adopté  à  l'unanimité. 


(1)  L'idée  d'une  grève  militaire  avait  été  soumise  au  Congrès 
de  1890  par  le  citoyen  Lavaud,  au  nom  du  P.  O.  S.  R.  (Hamon. 
Op.  cit.,  page  164.)  La  proposition  Barrât  ne  donna  lieu  à  aucune 
discussion. 

64 


Le  citoyen  Van  Kol.  —  Nous  voyons  que  nos  cœurs 
battent  à  l'unisson  les  uns  des  autres.  Camarades,  il 
faut  achever  votre  œu^-re  :  après  avoir  créé  une  com- 
mission d'entente  internationale,  nous  devons  créer  une 
commission  interparlementaire  pour  faciliter  l'action 
commune  sur  les  grandes  questions  économiques  et 
politiques  internationales. 

Nous  devons,  en  effet,  lutter  sur  le  terrain  parlemen- 
taire contre  l'impérialisme  qui  bat  en  ce  moment  son 
plein,  alors  que  nous  voyons  en  Cliine  toutes  les 
nations  civilisées  dissinmler  les  appétits  les  plus  effré- 
nés sous  le  masque  de  l'humanité.  (Vive  approbation) 
Il  faudrait  qu'en  même  temps  tous  les  Parlements 
lassent  entendre  une  protestation  contre  le  militarisme. 
Au  Reichstag,  lorsqu'on  demande  des  millions  pour 
créer  une  flotte  nouvelle  et  que  les  députés  socialistes 
refusent  ces  crédits,  on  leur  dit  :  «  Vous  êtes  des  sans- 
patrie  ;  vous  refusez  les  millions  nécessaires  à  la  gran- 
deur de  l'Allemagne  ;  les  députés  socialistes  français 
les  voteraient  ! ...»  Eh  bien  !  il  faut  que,  dans  tous  les  pays, 
il  y  ait  une  entente  interparlementaire,  afin  que,  tou- 
jours et  partout,  la  conduite  des  députés  socialistes 
soit  la  même  et  qu'ils  répondent  :  Pas  un  sou,  pas  un 
soldat!  (Applaudissements  prolongés  et  unanimes) 

En  ce  qui  concerne  la  durée  du  travail,  alors  que  la 
surproduction  augmente  le  nombre  des  sans-travail 
dans  des  proportions  qu'on  n'avait  pas  encore  vues 
dans  l'histoire,  alors  qu'il  faudra  exiger  des  réformes 
énergiques  pouvant  améliorer  la  condition  du  proléta- 
riat, il  faudra  qu'au  même  moment  tous  les  Parlements 
fassent  entendre  les  mêmes  plaintes  et  les  mêmes  exi- 
gences au  sujet  de  la  législation  ouvrière. 

La  mission  de  cette  commission  sera  donc  aussi  bien 
économique  que  politique.  A  l'aide  de  cette  commission, 

65  IV. 


aucun  grief  du  prolétariat  ne  sera  étouffé,  car  on  fera 
appel  à  l'opinion  publique  de  tous  les  pays  ;  et  la  voix 
du  prolétariat  se  fera  entendre  et  sera  répétée  dans  tous 
les  pays  de  l'univers  où  le  socialisme  a  pénétré. 

Voilà  la  résolution  qui  doit  compléter  la  première  que 
vous  avez  votée  ;  celle-ci  ne  présente  pas  de  grandes 
difficultés  ;  elle  a  l'avantage  de  ne  rien  coûter,  et  ses 
résultats  seront  des  plus  précieux.  "N'oici  la  proposition 
cpie  je  dépose  : 

Le  comité  socialiste  international  devra  exiger  des  grou- 
pes socialistes  parlementaires  nationaux  l'organisation 
d'une  commission  spéciale  interparlementaire  pour  faciliter 
une  action  commune  sur  les  grandes  questions  politiques 
et  économiques  internationales. 

Cette  commission  sera  adjointe  au  comité  socialiste 
international. 

Adopté. 

Le  citoyen  Vaxdervelde.  —  Avec  quelques  membres 
des  différentes  délégations,  j'ai  rhonneur  de  proposer 
au  Congrès  une  résolution  dont  notre  ami  Vinck  avait 
déjà  pris  l'initiative  au  Congrès  international  des 
étudiants  socialistes  et  qui  me  paraît  être  le  complé- 
ment nécessaire  des  résolutions  qui  viennent  d'être 
votées. 

Nous  proposons,  en  effet,  de  donner  mandat  au  secré- 
tariat ou\Tier  siégeant  à  Bruxelles  d'établir  une  biblio- 
thèque du  socialisme,  des  archives  internationales  qui 
centraliseraient  les  livres,  les  brochures,  les  rapports  et 
autres  documents  qui  se  rapportent  au  mouvement 
prolétarien  dans  les  deux  mondes. 

D'accord  avec  les  citoyens  Ferri  et  Costa,  pour 
l'Italie,  Hyndman,  pour  l'Angleterre,  Singer,  pour 
l'Allemagne,  et,  j'en  suis  convaincu,  de  nombreux  amis 

66 


parmi  les  camarades  français,  je  propose  la  résolution 
suivante  : 

Le  secrétariat  international  siégeant  à  Bruxelles  sera 
chargé  de  constituer  les  archives  internationales  du  socia- 
lisme en  centralisant  les  livres,  documents,  rapports  qui 
concernent  le  mouvement   ouvrier  des  dififérentes  nations 

Adopté. 

La  séance  est  levée  à  midi  vingt. 


SEAXCE   DE   L  APRES-MIDI 

La  séance  est  ouverte  à  deux  heures  un  quart  sous  la 
présidence  du  citoyen  Andréa  Costa  (Italie),  assisté 
du  citoyen  Hyndman  (Angleterre),  (i) 

Le  président  annonce  que  les  troisième,  quatrième, 
cinquième  et  dixième  conunissions  se  réunissent;  la 
troisième  se  réunira  à  trois  heures. 

Le  délégué  de  la  Hongrie  Tessart.  —  La  Hongrie 
n'est  représentée  que  par  un  seul  délégué  ;  ce  n'est  cer- 
tainement pas  par  manque  d'esprit  de  solidarité,  mais 
parce  que  les  ouvriers  socialistes  sont  aussi  pauvres  et 
persécutés  que  dans  aucun  pays.  J'ai  déposé  un  rap- 
port imprimé  sur  le  mouvement  socialiste  hongrois. 
Vous  pourrez  y  voir  que  des  centaines  de  militants  ont 
été  fusillés  ou  sont  encore  en  prison  ;  et  notre  parti  a 
dû  payer  de  fortes  amendes  ;  en  sorte  qu'il  se  trouve 
dans  une  situation  très  difficile.  Malgré  cela,  il  a  fait 
tous  ses  efforts  pour  envoyer  ici  un  délégué,  qui  vient 
travailler  en  commim  avec  ses  frères  socialistes  des 
autres  pays.  Camarades,  je  vous  indique  avec  peine 
que  la  pau\Teté  n'est  nulle  part  plus  écrasante  que  dans 


(1)  De  la  Social-democratic  Fcdcralion. 

67 


notre  pays  et  nulle  part  le  socialisme  ne  rencontre  plus 
de  difficultés  dans  son  développement. 

J'approuve  la  résolution  que  le  Congrès  a  votée  ce 
matin,  celle  de  la  constitution  d'un  comité  internatio- 
nal ;  mais  nous  ne  pouvons  nous  engager  pour  le  moment 
à  contribuer  aux  frais  ;  pom*  l'avenir,  nous  espérons 
que  cela  sera  possible  ;  mais  pour  le  présent,  nous  ne 
le  pouvons  pas.  Ainsi  que  nous  l'avons  indiqué  dans 
notre  rapport,  le  parti  socialiste  hongrois  n'a  pas  seule- 
ment à  combattre  un  gouvernement  des  plus  réaction- 
naires, mais  il  a  à  déplorer  des  conflits  au  sein  du  pro- 
létariat lui-même.  Le  gouvernement  a  réussi  à  trouver 
des  agents  de  division  parmi  nous,  qui  discréditent 
même  le  mouvement  à  l'étranger. 

Nous  espérons  cependant  vaincre  toutes  ces  diffi- 
cultés; mais  nous  faisons  appel  aux  socialistes  des  dif- 
férents pays  pour  soutenir  leurs  frères  de  Hongrie;  je 
m'adresse  plus  particulièrement  aux  socialistes  autri- 
chiens, qui  connaissent  notre  malheureuse  situation  ; 
qu'ils  nous  aident  à  marcher  la  mam  dans  la  main  avec 
le  prolétariat  universel  !  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Puésidext.  —  En  conformité  des  décisions 
prises  ce  matin,  les  Américains  ont  nommé  leurs  délé- 
gués au  bureau  permanent  :  ce  sont  les  citoyens 
Sanial,  pour  le  Parti  Ouvrier  Socialiste,  et  Jacob 
Rombro]  pour  la  Social-démocratie. 

Le  citoyen  SEcnÉTAmE.  —  Nous  avons  reçu  la  lettre 
suivante,  adressée  au  citoyen  Gérault-Richard  : 

Le  club  internationaliste  de  Sydney  (i),  dans  la  colonie 
de  la  Xouvelle-Galles  du  Sud,  envoie  ses  vœux  au  Congrès 


(1)  Cette  traduction,  à  force  d'être  littérale,  est  peu  intelligible  sur 
quelques  points.  Pour  comprendre  l'exposé  trop  bref  de  la  situation, 
lire  :  P.  Leroy-Beaulieu,  les  nouvelles  sociétés  anglo-saxonnes. 

68 


international  réuni  à  Paris.  Nous  espérons  que  ce  Congrès 
servira  à  l'unité  et  aux  intérêts  du  prolétariat  de  tous  les 
pays. 

Nous  sommes  trop  peu  nombreux  pour  être  représentés 
à  ce  Congrès,  mais  nous  espérons  pouvoir  l'être  au  pro- 
chain quand  bien  même  il  n'y  aurait  qu'un  seul  délégué 
130ur  toute  l'Australie. 

Il  n'est  pas  possible  de  décrire  les  méthodes  pratiquées 
par  l'exploitation  capitaliste  dans  notre  pays,  pour  l'agri- 
culture et  l'exploitation  minière.  Nous  devons  cependant 
mentionner  comme  trait  particulier  de  l'oppression  proprié- 
taire le  contrôle  exercé  par  les  bancpies  et  les  compagnies 
d'hypothèques  sur  les  industries  et  spécialement  sur  l'éle- 
vage, sauf  sur  les  syndicats  capitalistes.  La  plus  grande 
partie  du  territoire  de  pâtures,  les  bêtes  à  cornes  et  les 
moutons  de  la  colonie  sont  actuellement  dans  la  possesion 
des  banques,  des  compagnies  d'hypothèques  qui  rétribuent 
^vec  des  salaires  dérisoires  les  fermiers  et  les   laboureurs. 

Tous  les  pouvoirs  appartiennent  aux  capitalistes  anglais  ; 
les  directeurs  et  les  actionnaires  résident  en  Angleterre. 
Les  vexations  et  les  lock-oiit  sont  fréquents  dans  toutes  les 
industries,  et  ce  n'est  pas  sans  violence  de  la  part  des  fonc- 
tionnaires qui,  comme  ailleurs,  sont  les  créatures  des  clas- 
ses propriétaires. 

La  question  des  sans-travail  est  relativement  aussi  aiguë 
•dans  notre  société  que  dans  celles  des  autres  pays  et  a 
forcé  le  gouvernement  à  établir  des  usines  d'assistance 
dans  lesquelles  trois  à  quatre  mille  travailleurs  de  toutes 
les  catégories  sont  temporairement  employés  par  lui. 

Les  trade-unionistes,  bien  qu'ils  aient  une  bonne  repré- 
sentation parlementaire  dans  la  colonie  —  en  effet,  à  l'heure 
actuelle,  ils  sont  vingt-deux  sur  cent  vingt-cinq  membres 
de  la  Chambre  et  tiennent  ainsi  la  balance  du  pouvoir 
entre  les  deux  partis  bourgeois,  les  libre-échangistes  et  les 
protectionnistes  —  les  trade-unionistes  ne  professent  pas 
des  doctrines  socialistes  et  ne  travaillent  pas  consciencieu- 
sement à  établir  une  société  social-démocratique  en  s'atta- 
quant  aux  causes  économiques  des  vexations  auxquelles 
le  prolétariat  est  soumis.  Ils  se  contentent  de  chercher  de 
simples  palliatifs  aux  iniquités  du  système  capitaliste. 

Les  trade-unionistes  sont  cependant  ici,  comme  dans  tous 

69 


les  autres  pays  anglais,  légèrement  pénétrés  de  Tidée  socia- 
liste. 

Nous  confirmons  notre  adhésion  aux  principes  de  Karl 
Marx  et  au  socialisme  international,  et  nous  envoyons  au 
Congrès  nos  fraternelles  salutations.  (Applaudissements) 

Le  Président.  —  Un  nouveau  délégué  italien  est  arrivé 
de  Reggio;  son  mandat  a  été  validé  par  la  section 
italienne,  qui  est  composée  actuellement  de  quinze 
membres. 

Le  citoyen  Furnémoxt  (Belgique).  —  Le  Congrès  a 
pris  une  résolution  pratique  de  la  plus  haute  impor- 
tance, en  instituant  une  commission  internationale 
chargée  de  diriger  la  propagande  du  Parti  socialiste  et 
d'être  son  organe  dans  toutes  les  grandes  circonstances. 
Cela  démontre  que  le  socialisme  international  entend  se 
préoccuper  des  questions  qui  sont  posées  chaque  jour 
devant  l'opinion  du  monde  entier.  Mais  il  ne  faut  pas, 
en  entrant  sur  ce  terrain  pratique,  qui  doit  nous  con- 
duire à  de  nouvelles  réalisations,  que  nous  oul)liions 
notre  idéal  révolutionnaire  et  que  nous  oubliions  les 
commémorations  qui  nous  sont  sacrées. 

C'est  dans  cet  ordre  d'idées  que  je  vous  propose  de 
décider  que  vendredi  prochain,  après  la  clôture  du 
Congrès,  nous  nous  rendrons  au  Père-Lachaise,  devant 
le  mur  des  Fédérés...  (Applaudissements  enthousiastes) 
et  que  nous  déposerons  une  couronne  d'immortelles 
rouges,  dont  une  souscription  internationale  cou^Ti^a 
les  frais  —  à  la  mémoire  des  martyrs  héroïques  de  la 
Commune,  qui  ont  combattu  pour  Talïranchissement 
humain  et  l'avenir  du  socialisme.  (Nouveaux  et  longs 
applaudissements.  Cris  répétés  de  :  Vive  la  Com- 
mune !) 

Le  citoyen  PnÉsmENT.  —  L'enthousiasme  avec  lequel 
vous  avez  accepté  cette  proposition  de  notre  ami  Fur- 

70 


némont  m'évite  d'avoir  à  la  mettre  aux  voix.  Je  pense 
que  A^ous  l'acceptez  par  acclamations.  (Cris  nombreux 
de  :  Oui!  Longues  acclamations)  Au  sujet  de  l'heure  de 
cette  cérémonie,  nous  prendrons  une  décision  ulté- 
rieure. Comme  la  délégation  anglaise  rentre  en  Angle- 
terre vendredi,  cette  réunion  pourrait  peut-être  avoir 
lieu  jeudi;  le  Congrès  aura  à  prendre  une  décision  à  cet 
égard. 

Comme  nous  n'avons  pas  actuellement  de  rapport 
achevé,  nous  proposons  une  suspension  de  séance  de 
quelques  minutes.  —  Adopté. 

La  séance  est  suspendue  jusqu'à  trois  heures  et 
demie. 

A  la  reprise  de  la  séance,  le  citoyen  Wurm  (Alle- 
magne) a  la  parole  pour  lire  un  rapport  sur  la  première 
question  de  l'ordre  du  jour  examinée  par  la  deuxième 
conmaission  :  Législation  internationale  da  travail  par 
la  limitation  de  la  journée  de  travail. 

Le  citoyen  Wurm.  —  La  commission  s'associe  à  la 
résolution  prise  par  les  Congrès  précédents  ;  mais  il  faut 
déclarer  que  si  le  Congrès  se  prononce  aujourd'hui  en 
faveur  de  la  journée  légale  de  huit  heures,  cela  ne  veut 
pas  dire  que  les  représentants  du  prolétariat  dans  les 
Parlements  ne  peuvent  légiférer  que  sur  cette  base  de 
huit  heures;  sils  ne  peuvent  arriver  à  une  législation 
sur  cette  base  de  huit  heures,  ils  peuvent  légiférer  sur 
une  journée  plus  longue. 

D'un  autre  côté,  la  commission  déclare  que  le 
triomphe  de  cette  journée  légale  de  huit  heures  n'est  et 
ne  peut  être  l'œuvre  ni  de  l'action  politique  seule,  ni  de 
l'action  économique  isolée,  mais  que  c'est  par  les  luttes 
politiques  et  syndicales  réunies  qu'on  peut  arriver  au 
triomphe  de  cette  journée  légale  de  huit  heures.  Voici 

71 


le  texte  de  la  résolution  à  laquelle  s'est  arrêtée  la  com- 
mission : 

Le  Congrès,  conformément  aux  décisions  des  Congrès 
internationaux  antérieurs,  considère  que  la  limitation  de 
la  journée  de  travail  doit  continuer  à  faire  l'objet  des 
efforts  incessants  de  tous  les  travailleurs,  et  déclare  que  la 
journée  de  travail  journalier  doit  être  fixée  par  la  loi  au 
maximum  provisoire  de  huit  heures,  pour  les  travailleurs 
de  tous  pays  et  de  toutes  catégories  ; 

Engage  les  organisations  ouvrières  à  poui'suivre  l'obten- 
tion de  cette  réforme  en  agissant  d'une  manière  progres- 
sive et  en  unissant  l'action  syndicale  et  Faction  politique. 

La  citoyenne  Sitz  (Allemagne).  —  Au  nom  des 
citoyennes  allemandes,  je  me  déclare  en  faveur  du  prin- 
cipe de  la  limitation  légale  de  la  journée  de  travail.  On 
parle  maintenant  de  travail  libre;  il  n'y  en  a  pas  s'il 
n'y  a  pas  de  liberté  économique  du  prolétariat.  Le& 
femmes  socialistes  allemandes  sont  partisans  de  la 
réglementation  légale  du  travail,  parce  qu'à  lem*  point 
de  vue,  c'est  la  base  de  toute  intellectualité,  de  tout 
progrès  de  la  classe  ouvrière  et  qu'elles  sont  certaines 
que  le  jour  où,  dans  le  monde  entier,  le  travail  serait 
légalement  lixé  à  huit  heures,  toutes  les  libertés  poli- 
tiques et  économiques  ne  tarderaient  pas  à  suivre  ce 
premier  triomphe  du  prolétariat  sur  le  capitalisme 
européen.  (Applaudissements) 

Malgré  le  principe  de  l'égalité  des  sexes,  ou  plutôt  à 
cause  du  principe  de  cette  égalité  sociale,  il  faut 
demander  une  protection  plus  large,  plus  efficace  pour 
la  femme  que  pour  l'homme;  parce  que  la  femme  se 
trouve  vis-à-vis  de  l'homme  dans  une  situation  infé- 
rieure, quant  à  sa  position  légale,  elle  est  plus  que 
l'homme  sujette  à  l'exploitation  capitaliste.  Par  le 
travail  industriel,  en  conquérant  sa  liberté  économique, 
elle  a  seulement  changé  de  maître  :  au  lieu  de  la  férule 

72 


du  mari,  elle  est  tombée  sous  le  joug  honteux  du  capi- 
talisme, qui  l'exploite  plus  durement  encore,  dans  sa 
modestie  et  son  amour  maternel.  (Applaudissements) 
Par  une  protection  législative  efficace,  on  rendrait  la 
femme  consciente  de  soi-même,  de  ses  devoirs  et  de  ses 
droits  humains.  Plus  la  protection  sera  grande,  plus  la 
conscience  de  la  femme  et  la  force  de  remplir  tous  ses 
devoirs  seront  grandes. 

En  demandant  la  protection  de  la  femme,  on  n'agit 
pas  seulemeijt  dans  l'intérêt  de  la  femme,  mais  dans 
l'intérêt  de  la  classe  ouvrière  tout  entière,  parce  qu'on 
empêche  la  femme  d'entrer  en  concurrence  déloyale 
avec  l'honmae. 

Il  y  a  encore  une  autre  question  plus  importante;  il 
faut  craindre  que  nous  ayons  besoin  d'une  autre  géné- 
ration pour  que  le  prolétariat  recueille  les  fruits  du 
mouvement  qu'il  a  commencé  contre  l'exploitation  capi- 
taUste.  Pour  qu'il  puisse  remplir  le  grand  rôle  historique 
de  l'émancipation  de  la  classe  ouvrière  et  de  toute 
l'humanité,  il  faut  un  prolétariat  sain  de  corps  et 
d'esprit  et  beau  de  caractère.  Or,  la  femme  courbée 
sous  le  joug  économique  et  capitaliste  ne  peut  donner 
naissance  à  des  enfants  qui  soient  forts  et  prêts  pour 
cette  noble  lutte.  (Vifs  applaudissements)  C'est  pour 
cela  que  nous  ne  demandons  pas  seulement  la  protec- 
tion législative  au  point  de  ^'ue  des  heures  de  travail, 
mais  une  protection  efficace  au  point  de  vue  de  la 
liberté  syndicale  ;  nous  demandons  que  la  loi  ne  reste 
pas  lettre  morte  à  cet  égard.  Ces  desiderata  ont  été 
déjà  énoncés  et  votés  par  plusieurs  Congrès  nationaux 
et  internationaux  ;  nous  demandons  leur  mise  en  vigueur, 
car  ils  contribueront  à  la  victoire  définitive  du  prolé- 
tariat tout  entier,  en  assurant  la  protection  de  la  femme 
travailleuse  !  (Applaudissements  prolongés) 

-3 


Le  citoyen  Champy.  (P.  O.  S.  R.)  —  Je  vois  avec 
plaisir  que  la  question  de  la  journée  de  huit  heures, 
préconisée  depuis  le  Congrès  de  Paris  de  1889  (i),  a 
fait  le  tour  du  monde;  elle  a  été  discutée  et  appréciée 
partout.  Je  désirerais  eu  dire  quelques  mots.  Il  me 
semble,  étant  donnés  le  développement  du  machinisme 
appliqué  à  l'industrie  et  le  concours  de  la  science,  qu'on 
peut  arriver  à  produire  autant  en  huit  heures  qu'en 
dix  heures.  On  pourrait  aujourd'hui  faire  la  même 
réforme  qui  a  été  faite  autrefois  :  on  a  porté  la  journée 
de  douze  heures  à  dix  heures,  ce  qui  est  assez  géné- 
ralisé en  France.  Eh  bien,  étant  donnés  les  nouveaux 
progrès,  la  nécessité  de  défendre  sa  dignité  personnelle, 
de  s'instruire,  de  s'élever  par  l'éducation,  afin  que 
nous  puissions  profiter  des  progrès  qui  ont  été  réalisés 
par  le  progrès  moderne  et  démocratique,  il  est  utile  et 
il  serait  possible  d'abaisser  cette  journée  de  travail  à 
huit  heures.  De  grands  exemples  ont  été  donnés  déjà 
en  Australie,  en  Angleterre,  en  Amérique,  en  Belgique 
et  dans  d'autres  pays;  des  entrepreneurs,  des  capita- 
listes même  ont  avoué  qu'avec  un  peu  de  bonne  volonté, 
en  améliorant  leur  outillage,  ou  en  faisant  usage  de 
leurs  capitaux  pour  soulager  la  main-d'œuvre,  on 
pouvait  arriver  à  produire  autant  en  huit  heures  qu'en 
dix  heures. 

Et  puis,  alors  même  que  l'on  produirait  moins,  il  ne 
faudrait  que  s'en  féliciter,  puisqu'il  y  a  trop  de  travail- 
leurs et  surproduction;  en  diminuant  le  nombre  d'heures 
de  travail,  on  réaliserait  donc  un  progrès,  puisqu'on 
éviterait  du  chômage  pour  un  grand  nombre  d'entre 
nous. 


(1)  Il  y  a  ici  une  petite  erreur;  la  question  est  plus  ancienne. 
(Cf.  Gabriel  Deville,  Historique  du  Premier  Mai.  Devenir  Social 
avril  189C.) 

•        74 


11  faut  réaliser  dans  ce  sens  des  réformes  urgentes.  Il 
y  a  des  industries,  en  province,  où  les  hommes  et  les 
femmes  travaillent  treize,  quatorze  et  même  quinze 
heures.  Il  y  a  moyen  de  remédier  à  cet  état  de  choses 
par  le  s\Tidicat  :  il  y  a  des  sj-ndicats  qui,  réunis- 
sant presque  tous  les  membres  de  leur  corporation, 
fixent  eux-mêmes  la  durée  du  travail.  En  Autriche,  en 
Belgique,  en  Hollande  et  ailleurs,  il  y  a  des  syndicats 
qui  ont  décidé  que  les  ou\Tiers  ne  feraient  que  neuf 
heures,  d'autres  huit  heures.  Ce  n'est  donc  qu'une 
question  d'entente.  On  a  malheureusement  en  France 
un  peu  trop  oublié  l'esprit  de  solidarité. 

Nous  devons  faire  de  la  propagande,  conmie  jadis,  en 
1870,  nous  en  faisions  pour  renverser  l'Empire  et  établir 
la  République  ;  il  faut  relever  un  peu  l'esprit  et  le 
caractère  français,  et  développer  le  sentiment  de  la 
solidarité. 

Un  récent  congrès  bourgeois  (1),  pour  la  réglementa- 
tion internationale  du  travail,  a  déclaré  que  les  tra- 
vailleurs de  certaines  industries  avaient  pu  s'afiTranchir 
eux-mêmes  en  ne  travaillant  que  hiùt  ou  neuf  heures. 
C'est  im  aveu  jïrécieux  à  retenir...  (Ces  dernières 
observations  se  produisent  au  milieu  du  bruit,  un  grand 
nombre  de  délégués  ne  prêtant  plus  leur  attention  à 
l'orateur) 

Je  sais  bien  que  vous  connaissez  ces  questions  aussi 


Cl)  L'orateur  fait  ici  allusion  à  ua  Coii-^rès  tenu  à  Paris  du  25  au 
28  juillet  1900 /Cjrc»/ajre  d»  Musée  Social,  août  1900).  Les  congres- 
sistes étaient  presque  tous  lies  catholiques  sociaux;  les  socialistes 
belges,  anglais,  allemands  qui  avaient  participé  à  une  réunion  du 
même  genre  à  Zurich  en  1897  {Circulaire  du  Musée  Social,  15  octobre 
1897)  s'abstinrent  en  1900;  quelques  socialistes  français  y  assistèrent, 
notamment  le  citoyen  Champy,  qui  s'éle\  a  avec  violence  contre  la 
résolution,  qui  fut  adoptée,  de  tlemander  au  pape  d'envoyer  un 
délégué  au  comité  permanent  fondé  à  la  suite  du  Congrès. 


bien  que  moi,  mais  il  faut  bien  que  nous  puissions  dire 
quelques  mots  sur  ce  qui  nous  tient  à  cœur...  Je  dis 
donc,  citoyens,  qu'il  faut  demander  la  réglementation 
légale  du  travail,  mais  cela  ne  doit  pas  nous  empêcher 
de  tâcher  d'y  arriver  au  moyen  des  syndicats... 

Plusieurs  voix.  —  Concluez! 

Le  citoyen  Champy.  —  Nous  insistons  pour  la  limi- 
tation de  la  durée  du  travail  à  huit  heures.  (Plusieurs 
délégués  demandent  la  limitation  de  la  durée  des 
discours.  Vive  approbation) 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  avons  envisagé  cette 
question,  dans  le  bureau,  et  nous  avons  pensé  que  cela 
était  inutile,  et  que  les  oratem's  eux-mêmes  sauraient  se 
présider  et  se  résumer.  (Rires  et  applaudissements) 
Néanmoins,  je  reçois  une  motion  demandant  qu'on 
limite  la  durée  des  discours  à  dix  minutes.  Je  la  mets 
aux  voix.  —  Adopté  à  l'unanimité. 

Le  citoyen  Président.  —  Personne  ne  demandant 
plus  la  parole  sur  cette  première  question  de  l'ordre  du 
jour,  je  mets  aux  voix  la  résolution  de  la  commission. 
—  Adopté  à  l'unanimité. 

Le  citoyen  Président.  —  Je  donne  la  parole  au  cama- 
rade Gheude,  rapporteur  de  la  deuxième  commission, 
qui  a  étudié  la  question  de  la  possibilité  d'un  minimum 
de  salaii^e. 

Le  citoyen  Gheude  (Belgique),  (i)  —  La  seconde 
commission  a  examiné  la  question  du  minimum  de 
salaire.  L'ordre  du  jour  était  ainsi  fixé  :  Examen  de 
la  possibilité  d'un  m,inimum  de  salaire  dans  les  divers 
pays. 

La  discussion  qui  est  intervenue   entre   les  membres 


(1)  Le  compte  rendu  analytique  officiel   porte   à  tort  le   citoyen 
Gheude  comme  étant  allemand. 

76 


de  la  commission  a  été  assez  animée  et  —  je  dois  le 
déclarer  —  un  peu  embrouillée.  Elle  a  été  surtout  carac- 
térisée par  ce  fait  essentiel  que  nous  avons  vu  se  déter- 
miner deux  courants  bien  distincts  en  ce  qui  concerne 
la  possibilité  d'arriver  à  ce  minimum  de  salaire  :  d'une 
parties  Allemands  et  d'autre  part  les  Anglais.  Alors  que 
nos  camarades  anglais  voudraient  voir  la  loi  fixer  le  mini- 
mum de  salaire  nos  camarades  allemands  ont  sou- 
tenu cette  idée  que  d'un  côté,  l'on  ne  pouvait  admettre, 
au  point  de  vue  socialiste,  que  la  loi  elle-même  ordonne 
le  minimum  de  salaire  ;  et  que  d'mi  autre  côté,  il  y  a,  sui- 
vant eux,  une  impossibilité  pratique  qu'ils  considèrent 
comme  étant  insurmontable,  (i) 

Nous  nous  sommes  mis  d'accord,  camarades,  sur  une 
formule  spéciale  en  ce  qui  concerne  les  conditions  indis- 
pensables à  l'obtention  du  minimun  de  salaire.  Nous 
nous  sommes  tous  trouvés  d'accord  pour  penser  que  ce 
qui  était  le  plus  essentiel,  c'était  l'existence  dans  tous 
les  pays  de  syndicats  fortement  organisés.  Nous  avons 
considéré  qu'il  était  matériellement  et  pratiquement 
impossible  d'arriver  à  ce  qu'un  minimum  de  salaire 
sérieux  fût  fixé  d'mie  façon  durable,  sans  qu'il  y  eut 
dans  les  dilTérents  pays  des  syndicats  ou  des  associa- 
tions ouvrières  puissamment  organisées  et  pouvant 
maintenir  ce  qui  aurait  été  une  fois  acquis  grâce 
à  eux. 

Nous  avons  en  outre  déterminé  ce  que  nous  entendions 


(1)  Celte  opposition  mérite  de  fixer  l'attention  ;  elle  se  rattache 
surtout  à  des  différences  économiques  des  deux  peuples  :  l'Angle- 
terre, après  avoir  gouverné  l'industrie,  est  sur  la  pente  de  la  déca- 
dence économique  ;  l'Allemagne  ne  se  préoccupe  que  de  conquérir 
les  marchés  extérieurs. 

Il  faut  ajouter  que  d'après  Malon,  Marx  en  1880  était  opposé  à 
l'inscription  du  minimum  de  salaire  dans  le  programme  socialiste 
français  ,ReLnie  Socialiste,  janvier  1887,  page  54.) 

77 


par  minimum  de  salaire  et  nous  nous  sommes  à  peu  près 
trouvés  d'accord  —  bien  qu'il  y  eût  divergence  entre  la 
majorité  des  membres  de  la  commission  et  les  délégués 
allemands — pour  dire  que  le  minimum  de  salaire  devait 
être  fixé  suivant  les  conditions  indispensables  de  la  vie, 
les  nécessités  de  l'existence  envisagées  de  la  façon  la 
plus  large,  (i) 

Quant  aux  moyens  spéciaux  poui'  arrivera  l'obtention 
du  minimum  de  salaire,  nous  avons  ajouté  que  ces 
moyens  doivent  logiquement  différer  suivant  les  nations 
et  que  c'est  à  celles-ci,  aux  régions  diverses  même  d'un 
pays,  à  déterminer  quelle  est  la  voie  la  plus  sûre  et  la 
plus  rapide  à  suivre  pour  arriver  à  ce  résultat. 

Enfin,  nous  avons  ajouté  —  et  vous  retrouverez  tous 
ces  points  dans  l'ordre  du  jour  dont  je  vous  donnerai 
lecture  et  dont  nous  proposons  le  vote  à  l'assemblée  — 
que  nous  considérions  comme  le  moyen  le  plus  pratique 
d'arriver  à  l'obtention  du  minimum  de  salaire,  la  pres- 
sion sur  les  pouvoirs  publics,  aussi  bien  ceux  de  l'Etat, 
que  de  la  province,  du  département,  de  la  Commune,  et 
qu'il  fallait  tâcher  que  ces  pouvoirs  publics  établissent 
le  minimum  de  salaire,  soit  en  le  payant  directement 
aux  ouvTiers  employés  aux  travaux  publics,  soit  en  l'im- 
posant dans  les  caliiers  des  charges  des  travaux  adjugés 
aux  entrepreneurs.  (Applaudissemeiits)  En  conséquence, 
nous  avons  l'honneur  de  vous  proposer  le  vote  de  la 
résolution  suivante  : 

Le  Congrès  déclare  que  le  minimum  de  salaire  n'est  pos- 
sUjle  que  là  où  il  peut  être  fixé  par  des  syndicats  fortement 


(1)  Il  s'agirait  plutôt  du  liuing  ivage  des  Anglais  (de  Rousiers,  la 
question  ouvrière  en  Angleterre,  pages  280-281)  que  d'un  %Tai  minimum. 
La  différence  est  grande  ;  car  il  semble  que  parfois  en  fixant  un  mi- 
nimum de  salaires  dans  les  cahiers  des  charges  des  entreprises,  on 
ait  surtout  voulu  faire  une  vague  démonstiation  philanthropique. 

78 


organisés,  que  ce  minimnin,  dont  le  taux  ne  peut  être  fixé 
d'une  façon  générale  et  unique  pour  tous  les  pays,  doit  être 
en  tous  cas  en  rapport  avec  les  nécessités  de  l'existence  de 
la  façon  la  plus  large  ; 

Engage  les  travailleurs  à  poursuivre  l'exécution  de  cette 
réforme  en  cherchant  les  moyens  les  plus  pratiques  d'y 
arriver,  lesquels  seront  appropriés  tant  à  la  situation  éco- 
nomique et  industrielle  qu'à  la  situation  politique  et  admi- 
nistrative de  chaque  région  ; 

Recommande  en  première  ligne,  pour  obtenir  ce  résultat, 
la  pression  sur  les  pouvoirs  et  administrations  publiques 
qui  peuvent  établir  le  minimum  de  salaire,  soit  en  le 
payant  directement  pour  les  travaux  puljlics,  soit  en  l'im- 
posant a^x  entrepreneurs,  adjudicataires  des  travaux. 

Le  citoyen  Molkexbuhr  (Allemagne).  —  Si  je  me  suis 
élevé  dans  la  commission  contre  la  fixation  du  salaire 
minimum,  ce  n'est  pas  parce  que  je  ne  souhaite  pas  un 
salaire  élevé  aux  ouvriers  ;  c'est  parce  que  j'ai  la  con- 
viction que  l'État  ne  peut  pas  régler  cette  question  et 
que  nous  ne  pouvons  pas  non  plus  avoir  la  réalisation 
de  cette  question  par  la  voie  internationale.  Je  vous  rapn 
pelle  qu'il  y  a  eu  un  essai  fait  dans  ce  sens  à  Paris  il  y  a 
un  siècle  :  on  a  voulu  fixer  un  prix  maximum  pour  ce 
qui  servait  de  nourriture  :  on  voulait  arriver  à  la  sup- 
pression de  la  misère  ;  mais  on  n'a  pas  réussi;  et  en  ce 
moment,  nous  sommes  encore  moins  en  situation  de 
réussir,  parce  que  nous  n'aurions  même  pas  de  puis- 
sance poiu?  fixer  des  prix  quelconques.  Nous  ne  pouvons 
pas  arriver  à  fixer  partout  à  la  fois  un  salaire  minimum, 
puisque  nous  ne  pouvons  pas  exercer  de  pression  sur  le 
prix  des  choses  nécessaires.  La  seule  chose  que  nous 
pouvons  faire,  c'est  d'arriver  à  ce  que  les  organisations 
syndicales  se  fassent  partout  de  plus  en  plus  fortes  et 
que  les  syndicats  cherchent  à  conquérir  des  conditions 
de  vie  et  de  travail  meilleures,  et  aussi  le  salaire  le  plus 
élevé  possible. 

79 


Nos  camarades  anglais  ont  résisté  et  ont  proposé  de 
fixer  quand  même  un  minimum  de  salaire.  Nous  avons 
répondu  que  telle  somme  qui  pourrait  être  considérée 
comme  énorme  par  certains  pays,  comme  la  Russie,  ou 
par  un  autre,  pourrait  être  trouvée  modeste  par  d'au- 
tres pays  où  les  salaires  sont  déjà  élevés. 

J'en  conclus  qu'on  ne  peut  fixer  un  salaire  minimum 
imiforme.  Nous  devons  simplement  créer  des  organisa- 
tions sjTidicales  puissantes  ;  nous  pourrons  ainsi  exercer 
une  pression  sur  toutes  les  administrations,  soit  de 
rÉtat,  soit  des  villes,  soit  d'ailleurs,  et  nous  pourrons 
alors  demander  qu'un  salaire  minimum  soit  fixé. 

J'ai  dit  aussi  que  cette  exigence  du  salaire  minimum 
n'avait  pas  un  caractère  socialiste,  et  la  chose  peut 
paraître  paradoxale,  mais  je  m'explique.  Il  a  été 
demandé  que  l'État  assure  partout  un  minimum  de 
salaire  à  ceux  qui  travaillent...  Mais  nous,  nous  disons  : 
Il  ne  faut  pas  seulement  assurer  un  minimum  de  salaire 
à  ceux  qui  travaillent,  mais  aussi  im  minimum  de  res- 
sources à  ceux  qui  sont  sans  travail,  à  cause  du  chô- 
mage, de  la  maladie  ou  des  accidents,  c'est-à-dire  à 
tous  les  hommes  sans  distinction. 

Je  dis  donc,  comme  conclusion,  que  nous  ne  pouvons 
pas  régler  cette  question  d'une  manière  internationale  ; 
elle  peut  être  réglée  tout  au  plus  nationalement,  ou  par 
région  ;  je  dis  en  outre  que  nous  pouvons,  dans  certains 
cas,  par  l'action  syndicale,  imposer  des  conditions  de 
travail  aux  États  et  aux  particuliers. 

J'indique  que  les  délégués  allemands  ont  voté  contre 
la  résolution  de  la  commission,  mais  c'est  parce  qu'il 
nous  en  avait  été  fait  une  traduction  inexacte.  Mainte- 
nant que  nous  en  connaissons  le  texte  vrai,  nous  nous 
y  rallions  tous  ;  c'est  donc  à  l'unanimité  que  ce  texte 
est  proposé  au  Congrès. 

80 


Le  citoyen  Président.  —  Je  mets  cette  résolution  aux 
voix.  —  Adopté  à  l'unanimité. 

Le  citoyen  Président.  —  La  délégation  russe  a  reçu 
un  nouveau  mandat,  qu'elle  a  validé.  Ce  mandat  est 
confié  au  camarade  Rubanovitch.  Nous  avons  reçu  deux 
télégrammes.  Le  premier  est  envoyé  par  les  socialistes 
de  Hongrie,  ainsi  conçu  : 

La  Social-démocratie  de  Hongrie  souhaite  aux  diflférentes 
nations  de  tâcher  d'obtenir  l'émancipation  aussi  bien  dans 
les  rapports  économiques  que  politiques  et  le  plus  grand 
succès  au  Congrès. 

Le  second,  des  associations  ouvrières  de  Saône-et- 
Loire,  Gueugnon,  le  Creusot  : 

Le  Comité  d'action  appelle  l'attention  du  Congrès  inter- 
national socialiste  de  Paris  sur  les  camarades  de  Gueugnon 
et  du  Creusot  qui  luttent  depuis  quatorze  mois  pour  secouer 
le  joug  capitaliste.  Pour  conquérir  leur  indépendance,  ils 
ont  besoin  de  l'appui  et  du  concours  des  sociabstes  du 
monde  entier.  Le  Comité  espère  que  les  membres  du  Con- 
grès viendront  par  leur  obole  en  aide  à  leurs  revendications  ; 
il  demande  qu'une  collecte  soit  faite  à  chaque  séance  et 
adresse  son  salut  socialiste  à  tous  les  camarades  ! 

Signé  :  Chazel 

Conformément  au  désir  exprimé  par  nos  camarades, 
des  citoyens  placés  à  la  porte  du  Congrès  recueille- 
ront l'obole  des  congressistes.  (Applaudissements) 

Je  donne  la  parole  au  rapporteur  de  la  dixième 
commission,  sur  la  question  du  Premier  Mai. 

Le  citoyen  Boemelburg  (Allemagne).  —  La  question 
du  Premier  Mai  a  occupé  tous  les  Congrès  inter- 
nationaux depuis  celui  de  i88<).  La  commission  a  été 
unanime  à  penser  qu'il  fallait  maintenir  les  décisions  qui 

8i  V. 


ont  été  prises  par  ces  différents  Congrès  internationaux 
de  Zurich,  de  Bruxelles,  de  Londres.  Nous  proposons 
la  résolution  suivante  :  (i) 

Le  Congés  international  de  Paris  adhère,  quant  à  la 
manifestation  du  Premier  Mai,  aux  décisions  des  Congrès 
internationaux  antérieurs;  il  estime  que  la  manifestation 
du  Premier  Mai  est  une  démonstration  efficace  pour  la  jour- 
née de  huit  heures  ;  il  est  d'avis  que  le  chômage  est  la 
forme  la  plus  efficace  de  cette  démonstration. 

Il  y  avait  unanimité  pour  recommander  cette  résolu- 
tion au  sein  de  la  commission  ;  mais  il  y  avait  cepen- 
dant deux  avis  différents.  Les  représentants  de  deux 
nationalités  ont  demandé  d'aller  plus  loin  et  de  rendre 
obligatoire  pour  les  ouvriers  de  tous  les  pays  de  fêter 
le  Premier  Mai.  Mais  la  majorité  a  été  d'avis  que  c'était 
impossible,  parce  que  pour  que  le  Premier  Mai  fût  une 
démonstration  générale  par  le  chômage,  il  fallait  deux 
conditions  préalables  qui  manquent  dans  la  plupart  des 
pays  :  i°  des  organisations  SAndicales  ouvrières  fortes 
et  bien  constituées  ;  2°  une  bonne  conception  de  cette 
manifestation.  Il  faudrait  cependant  que  les  nationalités 
s'efforçassent  de  faire  une  démonstration  plus  éner- 
gique, plus  efficace  et  plus  générale    dans    tous   les 

pays. 

C'est  pour  cela  que  nous  devons  faire  une  propagande 
très  active  pour  persuader  d'abord  aux  ouvriers  que  la 
réduction  des  heures  de  travail  est  une  nécessité  abso- 
lue. Pour  que  les  ouvriers  ne  fassent  plus  d'heures  sup- 
plémentaires, il  faut  qu'eux-mêmes  reconnaissent  toute 


(1)  Sur  les  origines  de  cette  manifestation  lire  l'article  déjà  men- 
tionné du  citoyen  Gabriel  Deville  {Devenir  social,  avril  1896).  — 
A  Londres  on  avait  décidé  que  cette  journée  serait  aussi  consacrée  à 
manifester  contre  le  militai'isme.  (Hamon.  Op.  cit.,  page  167.) 

82 


la  valeur  et  toute  la  portée  d'une  réduction  des  heures 
de  travail. 

Le  citoyen  Journoud  (Fédération  de  Saône -et- 
Loire).  —  La  section  française  était  une  des  deux 
nations  qui  ont  demandé  que  sur  la  dixième  question, 
celle  du  Premier  Mai,  on  demandât  à  toutes  les  natio- 
nalités de  s'engager  d'une  façon  plus  ferme  et  surtout 
plus  obligatoire  pour  faire  la  manifestation.  Il  était 
entendu  que  nous  devions  donner  à  cette  manifestation 
le  caractère  de  la  réclamation  des  cahiers  de  revendi- 
cations d'un  peuple  à  son  gouvernement  ;  il  était  entendu 
que  ce  devait  être  la  fête  du  travail,  la  fête  des  travail- 
leurs, et  qu'en  ce  sens  chaque  nationalité  pourrait 
demander,  dans  chaque  nation,  les  revendications  qui 
lui  semblaient  les  plus  légitimes  et  les  plus  urgentes, 
telles  que  par  exemple  la  journée  de  huit  heures,  le 
suffrage  universel  dans  les  nations  qui  ne  l'ont  pas 
encore. 

Il  y  a  sur  ce  point  unanimité.  Mais,  lorsque  nous 
avons  demandé  à  nos  camarades  de  s'engager  à  faire 
une  propagande  active  et  à  rendre  la  manifestation  du 
Premier  Mai  à  peu  près  obligatoire,  ils  se  sont  récusés, 
car  dans  certaines  nations  le  chômage  général,  le  pre- 
mier mai,  est  interdit  et  comporte  certaines  pénalités. 
La  section  française  s'est  donc  ralliée  à  la  proposition 
générale  ;  mais  nous  faisons  quand  même,  au  nom  de 
tous  les  membres  de  la  commission,  un  appel  vibrant 
à  tous  les  délégués  des  nations  représentées  ici  pour 
faire  la  propagande  la  plus  active  en  faveur  de  la  mani- 
festation du  Premier  Mai,  journée  des  revendications 
du  prolétariat.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  mets  aux  voix  la  propo- 
sition de  la  commission.  —  Adopté  à  l'unanimité. 

Le  citoyen  Ellenbogen  (Autriche).  —  La  troisième 

83 


commission  (i)  a  été  étomiée  d'avoir  à  traiter  encore 
une  question  qui  a  été  résolue  à  tous  les  autres 
Congrès  internationaux.  Autrefois,  du  temps  des  anar- 
chistes et  des  anciens  trade-unionistes,  il  a  été  néces- 
saire de  se  prononcer  sur  certains  points  qui  au- 
jourd'hui ne  sont  plus  en  discussion.  La  commission  a 
donc  été  unanime  à  penser  que  la  théorie  sur  ces  points 
ne  pouvait  être  sujette  à  discussion,  que  dans  un 
Congrès  international  on  devait  se  restreindre  à  poser 
quelques  principes  fondamentaux.  Comme  premier 
principe  fondamental  nous  convenons  que  la  tâche  prin- 
cipale consiste  à  rendre  le  prolétariat  conscient  de  ses 
revendications  de  classe  par  un  travail  lent,  patient 
et  pénible. 

Ce  grand  résultat  ne  peut  être  obtenu  en  faisant  appel 
au  sentimentalisme  ;  c'est,  je  le  répète,  un  travail  lent 
et  patient.  Ce  travail,  d'après  la  commission,  aurait 
même  un  autre  effet  :  il  ferait  cesser  les  querelles 
personnelles  et  il  montrerait  la  nécessité  de  l'unité 
de  pensée  chez  les  prolétaires. 

Si  la  commission  a  été  unanime  pour  le  principe,  elle 
ne  l'a  pas  été  pour  la  forme.  Il  est  évident  que  le  procédé 
doit  être  différent  suivant  les  pays  ;  nous  ne  pou\dons 
proposer  de  règle  s'adaptant  à  toutes  les  nationalités  ; 
notre  résolution  doit  donc  laisser  toute  liberté.  La  com- 
mission pense  que  ce  sont  les  organisations  politiques 
et  économiques  qui  doivent  remplir  cette  tâche  qui 
accentuera  encore  davantage  le  rôle  déjà  important  des 
coopératives.  Mais  ce  quïl  faut  surtout,  c'est  que  les 


(1)  La  troisième  question  était  ainsi  posée  :  «  Des  conditions  néces- 
saires de  rafifranchissement  du  travail  ;  a)  constitution  et  action  du 
prolétariat  organisé  en  parti  de  classe;  hJ  expropriation  politique  et 
économique  de  la  bourgeoisie  ;  c)  socialisation  des  moyens  de  pro- 
duction. » 

84 


<iifférents  groupements  du  prolétariat  marchent  la 
main  dans  la  main. 

La  commission  appelle  encore  l'attention  du  Congrès 
sur  un  point  important  :  il  ne  faut  pas  attendre  l'éman- 
cipation du  prolétariat  d'un  événement  quelconque 
imprévu  ;  cette  émancipation  sera  seulement  le  résultat 
d'un  processus  de  développement  ;  et,  d'autre  part,  la 
société  capitaliste,  qui  profite  de  l'état  de  choses  exis- 
tant, est  appelée  à  ralentir  la  tâche  du  socialisme  et  à 
«garer  le  prolétariat.  Mais  nous,  nous  devons  éclairer 
le  prolétariat  afin  de  l'amener  à  réaliser  son  rôle  histo- 
rique, qui  est  d'écraser  la  société  capitaliste. 

Voici  la  résolution  de  la  commission  : 

Le  prolétariat  moderne  est  le  produit  nécessaire  du 
régime  capitaliste  de  production,  qui  exige  l'exploitation 
politique  et  économique  du  Travail  par  le  Capital. 

Son  relèvement  et  son  émancipation  ne  peuvent  se  réa- 
liser qu'en  entrant  en  antagonisme  avec  les  défenseurs 
intéressés  du  capitalisme,  lequel  par  sa  constitution  même 
doit  aboutir  inévitablement  à  la  socialisation  des  moyens 
de  production.  Devant  la  classe  capitaliste  le  prolétariat 
doit,  par  conséquent,  se  dresser  en  classe  de  combat. 

Le  socialisme,  qui  s'est  donné  la  tâche  de  constituer  le  pro- 
létariat en  armée  de  cette  lutte  de  classe,  a  pour  devoir,  avant 
tout,  de  l'initier  par  un  travail  méthodique  réfléchi  et  inces- 
sant à  la  conscience  de  ses  intérêts  et  de  sa  force  et  d'user  à 
cet  elTet  de  toutes  les  armes  que  la  situation  politique  et 
sociale  actuelle  met  entre  ses  mains  et  que  sa  conception 
supérieure  de  la  justice  lui  suggère. 

Au  nombre  de  ces  moyens  le  Congrès  indique  l'action  poli- 
tique, le  suffrage  universel  et  l'organisation  de  la  classe 
ouvrière  en  groupes  politiques,  syndicats,  coopératives, 
caisses  de  secours,  cercles  d'art  et  d'éducation,  etc.  Il  en- 
gage les  militants  socialistes  à  propager  le  plus  possiI)le 
ces  moyens  de  culture  et  d'éducation  qui  augmentent  la  force 
de  la  classe  ouvrière  et  la  rendent  capable  d'exproprier 
politiquement  et  économiquement  la  bourgeoisie  et  de  so- 
cialiser les  moyens  de  production. 

85 


Cette  première  proposition  a  été  votée  à  l'unanimité 
de  la  commission  ;  et  celle  que  je  vais  vous  lire  a  été 
votée  à  la  majorité  : 

Les  socialistes  de  tous  les  pays  s'engagent  à  intervenir 
afin  que  les  étrangers,  dans  leur  pays  respectif,  jouissent 
du  même  droit  de  coalition  que  les  nationaux,  et  à  se  ser- 
vir à  cet  effet  de  tous  les  moyens  à  leur  disposition.  (Ap- 
plaudissements) 

Le  citoyen  Harriman  (États-Unis).  —  Cette  question 
touche  de  près  l'Amérique  et  c'est  justement  à  cet  égard 
que  les  socialistes  américains  se  sont  divisés.  Il  y  a  en 
Amérique  des  socialistes  (i)  qui  croient  qu'il  ne  faut 
pas  s'associer  avec  le  mouvemement  syndical  améri- 
cain parce  que  ce  mouvement  syndical  est  le  théâtre 
d'intrigues  politiques  de  la  part  d'individus  fourvoyés 
dans  les  syndicats.  D'autres  socialistes  (2)  reconnais- 
sent que  les  syndicats  sont  corrompus,  que  les  chefs 
sont  vendus  :  mais  ils  pensent  qu'il  faut  aller  vers  ces 
chefs  de  syndicats  corrompus  pour  les  amener  à  bien. 
Ils  pensent  que  ces  sjTidicats  n'agissent  pas  dans  le 
sens  socialiste  ou  agissent  avec  le  capitalisme,  et  que 
le  prolétariat  n'agit  pas  tout  entier  dans  le  sens  socia- 
liste et  agit  parfois  contre  le  mouvement  ouvrier  parce 
qu'il  n'est  pas  syndiqué.  Mais,  malgré  tout,  ils  pensent 
qu'il  faut  que  les  ou\Tiers  socialistes  américains  se  met- 
tent dans  ces  syndicats,  quelle  qu'en  soit  la  corruption. 
Ces  sjTidicats  sont  autonomes,  il  y  a  donc  moyen  de  les 
réformer;  tant  qu'on  ne  les  aura  pas  réformés  on  ne 
pourra  pas  compter  sur  un  soulèvement  possible  de  la 
masse.  Il  faut  que  les  syndicats  marchent  d'accord  avec 
le  mouvement  socialiste.  J'approuve  donc  la  résolution 


(1)  Parti  ouvrier  socialiste    qui  comprend  notamment    Sanial  et 
Daniel  de  Léon. 

(2)  Parti  social-démocrate  auquel  appartient  l'orateur. 


proposée  ;  mais  je  fais  remarquer  exactement  ce  qui  en 
est.  Nous  sommes  d'avis  d'agir,  en  Amérique,  avec  les 
sjTidicats,  même  avec  toute  la  corruption  qu'ils  contien- 
nent. (Approbation)  (i) 

Le  citoyen  Jean  Bertrand.  (P.  O.  F.)  —  Je  demande 
la  parole  pour  une  motion  d'ordre.  J'ai  une  proposition 
à  faire  au  Congrès  au  sujet  de  cette  question.  Je  suis 
étonné  de  voir  que  la  troisième  commission  nous 
apporte  des  résolutions  aussi  anodines.  Je  m'étonne 
qu'on  préconise  la  création  d'études  sociales,  d'univer- 
sités populaires...  Mais  il  y  a  longtemps...  (Interrup- 
tions diverses) 

Le  citoyen  Président.  —  Vous  avez  demandé  la 
parole  pour  une  motion  d'ordre. 

Le  citoyen  Jean  Bertrand.  —  Je  propose  donc  que 
les  résolutions  de  la  troisième  commission  soient  impri- 
mées et  distribuées,  car  je  trouve  qu'il  est  inadmissible 
que  le  Congrès  vote  actuellement  sur  ces  résolutions. 

Une  voix.  —  Je  demande  qu'on  fasse  voter...  (Cris  de  : 
Aux  voix  la  proposition  Bertrand!) 

Le  citoyen  Secret AmE.  —  On  nous  demande  d'impri- 
mer les  résolutions  ;  nous  demandons  que  le  Comité  gé- 
néral des  socialistes  français  veuille  bien  nous  remettre 
tous  les  documents  et  la  caisse  du  Congrès  afin  que 
nous  puissions  voir  ce  qu'il  est  possible  de  faire... 

Une  voix.  —  C'est  scandaleux  de  présenter  une  réso- 
lution aussi  faible. 

Le  citoyen  PnÉsmENT. . —  L'impression  de  la  motion 
serait  raisonnable,  et  justement  depuis  ce  matin  le 
bm-eau  a  demandé  cju'on  lui   fournisse  les  moyens  de 


(1)  Sur  les  querelles  violentes  qui  existent  entre lespartis  socialistes 
et  la  Fédération  américaine  du  travail  (où  Samuel  Gompers  joue  un 
si  grand  rôle)  voir  :  Vigouroux,  la  concentration  des  forces  ouvrières 
dans  l'Amérique  du  Nord,  pages  318-320. 

87 


faire  imprimer  les  résolutions,  mais  on  n'a  pas  le  sou. 
(Exclamations  diverses) 

Une  voix.  —  Je  demande  une  quête  à  la  porte...  (Vives 
protestations.  Le  citoyen  Delory  essaie  de  prendre  la 
parole  dans  la  bruit,  mais  sa  voix  est  couverte  par  des 
interruptions  prolongées) 

Le  citoyen  Président.  —  Le  citoyen  Jean  Bertrand  a 
proposé  que  les  propositions  soient  imprimées,  afin 
que  tous  les  délégués  puissent  en  prendre  connaissance. 
Le  bureau  a  répondu  qu'il  ne  demanderait  pas  mieux, 
mais  que  le  Comité  général  des  socialistes  français 
n'a  pas  fait  acte  de  présence  et  que  nous  ne  savons  pas 
avec  quelles  ressources  nous  pourrions  satisfaire  à  la 
demande  du  citoyen  Bertrand.  Nous  nous  sommes 
adressés  au  Comité  général  ;  s'il  y  a  ici  quelqu'un  qui 
puisse  répondre  pour  le  Comité  général,  nous  lui  trans- 
mettons bien  volontiers  la  proposition  du  citoyen  Ber- 
trand; le  bureau  serait  bien  heureux  d'avoir  toutes  ses 
propositions  imprimées  ;  non  seulement  celles  dont  il 
s'agit,  mais  les  autres. 

Le  citoyen  Delory.  (P.  O.  F.)  —  On  pourrait  faire 
appel  à  la  presse...  (Interruptions) 

Le  citoyen  Président.  —  Le  citoyen  Delory  a  dit  ceci  : 
Qu'au  lieu  de  faire  imprimer,  nous  officiellement,  ces 
propositions,  nous  fassions  appel  à  la  presse,  afin 
qu'elle  les  publie.  Eh  bien,  quant  à  moi,  je  n'accepte 
pas  cette  proposition.  Si  un  Congrès  socialiste  inter- 
national n'a  pas  les  moyens  de  faire  publier  ses  réso- 
lutions, je  vous  demande  qui  est-ce  qui  le  fera  ?  (Vive 
approbation) 

Le  citoyen  Vandervelde  (Belgique).  —  La  seule 
objection  pour  l'impression  des  rapports  est  la  question 
d'argent.  Un  de  nos  camarades  français,  dont  le  dévoue- 
ment infatigable  est  connu  de  tous,  me  déclare  qu'en 


l'état  de  cause  il  se  met  à  la  disposition  du  Congrès  pour 
imprimer  les  résolutions  d'ici  à  demain.  Mais  je  crois 
interpréter  les  sentiments  du  bureau  tout  entier  en 
exprimant  le  regret,  qu'alors  que  dans  tous  les  autres 
pay^  les  frais  d'organisation  avaient  été  prévus  par  le 
Parti  national,  nous  nous  soyons  trouvés,  en  France,  en 
présence  d'un  Comité  général  que  des  préoccupations 
étrangères  ont  empêché  d'agir.  (Vifs  applaudissements 
et  exclamations  diverses) 

Une  voix.  —  Je  proteste  contre  les  paroles  du  citoyen 
Vandervelde.  (Interruptions  prolongées) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  vais  faire  une  proposition 
qui  conciliera  tout. 

Le  citoyen  Delory.  —  Dans  la  région  du  Nord  nous 
y  avons  pensé.  Dans  ces  conditions,  je  suis  prêt  à 
remettre  entre  les  mains  du  bureau,  au  nom  de  la 
Fédération  du  Nord,  la  somme  nécessaire  pour  imprimer 
les  résolutions.  (Vives  protestations) 

Le  citoyen  Président. —  Le  citoyen  Ebers  a  la  parole. 

Le  citoyen  Ebers.  (P.  S.  R.)  —  Citoyens,  je  n'ai  pas 
de  mandat  du  Comité  général  du  Parti  socialiste  fran- 
çais, mais  j'en  suis  membre.  Il  est  évident  que  mon 
droit  et  mon  devoir...  (Cris  de  :  Non,  non...  Oui,  oui) 
sont  de  venir  dire  ici  à  notre  camarade  Vandervelde 
que  ses  critiques  sont  un  peu  trop  sévères...  (Approba- 
tion et  protestations)  ...  que  ses  critiques  sont  un  peu 
trop  sévères  vis-à-vis  des  camarades  membres  du 
Comité  général  appartenant  à  toutes  les  organisations, 
à  toutes  les  fractions  du  socialisme  français.  Il  est 
évident,  citoyens,  cjuc  le  Comité  général  a  agi  suivant 
la  mesure  de  ses  moyens...  (Rires  et  protestations) 
Nous  n'avons  pas  ici  à  porter  des  accusations  ni  des 
critiques  contre  le  Comité  général  qui  est  l'émanation 
de  tout  le  socialisme  français...  (Longues  protestations) 

89 


La  question  de  la  publication  des  résolutions  est  sans 
importance,  vous  le  savez  bien.  (Nouvelles  protesta- 
tions) 

Le  citoyen  Président.  —  Le  bureau  se  mettra  d'accord 
avec  le  camarade  français  dont  on  a  parlé,  afin  que  les 
archiives  soient  données  au  secrétaire.  Demain  matin, 
nous  devons  discuter  les  résolutions  relatives  à  la 
tactique,  au  socialisme  conmiunal,  etc.  Si  nous  ne 
sommes  pas  prêts  au  commencement  de  la  séance  pour 
la  résolution  dont  il  a  été  parlé,  nous  serons  prêts  plus 
tard.  Mais  les  propositions  seront  publiées,  le  bureau 
se  mettra  d'accord  sur  ce  point.  La  question  est  donc 
renvoyée  à  demain. 

Le  citoyen  Ebers.  —  Le  Comité  général  se  réunit  ce 
soir  et  parlera  de  cette  question. 

La  séance  est  levée  à  six  heures  trois  quarts. 


QUATRIÈME  JOURNÉE 

Séance  du  mercredi  26  septembre   1900 
(matin) 

La  séance  est  ouverte  à  dix  heures,  sous  la  prési- 
dence du  citoyen  Vandervelde  (Belgique),  assisté  du 
citoyen  Adler  (Autriche). 

Le  citoyen  Président.  —  Camarades,  l'ordre  du  jour 
a  été  ainsi  fixé  :  Nous  terminerons  la  discussion  com- 
mencée hier,  c'est-à-dire  la  discussion  sur  le  rapport  de 
la  troisième  commission;  puis,  nous  entamerons,  im- 
médiatement après,  la  discussion  du  rapport  de  la 
neuvième  commission  sur  les  alliances  politiques  et  la 
participation  éventuelle  d'un  socialiste  à  un  ministère 
bourgeois.  (Mouvement)  Au  sujet  du  mode  de  votation 
sur  les  différents  rapports,  le  biu*eau  s'est  trouvé  una- 
nime à  proposer  les  mesures  suivantes  :  Accorder  à 
chacune  des  nationalités  deux  suffrages,  et  lorsque, 
malheureusement,  une  des  nationalités  se  trouve  irré- 
ductiblement divisée  en  deux  fractions,  donner  à  cha- 
cune de  ces  fractions  un  suiîrage.  La  sanction  de  ces 
divisions  sera  donc  de  neutraliser  dans  le  vote  l'opi- 
nion de  pareils  pays,  (i) 


(1)  Ce  mode  de  votation  constitue  une  généralisation  de  ce  qui 
avait  été  fait  en  18%  :  la  France  avait  été  alors  partagée  en  deux 
groupes  ;  les  guesdistcs  étaient  alors  les  alliés  de  Jaurès  contre  les 
blanquistes,  les  allemanistes  et  les  délégués  des  syndicats,  qui 
formaient  la  majorité  de  la  délégation;  les  deux  courants  furent 
regardés  comme  équivalents  et  la  France  fut  ncuti-alisée,  comme 
elle  va  l'être  encore  au  Congres  de  1900. 

91 


J'ai  le  plaisir  d'annoncer  au  Congrès  que  le  Comité 
général  du  Parti  socialiste  français  s'est  réuni  hier  soir 
et  a  pris  les  mesures  d'organisation  nécessaires  pour  la 
bonne  marche  du  Congrès.  Dans  ces  conditions,  le 
malentendu  qui  s'était  élevé  entre  le  Comité  d'organi- 
sation et  le  bureau,  malentendu  auquel  on  aurait  grand 
tort  d'attribuer  une  importance  exagérée,  se  trouve 
complètement  aplani,  et  je  tiens  à  dire,  au  nom  de  nous 
tous,  que  nous  n'avons  jamais  songé  à  reprocher  à  nos 
camarades  français  un  manque  de  fraternité,  mais  bien 
un  manque  d'organisation,  qui  trouve  son  excuse  dans 
la  difficulté  d'organiser  presque  simultanément  deux 
Congrès  importants.  (Applaudissements) 

Enfin,  il  a  été  arrêté  hier  que  la  manifestation  qui  a 
été  décidée  pour  affirmer  la  communion  de  nos  senti- 
ments révolutionnaires,  devant  le  mur  des  Fédérés, 
aurait  lieu  vendredi  prochain,  à  huit  heures  et  demie  ; 
ce  rendez-vous  groupera  certainement  les  militants  de 
toutes  les  fractions  et  de  toutes  les  nationalités.  (Vifs 
applaudissements) 

Le  citoyen  Secrétaire.  —  Le  secrétaire  de  la  Fédé- 
ration des  travailleurs  socialistes  belges  se  tient  à  la 
disposition  des  délégués  des  autres  nationalités  pour 
leur  fournir  des  renseignements  sur  l'industrie  textile, 
les  cuirs  et  peaux,  pour  l'industrie  verrière,  etc.,  afin 
d'établir  des  relations  internationales  à  cet  égard.  Il 
s'excuse  d'avertir  que  les  renseignements  qu'il  pourra 
fournir  seront  moins  intéressants  et  moins  complets 
que  ceux  qu'il  pourra  obtenir  en  échange.  Les  ou\Tiers 
verriers  belges  soutiennent  en  ce  moment  une  grève 
formidable  en  faveur  du  droit  de  se  syndiquer  libre- 
ment. Ils  ont  épuisé  une  grande  partie  de  leurs  res- 
sources et  ils  demandent  que  le  prolétariat  universel 
leur  vienne  en  aide  dans  cette  lutte. 

92 


Nous  avons  reçu  le  télégramme  suivant  : 

Les  socialistes  arméniens  résidant  à  Genève,  envoient 
leur  salut  cordial  au  Congrès  de  la  classe  ouvrière  des 
deux  mondes,  laquelle  seule,  en  détruisant  le  système  capi- 
taliste et  abolissant  la  propriété  privée,  pourra  établir 
dans  le  monde  l'égalité,  la  liberté  et  la  fraternité. 

Un  autre,  des  groupements  socialistes  et  des  syndi- 
cats de  Saint-Quentin,  qui  envoient  aux  congressistes 
leur  salut  fraternel.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  donne  la  parole  au  rap- 
porteur de  la  troisième  commission. 

Le  citoyen  Ellexbogex  (Autriche).  —  Je  crois  que 
les  objectians  faites  par  les  délégués  français  contre  la 
résolution  proposée  ont  été  provoquées  par  un  malen- 
tendu qui  a  été  causé  par  une  mauvaise  traduction  du 
texte  allemand  de  la  résolution.  Dans  la  résolution  il 
n'a  pas  été  dit,  comme  le  texte  de  la  résolution  publié 
semblait  l'indiquer,  qu'il  faut  faire  de  la  propagande 
par  tel  ou  tel  moyen,  mais  plutôt  qu'il  faut  combiner 
les  différents  moyens  :  «  L'action  politique,  le  suffrage 
universel  et  l'organisation  de  la  classe  ouvrière  en 
groupes  politiques,  syndicats,  coopératives,  caisses  de 
secours,  cercles  d'art  et  d'éducation,  etc.  »  Nous  enga- 
geons les  militants  socialistes  à  propager  le  plus  pos- 
sible ces  moyens  de  lutte  et  d'éducation,  qui  augmentent 
la  force  de  la  classe  ouvrière.  Je  fais  remarquer  que  la 
résolution  a  été  votée  par  la  commission  à  l'unanimité, 
les  citoyens  français  y  compris,  et  que  c'est  le  citoyen 
Lafargue  qui  a  fait  ressortir  qu'il  fallait  prendre  une 
résolution  où  il  n'y  eût  pas  de  différence  d'opinion  quant 
aux  moyens. 

Je  crois  qu'on  ne  devrait  pas  discuter  pour  le  moment 
sur  les  différents  moyens  d'éducation  politique,  étant 
donné  que  la  discussion  de  la  neuvième  question  don- 

93 


nera  largement  occasion  aux  différents  pays  représentés 
d'indiquer  leur  manière  de  voir  sur  les  moyens  efficaces. 
Nous  engageons  donc  les  Français  à  voter  également  la 
résolution  proposée  par  la  commission  tout  entière. 
(Applaudissements) 

Le  citoyen  Lafargue.  (P.  O.  F.)  —  Vous  ne  devez 
pas  vous  en  rapporter  à  ce  qui  a  été  imprimé  dans  le 
journal,  sur  la  résolution  qui  a  été  prise  hier  par  la 
commission  ;  c'est  seulement  sur  le  texte  qui  vous  est 
présenté  ici  au  nom  de  la  commission  que  vous  avez  à 
vous  décider. 

Mais  avant  d'entrer  dans  le  détail,  je  vous  dirai  que 
l'esprit  qui  a  animé  cette  commission  a  été  unanime- 
ment partagé.  Nous  avons  été  tous  d'accord  pour  recon- 
naître qu'un  congrès  international  n'était  pas  un 
congrès  où  l'on  discutait  des  principes,  comme  avait 
fait  la  première  Internationale.  Aujourd'hui,  il  y  a  des 
partis  organisés  dans  toute  l'Europe  et  dans  le  monde 
entier  ;  ces  partis  se  réunissent  ici  pour  mettre  en  com- 
mun les  principes  qu'ils  ont  résolus  chez  eux.  les  points 
acquis  pour  faire  une  doctrine  générale  internationale. 
Par  conséquent,  nous  avons  pensé  qu'on  devait  écarter 
toutes  les  questions  qui  pouvaient  nous  diviser,  qui 
n'étaient  pas  résolues  encore  dans  les  diverses  natio- 
nalités, et  n'apporter  ici  que  les  questions  qui  étaient 
résolues  par  toutes,  pour  qu'il  y  eût  un  vote  unanime 
dans  nos  Congrès.  Et  c'est  un  vote  unanime,  sur  cette 
question,  qui  vous  est  présenté  par  la  troisième  com- 
mission, parce  que  tous  les  points  ont  été  examinés  et 
c'est  après  une  longue  discussion  que  nous  avons  écarté 
beaucoup  de  points  qui  n'étaient  pas  encore  résolus.  Je 
suis  obligé  de  rentrer  dans  ce  qui  s'est  passé  dans  le 
sein  de  la  commission  :  on  a  voulu  rappeler  le  diffé- 
rend qui  s'était  élevé  en  Allemagne  sur  une  question 

94 


de  doctrine  du  Parti  socialiste,  avec  Bernstein.  Nous 
avons  écarté  cela,  nous  n'avons  pas  à  le  discuter. 

Au  sujet  de  la  coopération,  il  y  a  un  membre  qui  a 
dit  qu'elle  était  un  moyen  d'expropriation  capitaliste. 
Eh  bien,  le  délégué  belge  lui  a  répondu  :  Nous,  qui  pra- 
tiquons la  coopération  depuis  si  longtemps  avec  tant  de 
succès,  nous  repoussons  cette  théorie  ;  ce  n'est  pas  un 
moyen  d'expropriation  de  la  classe  capitaliste  ;  c'est 
simplement  un  moyen  de  recrutement  socialiste  ;  c'est 
le  moyen  d'avoir  un  budget  socialiste  au  servdce  de  la 
cause. 

Quand  est  venue  cette  question  de  la  coopération, 
nous  avons  dit  :  Il  y  a  deux  formes  de  coopératives  :  les 
coopératives  de  consonunation  et  celles  de  production. 
Les  coopératives  de  consommation  sont  celles  que  nous 
devrions  adopter,  si  nous  avions  à  nous  prononcer  ;  il 
faut  laisser  libres  toutes  les  nationalités  au  sujet  des 
coopératives  de  production,  parce  que  celles-ci  présen- 
tent des  dangers  énormes,  (i)  J'ai  cité  dans  la  commis- 
sion ce  qui  s'était  passé  au  Creusot,  où  l'on  avait  cru 
que  l'on  pouvait  élever  un  atelier  coopératif  vis-à-vis 
des  grands  ateliers  dé  Schneider,  qui  valent  des  millions. 
On  a  dressé  à  cet  effet  un  plan  magnifique,  et  avec  six 
cent  et  quelques  mille  francs,  on  pensait  tenir  en  échec 
les  centaines  de  millions  du  Creusot...  (Protestations 
du  citoyen  Jaurès  et  de  plusieurs  autres)  Le  citoyen 
Jaurès  proteste,  et  c'est  lui  qui  en  a  été  un  des  pro- 
moteurs... (Nouvelles  protestations  et  bruit) 

Nous  sommes  opposés  aux  coopératives  de  produc- 


(1)  Cf.  ce  que  Bornstein  a  rappcxté  des  opinions  de  Marx 
relatives  à  la  coopération  (Socialisme,  théorique  et  Social-démocratie 
pratique,  traduction  française,  pages  103-167).  Il  semble  d'après  les 
faits  cités  par  Hernstein  que  Marx  attachait  une  grande  importance 
à  la  coopérative  de  production  comme  i  antithèse  la  plus  directe  de 
rentrcprisc  capitaliste  ». 

95 


lion;  cl  j'étais  obligé  de  dire  pourquoi  le  mot  coopéra- 
tion llgurait  dans  notre  motion.  Cela  peut  soulever  cer- 
taines irritations  d'un  côté  de  l'assemblée,  mais  je 
déclare  que  je  ne  veux  apporter  rien  d'irritant  dans  ce 
débat...  (Brait  et  exclamations) 

Je  vous  rapporte  ce  qui  s'est  passé  dans  la  commis- 
sion pour  que  nos  amis  ne  craignent  pas  de  voter  la 
résolution  proposée,  malgré  le  mot  de  «  coopération  », 
(pi'ils  rejettent  comme  une  duperie,  comme  un  piège 
tendu  aux  travailleurs  !  (Protestations  violentes  à  droite 
et  sur  les  bancs  de  la  délég-ation  anglaise) 

Le  citoyen  Hyndman  (Angleterre).  —  J'ai  cédé  mon 
tour  de  parole  au  citoyen  La/argue,  mais  ce  n'était  pas 
pour  dire  cela.  Nous  protestons  contre  ce  discours  qui 
n'a  rien  à  faire  ici. 

Le  citoyen  PnKsini.xr.  —  Nous  ne  pouvons  compter 
que  sur  votre  bon  vouloir  et  votre  tolérance,  pour  que 
la  présidence  fasse  respecter  son  autorité  morale  sur  les 
orateurs;  je  vous  demande  de  bien  vouloir  ne  pas  les 
interrompre.  J'adjure,  d'un  autre  côté,  le  citoyen 
La/argue,  pour  donner  une  sanction  aux  paroles  d'union 
(pi'il  prononçait  tout  à  l'heure,  de  ne  pas  faire  inter- 
venir dans  le  débat  des  questions  qui  ne  peuvent  que 
r irriter.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Lafargue.  —  Je  tenais  simplement  à  dire 
qu'il  ne  fallait  pas  donner  au  mot  «  coopératives  »,  qui 
se  trouvait  dans  la  motion,  une  importance  qu'il  n'avait 
pas,  parce  que  nous  avons  dit  que  les  coopératives 
étaient  simplement  un  instrument  entre  les  mains  du 
Tarli  socialiste,  que  ce  n'était  pas  mi  moyen  d'émanci- 
pation de  la  classe  prolétarienne;  nous  avons  ajouté 
nu'nie  que  les  coopératives  ouvrières,  pour  réussir, 
étaient  obligées  de  suivre  les  principes  de  la  société  capi- 
taliste, et  non  pas  d'appliquer  les  principes  de  la  société 


socialiste  de  TaTenir.  Je  tous  demande  d'adopter  la 
résolution  de  la  commission  à  runanimité . 

Le  citoyen  PiUBsn>E3rr.  —  Le  Congrès  parait  unanime 

voter  la  résolution  ;  f  engage  les  orateurs  à  ne  pré- 
senter que  de  très  brèves  observations.  (Voix  nom- 
breuses :  La  clôture!) 

La  clôture,  mise  aux  voix,  est  prononcée. 

Je  donne  la  parole  à  Kritchevskyr,  qui  était  inscrit 
avant  la  clôture. 

Le  citoyen  Kritchevsky.  —  Le  citoyen  Laforgue  a 
dit  que  la  commission  devait  écarter  les  coopératives 
de  production  comme  un  danger.  La  conunission  ne 
s'est  pas  arrêtée  à  cette  proposition.  U  n'a  pas  été  dît 
d'ailleurs  un  mot  qui  puisse  nous  faire  penser  que  les 
coopératives  de  production  s<mt  un  danger.  (Applaudi»' 
sements)  Nous  avons  des  exemples  de  co<^ératives  de 
production  vivantes  et  fortes  qui  augmentent  la  force 
dn  prolétariat  et  du  parti  socialiste. 

La  deudàne  objection  est  une  question  de  rédaction: 
j  ai  insisté  à  la  commission  pour  que  nous  ne  nous  bor- 
nions pas  à  constater  simplement  la  tendance  objective 
du  mouvement  capitaliste^  mais  que  nous  précisions 
aussi  que  la  socialisation  des  moyens  de  production  est 
le  Lut  final  dn  parti  socialiste  conscient.  C'est  pourquoi 
je  pr(^>ose  qu'on  introduise  dans  cette  proposition,  sous 
une  forme  ou  sous  une  autre,  findication  du  but  finaL  et 
je  proposerai  d'ajouter  après  la  phrase  :  «  Il  engage  les 
militants  sociaHstes  à  propager  ces  moyens  de  lutte  et 
d'éducation  qui  augmentent  la  force  de  la  classe  ou- 
vrière »  les  mots  suivants  :  «  et  la  rendent  capable  de 
réaliser  son  but  final  qui  est  j»  ;  le  reste  comme  au  texte 
de  la  commission. 

Le  citoyen  FniBOUBe.  (P.  O.  S.  IL)  —  U  n'est  pas  per- 
mis,  citoyens,  pour  appuyer  une  argumentation  de  jeter 

VI 


dans  le  débat  des  choses  qui  n'y  sont  pas  rigoureuse- 
ment \Taies.  Ce  que  le  citoyen  Laf argue  est  venu  dire 
ici  pour  le  Creusot  est  inexact,  absolument  inexact  : 
que  nous  ayons  voulu  dresser  en  face  de  Schneider  une 
autre  usine  pour  fabriquer  des  canons.  Il  est  d'autant 
plus  défendu  au  citoyen  Laf  argue  d'affirmer  cela,  que 
dans  le  comité  d'action  qui  était  chargé  dériger  cette 
usine,  il  y  avait  des  représentants  du  Parti  Ouvrier 
Français  ;  en  sorte  que  s'il  y  a  eu  duperie  comme  l'a  dit 
Laf  argue,  le  Parti  Ouvrier  Français  doit  en  prendre  sa 
part.  (Interruptions  diverses) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  vais  mettre  aux  voix  la 
proposition  faite,  en  y  joignant  l'amendement  Krit- 
chevsky  qui  ne  peut  donner  lieu  à  aucune  discussion. 

Le  citoyen  Ellexbogen.  —  Je  proteste  sur  ce  qu'un 
amendement  serait  ajouté  par  un  membre  de  la  com- 
mission à  une  proposition  qui  a  été  déjà  discutée  et 
acceptée  ;  il  n'est  pas  admissible  d'agir  ainsi. 

L'amendement  est  rejeté. 

Le  citoyen  Présidext.  —  Nous  votons  maintenant  sur 
le  texte  de  la  résolution.  —  Adopté  à  l'unEinimité  moins 
trois  voix. 

Le  citoyen  Adler  (i).  —  La  majorité  de  la  neuvième 
commission  (2)  a  désigné  le  citoyen  Vandervelde  pour 
faire  le  rapport  de  la  majorité  et  le  citoyen  Enrico  Ferri 
pour  le  rapport  de  la  minorité.  Certains  membres  de  la 
commission  avaient  demandé  une  séance  supplémen- 
taire. Le  président  de  la  commission  a  estimé  qu'il  n'y 
avait  pas  lieu  de  suspendre  la  séance  plénière  de  ce 
matin;  mais  dès  que  le  rapport  de  la  majorité  et  le  rap- 
port de  la  minorité  auront   été   faits,   la  séance  de  ce 


(1)  A  partir  de  ce  moment  c'est  lui  qui  préside  la  séance. 

(2)  La  neuvième  question  était  ainsi  conçue  :   «   La  conquête    des 
pouvoirs  publics  et  les  alliances  avec  les  partis  bourgeois.  » 

98 


matin  sera  levée  et  la  commission  se  rémiira  avant 
toute  discussion. 

Lç  citoyen  VaNtîervelde.  —  Je  désire  d'abord  donner 
au  Congrès  le  plus  objectivement  possible  un  résumé 
du  débat  et  des  résolutions  qui  ont  été  prises  au  sein  de 
la  commission. 

Dès  le  début,  un  certain  nombre  de  projets  et  de  réso- 
lutions furent  déposés,  notamment  par  nos  camarades 
Jules  Guesde,  Enrico  Ferri,  Karl  Kautsky.  Ce  dernier 
fut  chargé  de  déposer  un  projet  de  résolution  qui  a 
servi  de  base  au  débat.  La  commission  décida  qu'elle 
avait  à  trancher  deux  questions  distinctes  :  d'abord,  la 
question  des  alliances  et  des  coalitions,  ensuite  la 
question  de  la  participation  éventuelle  d'un  socialiste 
à  un  gouvernement  bourgeois. 

Sur  la  première  question,  question  des  alliances,  le 
débat  a  été  extrêmement  bref  et  il  devait  l'être,  car  il 
n'était  que  la  continuation  et  la  confirmation  des  dis- 
cussions qui  avaient  déjà  eu  lieu  dans  les  Congrès 
internationaux  précédents.  Sur  ce  point,  je  me  plais  à 
le  souligner  (car  c'était  une  question  fondamentale), 
tous  les  membres  de  la  commission,  à  quelque  fraction, 
à  quelque  nationalité  qu'ils  appartinssent,  se  trouvèrent 
unanimes  et  la  résolution  qui  fut  finalement  admise 
reproduit  textuellement  celle  qui  fut  adoptée  il  y  a 
quelques  jours  par  nos  camarades  du  Parti  Ou^Tie^ 
Français  dans  le  Congrès  qu'ils  tinrent  à  Ivry.  (Applau- 
dissements) Étant  donné  que  malheureusement  le  texte 
imprimé  des  résolutions  n'a  pas  encore  été  remis  aux 
membres  du  Congrès,  je  rends  l'assemblée  attentive  au 
texte  dont  je  vais  lui  donner  lecture  : 

Le  Congrès  rappelle  que  la  lutte  de  classe  interdit  toute 
espèce  d'alliance  avec  une  fraction  quelconque  de  la  classe 
capitaliste. 

99 


Ktant  admis  même  cpie  des  circonstances  exceptionnelles 
rendent  nécessaires  \)aT  endroits  des  coalitions  (bien 
entendu,  sans  confusion  de  programme  et  de  tactique),  ces 
coalitions,  que  le  Parti  doit  s'attacher  à  réduire  à  leur 
minimum,  jusqu'à  complète  élimination,  ne  sauraient  être 
tolérées  qu'autant  que  leur  nécessité  aura  été  reconnue  par 
l'organisation  régionale  ou  nationale  dont  relèvent  les 
groupes  engagés. 

Tel  est  donc,  compagnons,  le  résumé  de  la  décision 
prise  :  de  coopération,  d'alliance  avec  les  partis  bour- 
geois, il  ne  peut  pas  être  question  d'en  faire  d'une 
manière  durable  et  permanente,  car  ce  serait  aller  à 
rencontre  du  principe  fondamental  de  notre  Parti,  qui 
est  de  nous  placer  sur  le  terrain  de  la  lutte  de  classe. 
Tout  au  plus,  peut-il  être  question,  dans  des  cir- 
constances exceptionnelles,  dans  des  cas  d'urgente 
nécessité,  de  coalitions  temporaires,  accidentelles  dans 
un  but  déterminé  :  et  notre  camarade  Ferri  indiquait 
dune  manière  saisissante  la  portée  d'une  pareille  réso- 
lution en  disant  ceci  :  Supposez  que  dans  un  pays  où 
les  routes  sont  dangereuses,  trois  voyageurs  de  na- 
tionalité, de  race,  de  convictions  pliilosophiques  et 
rebgieuses  différentes,  soient  attaqués  au  tournant  dun 
chemin  par  des  voleurs  ou  des  assassins;  ils  oublient 
alors  tout  ce  qui  les  divise  et  ils  se  défendent  contre 
l'agression.  De  môme  les  partis  ouvriers  ne  doivent 
recourir  à  des  contacts  avec  d'autres  partis  que  lorsqu'il 
s'agit  du  cas  de  légitime  défense  :  pour  la  défense  de  la 
liberté,  comme  en  Italie;  pour  la  défense  des  droits  de 
la  personnalité  humaine,  comme  jadis  en  France... 
(Vifs  applaudissements  à  droite)  pour  arracher  le 
suffrage  universel  comme  en  Belgique...  (Xoui^eaux 
applaudissements  sur  les  mêmes  bancs)  ou  comme  en 
Autriche.  En  un  mot,  il  ne  peut  être  question  de  contact 
accidentel  avec  des  fractions   de  la  classe  capitaliste 

lOO 


que  dans  des  circonstances  nécessairement  exception- 
nelles et  temporaires. 

Telle  est  la  première  résolution  qui,  je  le  répète,  a  été 
unanimement  admise. 

Sur  la  seconde  question  —  que,  quant  à  moi,  je 
considère  comme  étant  d'intérêt  local  et  secondaire  — 
la  question  de  savoir  si  un  socialiste  isolé  peut,  dans 
certaines  circonstances,  entrer  dans  un  gouvernement 
bourgeois,  la  même  unanimité  ne  s'est  pas  reproduite  : 
deux  résolutions  se  sont  trouvées  en  présence,  Tune  de 
Karl  Kautsky,  l'autre  des  citoyens  Ferri  et  Jules 
Guesde.  La  résolution  proposée  par  Ferri  et  Jules 
Guesde  concluait  à  Tinterdiction  formelle  et  absolue  de 
toute  participation  à  un  gouvernement  bourgeois.  Quant 
à  la  résolution  Kautsky,  dont  j'ai  le  texte  sous  les 
yeux, — je  ne  puis  malheureusement  pas  vous  faire 
connaître  la  résolution  de  la  minorité  que  je  n'ai  pas 
présente  à  la  mémoire  et  qui  n'a  pas  encore  été  im- 
primée, —  quant  à  la  résolution  Kautsky,  elle  est  ainsi 
conçue,  et  je  vous  demande  d'écouter  avec  la  plus 
grande  attention  ce  que  je  me  permettrai  d'appeler  la 
savante  consultation  théorique  d'un  des  hommes  que 
la  social-démocratie  s'honore  le  plus  de  compter  dans 
ses  rangs.  (Applaudissements  sur  un  grand  nombre  de 
bancs) 

Dans  un  État  démocralique  moderne,  la  conquête  du 
pouvoir  politique  par  le  prolétariat  ne  peut  être  le  résultat 
d'un  coup  de  main,  mais  bien  d'un  long  et  pénible  travail 
d'organisation  prolétarienne  sur  le  terrain  économique  et 
politique,  de  la  régénération  physique  et  morale  de  la 
classe  ouvrière  et  de  la  conquête  graduelle  des  municipa- 
lités et  des  assemblées  législatives. 

Mais  dans  les  pays  où  le  pouvoir  gouvernemental'  est 
centrahsé,  il  ne  peut  être  conquis  fragmentairement. 

L'entrée   d'un    socialiste    isolé   dans    un   gouvernement 

loi  VI. 


bourgeois  ne  peut  être  considérée  comme  le  commencement 
normal  de  la  conquête  du  pouvoir  politique,  mais  seule- 
ment comme  un  expédient  forcé,  transitoire  et  excep- 
tionnel. 

Si  dans  un  cas  particulier,  la  situation  politique  nécessite 
cette  expérience  dangereuse,  c'est  là  une  question  de 
tactique  et  non  de  principe  :  le  Congrès  international  n'a 
point  à  se  prononcer  sur  ce  point. 

(Vifs  applaudissements  sur  un  grand  nombre  de 
bancs.  Violentes  protestations  à  gauche.) 

Je  ne  comprends  pas  que,  lorsque  le  rapporteiu*  se 
borne  à  lire  une  résolution  sans  même  donner  son  senti- 
ment personnel,  vous  fassiez  preuve  de  cette  excitation, 
qui  n'est  vraiment  pas  à  sa  place  ! 

La  résolution  continue  en  ces  termes  : 

Mais  en  tous  cas,  l'entrée  d'un  socialiste  dans  un  gouver- 
nement bourgeois  ne  permet  d'espérer  de  bons  résultats 
pour  le  prolétariat  militant  que  si  le  Parti  socialiste,  dans 
sa  grande  majorité,  approuve  pareil  acte  et  si  le  ministre 
socialiste  reste  le  mandataire  de  son  Parti.  Dans  le  cas,  au 
contraire,  où  le  ministre  devient  indépendant  de  ce  Parti, 
ou  n'en  représente  qu'une  portion,  son  intervention  dans 
un  ministère  boui>geois  menace  d'amener  la  désorganisation 
et  la  confusion  pour  le  prolétariat  militant.  ( Applaiidisse- 
m.ents  à  gauche  et  sur  quelques  bancs  adroite)  Elle  menace 
de  l'affaiblir,  au  lieu  de  le  fortifier,  et  d'entraver  la  conquête 
prolétarienne  des  pouvoirs  publics,  au  lieu  de  la  favoriser. 
(Nouveaux  applaudissements  à  gauche) 

Enfin,  citoyens,  pour  compléter  cet  exposé  jusqu'à 
présent  objectif  et  impersoimel,  j'ajoute  que  le  citoyen 
Plekhanoffy  d'accord  avec  le  citoyen  Jaurès,  a  fait 
voter  l'amendement  suivant  : 

En  tout  cas,  le  Congrès  est  d'avis  que,  même  dans  ces 
cas  extrêmes,  un  socialiste  doit  quitter  le  ministère  lorscpie 
le  Parti  organisé  reconnaît  que  ce  dernier  donne  des 
preuves  évidentes  de  partialité  dans  la  lutte  entre  le 
Capital  et  le  Travail. 

102 


La  résolution  Kaiitsky,  ainsi  amendée,  a  été  votée  à 
la  majorité  de  vingt-quatre  voix  contre  quatre. 

Et  maintenant,  citoyens,  sans  aA'oir  la  prétention  et 
la  témérité  de  vouloir  refléter  le  sentiment  unanime 
d'une  commission  dans  lacpielle  il  y  avait  de  grandes 
nuances  d'opinion,  je  voudrais  vous  donner  mon  senti- 
ment personnel,  avec  la  conviction  que  c'est  le  senti- 
ment du  plus  grand  nombre  des  membres  de  la  majorité, 
sur  les  deux  résolutions  qui  sont  présentées  au  Congrès. 

En  ce  qui  concerne  les  alliances  et  les  coalitions,  je 
puis  être  extrêmement  bref,  puisque  nous  sommes 
unanimes  ;  et  je  déclare  que  notre  sentiment  à  tous  est 
celui-ci  :  Dans  n'importe  quelle  circonstance,  si  les 
coalitions  ont  même  un  caractère  exceptionnel  et  tem- 
poraire, elles  sont  un  mal;  car  elles  peuvent,  dans  une 
certaine  mesure,  affaiblir  la  conscience  de  classe  du 
prolétariat.  (Applaudissements  à  gauche)  C'est  donc  im 
moyen  dont  il  faut  user  avec  une  extrême  prudence  ; 
mais  les  circonstances  peuvent  exiger  pareille  coalition  : 
pour  défendre  les  libertés  comme  en  Italie  ;  pour  con- 
quérir le  droit  au  suffrage  universel,  comme  en  Autriche 
ou  en  Belgique  ;  pour  sauvegarder  les  intérêts  généraux 
de  la  civilisation,  comme  récemment  en  France;  et 
alors  entre  deux  maux,  il  faut  choisir  le  moindre.  Les 
coalitions  peuvent  être  un  mal;  elles  sont  toujours  un 
mal;  mais  elles  sont  parfois  un  mal  nécessaire. 

J'en  arrive  maintenant  à  la  résolution  qui  passionne 
surtout  une  des  nationalités  représentées  à  ce  Congrès. 
Et  je  tiens  tout  d'abord  à  le  dire,  camarades,  la  réso- 
lution que  nous  avons  votée  ne  peut  être  considérée  ni 
comme  une  condamnation  ni  comme  une  approbation 
tacites  de  la  tactique  qui  a  été  suivie  en  France  par 
certains  de  nos  camarades  français.  Et  pour  dire  toute 
ma  pensée,  pour  montrer  k  quel  point  la  majorité  de  la 

io3 


commission  a  voulu  faire  preuve  de  tolérance  et  de 
conciliation,  j'ajoute  qu'un  grand  nombre  d'entre  nous, 
que  le  plus  grand  nombre  d'entre  nous  peut-être,  si  nous 
avions  dans  un  Congrès  national  à  nous  prononcer  sur 
la  question  de  savoir  si,  dans  un  pays  comme  la  France, 
il  est  bon  qu'un  socialiste  entre  dans  un  gouvernement 
bourgeois,  nous  dirions  :  Quelle  que  soit  la  valeur 
intellectuelle  et  morale  de  ce  ministre,  à  laquelle  nous 
rendons  le  plus  complet  hommage,  quels  que  soient  les 
arguments  puissants  qu'on  peut  faire  valoir  en  faveur  de 
son  entrée  dans  le  gouvernement,  nous  considérons 
que  les  inconvénients  d'une  pareille  situation  sont  infi- 
niment plus  grands  cpe  ses  avantages.  Et  si  nous  avions 
à  nous  prononcer,  nous  dirions  que  Millerand  et  ses 
amis  ont  commis  une  faute...  (Applaudissements  en- 
thousiastes à  gauche)  en  acceptant  sous  leur  responsa- 
bilité personnelle  l'entrée  dans  le  gouvernement  de 
Défense  républicaine  et  qu'ils  commettent  une  faute, 
que  nous  déplorons  plus  encore,  en  y  restant  contre  le 
vœu  d'une  fraction  importante  du  socialisme,  (youveaux 
applaudissements  à  gauche) 

Mais,  me  direz-vous,  —  et  je  vous  demande  de  ne 
pas  nV applaudir,  car  il  s'en  trouvera  peut-être  parmi 
vous  pour  le  regretter  tout  à  l'heure  —  (Rires)  vous 
vous  êtes  ralliés  à  une  résolution  trop  vague  et  trop 
générale.  Pourquoi  Tavons-nous  fait?  Parce  que  nous 
avons  la  conviction  profonde  que  le  Congrès  interna- 
tional n'est  pas  une  Cour  de  justice  et  d'arbitrage, 
destinée  à  prononcer  des  condamnations,  des  flétrissures 
et  à  lancer  des  décrets  d'excommunication!  (Vifs 
applaudissements  à  droite) 

Notre  rôle  est,  au  contraire,  un  rôle  de  pacification, 
de  conciliation  et  de  tolérance;  nous  avons  à  nous  pro- 
noncer, avec  une  fermeté  inébranlable,  sur  les  questions 

io4 


de  principe;  nous  avons,  au  contraire,  à  laisser  une 
liberté  complète  d'action  à  chacune  des  nationalités, 
lorsqu'il  s'agit  de  questions  tactiques. 

Mais  ce  qui  différencie  la  plupart  d'entre  nous  de  nos 
amis  du  P.  O.  F.  et  des  fractions  qui  pensent  comme  lui, 
c'est  que  nous  considérons  que  cette  question  —  d'après 
nous,  accessoire  et  secondaire  —  (Protestations  à 
gauche)  de  la  participation  au  pouvoir  ministériel  est 
une  question  de  tactique  et  non  pas  une  question  de 
principe.  (Vifs  applaudissements  à  droite  ;  interruptions 
à  gauche) 

Vous  le  voyez  bien  (s'adressant  à  la  partie  gauche  de 
l'assemblée)  vous  regrettez  déjà  vos  applaudissements 
de  tout  à  l'heure  !  (Bruit  à  gauche.  —  Rires  à  droite) 

Sans  passion,  sans  inutile  colère  et  avec  le  sentiment 
d'un  homme  qui  pense  —  comme  la  plupart  de  ses  amis 
de  la  démocratie  socialiste  internationale  —  que  cette 
question  ministérielle,  sauf  en  France,  est  une  question 
d'intérêt  académique  et  platonique,  je  voudrais  indiquer 
à  nos  amis  du  P.  O.  F.  siu*  quel  point  nous  sonmies  en 
désaccord.  Leur  théorie  est  la  suivante  :  Lorsqu'il  s'agit 
de  fonctions  électives,  que  le  prolétariat  peut  conquérir 
par  ses  seules  forces,  la  participation  aux  pouvoirs 
locaux  est  une  chose  légitime;  c'est  même  un  devoir. 
Lorsqu'il  s'agit  de  fonctions  nominatives,  de  désigna- 
tions par  le  pouvoir  central,  c'est  l'abstention,  au  con- 
traire, qui  est  un  devoir.  En  d'autres  termes,  s'agit-il 
d'un  maire  à  Lille,  les  socialistes  ont  l'obligation  de  le 
mettre  à  la  tète  du  conseil  municipal  ;  s'agit-il,  au  con- 
traire, d'un  ministre  à  Paris,  les  socialistes  ont  mission 
et  devoir  de  lui  fermer  la  porte  du  gouvernement.  (Ap- 
plaudissements  à  droite.  —  E.xclamations  à  gauche) 

Or,  sans  prétendre  assimiler  deux  situations  dont  la 
différence  saute  aux  yeux,  nous  soutenons  que  ces  deux 

loo 


situations  ne  sont  pas  fondamentalement  et  essentielle- 
ment distinctes  ;  car  dans  un  pays  de  régime  démocra- 
tique et  parlementaire,  les  ministres  au  gouvernement 
sont  aussi  bien  les  délégués  du  Parti  qu'ils  représentent^ 
que  les  maires  à  la  tête  des  municipalités.  (Applaudis- 
sements à  droite)  Seulement,  pour  que  cette  thèse  soit 
vraie,  pour  que  son  application  pratique  ne  présente 
pas  les  inconvénients  les  plus  graves,  il  faut  que  le  mi- 
nistre ne  soit  pas  un  parlementaire  sans  mandat,  mais 
bien  le  mandataire,  le  représentant  d'un  Parti  organisé, 
qui  le  soumet  à  son  contrôle  et  qid  lui  impose  sa  juri- 
diction. (Vifs  applaudissements  su7'  un  grand  nombre 
de  bancs) 

Hier,  notre  compagnon  Auer  avait  im  mot  que  je 
veux  répéter  au  Congrès,  car  il  nous  a  été  à  tous  au  cœur, 
il  disait  :  Dans  un  pays  comme  le  nôtre,  en  Allemagne, 
celui  qui  serait  assez  stupide  pour  entrer  dans  im  mi- 
nistère sans  l'approbation  de  son  Parti,  serait  immédia- 
tement exclu  de  ce  parti.  (Applaudissements  à  gauche) 

Par  conséquent,  nous  ne  pouvons  admettre  l'entrée 
d'un  ministre  socialiste  dans  un  gouvernement  bour- 
geois que  comme  un  expédient  dont  notre  résolution 
montre  tout  le  danger,  qu'à  la  condition  formelle  qu'il 
y  soit  autorisé  par  la  grande  majorité  de  son  Parti, qu'à 
la  condition  non  moins  formelle  que  sa  présence  au  gou- 
vernement ne  soit  pas  une  pomme  de  discorde,  au  lieu 
d'être  un  gage  d'apaisement.  Et  nous  ajoutons  que  le 
mandat  donné  à  pareil  ministre  est  un  mandat  toujours 
révocable  :  il  y  entre  aujourd'hui  avec  la  permission 
de  son  Parti  ;  —  mais  doit-il  y  subir  une  promiscuité 
compromettante,  doit-il  accepter  des  solidarités  inac- 
ceptables, doit-il  engager  ses  partisans  dans  des  imbro- 
glios parlementaires  qui  jettent  la  confusion  dans  les 
cerveaux  du  prolétariat,  alors,  la  place  de  ce  ministre 

/  io6 


n'est  plus  au  gouvernement  et  le  Parti  doit  avoir  le  droit 
de  lui  dire  :  Vous  êtes  sorti  de  nos  rangs,  rentrez-y  ! 
(Applaudissements  prolongés  sur  la  plupart  des  bancs) 

C'est  dans  ces  conditions  qu'à  côté  d'un  certain 
nombre  d'entre  nous,  qui  peut-être  adopteraient  la  tac- 
tique qui  a  été  inaugurée  en  France  par  certains  de  nos 
camarades,  le  plus  grand  nombre  s'est  trouvé  d'accord 
pour  voter  par  esprit  de  conciliation  l'ordre  du  jour 
Kautsky. 

Et  maintenant,  pour  finir,  chers  camarades,  laissez- 
moi  vous  dire  qu'autant  nous  considérons  la  question 
des  coalitions  comme  fondamentale  —  parce  qu'elle 
intéresse  tous  les  pays  ici  représentés,  parce  qu'elle  se 
pose  dans  toutes  les  circonstances  auxquelles  se  mêle 
la  vie  de  notre  parti,  —  autant  nous  sommes  obligés  de 
considérer  que  la  question  d'une  brûlante  actualité,  qui 
passionne  en  ce  moment  nos  camarades  de  France,  n'est, 
en  réalité,  comme  le  disait  hier  /awrès  lui-même,  qu'un 
accident,  un  épisode  dans  l'évolution  socialiste  de  la 
France,  dans  l'évolution  socialiste  du  prolétariat... 
(Applaudissements  à  droite)  Car  quelles  que  soient  les 
nuances  et  même  les  divergences  d'opinion  qui  peuvent 
exister  entre  nous,  il  n'est  pas  mi  socialiste  conscient 
qui  puisse  croire,  un  seul  instant,  que  malgré  l'intérêt 
que  présentent  certaines  réformes  inunédiates  qui 
peuvent  être  réalisées  par  un  ministre  socialiste,  son 
portefeuille  pèse  jamais  bien  lourd  dans  la  balance 
entre  la  classe  ouvrière  et  la  classe  capitaliste.  Et  dès 
lors,  notre  pensée  à  tous,  c'est  que  le  jour  où  pareille 
question  disparaîtra  de  l'ordre  du  jour  des  Congrès 
socialistes  français,  ce  sera  un  soulagement  pour  le 
prolétariat  universel  !  (Applaudissements  sur  un  grand 
nombre  de  bancs) 

La  lutte  de  classe,  c'est  bien  autre  chose  que  des 
107 


batailles  de  couloirs  ou  des  conquêtes  de  portefeuilles  ; 
c'est  une  lutte  de  tous  les  instants,  par  tous  les  moyens 
pacifiques  ou  révolutionnaires,  pour  le  but  final  que 
nous  poursuivons  tous,  et  que  par  l'union  intégrale  nous 
saurons  un  jour  réaliser  ! 

Français,  dans  ce  rude  combat  pour  la  justice,  sur 
ce  pénible  chemin  qui  pour  tant  des  nôtres  a  été  un 
calvaire,  il  en  est  qui  tomberont  pejit-ètre,  succombant 
à  l'épuisement  de  la  fatigue  ou  sous  les  balles  de  nos 
emiemis  ;  mais  le  prolétariat  vainqueur,  qui  aura  su 
conquérir  un  jour  intégralement  les  pouvoirs  publics, 
devra  être  composé  d'hommes  forts  physiquement  et 
moralement,  conscients  de  leur  intérêt  de  classe,  ayant 
reçu  ime  éducation  complète  dans  tous  les  domaines 
de  ^acti^âté  intellectuelle,  réunis  par  une  organisation 
économique  qui  les  attachera  l'un  à  l'autre,  comme  ces 
grands  Barbares  de  jadis  étaient  rattachés  dans  le 
combat  par  des  chaînes  de  fer  qu'ils  avaient  nouées 
eux-mêmes  autour  de  leur  ceinture.  Quand  le  prolétariat 
sera  arrivé  physiquement,  moralement,  politiquement, 
économiquement,  à  la  pleine  conscience  de  lui-même,  il 
sera  mùr  pour  la  conquête  définitive  du  monde  et  il 
pourra  se  dresser  devant  la  bourgeoisie  en  disant  : 
Maintenant  : 

La  maison  est  à  moi  :  c'est  à  vous  d'en  sortir  !  (1) 

(Applaudissements  prolongés  et  unanimes.  Acclama- 
tions) 

La  séance  est  levée  à  midi  et  demie. 


(1)  Le  compte  rendu  analytique  officiel  a  remplacé  ce  vers  par 
la  phrase  suivante  ;  «  Sortez  de  la  maison.  Elle  est  à  nous  !  Nous 
sommes  dignes  d'y  entrer.  »  II  y  a  dans  Molière,  Tartuffe  ou  l'Irri' 
posteur,  acte  IV,  scène  7,  Tai-tufiFe  : 

C'est  à  vous  d'en  sortir,  vous  qui  parlez  en  maître  ; 
La  maison  m'appartient,  je  le  ferai  connaître. 

io8 


SEANCE   DE   L  APRES-MIDI 

La  séance  est  ouverte  à  deux  heures,  sous  la  prési- 
dence du  citoyen  Vandervelde  (Belgique),  assisté  du 
citoyen  Adler  (Autriche). 

Le  citoyen  Président.  —  La  parole  est  au  camarade 
Ferri. 

Le  citoyen  Exrico  Ferri  (Italie).  —  Officiellement,  je 
suis  le  rapporteur  de  la  minorité;  mais  je  dois  com- 
mencer par  un  aveu,  c'est  que  si,  hier  soir,  après  la 
votation  qu'on  a  faite  dans  notre  neuvième  commission, 
je  suis  rentré  chez  moi  avec  la  conviction  d'être  le  rap- 
porteur de  la  minorité,  ce  matin,  en  me  réveillant, 
comme  le  condamné  à  mort  —  car  nous  serons  tués 
sous  la  motion  Kaiitsky  —  (Rires),  je  me  suis  demandé 
ce  que  j'étais  vraiment,  et  je  me  suis  persuadé  qu'au 
contraire  j'étais  le  rapporteur  de  la  majorité.  (^Tout^eaw.v 
rires  et  applaudissements  sur  certains  bancs)  Le  dis- 
cours de  mon  ami  Vandervelde  a  redoublé  ma  con\'ic- 
tion  que  nous  avons  balancé  cette  motion  Kautsky, 
parce  qu'en  effet  la  question  de  la  neuvième  commis- 
sion est  double  :  question  de  participation  au  pouvoir 
par  un  sociaUste,  alliance  du  parti  socialiste  avec  des 
fractions  de  la  bourgeoisie. 

Or,  voici  ce  qui  est  arrivé,  au  point  de  vue  historique, 
dans  notre  commission  :  hier,  on  a  commencé  par  dis- 
cuter et  ensuite  voter  la  question  de  la  participation  au 
pouvoir,  par  un  ministre  dans  un  gouvernement,  ou 
par  un  maire  dans  un  conseil  communal.  Après  que 
vingt-deux  voix  contre  quatre  ont  accepté  cette  motion 
Kautsky  pour  la  participation  au  pouvoir,  qui  est  toift 
à  fait  défendue  en  principe,  mais  qui  est  tout  à  fait 
permise  en  tactique  ;  (Nouveaux  applaudissements  sur 

109 

vu 


les  bancs  du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R.)  après  cela,  le 
citoyen  Kautsky  a  retiré  la  moitié  de  sa  motion,  qui 
concernait  les  alliances  et  les  coalitions;  et  alors  la 
commission,  qui  avait  voté  en  majorité  la  participation 
au  pouvoir,  a  voté  à  l'unanimité  la  défense  presque 
absolue  des  alliances. 

Pour  mon  compte  j'ai  soutenu,  dans  la  neuvième 
commission,  la  résolution  que  j'ai  toujours  soutenue  en 
Italie,  que  j'ai  proposée  à  notre  Congrès  national  de 
Rome,  sur  laquelle  j'ai  été  battu,  comme  je  le  serai 
aujourd'hui  dans  ce  Congrès.  (Rires) 

Une  voix  à  gauche.  —  Nous  le  verrons  !  (Bruit) 

Le  citoyen  FERm.  —  En  tout  cas,  que  je  sois  battu  ou 
non,  que  la  majorité  commence  par  déclarer  d'avance 
qu'ici  nous  sommes  tous  des  socialistes  et  des  frères... 
(Vifs  applaudissements  sur  un  grand  nombre  de  bancs) 
et  qu'à  l'issue  de  notre  vote,  s'il  y  a  des  majorités  et  des 
minorités,  il  n'y  ait  pas  du  moins  des  vainqueurs  et  des 
vaincus!  (Nouveaux  applaudissements  sur  la  plupart 
des  bancs) 

Puisque  la  deuxième  résolution'a  été  votée  à  l'unani- 
mité, je  suis  véritablement  le  rapporteur  de  l'unani- 
mité. (Rires) 

Cependant,  ce  balancement  qui  s'est  effectué  est  le 
produit,  non  pas  d'ambitions,  de  fourberies  ou  d'habi- 
letés personnelles  ;  il  est  le  symptôme  et  la  manifesta- 
tion d'un  état  d'âme  socialiste,  non  pas  seulement  en 
France,  mais  dans  tous  les  pays. 

Nous  socialistes,  nous  traversons  une  phase  décisive 
du  développement  et  de  l'évolution  du  grand  parti  so- 
cialiste international.  Chaque  pays  a  dans  ses  entrailles 
lé  même  état  d'âme,  qui  se  révèle  au  milieu  d'une 
crise...  En  France,  on  appelle  cela  le  cas  Millerand;  en 
Italie,  la  tactique  autonome;  en  Allemagne,  la  résolu- 

IIO 


tion  Bebel,  la  question  de  participation  aux  élections 
du  Landtag.  Eh  bien,  j'estime  qu'il  serait  inutile  d'avoir 
fait  des  milliers  de  kilomètres  poiu*  venir  à  Paris  aux 
assises  internationales  du  socialisme  et  poiu-  y  prendre 
une  résolution  à  l'instar  de  Ponce-Pilate  qui  va  se  laver 
les  mains...  (Applaudissements  à  gauche) 

Lorsqu'on  dit  que  le  cas  Millerand  n'intéresse  pas  le 
socialisme  international,  on  dit  du  wbî  et  on  dit  de 
l'inexact;  on  dit  du  vrai,  lorsqu'on  parle  du  cas  indi^•i- 
duel,  personnel;  et  on  dit  de  l'inexact,  lorsqu'on  envi- 
sage le  cas  général,  dont  le  cas  Millerand  n'est  que  le 
symptôme  et  1* effet. 

Nous  socialistes,  nous  n'avons  pas  le  droit  de  flétrir 
tel  ou  tel  socialiste  français  ;  mais  nous  avons  le  droit 
de  juger,  de  fixer  la  conduite  du  parti  socialiste;  car, 
disons-le,  nous  sommes  les  branches  et  le  feuillage  du 
grand  arbre  international,  mais  les  racines  profondes 
de  cet  arbre  sont  constituées  par  la  masse  proléta- 
rienne des  travailleurs  des  usines  et  des  campagnes. 
(Vifs  applaudissements)  Nous,  les  branches  et  les  feuilles 
de  l'arbre  socialiste,  réimis  souverainement  dans  cette 
assemblée  internationale,  nous  avons  le  droit  et  le  de- 
voir de  décider;  mais  dans  nos  décisions  nous  ne  devons 
pas  oublier  que  la  sève,  qui  donne  la  vigueur  et  la  vie 
aux  branches,  se  trouve  dans  les  racines;  il  faut  que 
nous  n'oubliions  pas  les  intérêts,  les  sentiments,  les  be- 
soins du  prolétariat  présent  et  à  venir!  (Nouveaux 
applaudissements)  Comment  donc,  dans  ces  conditions, 
le  Congrès  international  pourrait-il  prendre  une  résolu- 
tion Ponce-Pilate  vis-à-vis  du  prolétariat,  qui  nous 
demande  une  règle,  une  boussole  pour  orienter  sa 
conscience  de  classe? 

Écartons  les  cas  personnels  et  constatons  que  la 
même  situation  existe  partout.  En  Italie  cela  est  moins 

m 


retentissant  qu'en  France;  mais,  Tiirati  et  moi,  nous 
sommes  conmae  Jaurès  et  Jules  Guesde,  avec  cette 
différence  cependant  qu'en  Italie  nous  avons  déjà  dé- 
passé ce  que  j'appellerai  la  phase  personnaliste  du 
socialisme.  (Vifs  applaudissements  sur  un  grand 
nombre  de  hancs) 

Une  assemblée  du  socialisme  international  ne  pourra 
jamais  oublier  ce  que  le  Parti  Ouvrier  Français  a 
accompli  de  besogne  difficile  et  féconde  dans  ce  noble 
pays  de  la  Révolution  qui  est  la  France  ;  le  Parti 
Ouvrier  Français  n'a  fait  pendant  une  vingtaine  d'an- 
nées que  l'application  des  idées  précises,  cristallines  de 
Karl  Marx...  (Protestations  sur  certains  hancs)  Mais, 
dans  ces  derniers  temps,  les  représentants  les  plus 
autorisés  du  Parti  Ouvrier  sont  restés  un  peu  immobiles 
dans  une  certaine  formule  schématique  qui  était,  non 
pas  le  marxisme  théorique,  mais  surtout  une  interpré- 
tation dogmatique  des  disciples  de  Karl  Marx. 

D'autre  part,  en  France,  il  y  a  un  autre  courant,  tout 
aussi  socialiste  que  le  Parti  Ouvrier  Français,  qui  veut 
s'occuper  de  l'organisation  économique  du  prolétariat  à 
l'aide  de  son  organisation  politique  et  électorale.  Ce 
courant  peut  être  qualifié  de  droit,  par  une  raison  topo- 
graphique...  (Rumeurs  sur  certains  hancs)  Je  peux  me 
tromper,  mais  je  suis  sincère;  personne  n'a  le  monopole 
de  la  vérité;  mais  pour  faire  quelque  chose  d'utile,  il 
faut  que  tout  le  monde  ici  dise  ouvertement  ^a  pensée  ! 
(Vive  approhaiion  sur  un  grand  nombre  de  bancs) 

Eh  bien,  ce  courant  socialiste  s'est  trouvé  alimenté  en 
France  par  une  occasion  extraordinaire  —  tous  ceux 
qui  m'écoutent  comprennent  que  je  veux  parler  de 
l'affaire  Dreyfus.  Eh  bien,  l'attitude  de  cette  partie  du 
socialisme  français,  nous  Tavons  jugée  à  l'étranger 
objectivement,  étant  ce   qu'on  a    appelé   la  postérité 


contemporaine.  Nous  avons  envisagé  sans  aigreur,  sans 
envie,  sans  jalousie  personnelle,  la  portée  des  actes 
socialistes  qui  se  sont  produits. 

Nous  avons  donc  vu  d'un  côté  le  Parti  Ouvrier 
Français  lutter  contre  cet  esprit  de  maîonisme , 
accomplissant  parfois  une  besogne  utile  en  précisant  la 
conscience  de  classe,  en  guidant  le  prolétariat  parmi  le 
confusionisme  révolutionnaire;  et  de  l'autre  côté  le 
courant  socialiste  indépendant  agissant  dans  l'alTaire 
Dreyfus,  y  voyant  un  symptôme  et  une  manifestation 
de  la  lutte  de  la  France  républicaine  moderne  contre  le 
militarisme  et  le  cléricalisme,  qui  existaient  avant  la 
société  bourgeoise  capitaliste,  qui  sont  des  forces  qui 
maintenant  s'allient  au  capitalisme  bourgeois,  mais  qui 
ont  un  développement  autonome,  qui  puisent  leurs 
racines  dans  les  siècles  de  la  préhistoire  capitaliste. 
Militarisme,  cléricalisme  et  capitalisme  étaient  donc 
alliés,  avec  beaucoup  d'argent  —  ce  que  n'a  pas  le 
socialisme,  malgré  la  résolution  qu'il  a  prise  hier  matin 
au  sujet  des  dix  mille  francs  —  (Rires).  Qui  dit  beau- 
coup d'argent,  dit  beaucoup  de  journaux  et  par  consé- 
quent grande  influence  sur  l'opinion  publique.  Pour 
renverser  ou  pour  balancer  tout  au  moins  cette  influence, 
Jaurès  est  venu  et  s'est  jeté  dans  la  mêlée.  La  Petite 
République  a  fait  une  consultation  internationale  à 
cet  égard...  (i) 

Une  voix.  —  Certains  veulent  maintenant  s'en  laver 
les  mains. 

Le  citoyen  Fekri.  —  ...  et  dans  cette  consultation 
internationale,  la  majorité  des  hommes  les  plus  auto- 
risés du  socialisme  international  ont  approuvé,  loué  et 


(1)  Cette  consultation  a  été  publiée  dans  les  cinquième,  sixième, 
huitième  et  onzième  cahiers  de  la  première  série. 

ii3 


admiré  l'attitude  de  Jaurès  dans  l'affaire  Dreyfus. 
(Vifs  applaudissements.  Longues  acclamations  à  Jaurès 
à  droite.  Protestations  sur  certains  bancs  à  gauche) 

Mais,  camarades,  c'est  pour  runion  que  je  plaide,  et 
je  dis  que  dans  aucune  question,  dans  aucun  fait  de  la 
vie.  la  raison  n'est  toute  d'un  côté,  et  les  torts  tous  de 
l'autre  ;  mais  il  y  a  des  mérites  et  des  fautes  des  deux 
côtés  et  dans  les  deux  partis,  car,  tout  en  étant  des 
socialistes,  nous  ne  sommes  pas  infaillibles  :  nous 
sommes  des  hommes.  (Approbation  sur  certains  bancs) 

Je  dis,  en  faveur  de  cette  unité  socialiste,  qui  est  le 
désir,  l'idéal  et  la  nécessité  morale  de  ces  grandes 
assises  internationales,  que  cette  attitude  d'une  partie 
du  socialisme  français  ne  peut  pas  être  méconnue  dans 
son  mérite,  car  elle  n'a  été  que  le  résultat  d'une  défense 
extrême  des  conditions  élémentaires  de  la  civilisation 
contemporaine  contre  l'esprit  du  Moyen-Age  militariste 
et  clérical,  qui  essayait  d'étouffer  la  France,  qui  est  ou 
qui  était  à  la  tète  des  nations  !  (Bravos  et  applaudisse- 
m.ents) 

Et  dans  ces  conditions,  est-ce  que  l'entente  n'est  pas 
possible?  Est-ce  qu'elle  n'est  pas  naturelle?  Est-ce 
quelle  n'est  pas  inévitable?  Évidemment  oui,  elle  se 
fera  en  France,  comme  dans  les  autres  pays.  Il  y  a  une 
quinzaine  de  jours,  j'étais  à  Rome,  dans  notre  Congrès 
national;  je  présentais  la  même  résolution  que  je 
présente  ici,  et  j'ai  été  battu  par  le  courant  représenté 
par  mon  ami  Turati;  mais  nous  avons  été  des  frères  et 
des  amis  le  lendemain  comme  la  veille. 

Actuellement,  on  pourrait  dire,  n'est-ce  pas,  en 
voyant  le  côté  gauche  et  le  côté  droit  :  Voyez  comme 
ils  sont  unis!...  Oui,  pendant  le  Congrès  international  î 
(Rires)  comme  les  cléricaux  et  les  nationalistes  pendant 
l'Exposition!    Eh    bien,    nous    socialistes,    nous    vous 

ii4 


disons  :  Oubliez  les  questions  de  personnalités  pour 
vous  rappeler  des  racines  prolétariennes  de  la  masse 
universelle  des  travailleurs;  et  que  cette  attitude  de 
paix  et  de  conciliation  ne  soit  pas  comme  l'huile  qu'on 
répand  sur  la  mer  pour  avoir  im  instant  de  calme 
fugitif,  pour  voir  ensuite  l'orage  se  déchaîner  avec  plus 
de  violence  —  au  Congrès  national.  Vous  devez,  cama- 
rades français,  oublier,  je  le  répète,  les  questions  de 
personnaUtés  et  prendre  un  bain  de  santé  et  de  régéné- 
ration dans  la  masse  profonde  et  collective  du  prolétariat 
français.  (Xoiiveaiix' applaudissements) 

Voilà  pourquoi  la  neuvième  commission  a  voulu  faire 
l'inverse  du  jugement  de  Salomon,  et  au  lieu  de  couper 
en  deux  le  Parti  socialiste  français,  elle  a  voulu  le 
rassembler  et  l'unir. 

Mon  amour  pour  la  France  est  si  profond  que  Je 
connais  peut-être  davantage  le  mouvement  socialiste 
français  que  le  mouvement  socialiste  italien,  (i)  Mais, 
ainsi  que  je  l'ai  indiqué,  cet  état  d'àme  que  traverse  le 
socialisme  international  se  manifeste  sous  des  formes 
différentes  dans  tous  les  pays.  C'est,  en  effet,  que  le 
parti  socialiste  en  France  comme  ailleurs  est  arrivé  à 
une  phase  de  son  développement  en  raison  de  laquelle 
la  bourgeoisie  a  changé  les  formes  superficielles  de  sa 
tactique  de  défense. 

Lorsque  le  Parti  socialiste  n'est  encore  que  nouveau- 
né,  la  bourgeoisie  s'en  défend  avec  la  raillerie,  avec  la 
calomnie.  Mais  lorsque  le  socialisme,  de  nouveau-né 
qu'il  était,  devient  un  enfant  assez  vigoureux,  la  bour- 
geoisie change  de  tactique  de  défense  :  elle  le  persécute  ; 


(1)  Sur  cette  idée  assez  répandue  parmi  les  Italiens  qu'ils  sont 
bons  juges  des  événements  de  France,  lire  la  lettre  d'A.  LaJjriola 
dans  le  cinquième  cahier  de  la  première  série  (page  72). 

ii5 


elle  a  l'espoir  et  l'utopie  réactionnaires  d'étouffer  la  vie 
de  cet  enfant  qui  promet  ;  et  elle  espère  y  arriver  avec 
des  persécutions,  des  états  de  siège,  des  fusillades  et 
des  jugements  de  conseils  de  guerre  ou  de  tribunaux 
ordinaires,  qui  ne  sont  qu'une  forme  différente  de  la 
même  justice  pénale  bourgeoise,  lacfuelle  n'est  qu'une 
machine  à  broyer  la  personnalité  humaine... 

Lorsque  cet  enfant  traverse  vivant  la  série  de  ces 
persécutions  et  arrive  à  être  un  jeune  homme  vaillant 
et  robuste,  la  bourgeoisie  change  de  tactique  et  dit  : 
Voyons,  plus  de  raillerie,  plus  de  calomnies,  plus  de 
persécutions  :  il  faut  l'hypnotiser!  Il  faut  agir  comme 
les  mères  de  famille  qui,  dans  cette  société  bourgeoise, 
ont  des  lîlles  à  marier;  lorsqu'il  s'agit  de  faire  la  chasse 
au  mari,  la  fîUe  se  promène,  très  élégante,  elle  a  des 
sourires,  des  yeux  doux  pour  le  jeune  homme  qui  passe; 
et  celui-ci,  très  ardent  et  en  môme  temps  très  idéaliste, 
croit  que  tous  les  sourires  de  la  fille  et  de  la  probable 
belle-mère  traduisent  une  affection  smcère  ;  c'est  ainsi 
que,  tombant  dans  ce  piège,  le  jeune  homme  vaillant  et 
hardi  deviendra  un  mari  apprivoisé  et  prédestiné. 
(Rires  et  applaudissements) 

Le  citoyen  Jules  Guesde.  (P.  O.  F.)  —  Ou  un  ministre 
à  la  Millerand! 

Le  citoyen  Exrico  Ferri.  —  Camarade  Guesde,  je 
parle  en  général. 

Le  citoyen  PnÉsmEXT.  —  Je  prie  les  camarades  de  ne 
pas  souligner  les  paroles  de  l'orateur;  elles  me  parais- 
sent suffisamment  énergiques. 

Le  citoyen  Jules  Guesde.  —  Je  retire  ce  que  j'ai  dit. 

Le  citoyen  Enrico  Ferri.  —  Eh  bien,  voilà  l'état 
d'âme  général  :  en  France,  un  ministre  socialiste  est 
appelé  au  gouvernement  ;  en  Allemagne,  ce  berceau  du 
marxisme  rigide,  absolu,  d  acier,  le  pays  de  Liebknecht, 

ii6 


l'année  dernière,  on  a  discuté  à  propos  de  Bernstein... 
J'estime  qu'on  a  tort  d'appeler  cela  le  cas  Bernstein, 
car,  je  le  répète,  c'est  une  crise  de  croissance  du  parti 
socialiste  international...  L'année  dernière,  Bernstein  a 
dit  :  Tout  est  dans  le  mouvement,  rien  n'est  dans  le  but 
final.  Une  autre  camarade  allemande,  Rosa  Luxemburg, 
a  dit  :  Rien  n'est  dans  le  mouvement,  tout  est  dans  le 
but  final;  Liebknecht  a  dit  enfin:  L'essentiel,  c'est  le 
but  final  ;  mais  il  faut  le  mouvement  pour  s'approcher. 
(Applaudissements  à  droite) 

A  propos  du  Landtag  —  notre  camarade  Volmar  en 
sait  quelque  chose  —  on  ne  voulait  pas  participer  aux 
élections  du  Landtag  ;  il  y  a  deux  ou  trois  ans  c'était 
défendu;  et  il  y  a  une  quinzaine  de  jours,  à  Mayence, 
Behel,  le  frère  d'armes  de  Liebknecht,  a  proposé  une 
résolution  qui  a  été  approuvée  par  la  majorité,  cpii  non 
seulement  permet,  mais  rend  obligatoire  la  participation 
au  Landtag,  (yoiweaiix  applaudissements  à  droite)  Et 
alors,  ce  n  est  pas  la  faute  de  Jaurès  s'il  personnifie  ce 
courant  du  mouvement  pour  atteindre  le  but  final  ;  ce 
n'est  pas  la  faute  de  Turati,  en  Italie,  ou  de  Bebel,  en 
Allemagne  :  ce  sont  les  conditions  du  développement 
politique  et  économique  de  l'Europe  contemporaine 
vis-à-vis  du  socialisme,  devenu  un  jeune  homme  et  à 
l'égard  duquel  on  change  de  tactique  et  on  emploie  ce 
que  j'appellerai  la  tactique  du  phagocj-tisme  politique. 

Nous  savons  ce  qui  se  passe  en  physiologie  :  lorsque 
un  corps  étranger  s'introduit  dans  l'organisme,  il  risque 
de  l'infecter,  de  provoquer  la  fièvre.  Il  y  a  alors  les 
phagocytes,  qui  englobent  ce  petit  corps  étranger,  qui 
l'empêchent  d'avoir  des  communications  avec  le  reste  du 
sang  et  de  l'organisme,  qui  l'enserrent  et  Tatrophient, 
et  défendent  ainsi  l'organisme  de  l'infection  possible... 
Eh  bien,  lorsque  la  bourgeoisie  voit  ce  corps  étranger 

117  VII. 


du  socialisme  grandir  et  menacer  le  tissu  de  son  orga- 
nisme, et  lorsque,  d'un  autre  côté,  elle  voit,  dans  l'af- 
faire Dreyfus,  qu'elle  —  bourgeoisie  libérale  qui  pendant 
une  vingtaine  d'années  avait  laissé  croître  les  forces 
militaristes  et  cléricales  sans  s'en  défendre  —  elle  risque 
de  laisser  disparaître  la  République  qu'elle  avait  gagnée 
en  1870,  cette  bourgeoisie  libérale  sent  la  nécessité  de 
l'appui  du  socialisme,  de  cette  jeune  sève,  qui  est  venue 
donner  la  victoire  à  la  civilisation  contre  le  Moyen- 
Age  !  (Applaudissements) 

La  classe  bourgeoise  a  alors  vu  le  parti  socialiste 
d'un  œil  moins  sévère  qu'autrefois;,  elle  a  vu  un  nou- 
veau moyen  d'éviter  le  danger  de  l'infection  socialiste, 
en  pratiquant  le  phagocytisme  :  elle  a  pris  le  s;^Tiibole 
de  cette  force  étrangère  ;  elle  l'a  mis  dans  l'organisme 
bourgeois  ;  mais  elle  l'a  englobé  ;  elle  l'a  empêché 
d'accomplir  sa  fonction  de  régénération  organique;  il 
s'atrophie  de  joiu"  en  jour;  il  ne  peut  pas  donner  ce  que 
le  sentiment  populaire  pouvait  espérer  de  l'entrée  d'un 
socialiste  dans  le  gouvernement  bourgeois  d'un  pays 
comme  la  France. 

Certains  répondent  ;  Cela  ne  nous  regarde  pas  ;  c'est 
une  question  de  tactique  ;  ce  n'est  pas  une  question  de 
principe  :  les  principes  sont  saufs  ;  nous  allons,  dans  la 
motion  Kautsky,  faire  les  affirmations  les  plus  abso- 
lues des  principes  socialistes  :  oui,  lutte  de  classe,  con- 
quête intégrale  des  pouvoirs  publics,  prolétariat  contre 
bourgeoisie  ;  mais  il  faut  distinguer  les  principes  de  la 
tactique  :  le  Congrès  international  peut  dicter  une  réso- 
lution de  principe  ;  il  ne  peut  pas  s'occuper  des  détails 
de  la  tactique... 
-  Moi,  je  dis  au  contraire  qu'on  ne  peut  pas  faire  de 
distinction  entre  les  principes  et  la  tactique...  (Applau- 
dissements à  gauche)...  C'est  une  vieille  distinction  sco- 

118 


lastique  que  de  séparer  la  théorie  de  la  pratique;  mais, 
pour  nous,  esprits  positivistes  et  d'expérience,  nous 
disons  que  la  théorie  n'est  que  la  pratique  généralisée 
et  la  pratique  n'est  que  la  théorie  en  action  î  (Nouveaux 
applaudissements) 

Est-ce  que,  lorsque  vous  allez  permettre  l'entrée  d'un 
ministre  socialiste  dans  un  gouvernement  bourgeois, 
vous  allez  afficher  au  dos  du  ministre  les  principes  géné- 
raux de  son  parti,  saufà  lui  laisser  pratiquer  par  devant 
une  tactique  contraire?...  (Rires)  J'estime  qu'il  doit 
personnifier  à  la  fois  la  tactique  qui  se  meut  et  le  prin- 
cipe qui  s'applique.  Et  c'est  pour  cela  que  nous  avons 
soutenu  qu'il  ne  faut  pas  omTir  la  fenêtre  après  avoir 
fermé  la  porte... 

Il  faut  agir  avec  beaucoup  de  prudence,  dit  la  motion 
Kautsky  ;  il  faut  faire  de  la  tactique  prudentielle  ;  il  faut 
la  pratiquer  dans  des  cas  très  exceptionnels...  Oui,  c'est 
bien,  mais  ce  sont  là  des  lisières  en  caoutchouc  ;  car  qui 
jugera  les  cas  où  la  prudence  exige  telle  ou  telle  tac- 
tique, alors  que  la  pancarte  des  principes  doit  planer 
au-dessus  du  monde  réel  et  de  la  pratique  quoti- 
dienne?... 

Je  voyage  beaucoup  en  Italie  pour  la  propagande  ; 
eh  bien,  il  arrive  que  dans  tous  les  villages,  dans  toutes 
les  petites  villes,  où  le  Parti  socialiste  est  à  ses  débuts, 
la  besogne  est  plus  difficile  ;  il  y  a  là  des  compagnons 
qui  disent  toujours  qu'il  y  a  une  occasion  très  ex- 
ceptionnelle pour  laquelle  il  faut  avoir  une  tactique 
d'alliance  et  d'union  avec  les  partis  bourgeois,  parce 
que,  disent-ils,  on  se  trouve  dans  un  cas  exceptionnel... 
Cela  revient,  en  somme,  à  dire  qu'il  est  prudent  de 
réserver  les  principes  pour  le  ciel  et  d'appliquer  la 
tactique  sur  la  terre...  (Rires)  C'est  là  ce  que  nous  ne 
pouvons  approuver  dans  la  motion  Kautsky. 

"9 


La  neuvième  commission  a  pris  une  double  résolution 
qu'elle  vous  propose  ;  et  la  deuxième,  conmie  le  faisait 
très  bien  remarquer  Vandervelde,  est  la  première  au  point 
de  xue  logique,  quoiqu'elle  soit  la  deuxième  au  point 
de  ^^le  du  vote  pratique  ;  cette  dernière  est  la  résolution 
votée  parle  Congrès  d'Ivry,  c'est-à-dire  la  défense,  l'in- 
terdiction de  toute  alliance  du  Parti  socialiste  avec  une 
fraction  bourgeoise.  En  même  temps  qu'elle  a  pris  cette 
résolution  à  l'imanimité,  la  neuvième  commission  a 
approuvé,  dans  sa  majorité,  la  résolution  Kautsky,  qui 
dit  que  dans  un  cas  particulier,  lorsque  la  situation  poli- 
tique l'exigera,  on  pourra  faire  cette  expérience  «  dan- 
gereuse»... L'adjectif  s'y  trouve,  mais  l'adjectif  n'em- 
pêche pas  le  substantif...  Tout  le  monde  s'accordera  à 
dire  que  c'est  dangereux,  mais  que  l'on  a  pour  se  pro- 
téger le  courage  et  la  foi  socialistes  !  (Rires  et  applau- 
dissements à  gauche)  C'est  là  une  question  de  tactique 
et  non  de  principe,  dit  la  motion  Kautsky,  alors  que  je 
dis  que,  pour  nous,  la  tactique  et  les  principes  ne  sont 
que  le  droit  et  le  revers  de  la  même  médaille,  et  que 
l'on  ne  peut  pas  avoir  une  tactique  bourgeoise  avec  des 
principes  socialistes.  (Longs  applaudissements  à  gau- 
che) La  minorité  de  la  commission  admet  donc  la  règle 
de  la  motion  Kautsky;  mais  n'admetpas  ses  exceptions 
en  caoutchouc,  qui  ne  seront  jamais  un  obstacle  pour 
que  la  tactique  soit  en  contradiction  avec  les  principes. 

La  majorité  de  la  commission,  se  trouvant  dans  cet 
état  d'àme  qui  se  reflète  dans  le  monde  international,  a 
voté  la  motion  Kautsky  ;  mais,  comme  si  elle  avait  voté 
l'usage  d'un  poison  pour  l'organisme  socialiste,  elle  a 
tout  de  suite  voté  le  contrepoison  avec  la  résolution 
Guesde,  qui  interdit  les  alUances.  Pourtant,  est-ce  que 
la  participation  d'un  ministre  à  un  gouvernement  bour- 
geois est  possible  sans  qu'il  y  ait  une  coalition  avec  une 

120 


fraction  bourgeoise  ?  Évidemment  non.  Un  socialiste 
peut  devenir  maire  d'une  commune,  lorsqu'il  y  a  une 
majorité  socialiste  dans  le  conseil  communal  ;  il  peut 
arriver  qu'il  soit  maire  d'une  commune  et  porte-drapeau 
du  parti  socialiste  sans  qu'il  y  ait  aucune  alliEince; 
mais  pour  le  ministre,  est-ce  que  cela  peut  arriver?... 

Je  crois  qu'une  fois  qu'on  admet  la  possibilité,  soit- 
elle  transitoire  et  exceptionnelle,  de  l'entrée  d'un  minis- 
tre socialiste  dans  un  gouvernement  ou  d'un  maire 
socialiste  dans  une  municipalité  où  la  majorité  ne  soit 
pas  socialiste,  on  vient  à  contredire  le  principe  de  l'in- 
terdiction des  alliances  avec  une  fraction  de  la  bour- 
geoisie. 

C'est  pour  cela  que  j'avais  proposé,  moi,  une  motion 
devant  le  Congrès  national  de  Rome,  interdisant  d'une 
façon  absolue  la  participation  au  pouvoir  politique  ou 
au  pouvoir  municipal  sans  qu'il  y  ait  majorité  des 
socialistes...  Comme  le  disait  notre  ami  Vanden^elde, 
ce  serait  le  prolétariat  qui  s'emparerait  de  la  maison 
et  qui  dirait  à  la  bourgeoisie  :  Allez-vous-en  ! 

Je  crois  que  la  parole  a  trahi  la  pensée  de  notre  ami, 
qui  connaît  si  bien  l'esprit  de  notre  parti  socialiste  : 
lorsque  le  prolétariat  se  sera  emparé  de  la  société 
humaine,  il  ne  chassera  pas  la  bourgeoisie  et  il  ne  met- 
tra personne  à  la  porte  ;  le  socialisme  poursuit  la  lutte 
de  classe  au  nom  des  travailleurs  mais  pour  la  rédemp- 
tion de  l'humanité  entière  !  (Vifs  applaudissements) 

Le  citoyen  Vandervelde.  —  Je  n'ai  pas  parlé  d'exclu- 
sion de  la  société,  mais  du  gouvernement. 

Le  citoyen  Exrico  Fer  m.  —  Nous  croyons  que  la 
motion  Kautsky  renferme,  en  elle-même,  un  danger 
d'application  de  tactique  contre  les  socialistes  plus 
grave  que  ne  le  pense  son  auteur  ;  car,  lorsqu'on  se 
place  sur  un  terrain  dont  le  plan  est  incliné,  on  sait  d'où 

121 


l'on  part,  mais  on  ne  sait  pas  où  on  s'arrêtera.  J'ai  déjà 
parlé  du  phénomène  de  la  participation  au  Landtag; 
c'est  le  même  plan  incliné.  En  Italie,  l'autonomie  a  eu 
ce  résultat  qu'il  y  a  eu  quelques  socialistes  qui  sont 
allés  aux  funérailles  officielles  du  roi  Umberto.  (Excla- 
mations) Quant  à  nous,  nous  avons  flétri  le  régicide; 
car  c'est  un  acte  antihumanitaire;  mais  nous  avons  dit 
au  Parlement,  dans  le  groupe  socialiste,  que  nous  ne 
pouvions  pas  nous  associer  aux  obsèques  ofiîcielles  et 
orthodoxes  que  le  parti  monarchiste  faisait  à  son  roi 
assassiné.  En  France,  nous  avons  encore  un  autre 
exemple  du  danger  de  cette  tactique  ;  c'est  qu'au  mo- 
ment de  l'expédition  de  Chine,  pas  un  socialiste,  dans 
le  Parlement  français,  n'a  protesté  contre  les  crédits... 
(Applaudissements  sur  certains  bancs.  Protestations  sur 
d  autres) 

Le  citoyen  Sembat.  (P.  S.  R.)  —  C'est  une  erreur. 

Le  citoyen  Exrico  Ferri.  —  Si  je  me  trompe,  vous 
rectifierez  ;  mais  si  c'est  exact,  je  maintiens  ce  que  j'ai 
dit  contre  cette  entreprise  de  pillage  international. 

J'arrive  à  la  deuxième  résolution.  Je  trouve  que  la 
résolution  Guesde  n'est  pas  aussi  précise  que  je  l'au- 
rais voulu  ;  le  principe  est  le  même  que  ma  résolution  ; 
mais  la  formule  de  la  résolution  d'Ivry  est  assez 
élastique,  car  on  ne  dit  pas  :  pas  de  coalition,  pas 
d'alliance,  mais  coalitions  exceptionnelles  ;  on  demande 
qu  elles  soient  réduites  à  leur  minimmn  possible... 

Le  citoyen  Jules  Guesde.  —  Jusqu'à  élimination 
complète. 

Le  citoyen  Exrico  Ferri.  —  Il  y  a  une  digue  à  cela, 
c'est  vrai;  c'est  l'approbation,  le  consentement  préalable 
du  Parti  organisé  et  sa  direction;  et  je  crois  justement 
que  tous  les  malheurs  qui  arrivent  à  nos  amis  de  la 
France  c'est   de   ne   pas  avoir  un   parti  organisé,  qui 

122 


aurait  du  autoriser  ou  non  l'entrée  de  Millerand  au 
ministère.  C'est  pour  cela  que  nous  adjurons  nos  amis 
français  de  faire  l'unité  socialiste.  (Applaudissements  à 
droite) 

Ma  résolution  à  l'égard  des  coalitions  était  conçue 
dans  les  termes  suivants  : 

Le  Congrès  international  constatant  que  —  malgré  les 
changements  de  tactique  parlementaire,  gouvernementale 
et  législative,  dans  les  pays  où  le  Parti  socialiste  grandit 
d'une  manière  inquiétante  pour  les  gouvernements  bour- 
geois —  les  firincipes  de  la  société  contemporaine  ne  sont 
pas  changés  en  ce  qui  concerne  la  division  fondamentale 
entre  la  classe  capitaliste  et  la  classe  des  prolétaires  indus- 
triels et  agricoles; 

Et  rappelant  que  la  composition  et  les  progrès  du  Parti 
socialiste  ne  se  sont  réalisés  que  par  la  conscience  de  classe, 
clairement  et  complètement  éveillée  chez  les  travailleurs; 

Déclare  qu'on  ne  doit  changer  ni  le  programme,  ni  les 
méthodes  de  propagande  et  de  lutte  politique  et  écono- 
mique adoptés  par  le  Parti  socialiste  pour  la  conquête  des 
pouvoirs  publics  et  pour  imposer  à  la  classe  dominante  des 
réformes  partielles,  qui  sont  d'utiles  conquêtes  graduelles 
dans  la  marche  et  pour  l'élévation  physicpie  et  morale  du 
prolétariat. 

Seulement  dans  les  pays  où  l'organisation  du  prolétariat 
en  parti  conscient  de  classe  est  assez  développée  et  sûre  et 
se  trouve  sous  le  contrôle  de  la  direction  du  Parti  socialiste 
dans  chaque  pays,  on  pourra  faire  des  alliances  transi- 
toires et  exceptionnelles  avec  des  fractions  de  la  bour- 
geoisie pour  l'extrême  défense  des  libertés  publiques  ou 
des  principes  élémentaires  de  la  civilisation  contempo- 
raine. 

Quant  à  la  participation  des  socialistes  au  pouvoir  poli- 
ticpie  ou  administratif,  elle  ne  sera  admise  que  lorscpi'elle 
est  l'effet  de  la  majorité  acquise  par  le  Parti  socialiste  dans 
les  assemblées  politiques  et  communales. 

Il  n'y  a  que  deux  cas  dans  lesquels  on  peut  faii'e  cette 
coalition  :  le  cas  qui   s'est  produit  pour  la  France  et 

123 


celui  qui  s'est  produit  pour  l'Italie  :  extrême  défense 
des  libertés  publiques,  lorsqu'on  avait  projeté  un  Coup 
d'État  pour  supprimer  les  libertés  constitutionnelles,  de 
presse,  de  réunion,  d'association,  des  syndicats.  Alors, 
le  Parti  socialiste  a  pris  l'initiative  de  faire  une  coali- 
tion avec  les  radicaux  et  les  républicains...  Car,  ci- 
toyens français,  n'oubliez  pas  que  beaucoup  de  vos 
camarades  qui  sont  ici  n'ont  pas  la  République  chez 
eux;  et  la  République,  c'est  l'atmosphère  libre,  qui 
permet  à  nos  poumons  socialistes  de  respirer.  (Vifs 
applaudissements  à  droite) 

C'est  ainsi  qu'en  Italie  la  motion  Kautsky  n'a  pas  lieu 
d'être  appliquée,  ni  comme  principe,  ni  comme  tac- 
tique; et  tant  qu'il  y  aura  la  monarchie,  ma  conscience 
de  militant  socialiste  est  parfaitement  tranquille  :  le  roi 
d'Italie  ne  songera  jamais  à  faire  appel  à  un  ministre 
socialiste,  même  pour  la  défense  de  la  civilisation 
contre  les  forces  réactionnaires,  (i) 

J'arrive  à  la  conclusion,  et  je  demande  pardon  de  la 
longueur  de  mes  observations  au  bureau  du  Congrès  et 
au  Congrès  lui-même.  Nous  sonmaes  donc,  nous,  les  re- 
présentants de  la  minorité,  d'accord  avec  la  majorité, 
pour  l'interdiction  des  alliances,  avec  permission  ex- 
ceptionnelle et  transitoire  d'une  coalition  pour  une 
extrême  défense.  Nous  restons  à  l'état  de  minorité,  au 
contraire,  en  ce  qui  concerne  la  motion  Kautsky,  qui  va 
avoir  certainement  la  majorité  dans  notre  Congrès,  car 
elle  traduit  un  état  d'âme  qui  s'est  imposé  même  à  un 
homme  dont  la  conscience  socialiste  est,  on  peut  le  dire, 


(1)  La  Crilica  Sociale,  dans  un  ai-ticle  du  1"  octobre  1900,  signé 
des  initiales  du  citoyen  Turati  et  de  la  citoyenne  Koulichoff,  rap- 
porte cependant  que  certains  journaux  conservateurs  italiens  ont 
examiné  cette  éventualité  comme  possible  après  le  Congrès  de 
Rome. 

124 


d'acier,   à  Kautsky  lui-même,  que  tous  nous  aimons  et 
admirons. 

Au  prochain  Congrès  international,  nous  ferons  la 
balance  des  avantages  et  des  inconvénients  qu'aura 
produits  l'expérience  dans  tous  les  pays,  de  l'usage  de 
cette  tactique  qui  laisse  les  principes  au  grenier  et  qui 
applique  tout  autre  chose  au  premier  étage.  Je  crois 
que  nous  arriverons  au  prochain  Congrès  international 
avec  une  majorité  spontanée  qui  reviendra  aux  sources 
de  vie  de  la  doctrine  socialiste,  qui  ne  doit  pas  se  mo- 
mifier dans  certaines  formules  schématiques,  mais  qui 
doit  rester  ferme  sur  le  terrain  des  principes  de  la  lutte 
pour  le  prolétariat  et  pour  l'humanité. 

Mais  quel  que  soit  le  vote  de  cette  grandiose  assem- 
blée, j'espère  que  le  résultat  pratique  pour  le  socialisme 
international  sera  que  les  Français  socialistes  des  deux 
côtés  s'entendront,  à  cause  du  besoin  d'unité  dont  ils 
sont  pénétrés,  pour  marcher  ensemble  à  la  conquête  de 
l'avenir,  avec  cette  lierté  joyeuse  qui  est  le  propre  de 
l'àme  socialiste. 

C'est  dans  cet  espoir  que  le  prolétariat  italien, 
sanglant  et  douloureux,  sous  le  joug  de  la  tyTannie 
monarchique,  cléricale  et  capitaliste,  crie  :  Vive  l'unité 
socialiste  nationale  et  internationale!  (Applaudisse- 
ments prolongés  sur  la  plupart  des  bancs.  Acclama- 
lions  enthousiastes) 

Le  citoyen  Hyxdman  (Angleterrre).  —  Nous  avons 
entendu  de  magnihques  discours,  mais  cela  nous  a 
coûté  de  longues  heures  pour  les  discours  eux-mêmes 
et  pour  les  traductions.  Nous  pensons  que  nous  ne  som- 
mes point  ici  dans  une  rémiion  publique,  c'est-à-dire 
venus  pom'  entendre  de  belle  rhétorique,  mais  pour  ré- 
soudre, au  nom  du  prolétariat,  un  certain  nombre  de 
questions  déterminées.  Or,  si  nous  donnons  un  tel  déve- 

125 


loppement  à  chacune  d'elles,  nous  n'y  arriverons  pas. 
Je  propose  donc  que  les  orateurs  n'auront  que  dix  mi- 
nutes et  les  rapporteurs  vingt  minutes. 

La  proposition  mise  aux  voix  est  adoptée. 

Le  citoyen  Jaurès.  (F.  S.  R.)  —  Camarades,  quelques 
minutes  me  suffisent  pour  caractériser  ma  position  à 
l'égard  des  diverses  motions  qui  vous  sont  soumises. 
Les  observations  que  je  vais  produire  n'engagent  que 
moi,  c'est-à-dire  les  groupes  que  je  représente  directe- 
ment au  Congrès. 

Sur  la  question  des  alliances  électorales  avec  les 
partis  bourgeois,  il  est  inutile  d'insister  :  au  fond,  et 
quelles  que  soient  les  formules  plus  oumoins  ingénieuses 
proposées  de  part  et  d'autre,  tout  le  monde  est  d'ac- 
cord. Et  il  y  a  un  fait  qui  domine  toutes  les  déclara- 
tions, c'est  qu'à  l'heure  actuelle,  soit  pour  défendre  les 
libertés,  soit  pour  conquérir  le  suffrage  universel,  soit 
même  pour  conquérir  quelque  réforme  ouvrière  urgente, 
tous  les  partis  socialistes  du  monde  pratiquent  des 
alliances  ;  presque  tout  le  socialisme  international  a 
proclamé  que,  dans  l'affaire  Dreyfus,  le  prolétariat  au- 
rait suivi  des  conseils  funestes  si,  sous  prétexte  de  ne 
pas  confondre  son  action  avec  celle  de  la  bourgeoisie, 
il  avait  laissé  précisément  à  une  fraction  bourgeoise  le 
monopole  et  l'honneur  exclusif  de  la  bataille  contre  le 
mensonge.  (Applaudissements) 

De  même  pour  la  loi  Heinze,  en  Allemagne,  les  socia- 
listes n'ont  pas  refusé  de  défendre  la  liberté  de  l'art,  de 
la  science,  de  la  pensée,  d'accord  avec  les  savants  et  les 
intellectuels  de  l'Allemagne  ;  et  c'est  un  honneur  pour 
le  prolétariat  allemand  que,  grâce  à  lui,  la  patrie  alle- 
mande ne  devienne  pas  la  patrie  d'Attila,  mais  qu'elle 
reste  la  patrie  de  Goethe  !  (Vifs  applaudissements  à 
droite)  Pour  les  élections  au  Landtag,  après  bien  des 

126 


hésitations  et  des  contradictions,  la  démocratie  so- 
cialiste allemande  a  adopté  enfin  une  participation 
directe  et  obligatoii'e.  Fer  ri  nous  rappelait  la  coalition 
électorale  des  socialistes  italiens  avec  les  républicains 
et  les  radicaux.  En  Belgique,  contre  le  projet  de  loi  qui 
menaçait,  non  pas  même  le  suffrage  imiversel,  mais  le 
suffrage  plural,  il  y  a  eu  coalition  de  résistance  entre  le 
prolétariat  et  la  bourgeoisie  libérale  belge. 

Par  conséquent,  nous  nous  épuisons  en  discussions 
vaines  lorsque  nous  cherchons  des  formules  ingénieuses 
pour  disshuuler  à  demi  une  pratique  universelle  du  pro- 
létariat. (Xoiweaiix  applaudissements  à  droite)  Et  pour 
moi,  je  dis  qu'une  des  causes  qui  contribuent  à  l'heure 
présente  dans  le  monde  entier  au  trouble  apparent  des 
esprits,  c'est  que  le  socialisme,  au  Ueu  d'avouer  haute- 
ment —  puisqu'il  n'a  que  les  motifs  les  plus  désinté- 
ressés et  les  plus  nobles  —  la  tactique  qu'il  a  adoptée, 
semble  embarrassé  de  son  action.  Nous  vous  deman- 
dons de  dire  hautement  ce  que  vous  faites.  Et  mainte- 
nant, qu'on  l'appelle  alliance  ou  qu'on  l'appelle  coalition 
—  ces  subtilités  de  vocabulaire  où  se  réfugie  l'esprit 
d'intransigeance  ne  me  choquent  pas  outre  mesure... 
Quand  les  hommes  ne  peuvent  plus  changer  les  choses, 
ils  changent  les  mots.  (Rires  et  applaudissements)  Et  en 
vérité,  l'humanité  a  si  peu  de  joies  innocentes  que  je 
me  ferais  scrupule  de  lui  retirer  celle-là  ! 

Sur  l'autre  question,  plus  controversée,  de  la  partici- 
pation d'un  socialiste  au  gouvernement  bourgeois, 
j'adhère  pour  ma  part  à  la  motion  Kautsky,  parce 
qu'elle  réalise  ou  qu  elle  exprime  un  équilibre  d'opi- 
nion, un  peu  instable  peut-être,  mais  qui  est  le  seul 
possible  à  l'heure  présente. 

Au  camarade  Vandervelde,  je  veux  simplement  oppo- 
ser une  remarque  ;  il  a  dit  que  la  question   Millerand 

127 


était  purement  locale,  purement  française  ;  et  il  a  eu 
raison  en  ce  sens  qu'en  effet  aujourd'hui  la  question  ne 
se  pose  et  même  ne  peut  se  poser  qu'en  France.  Mais, 
de  quelque  façon  que  vous  la  résolviez,  laissez-moi, 
camarades  de  tous  les  pays,  regretter  qu'elle  ne  se 
pose  pas  chez  les  socialistes  de  tous  les  pays.  (Applau- 
dissements à  droite) 

Oui,  elle  est  locale  ;  oui  elle  est  française,  en  ce  sens 
que  le  surcroît  de  liberté  et  de  démocratie  que  l'institu- 
tion républicaine  apporte  au  peuple  a  mûri  la  question 
chez  nous  avant  qu'elle  ne  soit  mûrie  chez  les  autres.  Je 
prie  nos  camarades  du  dehors,  lorsqu'ils  porteront  mi 
jugement  sur  les  choses  françaises,  —  lorsqu'on  leur 
dira,  par  exemple,  que  les  sociaUstes  ne  doivent  pas  en 
France  accepter  des  postes  ministériels  qui  leur  sont 
offerts,  non  pas  directement  par  le  prolétariat,  mais  par 
le  chef  de  l'État  bourgeois,  —  je  les  prie  de  ne  pas 
oublier  que,  chez  nous,  le  chef  de  l'État  bourgeois  est 
électif,  et  que,  par  conséquent,  les  socialistes  au  Parle- 
ment participent  à  la  nomination  du  chef  de  l'État... 
(Bruyantes  et  vives  protestations  à  gauche) 

Le  citoyen  Lafargue.  (P.  O.  F.)  —  Taisez-vous  !  (i) 
(Agitation  prolongée) 

Le  citoyen  Jaurès.  —  J'entends  des  huées,  comme  si 
nous  étions  déjà  au  Congrès  national...  (Nouvelles  et 
violentes  protestations  à  gauche.  —  Rires  à  droite) 

Une  voîx  à  gauche.  —  C'est  une  provocation  1 

Le  citoyen  Jaurès.  —  Camarades  étrangers,  on  vous 
traduira  tout  à  l'heure  mes  paroles  ;  vous  les  trouverez 
dans  le  procès-verbal  authentique  du  Congrès  et  vous 
vous  étonnerez  qu'au  moment  où  je  constate  cette  vérité 


(1)  Nous  ne  pouvons  nous  rappeler  si  cette  interjection  s'adressait 
à  Jaurès  ou  aux  voisins  de  Lafargue. 

128 


acquise  que  les  socialistes  français,  membres  du  Parle- 
ment français,  concourent  pour  leur  part  à  l'élection  du 
chef  de  l'État  républicain,  il  y  ait  des  socialistes  fran- 
çais qui  me  crient  :  C'est  une  provocation  I  (Nouvelles 
et  violentes  interruptions  à  gauche.  —  La  plupart  des 
délégués  étrangers  se  lèvent  et,  se  tournant  vers  la  gau- 
che de  l'assemblée,  protestent  énergiquement  contre 
cette  attitude) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  demande  aux  membres  du 
Congrès  qui  représente  ici  le  socialisme  international, 
de  respecter  le  grand  orateur  qui  l'honore  à  cette  tri- 
bune. (Bruit  à  gauche.  —  Applaudissements  et  accla- 
mations sur  un  grand  nombre  de  bancs.)  Nous  avons 
tous  le  même  intérêt  solidaire  à  ce  que  les  deux 
opinions  en  présence  soient  présentées  avec  toute  l'am- 
pleur que  ce  débat  mérite.  Je  supplie  donc  le  Congrès 
d'assurer  la  parole  à  l'orateur  actuellement  inscrit. 

Le  citoyen  Jaurès.  —  Je  croyais  m'ètre  appliqué  à 
n'exciter  aucune  émotion  de  combat,  en  résumant  le 
plus  simplement  possible  les  raisons  substantielles  de 
mon  opinion. 

Je  disais  par  quelles  raisons,  à  l'heure  actuelle,  la 
question  ministérielle  est  une  question  française  ;  mais 
il  n'est  pas  vrai  qu'elle  ne  soit  pas  destinée  à  s'étendre  à 
d'autres  pays  ;  elle  pourra  naître  dans  tous  les  pays  où 
il  y  a  à  la  fois  un  parti  socialiste  politiquement  puissant 
et  un  régime  parlementaire  effectif.  La  question  pourra 
se  poser  en  Suisse,  en  Belgique,  comme  en  France  ; 
elle  pourra  même  se  poser  en  Angleterre  le  jour  où  la 
faillite  du  vieux  parti  libéral,  tombé  à  l'impérialisme, 
obligera  un  nouveau  parti  libéral  plus  démocratique  à 
entrer  en  action,  et  où,  comme  hier  à  la  commission  un 
camarade  de  la  Social-democratic  Fédération  en  faisait 
l'hj'pothèse,  les  prolétaires  anglais  seront  appelés,  pour 

129 


lutter  contre  l'impérialisme,  à  joindre  leur  force  de  résis- 
tance à  ce  parti  libéral  et  à  la  prêter  ainsi  à  un  gouver- 
nement condamné  sans  cela  à  l'impuissance.  Je  dis 
même  qu'elle  aurait  pu  se  poser  aux  élections  dernières 
en  Belgique,  si  les  libéraux  et  les  socialistes  belges 
avaient  battu  la  majorité  cléricale,  qu'ils  ont  simple- 
ment diminuée  (i). 

Ah  !  il  n'y  aura  pas  en  Italie  une  question  Ferri,  U  n'y 
aura  pas  en  Belgique  une  question  Vandervelde,  parce 
que  le  Parti  socialiste  italien  organisé,  parce  que  le 
Parti  socialiste  belge  organisé  ne  permettront  pas  à  des 
individualités  de  prendre  l'initiative  et  la  responsabilité 
de  décisions  pareilles  ;  mais  la  question  sous  sa  forme 
impersonnelle  se  posera  en  Belgique,  comme  elle  s'est 
posée  en  France.  (Applaudissements) 

Eh  bien,  je  n'entends  pas  —  ce  n'est  pas  le  lieu  — 
la  traiter  ici  à  fond  ;  je  me  borne  à  dire  que  si  j'adhère 
à  la  motion  Kautsky,  c'est  qu'en  déclarant  que  c'est  là 
non  pas  une  question  de  principe,  mais  une  question  de 
tactique,  elle  laisse  juge  le  Parti  socialiste  dans  le 
monde  de  trancher  la  question  en  tenant  compte  chaque 
fois  des  intérêts  positifs  du  prolétariat,  dans  une  situa- 
tion politique  et  sociale  déterminée. 

Voilà  poxu"  moi  le  sens  de  la  motion  et  voilà  pourquoi 
j'y  adhère.  Trop  longtemps,  trop  souvent,  le  parti  socia- 
liste a  commis  la  faute  de  transformer  en  questions  de 
principe,  en  questions  fondamentales  et  principielles, 
des  questions  qui  n'étaient  en  effet  que  des  questions 


(1>  Le  Socialiste  (organe  du  P.  O.  F.)  dans  son  numéro  du  7-14  juil- 
let 1901  reproche  au  citoyen  Anseele  d'avoir  dit  à  la  Chambre  des 
représentants  de  Belgique  qu'un  socialiste  poun-ait  entrer  dans  un 
ministère  monarchique.  Le  Socialiste  rappelait  à  ce  sujet  la  motion 
Kautsky;  mais  on  verra  que  pour  beaucoup  de  membres  du  Con- 
grès elle  ouvre  une  porte,  au  lieu  de  dresser  une  barrière,  comme  le 
pense  le  citoyen  Guesde. 

i3o 


de  tactique.  Et  alors,  qu'arrive-t-il?  C'est  qu'après  avoir, 
au  nom  de  la  lutte  de  classe,  interdit  la  participation 
aux  élections  du  Landtag,  on  est  obligé  ensuite  de  la 
permettre  ;  puis,  on  est  obligé  de  la  commander;  et  on 
se  donne  ainsi  l'apparence  d"ètre  inlîdèle  à  la  lutte  de 
classe,  uniquement  parce  qu'on  l'a  fait  intervenir  là  où 
elle  n'avait  rien  à  faire. 

La  lutte  de  classe  nous  oblige  à  affirmer  que,  puis- 
qu'il s'agit  de  substituer  la  propriété  communiste  à  la 
propriété  capitaliste,  c'est  la  classe  qui  a  un  intérêt 
d'ensemble  à  cette  substitution  qui  peut  travailler  sincè- 
rement à  la  réaliser;  la  lutte  de  classe  nous  oblige  à 
dire  que  le  prolétariat  n'attendra  plus,  comme  aux 
temps  du  socialisme  utopique,  son  salut  des  puissants 
d'aujourd'hui,  comme  lorsque  Robert  Owen  demandait 
au  Congrès  des  souverains  assemblés  à  Aix-la-Cha- 
pelle de  sauver  la  classe  ou\Tière  (i)  :  la  lutte  de  classe 
nous  oblige  à  dire  que  le  prolétariat  est  majeur  pour 
conduire  lui-même  ses  affaires.  Mais  c'est  précisément 
parce  qu'il  est  majeur  qu'il  ne  faut  pas,  pour  son  action 
dans  l'avenir,  lui  lier  les  mains  par  des  formules  de  tac- 
tique universelle. 

Maintenant,  il  y  a  une  autre  raison  pour  laquelle 
j'adhère  à  la  motion  Kautsky,  c'est  qu'elle  prévoit  qu'en 
aucun  cas  l'entrée  d'un  socialiste  dans  un  ministère  ne 
pourra  être  un  acte  de  volonté  individuelle  et  que  le 
Parti  organisé  seul  donnera  le  signal  de  l'entrée,  du  dé- 
part et  exercera  entre  ces  deux  dates  son  contrôle  sou- 
verain. 

J'ajoute  que  là  est  la  véritable  garantie  contre  les 


(1)  En  1818  ;  il  s'agissait  d'obtenir  une  législation  destinée  à  «  pro- 
téger la  santé  des  ouvriers  ».  (Méliu,  le  Socialisme  en  Angleterre, 
pages  42-43.) 

i3i 


ambitions  personnelles,  à  l'égard  de  la  pratique  dange- 
reuse, en  effet,  de  la  collaboration  gouvernementale  du 
socialisme  et  de  la  bourgeoisie. 

La  bourgeoisie  a  pu,  en  une  heure  de  crise,  appeler 
un  socialiste,  un  individu  socialiste  ;  elle  hésitera  bien 
davantage  à  appeler  un  socialiste  lorsque  ce  socialiste 
sera  le  délégué  du  Parti  socialiste  tout  entier,  quand  ce 
sera  alors  un  commencement  d'expropriation  politique... 
(Vifs  applaudissements  à  droite.  —  Bruit  à  gauche) 
Elle  ne  s'y  résignera  que  lorsqu'il  y  aura  une  crise  si 
grave  de  la  nation  ou  de  la  liberté  que  la  bourgeoisie 
libérale  elle-même  reconnaîtra  son  impuissance  à  se 
sauver  sans  le  concours  des  prolétaires  organisés,  ou 
lorsque  la  force  du  prolétariat  sera  telle  que  son  absten- 
tion gouvernementale  créerait  un  si  grand  vide  que 
dans  ce  vide,  comme  dans  un  abîme,  la  vie  politique  du 
pays  disparaîtrait. 

C'est  poiu"  cela  que  j'adhère  à  la  motion  Kautsky. 
(Applaudissemeîits  prolongés  sur  un  grand  nombre  de 
bancs.  —  Acclamations) 

Le  citoyen  Sembat.  —  J'ai  demandé  la  parole  sur  une 
affirmation  du  citoyen  Enrico  Ferri  parce  que  je  n'ai 
pas  voulu  laisser  supposer  que  dans  une  occasion  aussi 
grave  que  celle  des  crédits  pour  l'expédition  de  Chine, 
les  députés  socialistes  français  avaient  pu  méconnaître 
assez  leur  devoir  pour  ne  pas  intervenir. 

Il  est  de  mon  devoir  de  souligner  devant  les  cama- 
rades étrangers  que  nous  avons  toujours  considéré 
comme  étant  notre  obligation  stricte  et  rigoureuse  d'ac- 
complir à  la  tribune  du  Parlement  français  toutes  les 
manifestations  nécessaires  pour  affirmer  nos  opinions 
internationalistes.  Notamment,  lors  des  crédits  deman- 
dés pour  l'expédition  de  Cliine,  j'ai  été  délégué  par 
l'unanimité  du  groupe  socialiste  pour  apporter  en  son 

l32 


nom,  à  la  tribune,  notre  protestation  contre  toute  expé- 
dition coloniale  et  contre  celle-là  en  particulier  (i). 

Il  en  a  été  de  même  lors  de  la  discussion  des  crédits 
pour  la  flotte  ;  et  je  tiens  d'autant  plus  à  le  dire,  qu'on 
a  souligné  assez  fréquemment  ici  nos  dissensions  et  nos 
divisions  pour  que  nous  tenions  à  affirmer  devant  les 
camarades  de  tous  les  pays  qu'il  est  un  point  sur  lecpiel 
nous  n'avons  jamais  été  désunis  c'est  dans  la  lutte' 
contre  le  chauvinisme,  et  dans  l'affirmation  de  nos 
principes  internationalistes.  (Vifs  applaudissements 
sur  la  plupart  des  bancs) 

Nous  avons  toujours  et  tous  fait  notre  devoir  et  vous 
pouvez  avoir,  citoyens  étrangers,  la  conviction  que 
chaque  fois  que  nous  serons  appelés  à  protester  contre 
un  acte  quelconque  du  capitalisme  international,  contre 
une  de  ces  pirateries  que  les  gouvernements  commet- 
tent chaque  jour  d'une  façon  plus  éhontée,  nous  recom- 
mencerons cette  protestation;  et  pour  qu'on  ne  nous 
dise  pas  que  nous  ne  défendons  pas  notre  pays,  alors 
que  les  socialistes  étrangers  défendent  le  leur,  nous 
demandons  à  ce  comité  international  que  vous  avez 
décidé  de  créer  et  d'organiser,  à  cette  commission  inter- 
parlementaire que  vous  lui  avez  adjointe,  de  faire  une 
obligation  à  tous  les  députés  socialistes  de  tous  les  pays 
de  reprendre  pour  leur  compte  le  mot  d'ordre  de  nos 
camarades  allemands  :  Pas  un  sou,  pas  un  homme  pour 
les  folies  guerrières!  (Vifs  applaudissements) 


Cl)  Le  camarade  Sarrautc  félicite  cependant  nos  députés  de  n'avoir 
pas  toujours  montré  cette  intransigeance  :  «  Sur  la  demande  du 
président  du  Conseil  de  ne  pas  discuter  un  crédit  de  cinq  millions 
destiné  à  la  mission  du  Haut-Nil  (mission  Marchand)  expédition 
qui  devait  accroître  l'influence  française  et  servir  une  œuvre  de 
haut  intérêt  national,  la  fraction  socialiste  parlementaire  fit  taire 
ses  scrupules  et  le  crédit  fut  voté  sans  discussion .  »  {Socialisme  d'op- 
position, socialisme  de  gouvernement  et  lutte  de  classe,  page  09.) 

i33 


Tel  était  le  point  sur  lequel  j'avais  à  dire  quelques 
mots. 

Quant  au  fond  de  la  question  en  discussion,  le  citoyen 
Jules  Guesde,  qui  portera  la  parole  au  nom  du  P.  O.  F. 
et  du  P.  S.  R.,  développera  les  arguments  que  nous 
avons  à  faire  valoir  sur  la  question  pour  laquelle  vous 
allez  voter.  Je  me  borne  à  vous  dire  une  chose  qu'il  est 
encore  utile  de  faire  connaître  aux  étrangers  qui  se 
lamentent  sur  le  spectacle  douloureux  de  nos  profondes 
divisions.  Nous  pouvons  leur  dire  qu'il  y  a  un  point  sur 
lequel  nous  ne  sommes  pas  divisés,  en  France  :  c'est 
que,  quels  que  soient  les  heurts  d'opinions,  chaque  fois 
que  le  socialisme  international  aura  prononcé,  nous 
nous  inclinerons  ;  et  quelle  que  soit  la  décision  du  Con- 
grès socialiste  international,  quand  vous  aurez  parlé 
sur  quelque  point  que  ce  soit,  vous  ne  trouverez  en 
France  que  des  sooiaUstes  respectueux  de  vos  décisions. 
(Applaudissements  sur  un  grand  nombre  de  bancs) 

Mais,  si  tel  est  notre  devoir  et  si  nous  jurons  de  le 
remplir,  cette  docilité  même  vous  impose,  à  vous, 
citoyens,  un  autre  devoir  :  oui,  nous  sommes  prêts  à 
vous  obéir  et  à  respecter  vos  sentences  ;  mais  rendez  au 
moins  des  sentences  claires  et  non  pas  d'obscurs 
oracles!  (Applaudissements  à  gauche)  Parlez-nous 
nettement  et  ne  nous  obligez  pas  à  discuter  encore 
entre  nous  sur  le  sens  de  ce  que  vous  aurez  voulu  dire... 
Eh  quoi,  allons-nous  sortir  de  ce  Congrès  avec  je  ne 
sais  quelle  résolution  douteuse  dont  on  ne  sait  s'il 
faudra  commenter  le  texte  ou  commenter  les  considé- 
rants?... On  nous  dira  :  Tenez,  voilà  la  motion  Kautsky 
qui  dit  telle  ou  telle  chose.  —  Oui,  répondra-t-on,  mais 
Vandervelde  avait  dit  précisément  telle  autre  chose... 

Ce  que  nous  voulons,  ce  sont  des  affirmations  nettes 
et  dans  lesquelles  vous  prendrez  la  responsabilité  que 

i34 


vous  ne  pouvez  pas  é\iter.  (Applaudissements  à  gauche) 
Quand  vous  venez  nous  dire,  camarades  :  ce  sont  des 
questions  de  tactique  dans  lesquelles  le  parti  socialiste 
international  ne  devra  pas  s'immiscer,  je  dis  cpie  a'Ous 
allez  contre  la  réalité  des  faits  ;  parce  que  vous  nïgnorez 
pas  que  ce  qui  existe  dans  un  pays  se  répercute  dans 
les  autres  et  que  vous  savez  bien  qu'à  la  tribime  du 
Reichstag-,  précisément  à  l'occasion  de  ces  crédits  de  la 
flotte,  que  nos  amis  d'Allemagne  combattaient  avec 
cette  activité  jamais  ralentie  que  nous  admirons  tous 
et  que  nous  voudrions  imiter,  on  leur  disait  :  en  France, 
un  ministre  socialiste  les  présente  et  les  députés 
socialistes  français  ne  les  refusent  pasi... 

Eh  bien,  nous  députés  socialistes,  nous  avons  pro- 
testé; et  quant  au  ministre  socialiste  français,  les 
socialistes  allemands,  Bebel  etLiebknecht,  ont  répondu  : 
Le  ministre  socialiste  français  n'est  pas  soutenu  par  le 
Parti  socialiste...  Que  sera-ce  quand  on  pourra  vous 
dire  que  non  seulement  ce  ministre  est  soutenu  par  le< 
Parti  socialiste  français,  mais  qu'il  est  autorisé  par 
vous,  par  le  Congrès  socialiste  international  I... 

Ne  dites  pas  que  ce  sont  des  questions  de  tactique  et 
que  vous  vous  en  lavez  les  mains  ;  vous  en  porterez  la 
responsabilité,  et  ce  sera  justice  parce  que  ce  qui  se 
passe  dans  un  pays  ne  peut  pas  être  sans  retentissement 
sur  les  conditions  de  lutte  sociale  dans  les  autres  pays. 
Citoyens,  encore  une  fois,  nous  vous  obéirons,  mais 
parlez  haut,  clair  et  net  I  (Applaudissements  prolongés 
à  gauche) 

(Le  citoyen  Joindy  (P.  O.  S.  R.)  monte  à  la  tribune. 
Cris  sur  les  bancs  du  P.  O.  F.  :  Vive  Liebknecht!) 

Le  citoyen  Président.  —  Depuis  le  commencement  de 
ce  Congrès,  les  délégués  français  de  toutes  les  organi- 
sations ont  donné  l'exemple  d'une  grande  tolérance  vis- 

i35 


à-vis  des  orateurs  qui  prenaient  la  parole  dans  un  sens 
ou  dans  l'autre.  Je  ne  doute  pas  que  la  cause  qu'ils 
défendent  de  part  et  d'autre  ne  peut  que  gagner  à  ce 
que  de  part  et  d'autre  on  s'écoute  avec  tolérance.  La 
parole  est  au  citoyen  Joindy.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Joindy.  —  Je  demanderai  simplement, 
camarades  français,  de  me  permettre  d'exercer  le 
mandat  qui  m'amène  ici.  De  même  que  chacun  a  le 
devoir  d'exprimer  son  opinion  librement,  je  l'ai  expri- 
mée à  une  autre  époque,  mais  je  tiens  devant  le  prolé- 
tariat international  réuni  ici  à  affirmer  mes  sentiments 
internationalistes  absolus.  (Applaudissements.  Une  in- 
terruption violente  ne  parvient  pas  jusqu'au  citoyen 
Joindy)  Je  n'entends  pas  ce  que  vous  dites,  citoyens; 
personne  ne  l'entend  ici;  et  je  ne  pense  pas  d'ailleurs 
que  l'on  puisse  aujourd'hui  rou^Ti^  le  débat  qui  a 
motivé  l'interruption  de  jadis,  (i) 

Ce  que  nous  avons  à  expliquer,  camarades,  ce  sont 
les  raisons  qui  nous  ont  amenés  à  sui^Te  la  tactique  qui 
a  abouti  au  ministère  Millerand.  Voilà  ce  que  nous 
avons  à  dire,  ce  sur  quoi  nous  avons  à  nous  entendre 
devant  tous  les  camarades  étrangers. 

Il  faut  prendre  la  question  sous  les  différentes  formes 
où  elle  s'est  présentée;  il  faut  savoir  pourquoi  le  prolé- 
tariat français  s'est  dressé  pour  soutenir  un  moment  le 
ministère  qui  motive  actuellement  tant  dépassionnantes 
discussions.  Et  cet  examen  vaut  la  peine  qu'on  s'y  livre, 


(1)  Le  citoyen  Joindy  avait  été  un  des  plus  ardents  dreyfusistes  ;  au 
Congrès  national  de  1899  il  fut  expulsé  pour  avoir  crié  :  A  bas 
Liebknecht!  (Compte  rendu  sténographique,  pages  178-179.)  Cf.  dans 
le  premier  cahier  de  la  première  série  (pages  93-94)  le  punch  de 
Saint-Mandé  présidé  par  Joindy  après  son  expulsion  ;  on  remarquera 
parmi  les  citoyens  qui  protestèrent  contre  Joindy  le  conseiller 
municipal  marseillais  Quilici,  que  l'on  a  plus  taid  accusé  d'être  un 
agent  nationaliste. 

i36 


citoyens;  il  faut  se  représenter  l'état  d'esprit  dans 
lequel  la  France  et  Paris  se  trouvaient  lors  de  la  forma- 
tion de  ce  ministère.  Le  citoyen  Auer  disait  :  Il  ne 
serait  pas  possible  dans  notre  pays  qu'un  socialiste 
entre  dans  un  ministère  sans  avoir  l'appui  moral  et 
matériel  de  l'ensemble  du  socialisme.  Mais  est-ce  qu'on 
poiurait  comparer  cette  situation  avec  la  situation  de 
Millerand  au  moment  où  il  est  entré  dans  le  ministère? 
Est-ce  que  véritablement  le  Parti  socialiste  était  un 
parti  organisé,  est-ce  que  le  Parti  socialiste  était  un  et 
pouvait  être  consulté? Il  y  avait  ime  opûiion  Lndi\-iduelle 
d'un  homme  qui  se  rend  à  un  poste  de  combat.  C'est 
conome  cela  qu'il  faut  envisager  la  question.  (Applau- 
dissements à  droite) 

Vous  disiez  aux  révolutionnaires  :  Ce  ministre  est 
honteux,  ce  ministère  est  monstrueux  (et  pour  la  plus 
grande  partie  vous  aviez  raison);  vous  ajoutiez  :  Vous 
allez  voir  les  fabriques  se  vider,  vous  allez  voir  le 
peuple  se  précipiter  dans  la  rue  demandant  qu'on  chasse 
ce  ministère...  Au  contraire,  le  peuple  sentait  que 
l'action  était  tellement  révolutionnaire  dans  cette  inter- 
vention qu'il  descendait  dans  la  rue  pour  le  défendre  et 
pour  défendre  la  République.  (Applaudissements  à 
droite.  Tumulte  prolongé  à  gauche) 

Je  termine,  je  ne  voulais  pas  passionner  l'assemblée. 
La  présence  d'un  révolutionnaire  était  nécessaire  pour 
affirmer,  d'une  façon  nette,  les  raisons  pour  lesquelles 
nous  nous  rallions  à  la  résolution  Kautskj-.  J'affirme 
que  le  prolétariat  était  avec  nous  et  que  si  vous  a\âez 
abandonné  cette  conduite,  vous  ne  l'auriez  plus  eu 
avec  vous. 

Ah!  certes,  lorsqu'on  en  veut  faire  une  question  pure- 
ment doctrinale,  la  difficulté  est  grande  :  on  veut  com- 
parer des  situations  qui  ne  sont  pas  pareilles;  on  veut 

i3"  vni. 


comparer  la  situation  de  pays  qui  ne  sont  pas  dans  le 
même  état  d'esprit;  et  on  aboutit  à  vouloir  obliger  le 
prolétariat  international  à  s'enfermer  dans  des  formules 
absolues,  rigides,  et  qui  malgré  tout  ne  tiennent  pas 
debout,  tellement  elles  sont  contradictoires.  (Protesta- 
tions et  applaudissements)  Et  la  preuve,  c'est  que  vous 
aboutissez  à  ces  cordons  de  caoutchouc  qui  vous  per- 
mettent des  alliances  et  qui  ne  vous  les  permettent  pas, 
qui  vous  permettent  telle  attitude  et  qui  ne  vous  la 
permettent  pas. 

Eh  bien,  nous,  nous  vous  disons  que  chaque  fois  que 
le  sentiment  humain  est  attaqué,  que  chaque  fois  que, 
comme  dans  l'affaire  Dreyfus,  à  laquelle  il  a  été  fait 
allusion,  toute  une  nation  se  précipite  contre  un  indi- 
vidu pour  une  question  de  race,  le  prolétariat  doit  être 
debout  î  (Vifs  applaudissements  et  protestations) 

Le  citoyen  Hyivdman.  —  La  section  anglaise  propose 
la  clôture  de  la  discussion. 

Une  voix.  —  Après  les  orateiu's  inscrits. 

Le  citoyen  PnÉsmEXT.  —  Le  citoyen  Jules  Guesde  est 
le  premier  orateur  inscrit,  mais  il  ne  reste  plus  que  cinq 
minutes  avant  la  fin  de  la  séance.  Je  pense  que  nous 
devons  à  notre  camarade  Guesde  de  ne  pas  l'obliger  à 
parler  dans  de  pareilles  conditions  et  que  nous  serons 
tous  d'accord  pour  lui  donner  la  parole  demain  matin. 
(Approbation) 

La  séance  est  levée  à  six  hernies. 


CINQUIÈME  JOURNÉE 

Séance  du  jeudi  21  septembre   1900 
(matlv) 

La  séance  est  ouverte  à  dix  heures,  sous  la  prési- 
dence du  citoyen  Van  Kol  (Hollande)  assisté  des  citoyens 
Fûrholz  (Suisse)  et  Plekhanoff  (Russie). 

Le  citoyen  Président.  —  Il  a  été  décidé  par  le  bureau 
que  les  travaux  du  Congrès  de^Tont  être  terminés, 
comme  dernière  limite,  à  sept  heures  et  demie,  ce  soir. 

Je  dois  faire  connaître  une  déclaration  qui  a  été  faite 
par  la  délégation  allemande  ;  les  camarades  allemands 
ont  déclaré  à  l'unanimité  que,  s'ils  continuaient  à  ne 
pouvoir  entendre  distinctement  et  complètement  la  tra- 
duction qui  leur  est  faite  des  discours,  ils  risqueraient 
de  voter  contre  leur  conscience,  en  donnant  un  vote  qui 
ne  serait  pas  suffisamment  éclairé  ;  ils  se  refusent  donc 
à  prendre  part  au  vote,  si  la  traduction  des  discours 
n'est  pas  faite  dans  le  silence  le  plus  absolu.  Les  An- 
glais ont  fait  la  même  déclaration.  (Approbation) 

La  première  question  soumise  à  la  séance  de  ce  ma- 
tin est  celle  de  la  date  du  prochain  Congrès  ;  les  Alle- 
mands proposent  igoS,  les  Anglais  1902.  Il  s'agira 
ensuite  de  savoir  si  le  prochain  Congrès  sera  tenu  à 
Amsterdam  ou  à  Vienne. 

J'indique  aussi,  au  nom  du  président  des  syndicats 
fédérés  de  l'Allemagne,  qu'il  a  été  fait  un  rapport  sur  le 

i39 


mouvement  social  en  Allemagne  et  qu'il  met  ce  rapport 
à  la  disposition  de  tous  les  secrétaires  d'organisations 
(fui  en  feront  la  demande. 

En  raison  de  la  difficulté  que  nous  aurons  de  terminer 
toutes  les  discussions  aujourd'hui,  j'indique  que  je  tien- 
drai la  main  d'une  façon  rigoureuse  à  ce  que  les  ora- 
teurs ne  parlent  pas  plus  de  dix  minutes  et  les  rappor- 
teurs vingt  minutes,  comme  il  a  été  décidé. 

Le  citoyen  Smith  (Angleterre).  —  La  délégation  an- 
glaise, qui  vient  de  se  réunir,  a  décidé  à  l'unanimité 
qu'elle  avait  entendu  suffîsanmient  de  discours  en  ce 
qui  concerne  la  neuvième  question  ;  qu'elle  s'était  formé 
une  opinion  et  qu'elle  ne  participerait  plus  à  la  discus- 
sion ;  elle  m'a  donc  demandé  de  ne  plus  lui  traduire  les 
discours  qui  auraient  rapport  à  cette  question.  (Protes- 
tations sur  certains  bancs  à  gauche) 

Une  voix.  —  C'est  un  tort  ! 

Le  citoyen  Quelch  (Angleterre),  (i)  —  Je  propose, 
comme  amendement  à  la  proposition  anglaise,  que  le 
prochain  Congrès  ait  lieu  dans  trois  ans.  On  objecte 
qu'il  est  difficile  d'organiser  ces  Congrès  internatio- 
naux ;  eh  bien,  c'est  parce  que  nous  ne  les  organisons 
pas  assez  souvent;  avec  l'habitude,  on  les  fera  mieux. 
J'estime  que  trois  ans,  c'est  bien  assez  long. 

Le  citoyen  Vaxdervelde  (Belgique).  —  Je  n'ai  pas 
eu  l'occasion  de  discuter  la  question  avec  mes  amis 
belges,  pour  appuyer  la  proposition  de  nos  camarades 
anglais. 

En  1889,  il  avait  été  convenu  que  l'on  se  réunirait  tous 
les  deux  ans  ;  (2)  on  l'a  fait  jusqu'au  Congrès  de  Lon- 
dres ;  mais,  à  Londres,  on  a  demandé  d'établir  un  délai 


(1)  De  la  Social-democratic  Fédération. 

(2)  Paris,  juillet  1889  ;  —  Bruxelles,  août  1891  :  —  Zurich,  août  1893 
-  Londres,  juillet  1896. 

i4o 


plus  considérable  ;  trois  ans.  Nous  avons  résisté,  mais 
la  majorité  cependant  s'est  prononcée  pour  ce  long  in- 
tervalle. Cette  fois,  il  ne  s'ag-it  plus  de  trois  ans,  mais 
de  cinq  ans  ;  si  la  progression  continue,  les  Congrès  se 
réuniront  tous  les  dix  ans  ou  même  tous  les  vingt  ans... 
(Rires)  J'estime,  quant  à  moi,  que  des  réunions  conune 
celles  qui  ont  eu  lieu  à  Zurich,  à  Londres  et  à  Paris, 
ayant  pour  résultat  de  resserrer  les  liens  entre  militants 
de  tous  les  pays,  ce  serait  un  véritable  désastre  pour  la 
démocratie  socialiste  que  de  voir  remettre  à  cinq  ans 
les  assises  fraternelles  qui  ont  lieu  en  ce  moment.  (Ap- 
plaudissements) 

Le  citoyen  Sixger  (Allemagne).  —  J'insiste  sur  la 
proposition  que  la  délégation  allemande  a  faite,  et  voici 
pourquoi  :  je  ne  pense  pas  que  les  racines  de  la  solida- 
rité du  prolétariat  mondial  soient  seulement  dans  les 
Congrès  internationaux  ;  ces  racines  sont  beaucoup 
plus  fortes,  elles  sont  dans  la  solidarité  de  classe,  dans 
la  conscience  de  classe  du  prolétariat  tout  entier.  D'un 
autre  côté,  la  situation  quant  aux  travaux  d'un  Congrès 
international  a  beaucoup  changé  par  la  résolution  même 
qu'on  a  votée  à  ce  Congrès  :  la  constitution  d'un  secréta- 
riat international  et  la  création  d'une  commission  inter- 
parlementaire. Ces  deux  organes  de  l'internationalisme 
prolétarien  vont  se  charger  de  beaucoup  de  travaux 
qui,  jusqu'ici,  étaient  l'objet  des  sessions  périodiques 
du  prolétariat  international.  Étant  donnée  cette  situa- 
tion, il  se  produit  un  amoindrissement  du  travail  et  il 
n'est  plus  nécessaire  que  les  Congrès  internationaux 
siègent  aussi  souvent  qu'autrefois. 

Puis,  j'estime  qu'il  ne  peut  pas  entrer  dans  la  tâche 
d'un  Congrès  international  de  s'immiscer  dans  les  petits 
détails  du  mouvement  socialiste  des  diflérentes  natio- 
nalités :  un  Congrès  international  socialiste  peut  seule- 

i4i 


ment  établir  les  grandes  lignes  de  la  marche  du 
prolétariat  universel;  pour  ces  grandes  lignes  qu'il 
s'agit  de  tracer,  il  ne  paraît  pas  nécessaire  de  se  réunir 
bien  fréquemment.  Je  fais  remarquer  que  jusqu'à 
présent  la  plupart  des  Congrès  internationaux  ont  seu- 
lement renouvelé  les  résolutions  qu'on  avait  déjà  votées 
dans  les  Congrès  précédents  ;  et  cette  répétition  même 
diminue  la  valeur  de  ces  résolutions.  Il  vaut  beaucoup 
mieux  élargir  l'espace  de  temps  existant  entre  les 
Congrès  et  prendre  des  résolutions  durables,  qui  seront 
fructueuses  pour  les  travaux  du  prolétariat. 

Je  proteste  avec  énergie  contre  la  pensée  que  la 
délégation  allemande  n'est  pas  assez  pénétrée  du 
sentiment  de  la  solidarité  internationale  :  toute  l'histoire 
du  parti  allemand  témoigne  des  sentiments  internatio- 
nalistes qu'il  professe  et  de  l'influence  qu'ils  exercent. 
En  se  ralliant  à  la  proposition  allemande,  le  Congrès 
ne  négligera  pas  les  liens  de  solidarité  du  prolétariat 
mondial  ;  mais  au  contraire,  en  les  établissant  sur  les 
bases  solides  de  travaux  sérieux,  ils  n'en  seront  que 
plus  fortement  resserrés. 

Le  citoyen  Axdrea  Costa  (Italie).  —  J'appuie  la 
proposition  anglaise,  d'autant  plus  qu'étant  donnée  la 
constitution  du  comité  international,  nous  sonunes  sûrs 
qu'en  deux  ans,  comme  l'a  dit  Vandervelde,  on  aura 
tout  le  temps  d'organiser  le  Congrès. 

Jusqu'à  présent,  on  a  pu  se  plaindre  que  les  Congrès 
internationaux  ne  donnaient  pas  les  résultats  que  le 
prolétariat  en  attendait  ;  mais  pourquoi  ?  Parce  quil 
n'y  avait  pas  un  bureau  qui  pût  les  organiser,  parce 
que  les  résolutions  n'étaient  pas  prises  suffisamment  à 
l'avance  et  qu'on  n'avait  pas  le  temps  de  discuter  les 
questions  à  temps.  C'est  malheureusement  ce  qui  s'est 
encore  produit  pour  ce  Congrès. 

142 


Notre  ami  Singer  a  dit  que  la  démocratie  allemande 
a  toujours  fait  preuve  d'internationalisme  :  c'est 
entendu  ;  mais  cela  ne  veut  pas  dire  qu'elle  ne  puisse 
encore  faire  bien  mieux...  (Rires)  Il  a  ajouté  que  les 
Congrès  internationaux  ne  devaient  pas  intervenir  dans 
les  questions  nationales...  J'espère  que  si;  et  je  crois, 
par  exemple,  que  les  citoyens  des  autres  nations,  dans 
ce  Congrès,  auront  peut-être  exercé  une  heureuse 
influence  sur  nos  amis  français.  Sans  vouloir  nous 
immiscer  dans  le  détail  des  questions  nationales,  nous 
venons  apporter  le  tribut  de  notre  intelligence  et  de 
notre  expérience  à  nos  amis  de  toutes  les  nationalités. 
(Applaudissements)  Au  point  de  vue  de  la  solidarité  et 
des  rapports  internationaux  du  prolétariat,  nous  pen- 
sons que  la  proposition  anglaise  doit  être  acceptée. 

Voix  nombreuses  :  Aux  voix  1 

Le  citoyen  PnÉsmEXT.  —  Je  propose  de  clore  la 
discussion.  Chaque  nation  a  deux  voix,  comme  il  a  été 
décidé  :  il  y  a  trois  propositions  en  présence,  une  de 
deux  ans,  anglaise  ;  une  de  cinq  ans,  allemande  ;  et 
une  de  trois  ans,  autrichienne  et  hollandaise. 

La  proposition  de  deux  ans,  mise  aux  voix,  est 
repoussée  par  vingt  et  une  voix  contre  dix-neuf.  La 
proposition  de  trois  ans  est  adoptée  par  trente-deux 
voix  contre  huit. 

Le  citoyen  Polak  (Hollande).  —  Au  sujet  du  lieu 
du  prochain  Congrès,  je  tiens  à  déclarer,  au  nom  de 
la  section  hollandaise,  que  nous  serons  très  heureux 
si  le  Congrès  décide  de  nous  fahe  l'honneur  de  se 
réunir  en  1908  à  Amsterdam.  Nous  ferons  tout  notre 
possible  pour  le  bien  organiser,  avec  l'aide  du  bureau 
central  de  Bruxelles,  et  tout  notre  possible  aussi  pour 
vous  accueillir  tous  fraternellement  et  de  la  meilleure 
façon.  (Applaudissements) 

143 


Le  citoyen  Pernerstorfer  (Autriche).  —  Nous  invi- 
tons bien  cordialement  le  Congrès  international  à  se 
réunir,  la  prochaine  fois,  à  Vienne.  Vienne  est  une 
belle  et  joyeuse  ville  ;  et  les  frères  d'Autriche  feront 
leur  possible  pour  rendre  le  séjour  aussi  agréable  et 
aussi  joyeux  que  possible.  Il  est  vrai  que  l'Autriche  est 
un  État  policier  ;  mais  les  socialistes  autrichiens  sont 
convaincus  qu'ils  parviendront  à  écarter  du  Congrès 
toutes  les  tracasseries  policières  qu'on  voudrait  y 
mettre. 

Soyez  certains  aussi  que  nous  ferons  de  notre  mieux 
pour  préparer  le  Congrès  international  d'une  manière 
parfaite,  de  sorte  que  les  travaux  du  Congrès  s'effec- 
tueront d'une  façon  satisfaisante.  Nous  serions  très 
heureux  que  vous  fassiez  l'honneur  à  notre  ville  de  la 
choisir  et  que  vous  démontriez  ainsi  votre  solidarité 
envers  le  prolétariat  de  cette  contrée  éloignée,  en 
venant  fraterniser  avec  lui.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Kritchevsky  (Russie).  —  J'indique  que 
si  le  Congrès  se  tient  à  Vienne,  la  Russie  ne  pourra 
être  représentée  par  aucun  délégué,  à  cause  des 
rapports  de  police  existant  entre  la  Russie  et  l'Autriche. 
C'est  pourquoi  je  demande  que  si  le  Congrès  ne  veut 
pas  empêcher  les  socialistes  russes  d'être  représentés 
au  Congrès  suivant,  il  de^Ta  voter  pour  Amsterdam. 

Le  citoyen  Adler  (Autriche).  —  Il  est  ^Tai  que  la 
police  est  bien  méchante  en  Autriche,  mais  elle  ne  l'est 
pas  autant  que  le  fait  supposer  le  citoyen  Kritchevsky. 
La  raison  commence  à  se  développer  un  tout  petit  peu 
même  dans  le  monde  policier  en  Autriche  ;  et  je  crois 
que  les  Autricliiens  peuvent  prendre  l'engagement  et 
promettre  qu'il  n'y  aura  pas  de  tracasseries,  d'expul- 
sions et  de  dangers  pour  les  délégués  russes  qui  vien- 
dront au  Congrès  international. 

i44 


Du  reste,  au  point  de  vue  des  difficultés  policières, 
l'Autriche  n'en  a  pas  le  pmilège  ;  et  sous  la  République 
même,  avec  un  gouvernement  où  il  y  a  un  ministre  socia- 
liste, on  a  créé  des  difficultés  sérieuses  à  Plekhanoff  et 
à  Bebel  pour  leur  permettre  d'assister  à  ce  Congrès.  Je 
dois  reconnaître  que  l'Autriche  est  encore  plus  policière 
que  la  France  (i). 

Voix  nombreuses  :  Aux  voix  ! 

Le  citoyen  Président.  —  Je  mets  la  proposition  de  la 
Hollande  aux  voix.  —  Adopté.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Polak.  —  Je  vous  remercie,  au  nom  de  la 
délégation  hollandaise,  cordialement  du  vote  que  vous 
venez  d'émettre;  la  Hollande  est  un  petit  pays;  le  parti 
socialiste  y  est  très  jeune,  il  s'efforcera  d'autant  plus 
de  faire  honneur  au  mandat  et  à  la  confiance  dont  vous 
l'avez  investi.  (Vifs  applaudissements) 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  allons  reprendre  Tordre 
du  jour,  la  discussion  de  la  neuvième  question;  la 
parole  est  au  citoyen  Jules  Guesde. 

(Le  citoyen  Jules  Guesde  se  présentant  à  la  tribune 
est  salué  par  des  applaudissements,  des  acclamations  de 
la  gauche  de  l'assemblée  et  des  cris  de  :  Vive  la  Com- 
mune !  A  droite,  on  crie  :  Vive  la  Républicpe  !) 

Le  citoyen  Jules  Guesde.  (P.  O.  F.)  —  Je  n'ai  que 
quelques  mots  à  dire  relativement  à  la  résolution  des 
alliances,  que  j'approuve  d'autant  plus  qu'elle  interdit, 
au  nom  de  la  lutte  de  classe,  toute  alliance  avec  une 
fraction  quelconque  de  la  classe  capitaliste  et  que,  si 


(1)  r>e  sténographe  n'a  pas  pris  note  d'un  petit  incident  qui  se 
produisit  ici  :  le  citoyen  Adler  avait  parie  en  allemand  et  ses 
paroles  avaient  été  traduites  par  la  citoyenne  Z^/A/n,  maisce  citoyen 
comprend  le  français  et  il  s'aperçut  que  la  traductrice  avait  exagéré 
le  rapprochement  établi  entre  la  France  et  l'Autriche  et  la  portée 
des  observations  relatives  à  Millerand.  Il  protesta  vivement. 

145 

IX 


elle  tolère  encore  les  coalitions,  sans  confusion  de  pro- 
gramme ou  de  tactique,  elle  entend  immédiatement  les 
réduire  à  leur  minimmn,  jusqu'à  leur  élimination  com- 
plète; et  que,  d'un  autre  côté,  tout  en  réduisant  ces 
coalitions,  «lie  les  soumet  à  l'examen  et  à  l'approbation 
des  organisations  régionales  ou  nationales  auxquelles 
appartient  le  groupe  engagé.  De  ce  côté-là,  au  P.  S.  R., 
au  P.  O.  F.,  à  l'Alliance  communiste  et  aux  Fédéra- 
tions socialistes  révolutionnaires  qui  sont  avec  nous,, 
nous  avons  toute  satisfaction. 

Je  passe  maintenant  à  la  résolution  Kautsky  et  Je 
déclare,  tout  d'abord,  que  nous  sommes  avec  Kautsky, 
que  nous  sommes  avec  la  majorité  de  la  neuvième  com- 
mission, lorsqu'elle  rappelle  que  l'entrée  d'un  socialiste 
isolé  dans  un  gouvernement  bourgeois  ne  peut  être 
considérée  comme  le  commencement  de  la  conquête  des 
pouvoirs  publics  par  le  prolétariat  organisé.  Cette 
déclaration  est  considérée  par  nous  comme  étant  d'une 
extrême  importance,  parce  qu'au  point  de  ^Tie  interna- 
tional, elle  va  séparer  ce  qui  doit  être  séparé  :  la  prise 
du  pouvoir  central  par  le  prolétariat,  agissant  comjiie 
ennemi,  et  l'aumône  d'un  portefeuille,  acceptée  par  un 
socialiste.  La  prise  du  pouvoir  ne  pourra  être  confondue 
avec  la  mendicité  ministérielle...  (^T7/8ap/)ZaM6fisseme7ifs 
à  gauche) 

Nous  sommes  encore  avec  Kautsky  et  la  majorité  de 
la  commission,  lorsqu'il  rappelle  —  car  tout  cela  appar- 
tient au  passé  socialiste  révolutionnaire  international, 
tout  cela  ce  ne  sont  pas  des  nouveautés,  c'est  le  principe 
même  de  la  lutte  engagée  depuis  plus  de  trente  ans  par 
le  prolétariat  conscient  contre  le  vieux  monde  qui 
s'écroule,  —  lorsqu'il  rappelle  que  ce  qu'il  faut  au  pro- 
létariat pour  s'affranchir,  c'est,  non  pas  le  pouvoir 
gouvernemental  conquis  fragmentairement,  mais  c'est 

i46 


la  totalité  du  pouvoir  central  ;  parce  qu'en  dehors  de 
cette  totalité,  il  n'y  a  que  des  réformes  impuissant  es , 
incapables  de  modifier  profondément  la  condition  des 
classes  en  lutte  ;  et  parce  que  ralïrancliissement  du 
travail,  comme  de  la  société,  est  subordonné  à  une 
question  d'expropriation,  à  une  question  de  transfor- 
mation de  la  propriété  capitaliste  en  propriété  collecti- 
viste, communiste  ou  sociale,  et  que,  pour  cela,  la  tota- 
lité du  pouvoir  politique  est  indispensable.  Et,  je  vais 
plus  loin  :  rien  ne  dit  que  le  pouvoir  légal  total  suffira  à 
une  œuvre  aussi  gigantesque  ;  rien  ne  dit  qu'il  ne  faudra 
pas  aller  jusqu'à  la  dictature  de  classe...  (Vifs  applau- 
dissements à  gauche.  —  Interruptions  à  droite)  devant 
laquelle  n'ont  pas  reculé  les  grands  bourgeois  révolu- 
tionnaires de  1793. 

Nous  sommes  encore  avec  Kautsky,  lorsque  dans  sa 
résolution  il  dénonce  la  désorganisation,  la  confusion 
introduite  dans  le  prolétariat  militant  par  la  collabora- 
tion socialiste  donnée  à  un  gouvernement  de  classe 
eimemie,  et  lorsqu'il  ajoute  :  que,  loin  de  nous  rapprocher 
du  but,  cette  collaboration  nous  en  éloigne  ;  que  plus 
nous  avons  l'apparence  du  pouvoir  entre  des  mains 
socialistes,  moins  nous  avons  la  réalité  de  ce  pouvoir; 
et  qu'au  lieu  d'être  une  cause  de  force  pour  ceux  d'en 
bas  qui  luttent,  il  est  une  cause  d'affaiblissement. 

Je  considère  que  ces  déclarations,  que  ces  rappels, 
que  cette  mise  au  point  sont  extrêmement  importants 
au  milieu  des  défaillances  qui  ne  sont  pas  seulement 
nationales,  mais  qui  se  produisent  partout,  à  un  moment 
où  (personne  ne  peut  le  contester,  Ferri  est  venu  l'affir- 
mer, lui  aussi  de  son  côté)  il  y  a  partout  un  fléchisse- 
ment, et  que  le  mouvement,  en  s'étcndant,  a  perdu  en 
profondeur  et  en  conscience  ce  qu'il  a  gagné  en  étendue. 
C'est  pourquoi,  lorsque  cette  résolution  Kautsky  a  été 

■47 


mise  aux  voix  dans  la  neuvième  commission,  après  que 
la  nôtre  avait  été  écartée,  au  moins  par  un  vote  de 
priorité,  j'ai  failli  la  voter,  parce  qu'elle  constituait 
déjà  une  première  rectification  indispensable  pour  la 
tactique  internationale  du  prolétariat.  (Applaudisse- 
ments à  gauche) 

Mais  où  les  organisations  au  nom  desquelles  je  parle 
ici  ne  sont  plus,  ne  peuvent  plus  être  avec  Kautsky  et 
la  résolution  de  la  majorité,  c'est  lorsque,  après  avoir 
condamné  théoriquement  et  expérimentalement  ce  que 
j'appellerai,  pour  ne  blesser  personne,  le  fait  nouveau, 
le  fait  d'hier  et  d'aujourd'hui,  quelques  lignes  plus  loin 
on  admet  la  résurrection,  dans  des  conditions  quelque 
peu  différentes  il  est  vrai,  de  ce  fait  nouveau  considéré 
conuiie  un  accident... 

Eh  bien,  non  !  la  lutte  de  classe  ne  saurait  aboutir  à 
la  collaboration  des  classes  ;  ou  alors  cet  accident  ris- 
querait d'être  mortel  pour  la  classe  ou\Tière,  poiu*  le 
Parti  socialiste,  dupe  d'une  pareille  réconciliation,  même 
momentanée. 

Un  socialiste  —  c'est  Liehknecht  qui  parle  —  qui 
entre  dans  un  gouvernement  bourgeois,  cesse,  par  ce 
fait  même,  dêtre  socialiste;  il  peut  se  croire  encore 
socialiste,  ajoutait  Liehknecht  ;  il  ne  Test  plus,  parce 
que  si  on  ne  peut  pas  servir  deux  maîtres,  on  peut  en- 
core moins  servir  deux  classes  aux  intérêts  aussi  anta- 
goniques que  le  prolétariat  d'un  côté,  la  bourgeoisie 
capitaliste  de  l'autre;  et  on  ne  peut  pas,  en  vm  mot, 
être  à  la  fois  l'agent  delà  conservation  sociale  et  l'agent 
de  la  transformation  ou  de  la  Révolution  sociale.  Il  y 
a  là  une  incompatibilité,  une  contradiction  que  ne  fera 
pas  dispaïaître  l'autorisation  donnée  par  un  Parti 
socialiste  à  un  de  ses  membres  d'entrer  dans  un  mi- 
nistère. 

148 


La  même  contradiction,  la  même  incompatibilité 
subsistera;  seulement  il  y  aura  quelque  chose,  je  ne  dis 
pas  de  plus,  mais  de  pis  :  il  y  aiu^a  la  responsabilité 
d'un  gouvernement  bourgeois  cpii,  avec  socialiste  ou 
sans  socialiste,  est  condamné  à  faire  les  affaires  de 
sa  classe,  ne  peut  pas  gérer  autrement  les  sociétés 
modernes  qu'elles  ne  veulent  être  gérées,  étant  donnés 
la  texture,  le  terrain,  les  bases  économiques  de  ces 
sociétés.  Et  alors,  il  y  aura  la  responsabilité  de  tous  les 
actes  de  classe,  de  tous  les  crimes  de  classe  de  ce 
gouvernement  bourgeois,  endossés  non  plus  seulement 
individuellement  par  un  socialiste  égaré  sur  les  bancs 
ministériels;  il  y  aura  la  responsabilité  endossée  par  le 
Parti  socialiste  lui-môme,  c'est-à-dire  la  faillite,  la  ban- 
queroute, décrétée  par  lui-même,  du  Parti  socialiste 
vis-à-vis  du  prolétariat,  qui  a  eu  conflance  en  lui,  qui  a 
marché  derrière  lui  et  qui.  encore  une  fois,  les  yeux 
ouverts  par  les  éclairs  des  fusils,  comme  par  des  éclairs 
d'orage,  voyant  que  la  chair  ouvrière  est  également 
meurtrie,  que  le  prolétariat  est  également  ensanglanté, 
qu'il  y  ait  collaboration  socialiste  ou  qu'il  y  ait  un  gou- 
A'ernement  de  classe  exclusivement  bourgeois,  serait 
épouvanté,  écœuré.  Et  qui  dit  que  demain  il  nous 
croirait  encore!... 

Voilà  les  raisons  qui,  au  point  de  vue  national,  ex- 
cluent, selon  nous,  absolument  toute  participation 
socialiste  à  un  gouvernement  bourgeois.  Mais  il  y  a  un 
autre  côté,  c'est  le  côté  international  ;  et  puisque  nous 
sommes  ici  des  frères  internationaux  réimis  en  Con- 
grès, laissez-moi  apporter  cet  argument  absolument 
décisif. 

Vous  représentez-vous  cette  participation  socialiste, 
ce  socialiste  entré  dans  un  gouvernement  bourgeois  et 
qui  a  la  responsabilité  non  seulement  de   la  politique 

149 


bourgeoise  intérieure,  mais  de  la  politicpie  capitaliste  à 
l'extérieur,  obligé  de  déposer  des  demandes  de  crédits 
militaires,  maritimes,  coloniaux,  obligé  de  les  défendre, 
alors  que  dans  les  pays  où  cette  promiscuité  ne  s'est  pas 
encore  produite,  lorsque  la  bourgeoisie  impériale  alle- 
mande, la  bourgeoisie  royale  italienne,  la  monarchie 
constitutionnelle  anglaise  déposent  ces  mêmes  crédits, 
les  socialistes  répondent  :  Vous  n'aurez  pas  un  kilo 
de  poudre,  pas  un  boulet,  pas  un  soldat!... 

Il  y  a  là  la  destruction  de  l'Internationale  que  vous 
êtes  en  train  de  créer  ici  :  avec  un  Miller  and  prussien, 
avec  un  MillerandilBMeJi.^  avec  un  3/i7/era7zrf  français, 
avec  un  Millerand  anglais  il  n'y  a  plus  d'Internationale 
ouvrière  possible!...  (Applaudissements  et  bravos  en- 
thousiastes sur  les  bancs  du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R.) 

Voilà  pourquoi,  si  la  motion  Kautskj  n'était  pas 
renvoyée  à  une  commission  appelée  à  faire  disparaître 
ce  que  nous  considérons  comme  une  contradiction  fla- 
grante et  comme  un  nouveau  danger  dressé  sur  la  route 
déjà  embarrassée  du  prolétariat  d'aujourd'hui,  je  ne 
pourrais  pas  répondre,  au  nom  des  organisations  pour 
lesquelles  je  parle,  et  malgré  notre  esprit  d'union  na- 
tionale et  internationale,  que  la  motion  Kautshy  serait 
respectée.  Et  je  suis  obligé  de  défendre  la  proposition  de 
la  minorité,  qui  consiste  en  ceci  :  à  tracer  une  frontière 
infranchissable,  de  façon  à  ce  que  les  exceptions, 
comme  le  disait  Ferri  l'autre  jour,  n'arrivent  pas,  à 
force  d'être  nombreuses,  à  manger  la  règle  même. 
Voici  cette  résolution: 

Le  cinquième  Congrès  international,  réuni  à  Paris, 
rappelle  que,  par  conquête  des  pouvoirs  publics,  il  faut 
entendre  l'expropriation  politique  de  la  classe  capitaliste, 
que  cette  expropriation  ait  lieu  pacifiquement  ou  violem- 
ment. 

Elle  ne  laisse  place,  par  suite,  en  régime  bourgeois,  qu'à 

i5o 


l'occupation  des  positions  électives  dont  le  Parti  peut  s'em- 
parer au  moyen  de  ses  propres  forces,  c'est-à-dire  des 
travailleurs  organisés  en  parti  de  classe,  et  interdit  néces- 
sairement toute  participation  socialiste  aux  gouvernements 
bourgeois,  contre  lesquels  les  socialistes  doivent  rester  à 
l'état  d'opposition  irréductible. 

Voilà  le  champ  ouvert  au  prolétariat,  voilà  jusqu'où 
peut  aller  le  prolétariat,  avec  ses  forces,  à  l'état  de 
classe  ennemie;  voilà  l'autre  champ  dans  lequel  il  ne 
peut  pas  pénétrer,  parce  que  la  classe  ennemie,  qui  en 
a  la  clef,  qui  peut  l'y  introduire,  ne  l'y  introduira  que 
dans  la  mesure  de  ses  intérêts,  et  parce  que  cette  intro- 
duction se  retournera  contre  la  classe  ouvrière. 

Contre  l'établissement  de  cette  frontière,  Vandervelde 
a  dit  :  Elle  est  factice  ;  elle  est  dans  tous  les  cas  un  peu 
arbitraire  ;  quelle  différence,  a-t-il  ajouté,  faites-vous 
entre  un  maire  nommé  par  le  suffrage  ouvrier  socialiste 
et  envoyé  dans  un  Hôtel  de  viUe  et  au  contraire  un 
ministre  qui,  désigné  par  le  Parti,  entrerait  dans  un 
gouvernement  bourgeois  ?  Mais  la  différence  est  colos- 
sale !  C'est  que  lorsqu'un  Parti  socialiste  envoie  un  des 
siens  à  la  mairie  d'une  grande  Commune  ou  d'une 
petite  Commune,  cet  élu-là,  ce  maire-là  est  sien  ;  s'il  ne 
fait  pas  son  devoir  socialiste,  il  sera  brisé  au  renouvel- 
lement du  mandat  ;  il  sera  guillotiné  électoralement,  à 
défaut  d'un  châtiment  plus  personnel  et  suffisant  — 
tandis  qu'en  ce  qui  concerne  ce  délégué  du  Parti 
socialiste  dans  le  gouvernement  central  de  la  bour- 
geoisie, plus  il  manquera  à  son  devoir  socialiste,  plus 
il  trahira  son  propre  parti  et  plus  longtemps  il  restera 
dans  le  gouvernement  de  la  classe  ennemie.  C'est  une 
prime  à  la  trahison  que  vous  aurez  donnée  !  (Applau- 
dissements) 

11  y  a  encore  autre  chose  :  c'est  qu'en  indiquant  la 
i5i 


possibilité  de  devenir  ministre  dans  les  circonstances 
exceptionnelles,  avec  le  consentement  du  Parti,  vous 
allez  créer  dans  le  parti  un  état  d'esprit  nouveau,  très 
nouveau,  le  mauvais  esprit  nouveau.  Du  moment  qu'on 
est  ministrable  accidentellement,  dans  les  circonstances 
extraordinaires,  l'idée  de  devenir  ministre  s'introduit 
dans  le  cerveau  des  militants  d'avant-garde,  de  ceux 
qu'on  appelle  l'État-major.  Ils  sont  ministrables  ;  ils 
veulent  devenir  ministres  ;  et  ils  disent  :  C'est  le  Parti 
qui  nous  impose  cette  nouvelle  tactique;  (Applaudisse- 
ments) alors  qu'on  était  jadis  dévoué  à  son  parti 
jusqu'au  mur,  jusqu'aux  exécutions  sommaires,  aujour- 
d'hui il  faut  être  dévoué  à  son  Parti  jusqu'à  l'acceptation 
d'un  portefeuille  ;  il  faut  avoir  l'héroïsme  de  retremper 
le  socialisme  moderne  dans  des  espérances  de  porte- 
feuilles ! 

Je  m'arrête,  je  crois  que  j'ai  dépassé  la  limite... 

Voix  à  gauche  :  Parlez  î 

Je  n'ai  plus  qu'un  mot  à  ajouter,  c'est  que  notre  réso- 
lution nous  paraît  présenter  toute  espèce  de  praticabilité, 
même  au  point  de  ^1le  des  pays  qui  se  trouvent  soumis 
à  des  élections  politiques  différentes  des  nôtres.  C'est 
ainsi  qu'un  camarade  suisse  me  demandait  hier  si  avec 
notre  motion  on  aurait  le  droit  de  devenir  député  en 
Suisse,  et  ministre  en  Suisse,  où  les  fonctions  ministé- 
rielles sont  données  à  l'élection...  Mais,  naturellement, 
avons-nous  répondu,  toutes  les  fonctions  électives  sont 
de  droit  pour  les  socialistes  ;  et  même  ils  ont  le  devoir 
de  les  obtenir,  parce  qu'alors,  c'est  l'expropriation  du 
gouvernement  bourgeois  qui  conmience.  Quand  vous 
déléguez  un  ministre  directement,  vous  coimnencez  la 
véritable  œuvre  qui  aura  à  se  terminer  par  la  Révolution. 
Au  contraire,  le  jour  où  vous  acceptez  ce  que  vous 
devriez  prendre,  c'est  vous  qui  découvrez  votre  classe, 

l52 


lui  créez  des  responsabilités  devant  lesquelles  elle  a 
le  droit  de  reculer. 

Dans  tous  les  cas,  pour  nous,  notre  conviction  est 
absolue  :  on  ne  peut  pas  dans  une  société  bourgeoise 
dépasser,  comme  conquête  de  pouvoirs  publics  par  le 
moyen  légal,  les  positions  électives  ;  et  c'est  pourquoi 
je  demanderai,  dans  tous  les  cas,  au  Congrès,  de  vouloir 
bien  accepter  que  notre  motion,  sur  laquelle  nous 
tenons  à  ce  qu'on  puisse  se  compter,  soit  mise  aux  voix 
la  première,  de  façon  à  ce  que  nous  sachions  quels 
sont  ceux  qui  sont  restés  avec  nous  sur  le  terrain 
premier  où  nous  luttons  depuis  vingt  ans  et  plus... 

Ahl  je  sais  bien  qu'on  a  dit  que  c'était  la  vieille 
méthode,  le  vieux  jeu,  que  nous  avions  fait  jadis 
besogne  utile  en  séparant  les  classes,  en  indiquant  au 
prolétariat  la  mission  qui  lui  incombait  de  s'alfranchir, 
parce  que  de  son  affranchissement  résulterait  l'affran- 
chissement général,  que  cela  avait  été  utile  dans  le 
passé,  mais  qu'on  pouvait  recoudre  ce  que  nous  avions 
décousu,  confondre  ce  que  nous  avions  séparé...  (Bruit, 
protestations  nombreuses) 

En  dehors  de  la  lutte  de  classe,  en  dehors  de  ce  ter- 
rain, il  n'y  a  place  que  pour  la  duperie,  que  pour  la 
conservation  sociale  !  (Applaudissements  prolongés  et 
acclamations  à  gauche) 

Le  citoyen  Axskele  (Belgique)  (i).  —  Je  suis  un    de 


(1)  Lo  14  juillet  1899.  le  citoyen  Anscele  écrivait  à  Millerand  : 
«  Laissez-moi,  mon  cher  Millerand.  vous  féliciter  pour  votre 
courage  d'avoir  accepté  le  poste  de  combat  au  ministère  dans  les 
circonstances  connues  ».  (Cinquième  cahier  de  la  première  série, 
page  1.) 

Sur  le  grand  rôle  joué  par  le  citoyen  Anscele  dans  les  organisa- 
tions belges  lire  les  Circulaires  du  Musée  social,  du  20  décembre  1897 
et  de  janvier  1899,  consacrées  au  Vooruit  et  à  la  fédération  ouvrière 
gantoise. 

Cet  orateur  a  parlé  en  français,  mais  en  s'excusant  de  la  difficulté 
qu'il  éprouvait  à  parler  notre  langue. 

i53  IX. 


ceux  qui  par  télégramme  ont  félicité  Millerand  d'avoir 
accepté  un  poste  au  ministère  français.  Quand  je  l'ai 
fait,  je  n'ai  pas  été  préoccupé  par  les  questions  parti- 
culières dans  lesquelles  se  trouvait  la  France;  les  uns 
disaient  :  La  République  est  en  danger;  les  autres 
disaient  :  C'est  inexact...  Pour  moi,  la  question  était 
secondaire;  si  j'ai  envoyé  mon  télégramme  de  félicita- 
tions, c'est  parce  que  je  croyais  sincèrement  que  ma 
classe  et  ma  cause  pouvaient  avoir  des  profits  et  des 
intérêts  nouveaux  dans  ce  nouveau  moyen  de  lutte  dont 
la  classe  ouvrière  en  France  pourrait  s'emparer.  Je  crois 
que  j'ai  posé  alors  très  nettement  la  question,  pour  ce 
qui  me  concerne.  Et  maintenant,  voyons  la  résolution 
Kaiitsky. 

On  a  dit  au  Congrès  qu'elle  est  vague  ;  c'est  vrai  ;  je 
l'aurais  aimée  plus  nette;  mais  après  réflexion,  je  dois 
conrenir  qu'elle  ne  peut  être  que  ce  qu'elle  est  ;  d'abord 
parce  que  la  situation  qu'elle  traite  est  vague  en  elle- 
même,  et  d'un  autre  côté  parce  que  sur  une  question  de 
tactique,  il  n'y  a  pas  de  règle  fixe. 

Le  compagnon  Guesde  a  trouvé  dans  la  résolution 
Kaiitskj'  des  choses  admirables;  j'y  en  ai  trouvé  aussi. 
Je  suis  notamment  heureux  que  le  socialisme  interna- 
tional ait  osé  dire  devant  le  monde  que  le  triomphe  de 
la  classe  ouvrière  sera  une  œuvre  lente,  longue  et 
pénible  î  (Applaudissements  à  droite) 

Le  côté  caractéristique  de  la  résolution  n'est  pas, 
d'après  moi,  tout  ce  que  Guesde  y  a  trouvé  :  c'est  cette 
phrase  seule,  à  mon  avis.  C'est  la  classe  ouvrière  osant 
s'avouer  à  elle-même  qu'il  faudra  longtemps  et  que  tous 
les  jours  et  chaque  minute,  il  faudra  être  sur  la  brèche 
pour  le  triomphe  définitif.  (Nouveaux  applaudissements  à 
droite)  A  ce  point  de  vue,  le  Congrès  d'aujourd'hui  rompt 
avec  le  passé.  On  pouvait  croire  que  nous  étions  comme 


l'Église,  qui  dit  :  Croyez  en  Dieu,  et  le  reste  vous  sera 
donné  dans  le  ciel  ;  —  on  pouvait  croire  que  nous  étions 
comme  la  bourgeoisie  qui  dit  :  Croyez  en  la  liberté  et  le 
reste  vous  sera  donné  par  surcroît;  —  et  que  nous 
disions  :  Croyez  à  la  Révolution,  et  le  reste  vous  sera 
donné  par  la  suite... 

Eh  bien,  dès  aujourd'hui,  le  socialisme  international 
dit  :  Préparez-vous  à  la  grande  journée  finale;  mais 
entrez  dans  l'action  chaque  jour  et  chaque  minute  ;  et 
ne  laissez  aucun  moyen  de  propagande  sans  l'employer. 
(Vifs  applaudissements  à  droite) 

Et  d'où  vient,  je  ne  dis  pas  cette  nouvelle  tactique, 
mais  ce  courage  (i)  et  cette  franchise?  C'est  que  nous 
sommes  assez  forts  par  le  nombre,  par  la  foule  qui  vient 
à  nous,  c'est  que  cette  crise  de  croissance  de  laquelle 
nous  souffrons  —  au  lieu  des  défaillances,  dont  parlait 
Guesde  tout  à  l'heure  — nous  donne  de  nouveaux  devoirs 
devant  le  prolétariat,  qui  a  conliance  en  nous. 

Je  suis  certain  que  la  lectiu-e  de  cette  phrase  de 
Kautsky  aura  été  une  terrible  désillusion  pour  certains 
de  nos  amis,  qui,  prêts  à  mourir  pour  la  cause  se  seront 
demandé  :  De\Tai-je  donc,  moi  qui  suis  prêt  aux  sacri- 
fices et  à  l'abnégation,  me  résigner  à  devenir  membre 
d'une  coopérative  ou  d'une  mutualité  socialistes  ?... 
Oui,  mes  amis  î  car  si  la  lutte  sur  les  barricades  est 
héroïque,  la  lutte  de  tous  les  jours,  celle  pour  mainte- 
nir la  foi  et  la  confiance  dans  le  cœur  du  prolétariat,  est 
aussi  belle  !  (Vifs  applaudissements  sur  un  grand 
nombre  de  bancs) 


(1)  En  lètc  de  l'un  des  chapitres  do  son  livre  Bernstein  a  écrit 
cette  phrase  de  Schiller  :  «  Qu'elle  ose  donc  paraître  ce  qu'elle  est  » 
^Op.  cit.,  page  238),  et  dans  le  dernier  chapitre  il  s'élève  contre  le  cant 
des  révolutionnaires  qui  veulent  mettre  les  faits  «  au  diapason  des 
tirades  familières  »  (p.  277). 

i55 


Le  citoyen  Delesalle.  (P.  O.  F.)  —  C'est  ce  que  fait 
tous  les  jours  le  Parti  Ouvrier  Français  î  (i) 

Le  citoyen  Anseele.  —  Certains  de  nos  amis  diront  : 
J'ai  souffert  tout  ce  qu'on  peut  souffrir,  et  tout  cela  pour 
qu'un  des  nôtres  devienne  ministre  et  que  quelques 
autres  espèrent  le  devenir...  pour  que  ces  arri\istes  se 
corrompent  et  corrompent  la  foule  avec  eux  !... 

Eh  bien,  nous  ne  pensons  pas,  au  contraire,  que  votre 
œuvre  ait  été  inutile  ;  homieur  à  ces  révolutionnaires 
du  passé,  dont  le  représentant  vivant,  Cipriani,  est  au 
milieu  de  nous  !  (Applaudissements)  Mais,  chers 
Cipriani  du  passé  et  de  l'avenir,  n'ayez  pas  peur  ;  le 
coup  de  fusil  devra  se  faire  encore...  Croyez-vous  donc 
que  lorsque  la  classe  ouvrière  se  sera  solidement  orga- 
nisée dans  le  monde  entier,  lorsque  le  capitalisme  se 
sentira  miné,  il  ne  se  défendra  pas  contre  le  flot  gros- 
sissant du  socialisme  et  ne  nous  obligera  pas  à  la 
bataille  !...  Plus  nombreux  seront  nos  syndicats  et  nos 
coopératives,  plus  nombreux  seront  nos  électeurs  et 
plus  approchera  la  bataille  suprême,  qui  sera  meur- 
trière, parce  que  le  monde  exploiteur  sentira  que  c'est 
la  dernière  ! . . .  (Applaudissements) 

Mais  ici  nous  nous  séparons  de  la  mïnovilé.  Kautsky 
dit  :  Un  socialiste  peut  devenir  ministre  dans  certaines 
circonstances  données  et  comme  mandataire  de  son 
Parti,  et  Guesde  dit  :  Il  ne  peut  jamais  devenir  ministre. 
Voilà  les  deux  thèses  nettement  déterminées. 

Etd'abord,  je  demande  à  Guesde:  La  société  bour- 
geoise repose  sur  deux  forces  :  la  force  politique  (elle 
est  maîtresse  du  gouvernement)  et  la  force  économique 


(1)  Depuis  le  Congrès  de  Lyon  (1901)  le  citoyen  Delesalle  a  quitté 
le  P.  O.  F.  Au  Congrès  de  1899,  il  avait  ol)tenu  de  son  parti  l'adop- 
tion d'une  politique  de  transaction.  (Compte  rendu  sténographique. 
pages  2C2-26C  et  page  282.) 

i56 


(elle  est  maîtresse  dn  commerce  et  de  l'industrie)  et 
cette  dernière  force  est  peut-être  plus  gigantesque  que 
la  première.  Si,  un  jour,  la  grande  industrie  duCreusot, 
les  mines  d'Anzin,  les  établissements  Cockerill  en  Bel- 
gique, des  usines  de  pétrole  en  Amérique,  ou  une  grande 
industrie  anglaise  quelconque,  se  sentant  trop  faible 
pour  diriger  elle-même  sa  propre  entreprise,  s'adressait 
à  un  homme  intelligent  des  sjTidicats,  un  socialiste 
appartenant  à  la  même  industrie,  qui  donc  oserait  dire 
à  cet  homme  :  N'entrez  pas  dans  cette  sorte  de  ministère  ; 
en  y  entrant,  vous  traliissez  la  cause  ouvrière?  Et  qui 
oserait  dire  encore  que  toute  la  responsabilité  des  actes 
de  ce  ministère  devrait  tomber  sm'  le  représentant  de 
la  classe  ouATière,  même  si,  dans  des  grèves,  des  injus- 
tices étaient  conmiises  par  l'industriel?... 

Guesde  vient  de  dire  :  Il  y  a  dans  le  monde  socialiste 
tout  entier  des  défaillances...  Je  proteste,  au  nom  du 
Congrès,  contre  ce  mot  de  «  défaillance  »  qui  est 
inexact  I  (Applaudissements)  Le  mouvement  socialiste 
grandit;  et  sil  y  a  des  défaillances  en  France,  je  vous 
assure  qu'il  n'y  en  a  pas  en  Belgicfue,  où  nous  em- 
ployons tous  les  moyens  de  lutte,  ceux  mêmes  que 
quelques-uns  d'entre  vous  ne  veulent  pas  employer... 
(Interruptions  sur  certains  bancs) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  prie  l'orateur  de 
conclure. 

Voix  nombreuses.  —  Parlez  î 

Le  citoyen  Axseele.  —  Au  point  de  vue  de  la  théorie, 
je  suis  aussi  rigoureux  que  Guesde,  dont  je  suis  l'élève; 
mais  il  faut  songer  à  la  manière  pratique  de  la  faire 
pénétrer  dans  le  cerveau  du  prolétariat.  11  ne  suflît  pas 
d'écrire  une  belle  brochure;  il  faut,  pour  qu'elle  soit 
utile,  que  l'ouvrier  puisse  la  lire  ;  et  pour  qu'il  la  lise,  il 
lui  faut  de  l'argent  et  du  temps,  en  même  temps  que  la 

i57 


capacité  inlellectuelle  pour  l'étudier.  Or,  nous  nous  trou- 
vons devant  un  socialiste  de  talent  comme  Guesde,  qui 
croit  pouvoir  nous  dire  :  Le  mouvement  s'est  étendu, 
mais  il  a  perdu  en  profondeur  ce  qu'il  a  gagné  en  éten- 
due... Eh  bien,  quelle  en  est  la  raison?  C'est  que  la 
misère  est  trop  grande,  c'est  que  les  heures  de  travail 
sont  trop  longues.  Et  alors,  celui  qui  travaille  à  dimi- 
nuer les  heures  de  travail,  à  augmenter  les  salaires,  à 
augmenter  le  bien-être  de  la  classe  ouvrière,  fait  œuvre 
utile  et  méritoire  I  (Applaudissements  prolongés  sur  un 
grand  nombre  de  bancs) 

Le  citoyen  PnÉsmEXT.  —  Je  propose  de  clore  la  dis- 
cussion à  trois  heures  sur  cette  question.  Voici  une 
autre  proposition  qui  ne  vient  pas  du  bureau,  mais 
d'une  grande  partie  de  l'assemblée,  c'est  de  suspendre 
la  séance  à  une  heure  et  de  la  reprendre  à  deux  heures. 
(Les  délégués  belges  et  hollandais  proposent  que  la  dis- 
cussion soit  close  à  une  heure.  —  Les  anglais  éga- 
lement.) 

Voix  nombreuses  :  Aux  voix  î 

Je  mets  aux  voix  la  proposition  tendant  à  clore  les 
discussions  sur  cette  question  à  une  heure,  en  laissant 
la  possibilité  à  un  délégué  de  l'une  des  nationalités 
étrangères,  qui  n'a  pas  parlé,  de  s'expliquer,  au  citoyen 
Costa.  —  Adopté. 

Le  citoyen  Vaillant.  (P.  S.  R.)  —  J'aurai  bien  peu 
de  choses  à  dire,  après  le  discours  de  notre  excellent 
ami  Guesde;  toutes  ses  paroles  sont  l'expression  directe 
de  notre  pensée.  Nous  voulons  seulement  affirmer  que 
dans  la  lutte  actuelle  engagée  entre  la  classe  ouvrière 
et  la  classe  aapitaliste,  nous  considérons  qu'il  est  néces- 
saire que  le  parti  socialiste  se  montre  distinct,  qu'il 
reste  un  parti  d'opposition  et  de  révolution,  et  que  de 

i58 


la  classe  capitaliste  il  n'obtienne  que  ce  qu'il  peut 
obtenir  par  combat.  C'est  pourquoi  nous  rejetons  abso- 
lument les  compromissions,  les  pactisations,  toute 
alliance,  toute  introduction  d'un  socialiste  dans  le  pou- 
voir central,  dans  les  ministères. 

Le  citoyen  Anseele  disait  tout  à  l'heure  cjue  nous 
n'avons  pas  seulement  un  combat  politique  à  li^Te^, 
mais  aussi  un  combat  économique.  Et  que  diriez-vous, 
ajoutait-il,  si  le  patron  du  Creusot,  par  exemple,  tirait 
d'un  sjTidicat  un  socialiste  pour  le  mettre  à  la  tête  de 
son  usine?...  Nous  répondrons  que  sïl  le  fait,  c'est 
pour  soutenir  son  intérêt  ;  cpi'il  fait  de  ce  sj-udiqué  un 
agent  du  patronat  et  que  le  jour  où  il  s'apercevra  que 
celui-ci,  au  lieu  de  servir  ses  intérêts,  les  trahit,  il  le 
cassera  aux  gages. 

Eh  bien,  il  en  est  de  même  d'un  socialiste  dans  un 
ministère  ;  il  doit  avec  ses  collègues  faire  œuATe  gou- 
vernementale bourgeoise,  ou  sinon,  il  disparaîtrait. 
C'est  ainsi  qu'il  arrive  ce  fait  auquel  vous  avez  assisté, 
que  nous  déclarons  être  un  malheur  pour 'le  prolétariat, 
qu'un  ministre  sociaUste  a  pu  être  rendu  responsable  de 
fusillades  d'ouvriers  à  la  Martinique  et  à  Chalon.  Eh 
bien,  si,  comme  on  le  demande,  le  ministre  socialiste 
était  délégué  par  son  parti,  ce  serait  le  Parti  socialiste 
tout  entier  qui  serait  rendu  soUdaire  et  complice  de  ces 
fusillades. 

C'est  ce  que  nous  ne  voulons  pas,  à  cause  de  cette 
grande  bataille  dont  a  parlé  Anseele ^  qui  doit  terminer 
la  grande  lutte,  laquelle  sera  le  triomphe  de  la  Révo- 
lution. Eh  bien,  puisque  nous  avons  à  Uvrer  cette  grande 
bataille,  croyez-vous  que  nous  puissions  la  gagner  si 
nous  n'avons  pas  le  prolétariat  derrière  nous  ?  Il  faut 
bien  que  nous  l'ayons,  et  nous  ne  l'aurons  pas  si  nous 
l'avons  découragé,   si  nous   lui  avons  montré  que  le 

i59 


Parti  socialiste  ne  représente  plus  ses  intérêts,  ne  re- 
présente plus  la  guerre  de  la  classe  ouvrière  contre  la 
classe  capitaliste.  Que  pensera-t-il  donc,  lorsqu'il  nous 
aura  vu  collaborer  avec  la  bourgeoisie,  défendre  le 
capitalisme,  par  l'intermédiaire  de  notre  délégué?  C'est 
pourquoi  nous  disons  que  la  participation  au  pouvoir 
central  de  la  bourgeoisie,  même  d'un  délégué  du  prolé- 
tariat, dans  n'importe  quelle  circonstance,  est  une 
impossibilité. 

Nous  concevons  que  le  citoyen  Kautsky,  dont  nous 
admirons  tous  la  profondeur  de  pensée,  ait  pu  rédiger 
sur  ce  sujet  un  article  et  qu'à  cet  article  il  ait  donné  la 
forme  d'ime  résolution;  mais  nous  nous  demandons 
comment  lui,  qui  a  lutté  si  victorieusement  en  Alle- 
magne contre  la  tactique  de  Berjistein,  vient  aujour- 
d'hui pour  ainsi  dire  capituler  devant  l'opinion  de 
Bernstein  (i).-.  (Violentes  protestations  sur  un  grand 
nombre  de  bancs)  Je  ne  dis  pas  que  ce  soit  dans  la 
pensée  de  Kautskj-,  mais  c'est  le  fait  qui  dominerait  et 
qui  résulterait  du  vote  de  sa  proposition. 

Nous  avons  pris  au  dernier  Congrès  national  français 
sur  cette  question-là  une  résolution  nette  et  ferme  ;  mais 
par  le  fait  même  qu'il  y  avait  l'examen  de  circonstances 
particulières,  cela  a  permis  aux  discussions  de  s'établir, 
et  d'ergoter  pour  savoir  quelles  étaient  ces  circonstances 
particulières. 

Eh  bien,  il  faut  que  le   Congrès  international   parle 


(1)  A  ce  moment  Bernstein  dit  en  riant  à  un  de  ses  voisins  que  le 
citoyen  Vaillant  se  trompait  et  que  la  majorité  des  délégués  allemands 
penchait  de  son  côté.  On  remarquera  que  l'avis  du  Comité  directeur 
allemand  fut  donné  par  Auer  qui  adopta  les  mêmes  principes  que 
Jaurès  et  qu'Anseele  et  considéra  comme  secondaires  les  restrictions 
de  la  proposition  Kautsky.  Ceux  qui  ont  observé  ce  qui  se  passait 
parmi  les  délégués  allemands  ont  facilement  vu  que  les  paroles 
d'Auer  traduisaient  bien  l'idée  générale  de  ce  groupe. 

160 


franchement.  Les  Français  se  soumettront  à  ses  déci- 
sions; mais,  comme  le  demandait  Sembat,  il  faut 
qu'elles  soient  nettes.  La  discorde  continuera  par  le 
vote  de  la  proposition  Kautsky,  bien  cpie  dans  la 
pensée  de  Kautsky  sa  résolution  soit  nette  et  favorable 
à  notre  thèse. 

Aussi,  nous  vous  demandons  de  dire  nettement  ce 
que  vous  voulez  et  de  voter  tout  d'abord  sur  la  propo- 
sition de  la  minorité.  Nous  vous  demandons  d'émettre 
un  avis  net  devant  le  prolétariat  qui  vous  écoute. 
(Applaudissements  à  gauche)  —  (Des  protestations  se 
produisent  sur  les  bancs  du  P.  O.  F.  et  du  P.  S.  R. 
parce  quon  ne  procède  pas  à  la  traduction  en  anglais  et 
en  allemand  du  discours  de  Vaillant) 

Le  citoyen  PnÉsmEXT.  —  C'est  d'accord  avec  le 
citoyen  Vaillant  que,  sur  la  demande  des  Allemands  et 
des  Anglais,  et  pour  gagner  du  temps,  il  a  été  convenu 
que  ce  discours  ne  serait  pas  traduit. 

Le  citoyen  Auer  (Allemagne).  — J'ai  trop  de  confiance 
dans  la  politesse  et  l'hospitalité  française  pour  avoii  pu 
penser  un  seul  moment  que  les  Français  seuls  discute- 
raient, et  que  les  délégués  étrangers  n'auraient  pas  la 
parole.  Je  remercie  les  camarades  français  pour  la 
manière  toute  cordiale  dont  ils  laissent  enfin  la  parole 
aux  étrangers. 

On  a  beaucoup  discuté,  mais  malgré  l'admiration  que 
j'ai  éprouvée  pour  les  belles  choses  et  les  choses  justes 
qui  ont  été  dites  des  difl'érents  côtés,  il  me  semble 
qu'on  n'a  apporté  aucun  argument  nouveau.  Toutes  ces 
questions,  qui  troul)lent  les  camarades  français,  qui  les 
divisent,  ont  été  examinées  avec  la  même  conscience, 
avec  le  même  détail,  mais  peut-être  avec  moins  de 
passion,  par  les  Allemands,  il  y   a   quelques  années. 

i6i 


Parmi  les  Allemands,  en  effet,  on  s'est  demandé  s'il 
pouvait  y  avoir  des  coalitions  avec  des  fractions  du 
parti  bourgeois,  si  le  prolétariat  pouvait  s'aventurer 
sur  le  parquet  glissant  du  parlementarisme  bourgeois, 
si  le  parti  socialiste  pouvait  participer  aux  élections 
communales  et  envoyer  des  représentants  dans  les 
municipalités.  Mais  ces  questions  ont  été  réglées  par  la 
force  même  des  choses,  et  je  suis  convaincu  qu'il  en 
sera  de  même  pour  les  Français,  et  qu'ils  se  trouveront 
amenés  à  agir  comme  l'ont  fait  les  Allemands,  parce 
qu'ils  ne  pourront  pas  renoncer  à  prendre  part  à  toutes 
ces  manifestations  de  la  vie  sociale  sans  léser  les 
intérêts  de  la  classe  ouvrière. 

On  a  discuté  le  cas  particulier  Millerand.  Mais  ce  cas 
ne  peut  préoccuper  les  Allemands,  car  il  n'y  a  pas  à 
craindre  qu'il  se  produise  chez  nous,  pour  le  moment  ! 
Nous  n'en  sommes  pas  encore  là  I  Mais  j'espère  pourtant 
que  bientôt  la  même  nécessité  s'imposera  à  nous  aussi  ! 
On  s'est  étonné  que  cette  question  n'ait  revêtu  en 
Allemagne  qu'un  caractère  de  discussion  académique 
et  doctrinale  :  mais  c'est  parce  que,  chez  nous,  la 
situation  est  telle  que  ceux  qui  peut-être  auraient  à 
décider  s'ils  peuvent  ou  non  entrer  dans  un  cabinet 
bourgeois,  sont  tous,  pour  le  moment,  beaucoup  plus 
près  de  la  prison  que  d'un  fauteuil  ministériel...  (Rires) 

Je  me  suis  vu,  pendant  toute  cette  discussion,  à  la 
place  du  journalier  de  Reuter,  devant  qui  l'on  discutait 
pour  savoir  quel  plat  il  fallait  préférer.  Et  le  simple 
paysan  de  la  Basse-Allemagne  se  disait  :  Pruneaux 
cuits,  viandes  rôties,  voilà  de  fameux  plats  ;  mais  l'on 
n'en  voit  jamais  !  (Rires  prolongés)  C'est  la  situation 
où  nous  nous  trouvons. 

Mais  la  question  se  présente  encore  à  nous  par  un 
autre  côté.   Quelles  circonstances  ont  fait,  en  France, 

162 


qu'un  socialiste  a  pu  devenir  ministre? Il  s'agissait  de 
savoir  qui  allait  triompher  de  la  République  ou  de  la 
réaction,  et  si  cet  immense  mouvement  de  libération 
humaine,  pour  lequel  vous  avez,  vous  autres  Français, 
versé  tant  de  sang,  allait  reculer  de  plusieurs  années. 
Ce  sont  les  traditions  de  notre  parti  que  je  suis  simple- 
ment, lorsque  je  vous  dis  :  Dans  de  tels  moments,  où  il 
fallait  repousser  la  réaction  menaçante,  prête  à  attenter 
à  la  liberté,  où  il  fallait  empêcher  tout  recul  économique 
ou  politique,  nous  n'avons  pas  une  minute  hésité  à  faire 
notre  devoir.  Et  si  jamais  une  pareille  question  venait 
à  se  poser  pour  nous,  nous  dirions  aux  partis  qui  \den- 
draient  à  nous  :  Soyez  rassurés.  C'est  notre  tradition, 
c'est  notre  existence  qui  exigent  que  nous  menions  avec 
vous  le  même  combat  pour  la  Liberté,  le  Droit  et  le 
Progrès.  Peut-être,  par  égard  pour  nos  chefs,  que  nous 
aimons,  aurions-nous  ajouté  :  Nous  ne  voulons  pas  de 
fauteuil  ministériel,  mais  vous  pouvez  compter  sur 
nous. 

Mais,  d'un  autre  côté,  s'il  s'était  présenté  en  Allemagne 
une  affaire  Dreyfus,  je  crois  pouvoir  affirmer  qu'on 
n'aurait  pas  dit  :  C'est  ime  querelle  de  bourgeoisie  qui 
ne  nous  regarde  pas  î  (Applaudissements)  Et  si  on 
avait  eu  à  se  demander  si  on  devait  être  pour  ou  contre 
Loubet,  après  un  moment  de  réflexion  on  aurait  ré- 
pondu :  Nous  sommes  pour  Loubet  ! 

Ainsi  que  je  l'ai  dit  dans  la  conunission,  chez  nous 
autres.  Allemands,  la  question  Millerand  n'aurait  pas 
pu  se  présenter  à  un  autre  point  de  \Tie;  c'est  qu'il 
n'aurait  pu  entrer  dans  le  cabinet  bourgeois  sans  s'être 
entendu  au  préalable  avec  son  Parti  ;  mais  le  cas  n'est 
pas  le  môme  pour  la  France,  et  en  présence  de  cette 
confusion,  de  cette  Tour  de  Babel  qui  se  produit 
en   France    et    dont    nous   sommes    témoins,    on    se 

i63 


demande  vraiment  à  qui  Millerand  eût  pu  s'adresser 
pour  savoir  quelle  attitude  prendre  !  (Rires  et  applau- 
dissements) 

C'est  pour  cela  qu'il  y  a  grand  intérêt  à  ce  que  vos 
querelles  cessent  et  à  ce  que  vous  deveniez  un  parti  fort 
et  unifié.  Alors,  vous  pourrez  régler  toutes  les  questions 
d'une  manière  profitable  aux  intérêts  du  prolétariat.  Ce 
cas  peut  se  représenter,  et  il  faudra  que  le  socialisme 
français  ait  une  génération  qui  soit  à  la  hauteur  de  la 
tâche  historique  qui  lui  incombera. 

En  ce  qui  concerne  la  résolution  Kautskj-,  je  n'adhère 
pas  à  chaque  plirase  .en  particulier,  mais  j'en  approuve 
la  tendance  générale  en  ce  qu'elle  ne  nous  lie  pas  les 
mains  pour  l'avenir,  en  ce  qu'elle  déclare  que  le  Parti 
socialiste  est  assez  fort,  assez  conscient  de  lui-même 
pour  trouver,  dans  des  situations  difficiles,  la  vraie 
route  qu'il  doit  prendre;  j'estime  que  nous,  socialistes, 
nous  ne  devons  pas  être  des  fanatiques,  des  dogma- 
tiques, car  nous  ne  possédons  pas  toute  la  vérité,  mais 
nous  aspirons  à  la  vérité;  c'est  pour  cela  que  nous 
devons  avoir  notre  liberté  d'action  dans  les  cir- 
constances à  venir. 

J'espère  qu'à  l'avenir  les  camarades  français  parvien- 
dront à  régler  leurs  questions  de  famille  en  famille  et 
qu'ils  penseront  que  l'on  ne  doit  laisser  aux  congrès 
internationaux  que  la  solution  de  questions  générales. 
Alors,  les  congrès  internationaux  futurs  seront  vrai- 
ment une  démonstration  du  prolétariat  organisé  et 
conscient. 

J'espère  aussi  que  quelle  que  soit  la  décision  du 
Congrès,  les  frères  français  ne  se  considéreront  pas 
comme  des  vainqueurs  ou  des  vaincus;  mais  comme 
des  lutteurs  unis  entre  eux,  qui  doivent  marcher  la 
main  dans  la  main  avec  leurs  frères  de  tous  les  pays. 

i64 


(Vifs   applaudissements    sur    un    grand   nombre    de 
bancs) 

Le  citoyen  PRÉsroExx.  —  La  discussion  de  cette 
question  est  close;  mais  je  donnerai  encore  la  parole 
cet  après-midi  au  citoyen  Andréa  Costa  pour  une  dé- 
claration. 

La  séance  est  levée  à  une  heure. 


SEANCE  DE   L  APRES-MIDI 

La  séance  est  ouverte  à  deux  heures  et  demie,  sous  la 
présidence  du  citoyen  Vax  Kol  (Hollande),  assisté  des 
citoyens  Fiirholz  (Suisse)  et  P lekhanoff  {Knssié). 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  prions  les  sections  des 
différents  pays,  qui  ne  l'ont  fait  déjà,  de  nous  faire 
parvenir  les  noms  des  délégués  au  Comité  permanent 
international. 

Je  donne,  ainsi  que  je  l'ai  annoncé,  la  parole  au 
cïtoyeii  Andréa  Costa,  pour  une  déclaration. 

Le  citoyen  Andréa  Costa  (Italie).  —  Notre  ami  Ferr?, 
avec  lequel  nous  sommes  en  désaccord  d'opinion,  mais 
que  nous  aimons  comme  il  nous  aime,  parce  que,  ainsi 
qu'on  vous  l'a  dit,  il  peut  y  avoir  des  discussions  en 
Italie,  il  n'y  a  pas  de  divisions  (Applaudissements)... 
Ferri,  avec  loyauté,  a  déclaré,  après  le  vote  de  notre 
récent  Congrès  de  Rome,  qu'il  accepterait  loyalement 
l'expérience  que  nous  allions  faire  de  l'autonomie. 

De  même,  je  vous  déclare  et  je  lui  déclare  que  si,  lors 
du  prochain  Congrès  italien,  il  était  prouvé  que  la  tac- 
tique de  l'autonomie  nous  avait  fait  du  mal,  je  dirai  au 
citoyen  Ferri  :  Vous  aviez  raison,  comme,  dans  le  cas 
contraire,  il  nous  dira  :  J'avais  tort. 

i65 


Le  citoyen  Ferri  a  cru  pouvoir  exprimer  ropinion  de 
la  délégation  italienne.  Je  n'ai  pas  l'habitude  d'abuser 
de  la  parole,  ni  de  la  patience  des  Congrès,  mais  j'ai 
insisté  ce  matin  auprès  du  bureau  pour  que  la  parole 
me  soit  réservée.  Je  tenais,  en  effet,  à  indiquer,  alors 
que  notre  ami  Ferri  a  présenté  au  Congrès  de  Paris  à 
peu  près  la  même  résolution  qu'il  avait  présentée  au 
Congrès  de  Rome,  que  celle-ci  a  été  repoussée  par  le 
Congrès  de  Rome  par  cent  six  voix  contre  soixante- 
neuf.  Vous  comprenez  bien  que  nous  ne  pouvions  pas 
laisser  croire  aux  socialistes  des  diiïérents  pays  que 
c'était  notre  ami  Ferri  qui  représentait  l'opinion  des 
délégués  italiens  ou  de  la  majorité... 

Le  citoyen  ExRico  Ferri  (Italie).  —  J'étais  rapporteur 
de  la  commission  internationale,  et  pas  de  l'Italie. 

Le  citoyen  A>'drea  Costa.  —  C'est  une  déclaration 
que  je  fais  ;  ne  nous  chamaillons  pas  au  Congrès  inter- 
national I  (Rires  et  Applaudissements)  La  grande  majo- 
rité des  délégués  au  Congrès  de  Rome  a  adopté,  au 
point  de  vue  électoral,  la  tactique  de  l'autonomie  ;  ils 
ont  dit  que  les  conditions  de  développement  politique, 
industriel,  intellectuel  et  moral  de  l'Italie  étant  diffé- 
rentes, il  y  avait  lieu  d'appliquer  aux  différentes  régions 
de  l'Italie,  —  et  nous  pensons  qu'il  y  a  lieu  d'appliquer 
aussi  aux  différentes  nations,  —  une  tactique  différente. 
De  sorte  que  nous  devrions  laisser  au  bon  sens,  à 
l'intelligence,  à  l'équité,  à  la  moralité  —  oui,  disons-le 
—  de  nos  amis  de  tous  les  partis  socialistes  internatio- 
naux la  question  de  savoir  si  dans  la  tactique  électorale 
on  devait  ou  non  accepter  certaines  alliances  ou  cer- 
taines coalitions.  Voici  la  résolution  que  nous  avons 
prise  : 

Le  Congrès,  au  point  de  vue  de  la  tactique  électorale,  en 
confirmant    sa   foi  dans   les   principes    fondamentaux  du 

i66 


parti  :  la  lutte  de  classe,  la  socialisation  des  moyens  de 
production,  de  travail  et  d'échange,  déclare  la  pleine  auto* 
nomie  des  organisations... 

(Bruit.  Protestations  nombreuses) 

Le  citoyen  PRÉsroEXT.  —  La  discussion  étant  close> 
le  citoyen  Costa  a  demandé  la  permission  de  faire  une 
déclaration  et  il  fait  un  discours  !  (Approbation) 

Le  citoyen  Andréa  Costa.  —  Je  représente  ici  la 
majorité  de  la  délégation  italienne!  Du  reste,  il  n'y  a 
pas  dix  minutes  que  je  parle  !  (Bruyantes  interruptions) 

Le  citoyen  MAXE^XE  Roldes.  (A.  C.)  —  Et  la  disci- 
pline, et  la  décision  du  Congrès  î  (Tumulte.  —  Voix 
nombreuses  :  Parlez  !  —  D'autres  voix  :  Non  I  pas  de 
discours  ;  hi  discussion  est  close  !) 

Le  citoyen  Andréa  Costa.  —  Le  Congrès  interna- 
tional n'est  pas  une  guillotine  !  (Agitation) 

(Le  président  et  le  citoyen  Costa  échangent  de  vives 
observations,  à  la  suite  desquelles  le  président  lui 
accorde  la  parole.) 

Le  citojen  Président.  —  Camarades,  je  vous  demande 
d'entendre  encore  quelques  minutes  le  citoyen  Costa, 
en  raison  de  sa  vive  insistance  et  de  sa  situation  parti- 
culière. 

Le  citoyen  Andréa  Costa.  —  Le  Congrès  de  Rome  a 
donc  affirmé  l'autonomie  des  organisations  régionales, 
comme  nous  affirmons  ici  l'autonomie  des  organisations 
nationales  en  matière  de  tactique.  Nous  acceptons  par 
conséquent  la  résolution  Kautsky  comme  celle  qui  se 
rapproche  le  plus  de  celle  que  nous  avons  prise  au  Con- 
grès de  Rome. 

Mais,  comme  notre  ami  Ferri  a  cru  devoir  indiquer 
hier  qu'il  y  avait  certains  socialistes  qui  avaient  assisté 
aux  funérailles  de  Umberto,  roi  d'Italie,  je  dois  répondre 

167 


pour  qu'il  ivy  ait  pas  d'équivoque,  que  ces  socialistes 
ont  été  flétris  et  non  seulement  cela  ne  fait  pas  partie 
de  la  tactique  d'autonomie,  mais  c'est  en  contradiction 
avec  cette  autonomie  des  différentes  régions,  admise 
par  le  Congrès  de  Rome  (i).  Du  reste,  cette  attitude, 
qui  a  été  blâmée  par  le  Congrès,  avait  été  suivie  avant 
que  le  Congrès  de  Rome  n'adoptât  la  tactique  électorale 
de  l'autonomie. 

(Xoiweaii  bruit.  —  Une  partie  de  l'assemblée,  notam- 
ment la  délégation  anglaise  et  les  membres  du  P.  O.  F. 
protestent  violemment  contre  la  longueur  du  discoures 
du  citoyen  Andréa  Costa.) 

Le  citoyen  Président  approuve  cette  protestation  et 
prie  le  citoyen  Costa  d'arrêter  là  ses  observations. 

Le  citoyen  Président.  —  Le  bureau  a  tâché  de 
résoudre  les  difficultés  que  nous  avions  à  vaincre.  Il  se 
trouve  en  présence  de  deux  résolutions  qui  se  com- 
battent, et  la  règle  générale,  dans  tous  les  Congrès,  est 
qu'on  donne  la  priorité  à  la  proposition  de  la  majorité 
de  la  commission.  Le  citoyen  Vaillant,  qui  avait  pro- 
posé de  mettre  aux  voix  la  résolution  de  la  minorité, 
a  acquiescé  à  cette  manière  de  faire.  Mais  il  a  dit  cjue 
la  résolution  Guesde  constituerait  alors  un  amendement 
à  la  résolution  Kautsky.  Je  crois  qu'on  n'a  qu'à  lire  les 
deux  résolutions  pour  voir  que  l'une  n'est  pas  un  amen- 
dement de  l'autre,  qu'elles  sont  au  contraire  comme  la 
chèvre  et  le  chou.  Mais  le  bureau,  faisant  preuve  d'un 


(1)  L'orateur  veut  dire  que  le  député  est  soumis  au  contrôle  du 
groupe  régional  ;  de  Marinis,  qui  avait  assisté  aux  funérailles  du 
roi  et  qui  ne  voulut  pas  se  soumettre  au  groupe  local,  fut  blâmé  ; 
Borciani  qui  avait  assisté  seulement  aux  services  faits  à  la  syna- 
gogue et  à  l'église,  comme  maire  de  Reggio  Emilia,  fut  renvoyé  à 
s'expliquer  devant  son  groupe;  —  il  déclara  au  Congrès  qu'il  était 
d'accord  avec  celui-ci.  (Rivisla  popolare  di  politica,  lettere  e  scienze 
sociali,  15  septembre  1900,  pages  329-330.) 

l68 


effort  de  conciliation,  a  trouvé  et  accepté  cette  solution 
intermédiaire  qu'au  lieu  de  voter  pour  la  résolution 
Guesde  et  la  résolution  Kaiitsky,  nous  voterions  sim- 
plement pour  la  majorité,  ou  poiu*  la  minorité. 

Ceux  qui  voteront  pour  la  proposition  de  la  majorité 
de  la  commission  voteront  :  «  majorité  »  ;  ceux  qui  sont 
pour  la  minorité,  voteront  :  «  minorité  »,  c'est-à-dire  la 
proposition  Guesde. 

Le  citoyen  Vaxdervelde  (Belgique).  —  Au  nom  de  la 
commission,  je  me  rallie  au  mode  de  votation  proposé 
par  le  président.  Nous  aurions  le  droit  de  réclamer,  en 
vertu  du  règlement,  la  priorité  pour  la  résolution  de  la 
commission  ;  mais  par  esprit  de  conciliation  nous  ne  le 
faisons  pas. 

Je  pense  qu'il  ne  peut  y  avoir  de  malentendu  sur  la 
manière  de  voter  :  nons  nous  trouvons  d'abord  en  pré- 
sence de  la  résolution  n°  i,  qui  est  proposée  par  l'unani- 
mité de  la  commission,  et  qui  rencontrera  sans  doute 
l'unanimité  du  Congrès  ;  c'est  la  résolution  relative  à  la 
question  des  alliances.  Je  propose  de  réserver  le  vote 
sur  cette  question  jusqu'après  le  vote  de  la  question 
qui  nous  divise,  c'est-à-dire  de  la  participation  d'un 
socialiste  à  un  gouvernement  bourgeois.  Nous  nous 
trouvons  ici  en  présence  de  deux  résolutions  :  la  réso- 
lution de  la  majorité  de  la  commission  et  la  résolution 
de  la  minorité.  Le  président  va  procéder  au  vote  par 
nationalités,  et  au  lieu  de  voter  oui  ou  non,  comme 
d'habitude,  on  votera,  suivant  ses  préférences,  en 
disant  :  majorité  ou  minorité. 

Le  citoyen  Pkésidext.  —  Nous  allons  procéder  au 
vote,  dans  ces  conditions  : 

Par  vingt-neuf  voix  contre  neuf,  la  motion  Kautsky, 
dite  motion  de  la  majorité,  est  adoptée. 

169 


Voici  comment  se  répartissent  ces  voix  : 

Proposition  Proposition 

Kautsky  Guesde -Ferri 

Allemagne 2  » 

Ang-leterre 2  » 

Autriche 2  » 

Bohême 2  » 

Bulgarie »  2 

Danemark 2  » 

Espagne 2  » 

France i  i 

Suède 2  » 

Irlande »  2 

Belgique 2  » 

Norvège »  » 

Hollande 2  » 

Pologne I  I 

États-Unis i  i 

République  Argentine  2  » 

B.ussie I  I 

Portugal 2  » 

Suisse 2  » 

Italie I  I 

(Le  vote  est  accueilli  par  de  vifs  applaudissements 
sur  un  grand  nombre  de  bancs,  et  par  de  violentes 
protestations  sur  les  bancs  du  P.  O.  F.,  oii  s'élèvent  des 
cjHs  de  :  A  Chalon  !) 

Le  citoyen  PRÉsroENX.  —  Nous  allons  maintenant  pro- 
céder à  mains  levées  au  vote  sur  la  résolution  relative 
aux  alliances. 

La  motion  de  la  commission  est  votée  à  l'unanimité, 
par  acclamations. 

_  Le  citoyen  Secrétaire.  —  Le  délégué  de  la  commis- 
sion syndicale  du  Parti  Ouvrier  Belge  demande  qu'au 
prochain  Congrès  international  chaque  nation  fournisse 

170 


respectivement  un  rapport  sur  la  situation  sj-ndicale, 
ainsi  que  les  chiffres  comparatifs  de  la  progression  ou 
de  la  dégression  des  membres  et  des  cotisations  et 
avantages  obtenus. 

Nous  avons  reçu  de  l' Avant-Garde  de  la  Social-démo- 
cratie d'Australie,  une  délégation  pour  que  notre  cama- 
rade Hyndman  la  représente  à  ce  Congrès. 

Nous  avons  reçu  un  télégramme  de  sympathie  du 
syndicat  des  employés  de  commerce  de  Toulouse  ;  un 
télégramme  de  sympathie  du  Comité  national  exécutif 
du  Parti  Ouvrier  du  Canada  ;  (Applaudissements)  un 
télégramme  de  l'Association  des  tanneurs-mégissiers  de 
la  Hongrie  ;  un  télégramme  du  Comité  central  de  la 
Social-démocratie  de  Hongrie  ;  et  un  télégramme  du 
sjTidicat  des  mécaniciens  de  Lyon. 

Le  citoyen  Vinck  propose  que  le  Congrès  envoie  aux 
camarades  anglais  et  autrichiens  ses  vœux  les  plus 
chaleureux,  à  l'occasion  de  la  lutte  électorale  dans 
laquelle  ils  se  trouvent  actuellement  engagés. 

Le  citoyen  Vandervelde.  —  J'appuie  cette  proposi- 
tion de  notre  camarade  Vinck.  (Vive  approbation)  — 
Adopté. 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  passons  à  la  question 
suivante,  et  je  prendrai  la  parole,  en  ma  qualité  de  la 
cinquième  conmiission,  sur  la  politique  coloniale. 

Le  citoyen  Van  Kol.  —  Camarades,  je  suis  heureux 
que  pour  la  première  fois,  dans  le  Parlement  du  prolé- 
tariat, on  traite  la  question  primordiale  pour  l'histoire 
du  monde  et  de  l'humanité,  la  politique  coloniale.  Ce 
n'est  pas  un  discours  que  j'entends  faire  ;  je  veux  seu- 
lement sonner  le  clairon,  pousser  le  cri  d'alarme,  au 
nom  du  prolétariat  contre  la  politique  coloniale  capi- 
taliste. 

Votre  commission  vous   propose  quelques  mesures 

171 


pratiques  :  nous  émettons  le  vœu  ardent  que  dans  tous 
les  congrès  nationaux,  on  traite  la  question  coloniale, 
qui  sollicite  l'attention  de  tous  ceux  qui  s'intéressent 
au  prolétariat. 

Nous  avons  demandé,  comme  seconde  mesure,  qu'on 
organise  le  prolétariat  qui  se  trouve  dans  les  colonies, 
créé  qu'il  est  par  le  capitalisme  colonial  ;  qu'on  orga- 
nise partout,  dans  le  monde  entier,  de  l'Equateur  jus- 
qu'au Nord,  les  prolétaires  pour  en  faire  des  socialistes, 
et  pour  mener  plus  vigoureusement  encore  la  lutte  de 
classe.  Telles  sont  les  mesures  pratiques  que  nous  avons 
à  vous  soumettre.  Je  me  place  maintenant  au  point  de 
vue  théorique  : 

Le  développement  du  capitalisme  et  du  machinisme 
amène  à  l'expansion  coloniale  ;  on  a  besoin  de  marchés 
nouveaux,  pour  l'évolution  du  capitalisme  et  du  com- 
merce ;  cela  est  inévitable  et  fatal,  car  sans  cela  le 
monde  serait  acculé  à  une  révolution  prochaine.  Cela  a 
été  déclaré  au  Sénat  américain  :  nous  produisons  le 
double,  y  a-t-il  été  dit,  de  ce  que  nous  pouvons 
vendre  ;  nous  devons  donc  avoir  des  marchés  nou- 
veaux, conquérir  des  contrées  nouvelles,  pour  pouvoir 
répandre  et  vendre  nos  produits  ;  nous  n'avons  d'autre 
voie  que  l'impérialisme  ou  le  socialisme...  Et  l'Amérique 
a  choisi,  pour  éviter  le  socialisme,  pour  éviter  la  Révo- 
lution menaçante,  l'impérialisme,  et,  conséquence 
inévitable,  le  militarisme.  Dès  qu'on  veut  s'étendre, 
accaparer  des  contrées  nouvelles,  il  faut  une  flotte 
puissante,  comme  l'a  compris  l'Allemagne,  des  armées 
nouvelles,  et  l'on  dépense  des  millions  de  plus  par  an; 
c'est  ainsi  qu'agissent  toutes  les  nations  européennes, 
qui  veulent  prendre  leur  part  au  butin  des  contrées 
lointaines... 

L'Europe  n'est  qu'une  araignée  gigantesque  qui,  pour 

172 


conquérir  et  vaincre  des  peuplades  nouvelles,  jette  de 
tous  côtés  ses  tentacules  puissants  et  meurtriers.  De 
cet  esprit  de  conquêtes  naissent  des  conflits  interna- 
tionaux, qui  feront  verser  du  sang. 

Et  à  qui  bénéficie  la  politique  coloniale  si  pleine 
d'horreurs,  qui  nous  a  coûté  des  millions  d'êtres 
humains  ?  Aux  capitalistes  î  La  politique  coloniale 
actuelle  ne  profite  qu'aux  grands  concessionnaires.  En 
ce  qui  vous  concerne,  vous  autres  Français,  qui  avez 
une  partie  du  Congo,  et  des  concessions  de  mines  d'or: 
tout  cela  est  maintenant  accaparé  par  quelques 
banquiers  rapaces  et  quelques  capitalistes.  Il  n'y  a  que 
bénéfices  pour  les  capitalistes  et  cpie  douleur  pour  le 
prolétariat  ;  le  prolétariat  verse  son  sang  pour  ces 
conquêtes  lointaines,  où  il  donne  sa  sueur  et  son  travail 
pour  des  impôts  écrasants.  Mais  il  y  a  à  craindre  de 
cette  politique  ime  conséquence  plus  grave  et  plus 
désastreuse  encore. 

On  brise  en  ce  moment  à  coups  de  canon  la  muraille 
de  la  Chine  ;  on  va  s'attaquer  à  quatre  cents  millions  de 
Chinois,  producteurs  en  majorité,  qui  n'ont  presque 
pas  de  besoins,  qui  ne  connaissent  pas  le  socialisme, 
qui  se  contentent  de  maigres  salaires,  et  qui  se  jetteront 
en  masse  sur  les  marchés  européens,  venant  faire  une 
concurrence  funeste  aux  ouvriers  européens.  Telle  sera 
la  conséquence  pour  le  prolétariat  de  cette  lutte  barbare 
contre  la  race  jaune.  C'est  ce  qui  attend  le  prolétariat, 
si  le  socialisme  n'intervient  pas  à  temps,  s'il  ne  met  pas 
son  veto  à  la  politique  coloniale  capitaliste  actuelle. 

Et  quant  au  sort  de  nos  camarades  des  lointaines 
populations  conquises,  qui  sont  d'une  autre  race  et 
d'une  autre  couleur,  quel  est-il  donc,  sous  notre  domi- 
nation ? 

Moi  qui  ai  voyagé  dans  ces  contrées,  j'ai  pu  voir  leur 

.-3 


sort  misérable.  Ai-je  besoin  de  vous  rappeler  les  crimes 
sans  nombre  qui  se  sont  commis  dans  les  colonies? 
Ai-je  besoin  de  rappeler  aux  Belges  le  sort  des  nègres 
du  Congo,  les  cadavres  hideux  entassés,  les  malheu- 
reuses victimes  qui  accusent  la  politique  coloniale  de 
la  Belgique  ?  Ai-je  besoin  de  rappeler  aux  Anglais  les 
A-ictimes  quils  ont  faites  et  qu'ils  font  encore  aux 
quatre  coins  du  monde  ?  Rappellerai-je  aux  Français 
les  cruautés  qui  se  sont  produites  à  Madagascar  et 
ailleurs  ?  Aux  Allemands,  le  meurtre  des  femmes  qui 
ne  voulaient  pas  subir  les  outrages  de  leurs  officiers  ? 
Et  nous  autres,  Hollandais,  pouvons-nous  oublier  les 
vingt-huit  ans  de  guerre,  d'exterminations  et  de  massa- 
cres de  femmes,  d'enfants  et  de  vieillards,  alors  que 
nous  brûlions  les  \Tllages  et  que  nous  semions  la  ruine 
et  la  misère  chez  un  peuple  jusqu'alors  heureux?  (i) 
Chaque  nation  européenne  a,  on  peut  le  dire,  un 
registre  noir  de  crimes  et  de  cruautés  coloniales  ! 

Aussi  devons-nous  élever  une  voix  de  protestation 
en  entendant  les  cris  de  douleur  qui  partent  des  déserts 
de  l'xVfrique,  des  plaines  de  l'Australie,  qui  partent  de 
partout  où  s'est  abattue  la  main  hideuse  du  capita- 
lisme î 

Le  prolétaiiat  doit  faire  entendre  la  voix  de  la  solida- 
rité humaine,  lui  qui  ne  connaît  pas  de  différences  de 
couleurs,  de  religions  ou  de  nations,  qui  sait  que  tous 
les  êtres,  quelle  que  soit  la  couleur  de  leur  peau,  ont 
des  cœurs  comme  nous,  et  savent  aimer  et  haïr!  La 
Commission  vous  propose  donc  de  faire  entendre  une 


(1)  Dans  une  conférence  du  21  jan\'ier  1901,  le  citoyen  Van  Kol  a 
donné  beaucoup  de  détails  sur  la  politique  hollandaise  {Mouvement 
socialiste,  1"  et  15  mars),  La  guerre  de  vingt-huit  ans,  dont  il  est 
question  ici,  est  celle  d'Atjeli  (ou  Atchin)  ;  un  petit  peuple,  qui 
comptait  cinq  cent  mille  ânies.  n'est  pas  encore  soumis.^ 


protestation    contre   l'expansion   coloniale,    l'impéria- 
lisme et  le  militarisme!  Voici  sa  résolution  : 

Le  Congrès  socialiste  international,  tenu  à  Paris  en  1900, 
considérant  que  le  développement  du  capitalisme  mène 
fatalement  à  l'expansion  coloniale,  cette  cause  de  conflits 
entre  les  gouvernements;  que  l'impérialisme  qui  en  est  la 
conséquence  excite  le  chauvinisme  dans  tous  les  pays  et 
force  à  des  dépenses  toujours  grandissantes  au  profit  du 
militarisme;  que  la  politique  coloniale  de  la  bourgeoisie 
n'a  d'autre  but  que  d'élargir  les  profits  de  la  classe  capita- 
liste et  le  maintien  du  système  capitaliste,  tout  en  épuisant 
le  sang  et  l'argent  du  prolétariat  producteur,  et  en 
commettant  des  crimes  et  des  cruautés  sans  nombre 
envers  les  races  indigènes  des  colonies  conquises  par  la 
force  des  armes. 

Déclare  que  le  prolétariat  organisé  doit  user  de  tous  les 
moyens  en  son  pouvoir  pour  combattre  l'expansion  colo- 
niale capitaliste  et  faire  condamner  la  politique  coloniale 
de  la  bourgeoisie  et  flétrir,  en  toute  circonstance  et  de  toute 
sa  force,  les  injustices  et  les  cruautés  qui,  nécessairement, 
en  découlent  dans  toutes  les  parties  du  monde,  livrées  aux 
convoitises  d'un  capitalisme  sans  honte  et  sans  remords. 

Dans  ce  but,  le  Congrès  préconise  plus  particulièrement 
les  mesures  suivantes  : 

1°  Que  les  divers  partis  socialistes  mettent  à  l'étude  la 
question  coloniale  partout  où  les  conditions  économiques 
le  permettront; 

2"  Encourager  d'une  façon  spéciale  la  formation  de  partis 
socialistes  coloniaux  adhérents  aux  organisations  métro- 
politaines ; 

3*  Créer  des  rapports  entre  les  partis  socialistes  des 
différentes  colonies. 

Le  citoyen  Hyndmax  (Angleterre),  (i)  —  Nous  tenons 
à  dire  ici  bien  haut  que,  comme  socialistes  anglais, 
nous  ne  sommes  pas  partisans  de  cette  guerre  que 
poursuit  notre  nation  en  Afrique,  que  nous  la  haïssons, 


(1)  Il  prononce  son  discours  en  français.  Il  appartient  à  la  Social- 
democralic  Fédération. 

175 


et  que  nous  offrons  notre  sympathie  et  que  nous  expli- 
quons notre  honte  à  nos  camarades  hollandais,  pour  ce 
qui  se  passe  dans  l'Afrique  du  Sud.  (Vifs  applaudisse- 
ments) 

Nous  sommes  le  plus  grand  pouvoir  colonial  du 
monde  ;  trois  cent  cinquante  millions  d'êtres  humains  à 
peu  près  sont  opprimés  par  notre  joug.  Je  déclare  que 
je  répudie,  comme  socialiste  anglais,  cette  politique  de 
haine,  de  laquelle  je  dirai  ici  quelques  mots  : 

Les  trois  cent  ou  trois  cent  cinquante  millions  d'êtres 
humains  qui  sont  sous  notre  domination,  le  sont  par  la 
force  de  notre  épée  ;  c'est  le  triomphe  de  la  force. 
Quelques  chilïi^es  à  cet  égard  seront  moins  intéressants 
que  de  la  rhétorique,  mais  sont  utiles  à  connaître.  Dans 
l'Inde,  ce  pays  qui,  cependant,  serait  riche,  la  popu- 
lation est  la  plus  misérable  du  monde  :  ime  famille 
entière  reçoit,  pendant  toute  une  année,  moins  de 
cinquante  francs,  i^our  cinq  personnes  :  peut-on  s'ima- 
giner une  misère  aussi  effrayante  I  Eh  bien  !  cependant, 
de  cette  population  misérable,  nous  tirons  chaque 
année  trente  milUons  de  li^Tes  sterling,  soit  sept  cent 
cinquante  millions  de  francs,  sans  retour.  Il  y  a  en  ce 
moment,  dans  ce  pays,  soixante  millions  d'êtres  qui 
souffrent  de  la  faim,  parce  que  nous  autres  Anglais, 
nous  leur  prenons  leur  nourriture,  leur  bien-être,  leur 
richesse  I  Voilà  la  politique  coloniale  :  avoir  de  nou- 
veaux marchés  et  saigner  à  blanc  la  colonie  !  (Applau- 
dissements) 

Je  hais  cette  politique.  Pendant  vingt  ans,  j"ai  fait 
mon  possible  pour  l'écraser  ;  malheureusement,  nous  ne 
sommes,  en  Angleterre,  qu'un  petit  groupe.  Par  suite 
dé  cette  misère,  de  cette  détresse,  des  millions  d'êtres 
meurent  de  faim,  et  aussi,  chose  plus  horrible  que  la 
mort,  se  produit  dans  cette  race  une  dégénérescence  et 

176 


il  faut  trois,  quatre  ou  cinq  personnes  pour  faire  la 
besogne  d'un  homme  normal  et  bien  nourri.  C'est 
ainsi  qu'en  soixante  ans  nous  avons  détruit  la  prospé- 
rité des  indigènes;  et  nous  ferons  la  même  chose  en 
Chine,  avec  les  Allemands,  les  Français  et  les  Russes  : 
Ce  sera  la  même  politique  de  domination  et  de  saigne- 
ment à  blanc. 

En  ce  qui  concerne  les  Indes,  je  vous  demande  de 
voter  une  résolution  condamnant  le  gouvernement 
anglais,  qui  a  ruiné  une  civilisation  peut-être  supé- 
rieure à  la  nôtre.  Je  vous  demande  aussi,  comme  Van 
Kol ,  de  voter  une  résolution  tendant  à  ne  pas 
permettre  aux  nations  européennes  de  détruire  la 
richesse  et  la  prospérité  d'une  population  coloniale. 
(Applaudissements) 

Le  citoyen  Quelch  (Angleterre),  (i)  —  C'est  la  Hol- 
lande qui  a  le  plus  colonisé,  et  elle  a  été  suivie  par 
l'Angleterre.  Je  tiens  à  dire,  conuiie  délégué  anglais, 
qu'il  n'y  a  pas  de  querelle  entre  les  ouvriers  anglais  et 
les  ouvTiers  hollandais;  au  contraire,  cette  guerre  qui  a 
eu  lieu  dans  l'Afrique  du  sud,  est  en  opposition  à 
l'opinion  et  au  désir  de  la  grande  majorité  de  la  classe 
ouvrière  anglaise;  et  je  fais  appel  à  ce  congrès  pour 
nous  soutenir  dans  notre  protestation  contre  la  guerre. 

On  dit  qu'à  l'étranger  on  n'aime  pas  l'Angleterre  ;  eh 
bien,  je  suis  convaincu  que  la  classe  ouvrière  du  con- 
tinent n'a  pas  de  querelle  avec  la  classe  ouvrière  anglaise 
(Applaudissements)  et  qu'elle  se  souvient  que  dans  les 
temps  de  trouble  et  de  révolution  sur  le  continent,  c'est 
en  Angleterre  que  viennent  les  réfugiés  politiques  de 
l'Europe;  car  c'est  là  qu'ils  trouvent  le  meilleur  asile. 
Ainsi  donc,  comme  socialistes  anglais,  nous  ne  craignons 


(1)  De  la  Social-tlcmocralic  Fick'ralion. 

17- 


pas  de  nous  rencontrer  avec  les  socialistes  du  continent  ; 
nous  savons  que  ce  sont  des  frères,  malgré  le  langage 
de  la  presse  capitaliste  anglaise. 

Comme  Anglais,  je  suis  tout  honteux  des  crimes  abo- 
minables qui  se  sont  commis  en  Afrique  du  sud;  et  je 
dois  déclarer  qu'il  n'y  a  pas  une  organisation  ouvrière 
qui  ait  pris  une  résolution  en  faveur  de  cette  guerre;  au 
contraire,  non  seulement  les  socialistes,  mais  un  grand 
nombre  d'ouvriers  anglais  qui  sont  simplement  des 
membres  de  chambres  syndicales  ou^Tières,  ont  été 
unanimes  à  condamner  la  guerre  du  sud  de  l'Afrique. 

Ce  que  nous  avons  de  plus  pratique  à  faire  pour  em- 
pêcher les  guerres  coloniales,  c'est  de  créer  une  presse 
puissante  en  Angleterre.  L'opinion  anglaise  a  été  abusée, 
trompée,  aveuglée  par  une  presse  qui  appartient  aux 
propriétaires  de  mines  d'or  du  Transvaal.  Vous  autres, 
camarades,  qui  voulez  la  justice,  vous  reconnaîtrez  que 
la  presse  est  un  moyen  précieux  d'éducation  du  peuple, 
et  qu'il  faut  en  créer  une  indépendante  du  joug  capi- 
taliste (Applaudissements). 

Le  citoyen  Pete  Curran  (Angleterre),  (i)  —  Comme 
il  n'y  a  pas  eu  beaucoup  d'orateurs  anglais  ayant  pris 
la  parole  à  ce  congrès,  je  crois  que  c'est  une  occasion 
pour  nous  de  faire  acte  de  présence  devant  toute  l'Eu- 
rope et  le  monde  civilisé. 

Je  ressens  une  humiliation  profonde  de  me  trouver  ici 
à  Paris  et  d'être  membre  d'une  nation  qui,  par  sa  po- 
litique, s'est  couverte  de  honte  devant  le  monde  civilisé. 
Je  suis  le  représentant  de  cinquante  mille  ouvriers  syn- 
diqués, d'usine;  j'ai  la  même  opinion  socialiste  que  les 
camarades  Hyndman  et  Quelch:  mais  ces  cinquante 
mille  ouvriers  ne  sont  pas  tous  des  socialistes  ;  ils  sont 


(1)  De  rindependenl  Labour  Partj-. 

i;8 


cependant  tous  opposés  à  la  guerre  dans  l'Afrique  du 
sud,  ainsi  qu'on  l'a  déjà  dit.  (Applaudissements) 

Nos  adversaires,  impérialistes,  nous  ont  dit  :  Mais 
vous  gagnerez  de  meilleurs  salaires,  puisqu'il  y  aura 
plus  de  travail,  en  raison  des  nouveaux  marchés  ou- 
verts... Nous,  qui  avons  des  enfants  allant  à  l'école 
sans  avoir  les  vêtements  qui  leur  sont  nécessaires,  qui 
voyons  des  vieillards  mourir  faute  de  soins,  nous  avons 
répondu  :  Eh  bien,  si  vous  voulez  faire  travailler  la 
classe  ouvTière,  qu'on  la  fasse  travailler  chez  nous  î 
(Vifs  applaudissements) 

Expansion  coloniale,  cela  veut  dire  :  l'ouvrier  tué  sur 
les  champs  de  bataille,  ou  taxé  et  grevé  d'impôts  for- 
midables, afin  que  les  capitalistes  qui  ont  des  actions 
dans  les  mines  d'or  aient  les  plus  gros  dividendes. 
Vous  avez  fait  en  France  la  triste  expérience  de  cette 
expansion  ;  vous  avez  eu  un  empereur,  un  Napoléon, 
qui  s'imaginait  qu'il  allait  conquérir  le  monde...  Il  a  été 
tellement  loin  qu'il  a  di\  reculer.  Eh  bien,  en  Angleterre, 
nous  passons  par  la  même  phase  :  nous  allons  trop  loin 
et  nous  devrons  reculer.  (Xouveaux   applaudissements) 

Si  vous  assistiez  aux  réunions  électorales  en  An- 
gleterre, vous  entendriez  presque  tous  les  orateurs 
chauvins  répéter  ce  cliché  célèbre  :  Le  soleil  ne  se 
couche  jamais  sur  les  possessions  de  la  Grande- 
Bretagne  î  Eh  bien,  moi,  je  dis  :  Il  y  a  beaucoup  d'en- 
droits, sous  le  drapeau  de  la  Grande-Bretagne,  où  le 
soleil  ne  luit  jamais!  (Applaudissements  enthousiastes 
sur  la  plupart  des  bancs) 

Le  citoyen  Louis  Mauiuce.  (P.  O.  F.)  —  Avant 
d'aborder  la  question  coloniale,  je  tiens  à  dire  aux 
camarades  anglais  que  dans  les  Antilles,  la  pensée 
socialiste  se  développe  ;  et  cela  est  si  vrai  que  si,  au 
point  de  vue  des  conceptions  collectivistes,  il  n'y  a  pas 

179 


encore  unanimité  de  la  part  du  prolétariat  antillais,  en 
ce  qui  concerne  la  misère  et  les  actes  de  piraterie  qui 
s'accomplissent  au  Transvaal,  il  y  a  dans  les  îles 
françaises,  comme  dans  les  îles  anglaises,  unanimité  de 
réprobation. 

En  ce  qui  concerne  les  rapports  qui  peuvent  exister 
entre  les  prolétaires  coloniaux  des  divers  pays,  de  ce 
côté  l'on  peut  dire  qu'ils  ont  des  tendances  à  s'étendre 
de  plus  en  plus. 

En  ce  qui  concerne  la  protestation  dont  on  a  déjà 
parlé,  je  veux  être  un  peu  plus  positif  :  il  ne  s'agit  pas 
quant  à  nous  — et  je  parle  ici  au  nom  des  prolétaires  de 
la  Guadeloupe  —  d'apporter  une  réprobation,  si  éner- 
gique soit-elle,  contre  la  politique  coloniale,  qui  consiste 
à  faire  des  colonies  des  endroits  où  vient  se  concentrer 
la  surproduction,  à  faire  des  colonies  des  déversoirs  de 
la  surproduction  métropolitaine.  Il  y  a  une  autre 
question  qu'il  est  du  devoir  du  parti  socialiste  interna- 
tional d'étudier,  et  d'étudier  de  suite,  c'est  la  création, 
c'est  l'organisation  méthodique  de  classe  du  prolétariat 
colonial;  c'est  la  création  d'un  programme  colonial, 
d'abord  avec  des  considérants  internationaux,  et  d'un 
programme  de  revendications  minima  qui  peuvent  être 
fixées  par  chacune  des  nations.  Il  y  a  là  des  revendica- 
tions qui  ne  peuvent  pas  nous  échapper,  d'autant  plus 
que  le  problème  colonial  est  de  plus  en  plus  imminent 
dans  sa  solution,  et  qu'il  ne  se  posera  pas  seulement  au 
point  de  vue  économique,  mais  au  point  de  vue  de 
l'action  de  classe  du  prolétariat  colonial. 

Le  citoyen  Président.  —  Comme  la  résolution  de  la 
commission  n'a  pas  été  attaquée,  je  n'ai  pas  à  la 
défendre  ;  je  n'ai  qu'à  faire  une  constatation  précieuse  : 
c'est  que  dans  ce  congrès  mondial,  où  le  prolétariat  de 
toutes  les  parties  du  monde  est  représenté,  dans  un 

i8o 


élan  d'indignation  et  avec  un  cri  d'horreur  —  on  peut  le 
dire  —  on  a  brûlé  sur  le  front  de  la  bourgeoisie  un 
stigmate  de  honte  pour  sa  politique  coloniale  ;  et  rien 
ne  pourra  plus  désormais  l'effacer  !  Je  vous  propose  de 
A'oter  la  résolution  par  acclamations.  —  Adopté  à 
l'unanimité  par  acclamations. 

Le  citoyen  Secrétaire.  —  Nous  venons  de  recevoir 
deux  nouveaux  télégrammes  :  un  du  citoyen  Popovitch, 
délégué  de  la  Serbie  au  Congrès,  qui,  retenu  en  Suisse 
par  des  circonstances  indépendantes  de  sa  volonté, 
s'excuse  de  ne  pas  assister  au  Congrès  ;  un  second  du 
secrétaire  de  la  Fédération  de  la  Gironde,  qui  signale 
au  Congrès  que  les  ouvriers  du  port  de  Bordeaux 
viennent  de  se  mettre  en  grève  et  il  demande  l'appui 
fraternel  et  matériel  de  tous  les  militants.  (Applau- 
dissements) 

Il  donne  lecture  de  la  protestation  suivante  : 

Les  délégués  de  l'Union  socialiste  révolutionnaire  russe 
au  Congrès  international  de  1900  déclarent  qu'après  que  la 
délégation  russe  a  refusé  de  donner  aux  sociahstes  révolu- 
tionnaires et  au  représentant  du  groupe  «  La  Volonté  du 
Peuple  »  fXarodnaja  VoliaJ,  réunis  ad  hoc,  un  délégué,  les 
délégués  de  l'Union  socialiste  révolutionnaire  n'ont  pas 
pris  part  au  vote  de  cette  délégation  et  demandent  au 
Congrès  d'en  donner  acte. 

Nous  déclarons  en  même  temps  que  des  organisations 
existantes  en  Russie  et  représentées  au  Congrès,  les  socia- 
listes démocrates  seuls  seront  représentés  au  secrétariat 
international. 

Ont  si^^'-né  : 
Docteur  Ch.  Schidlovskv,  Charles 
Rappoi'ort,  Mandelstam 

La  citoyenne  Rosa  Luxemburg  (Allemagne).  —  Les 
membres  de  la  quatrième  et  de  la  cinquième  coimiiis- 

i8i 

XI 


sions  sont  tombés  d'accord  pour  fusionner  les  deux 
commissions  en  une  seule  :  le  militarisme  et  la  politique 
coloniale  de  l'impérialisme  étant  le  même  courant 
réactionnaire  du  monde  bourgeois. 

Les  militants  socialistes  ont  toujours  eu  pour  principe 
essentiel  de  combattre  le  militarisme,  cjui  est  avant 
tout  le  grand  ennemi  de  la  classe  ou\Tière,  qui  tend  à 
nous  écraser,  à  nous  affamer,  à  nous  démoraliser. 
L'ancienne  Internationale  a  fait  entendre  sa  voix,  un 
cri  dindignation  contre  la  puissance  capitaliste  et 
militariste  ;  chaque  Congrès  international  et  national 
socialiste  a  protesté  et  flétri  le  militarisme  comme 
Finstrument  le  plus  puissant  de  la  classe  bourgeoise  et 
capitaliste.  Dans  ce  sens,  citoyens,  notre  Congrès 
n'aurait  pas  fait  œu\Te  nouvelle,  en  votant  une  résolu- 
tion analogue  à  celles  qui  ont  été  prises  contre  le 
militarisme  par  tous  les  congrès  précédents. 

]\Iais  ce  n  est  pas  une  répétition  de  cette  opinion  que 
je  veux  exprimer  et  que  nous  avons  cru  devoir  voter 
dans  notre  résolution;  au  contraire,  je  suis  heureuse  de 
pouvoir  constater  que,  dans  les  deux  commissions,  nous 
avons  été  unanhnes  à  désirer  d'aller  plus  loin,  de  faire 
du  nouveau  et  avant  tout,  du  pratique.  Tel  était  le 
programme  que  nous  étions  tous  décidés  à  accepter,  en 
abordant  notre  résolution. 

Du  nouveau?  —  Le  militarisme  n'est-il  pas  une  des 
plaies,  un  des  crimes  les  plus  anciens  du  monde  bour- 
geois? Que  s'est-il  donc  produit  de  nouveau?  C'est 
que  cette  politique  du  militarisme  s'est  généralisée  et 
accentuée  sous  la  forme  de  la  politique  mondiale  de 
l'impérialisme.  Ce  n'est  plus  seulement  cet  armement 
formidable  qui  constitue  la  préparation  à  une  guerre 
possible  entre  deux  ou  trois  Ktats  voisins;  c'est  un 
militarisme  qui  fait  coiu'ir  constamment  à  des  conquêtes 
182 


coloniales  nouvelles  toutes  les  grandes  nations  du 
monde  ;  qui  transforme  les  États-Unis  d'Amérique  en  un 
Etat  exclusivement  militariste,  qui  en  fait  de  même  pour 
TAngleterre;  et  alors  que  jusqu'à  présent  T Allemagne, 
à  peu  près  seule,  voyait  son  armée  et  sa  lïotte  sans 
cesse  s'accroître,  cette  politique  est  devenue  le  mot 
d'ordre  du  monde  entier.  Cette  politique  a  été  inaugurée 
par  la  guerre  sino-japonaise  ;  puis  ont  suivi  les  guerres 
hispano-américaine,  transvaalienne,  et  enfin  celle  de 
l'Europe  unie  contre  la  Chine.  Jamais,  citoyens,  des 
événements  d'une  plus  grande  importance  historique  ne 
s'étaient  succédé  avec  tant  de  rapidité:  jamais  la 
marche  du  développement  capitaliste  n'avait  été  si 
furieuse  ! 

Vraiment,  la  société  bourgeoise  est  entrée  dans  une 
phase  nouvelle  de  son  évolution  ;  le  monde  capitaliste 
prend  im  nouvel  élan  dans  son  développement  ;  mais  il 
épuise  là  son  dernier  effort  et  il  précipite  le  moment 
fatal  de  sa  débâcle  ! 

Cette  politique  coloniale  commençant  à  dominer  toute 
la  politique  intérieure  et  extérieure  du  monde  capita- 
liste, il  est  nécessaire  que  la  défense  s'organise,  dans  la 
politique  socialiste.  Il  est  temps  que  par  ses  représen- 
tants, le  parti  socialiste  prenne  ofliciellement  acte  de  la 
politique  mondiale;  et  c'est  justement  ce  que  nous 
avons  voulu  marquer  par  notre  résolution. 

J'aborde  le  coté  pratique  de  notre  résolution;  il 
consiste  à  proposer  d'entamer  une  action  permanente 
internationale  pour  combattre  le  militarisme.  Jusqu'ici, 
citoyens,  la  solidarité  internationale  socialiste  consistait 
surtout  dans  des  déclarations  de  principes  et  dans  des 
délibérations  périodiques  des  représentants  socialistes 
aux  Congrès;  quant  à  l'action  propre,  elle  se  bornait 
jusqu'à  présent   surtout    au    terrain    économique,   au 

i83 


terrain  syndical.  Et  ce  n'est  pas  sans  raison  que  la 
solidarité  internationale  ne  présentait  jusqu'à  présent 
que  ce  caractère  :  tandis  que  les  conditions  économiques 
du  prolétariat  sont  dans  tous  les  pays  presque  les 
mêmes,  les  conditions  politiques  y  varient  beaucoup. 
Mais  c'est  encore  cette  même  politique  mondiale  qui  va 
changer  les  conditions  politiques  de  tous  les  pays. 

Depuis  le  commencement  de  cette  ère  nouvelle, 
partout  nous  voyons,  dans  la  République  française 
comme  sous  le  régime  absolu  de  la  Russie,  dans 
l'ancienne  Angleterre  comme  dans  le  jemie  empire 
allemand,  partout  la  même  domination  du  militarisme, 
la  même  politique  coloniale,  la  même  réaction  et  dans 
tous  les  pays  im  état  permanent  de  guerre.  Or,  c'est 
précisément  cette  uniformité  de  réaction  qui  va  créer 
dans  tous  les  pays  une  base  nouvelle  et  une  uniformité 
d'action  et  de  propagande  socialistes;  c'est  cet  état 
permanent  de  guerre  qui  va  engendrer  une  union  per- 
manente des  prolétaires,  pour  le  maintien  de  la  paix  I 
(Applaudissements) 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  pour  donner  un  nouvel 
élan  à  notre  lutte  quotidieime,  mais  aussi  au  point  de 
vue  de  notre  but  final  qu'une  union  plus  étroite  des 
prolétaires  de  tous  les  pays  en  matière  politique 
s'impose  à  l'heure  actuelle.  Citoyens,  au  début  du 
mouvement  socialiste,  on  supposait  généralement  que 
ce  serait  une  vaste  crise  économique  qui  marquerait  le 
commencement  de  la  lin,  la  grande  débâcle  capitaliste. 
Maintenant,  cette  supposition  a  beaucoup  perdu  de 
probabilité  (i);  mais  il  devient  de  plus  en  plus  probable 


(1)  Le  changement  de  point  de  wlq  est  dû,  pour  une  très  grande 
partie,  aux  écrits  de  BernsteLn.  (Cf.  Op.  cif., pages  115-144.)  La  citoyenne 
Luxemburg  avait  été  l'un  des  adversaires  les  plus  fougueux  de 
Bernstein. 

1.84 


que  ce  sera  au  contraire  une  vaste  crise  politique 
mondiale  qui  va  sonner  l'heure  de  mort  du  capita- 
lisme. 

Donc,  citoyens,  si  le  Marlborough  capitaliste  s'en  va- 
t-en  guerre,  de  laquelle  peut-être  il  ne  reviendra  plus, 
si  la  politique  mondiale  engendre  des  conflits  et  des 
événements  inattendus,  incalculables,  il  faut  bien  que 
nous  nous  préparions  pour  le  grand  rôle  qu'il  nous 
faudra  jouer  tôt  ou  tard... 

Alil  je  sais  bien  que  ce  n'est  pas  aujourd'hui  ni  demain 
que  viendra  la  grande  débâcle;  peut-être  que  notre 
esclavage  sera  encore  plus  long  et  plus  pénible  que 
nous  le  pensons  (i)  ;  mais  l'heure  en  viendra  cependant, 
et  que  notre  Congrès  sonne  le  tocsin,  en  appelant  tous 
les  prolétaires  à  l'union,  à  l'alliance  pour  l'action 
politique  I 

Prolétaires  de  tous  les  pays,  Theure  de  l'action  com- 
mune est  venue;  marchons  ensemble  la  main  dans  la 
main,  formons  une  armée  qui  soit  prête  à  combattre 
l'ennemi  commun!  (Applaudissements  prolongés.  — 
Acclamations) 

(A  ce  moment,  la  citoyenne  Bonneçial,  accompagnée 
de  deux  autres  citoyennes,  arrive  sur  la  tribune  et 
présente  à  Clara  Zetkin  une  gerbe  de  fleurs,  liées  par 
un  ruban  rouge,  portant  cette  inscriptiou  :  «  A  Clara 
Zetkin!  Les  femmes  socialistes  françaises.  »  —  Des 
applaudissements  enthousiastes  éclatent  de  toutes  parts.) 

La  citoyenne  Boxnevial.  (F.  T.  S.  F.)  —  En  olïrant  à 
la  citoyenne  Clara  Zetkin  des  fleurs  en  témoignage 
d'admiration  et  de   reconnaissance,  nous  n'entendons 


(1)  Kncore  une  marque  de  l'influence  de  Beinslein.  En  1891  Engels 
croyait  que  la  social-démocratie  allemande  triompherait  avant  la 
fin  du  siècle.  , Socialiste,  12  septembre  1891.) 

i85 


pas  nous  acquitter  envers  elle  de  toutes  les  peines 
qu'elle  a  prises.  Quand  on  défend  sa  cause,  on  n'attend 
de  reconnaissance  de  personne.  (Applaudissements) 

De  plus,  nous  voudrions  remercier  aussi  le  citoyen 
Smith,  notre  traducteur  de  la  langue  anglaise. 

Mais,  si  nous  avons  cru  pouvoir  donner  un  témoi- 
gnage à  la  citoyenne  Zetkin  et  devoir  le  faire,  c'est  à 
titre  de  solidarité  féminine  socialiste.  Nous,  les  vieilles 
socialistes  de  la  première  heure,  nous  constatons  avec 
un  véritable  bonheur  que  chaque  année,  à  nos  Congrès 
socialistes,  le  nombre  des  délégués  femmes  grandit,  ce 
qui  est  un  honneur  pour  elles  et  pour  les  hommes  qui 
les  délèguent. 

Ce  bouquet  est  donc  un  lien  international  entre  toutes 
les  femmes  socialistes,  entre  tous  les  socialistes  ;  et  ce 
n'est  pas  seulement  en  gage  de  reconnaissance,  c'est  un 
symbole  d'espérance  dans  la  propagande  socialiste 
parmi  les  femnies  !  (Vifs  applaudissements) 

La  citoyenne  Clara  Zetkhn  (Allemagne).  —  J'estime 
que  ce  bouquet  n'est  pas  seulement  pour  ma  personne, 
mais  pour  mon  sexe  ;  il  est  un  gage  de  l'action  et  de 
l'énergie  des  femmes  socialistes  ;  nous  avons  la  convic- 
tion que  l'émancipation  intégrale  de  l'humanité  sera 
l'œuvre  du  prolétariat  ;  et  c'est  pour  cela  que  nous 
luttons  avec  le  prolétariat  universel  partout  où  il  se  met 
en  lutte. 

Le  prolétariat  international  peut  être  sûr  que  les 
femmes  socialistes  d'Allemagne  seront  toujours  fidèles 
à  leurs  convictions  et  à  leurs  promesses  !  (Nouveaux  et 
vifs  applaudissements.  L'Assemblée  frappe  ensuite  un 
ban  enthousiaste  en  Vhonneur  du  camarade  Smith) 

Le  citoyen  Président.  — Je  donne  à  nouveau  la  parole 
à  la  citoyenne  Rosa  Luxemburg,  pour  lire  la  résolution 
de  la  quatrième  commission. 

i86 


La  citoyenne  Rosa  Luxemburg.  —  Voici  cette  réso- 
lution : 

Le  Congrès  déclare  qu'il  y  a  lieu  de  redoubler,  dans  tous 
les  pays,  de  zèle,  d'énergie,  de  vigueur  dans  la  lutte  quoti- 
dienne contre  le  militarisme,  qu'il  y  a  lieu  surtout  d'op- 
poser, à  l'aUiance  de  la  bourgeoisie  et  des  gouvernements 
impériaux,  Falliance  des  prolétaires  de  tous  les  pays. 

Le  Congrès  indique  comme  moyens  d'actions  : 

1°  Les  dififérents  partis  socialistes  sont  engagés  à  pour- 
suivre avec  soin  l'éducation  et  l'organisation  de  la  jeunesse, 
en  vue  de  combattre  le  militarisme  ; 

2*  Les  députés  socialistes,  dans  tous  les  pays,  s'engagent 
à  voter  contre  toute  dépense  militaire  et  toute  dépense  pour 
la  flotte  et  les  expéditions  militaires  coloniales; 

3'  La  commission  socialiste  internationale  permanente 
sera  chargée  d'entamer  et  de  régler,  dans  tous  les  cas  d'im- 
portance internationale,  un  mouvement  de  protestation  et 
d'agitation  antimilitariste  uniforme  et  commun  dans  tous 
les  pays. 

Le  Congrès  proteste  contre  les  soi-disant  conférences  de 
la  paix  comme  celle  de  la  Haye,  qui,  dans  la  société  actuelle, 
ne  peuvent  aboutir  qu'à  des  déceptions  fâcheuses,  comme 
l'a  démontré  dernièrement  la  guerre  du  Transvaal.  (i) 

Le  citoyen  Volkaert  (Belgique).  — Pour  la  première 
fois,  un  Congrès  international  socialiste  va  prendre  des 
résolutions  pratiques  pour  combattre  le  militarisme. 
La  première  résolution  est  l'organisation  de  la  jeunesse 
en    vue   d'une  propagande   antimilitariste   là    où  elle 


(1)  Les  résolutions  de  Londres  étaient  plus  radicales  :  suppression 
simultanée  des  armées  permanentes  et  armement  général  du  peuple  ; 
—  création  d'un  tribunal  arbitral  nommé  par  le  peuple  afin  de  régler 
pacifiquement  les  conflits  internationaux  ;  —  référendum  sur  la 
question  de  paix  et  de  guerre  dans  le  cas  où  les  gouvernements 
n'accepteraient  pas  la  sentence.  (Hamon.  Op.  cit.,  page  269).  Lu  com- 
mission avait  proposé  l'organisation  de  la  nation  armée,  cVst-à-dire 
des  milices  ;  mais,  sur  la  demande  du  citoyen  Allemane  (P.  O.  S.  R.), 
on  avait  voté  l'armement  du  peuple. 

Dans  la  Petite  République  du  16  juillet  1901,  le  citoyen  Cipriani 
accuse  les  députés  socialistes  italiens  d'avoir  voté  le  budget  de  la 
guerre. 

187 


n'existe  pas.  En  Belgique,  nous  prenons  les  jeunes  gens 
à  l'âge  de  seize  ans,  nous  en  faisons  des  socialistes 
conscients,  qui  combattent  le  militarisme.  Chaque 
année,  tous  les  jeunes  gens  qui  partent  à  la  caserne 
reçoivent  des  jom^naux  antimilitaristes,  et  certains  con- 
scrits font  une  manifestation  précédée  du  drapeau  rouge  ; 
ils  font  autour  d'eux  et  parmi  leurs  concitoyens  une 
grande  propagande  socialiste,  afin  de  conquérir  à  nos 
idées  le  plus  de  jeunes  gens  possible,  et  en  rentrant  de 
la  caserne,  ils  rentrent  dans  les  syndicats,  dans  les 
groupes  politiques,  où  ils  apportent  tout  leur  dévoue- 
ment... On  craint  parfois  dans  certains  pays  que  les 
groupes  politiques  de  jeunes  socialistes  ne  marchent 
pas  d'accord  avec  les  groupes  ouvriers.  Je  puis  assurer 
que  les  Jeunes-Gardes  belges  ont  toujours  marché  d'ac- 
cord avec  le  Parti  Ouvrier. 

Je  termine  en  disant  :  si  vous  voulez  combattre  le 
militarisme,  formez  des  groupes  de  Jeunesses  et  vous 
rendi*ez  service  au  socialisme  ! 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  allons  procéder  au 
vote.  La  résolution  de  la  commission  vous  a  été  lue  tout 
à  l'heure. 

Il  y  a  été  ajouté  une  seconde  partie  que  je  vous  lis  : 

I.  —  Le  Congrès  international  socialiste  de  Paris  flétrit 
avec  indignation  la  politique  sauvage  d'oppression  du  tsa- 
risme russe  envers  les  peuples  polonais  et  finlandais  et 
engage  les  prolétaires  de  toutes  les  nationalités,  souffrant 
sous  le  joug  du  régime  absolu,  à  se  réunir  pour  la  lutte 
commune  contre  cet  ennemi  commun  de  la  démocratie  et 
du  socialisme. 

II.  —  Le  Congrès  condamne  les  atrocités  du  gouvernement 
anglais  envers  les  Boers  de  l'Afrique  du  Sud. 

m.  —  Le  Congrès  socialiste  international  de  Paris,  affir- 
mant une  fois  de  plus  les  sentiments  de  sympathie  frater- 
nelle qui  doivent  unir  tous  les  peuples,  s'élève  avec  indi- 
gnation contre  les   violences,  les   cruautés,  les    massacres 

i88 


commis  en  Arménie,  dénonce  aux  travailleurs  des  deux 
mondes  la  criminelle  complicité  des  différents  gouverne- 
ments capitalistes,  engage  les  groupes  parlementaires  socia- 
listes à  intervenir  à  chaque  occasion  en  faveur  du  peuple 
arménien,  odieusement  opprimé,  auquel  le  Congrès  adresse 
l'assurance  de  son  étroite  et  ardente  solidarité. 

Adopté  par  acclamation. 

Le  citoyen  Président.  —  En  ce  qui  concerne  la  sixième 
question,  la  parole  est  au  citoyen  Stoermer,  rapportem* 
de  la  commission. 

Le  citoyen  Stoermer  (Allemagne).  —  Les  membres 
de  cette  commission  ont  considéré  l'organisation  des 
travailleurs  maritimes  dans  le  sens  le  plus  large,  et  ont 
compris  dans  leur  rapport  non  seulement  les  marins 
naviguant,  mais  aussi  les  ouvriers  de  l'industrie  des 
transports.  Comme  ces  deux  sections  de  travailleiu-s, 
par  la  nature  de  leurs  emplois,  sont  mises  plus  direc- 
tement en  contact  avec  celles  des  autres  contrées,  avec 
les  salariés  employés  dans  d'autres  sections  ou  branches 
d'industrie,  la  commission  est  d'avis  que  rorganisation 
de  cette  section,  le  remède  à  leurs  griefs  immédiats  par 
voie  législative  doivent  recevoir  l'attention  des  partis 
socialistes  unis  internationalement. 

Les  mauvaises  conditions  dans  lesquelles  ces  deux 
sections  de  travailleurs  exercent  leurs  emplois  n'ont 
pas  besoin  d'être  rappelées,  elles  sont  connues  de  tous. 
En  même  temps,  il  est  nécessaire  de  montrer  que  les 
partis  bourgeois  de  tous  les  pays  ont  manifestement 
manqué  à  faire  quoi  que  ce  soit  en  vue  de  porter  remède 
aux  maux  qui  viennent  d'être  mentionnés. 

La  conunission  considère  donc,  étant  donné  qu'il  y  a 
des  lois  spéciales  dans  tous  les  pays  sur  la  marine  mar- 
chande, que  c'est  le  devoir  tout  spécial  des  partis  socia- 
listes organisés,  tant  que  le  régime  capitaliste  durera, 

189  XI. 


de  veiller  à  ce  que  toutes  les  lois  réglant  l'emploi  et  le 
travail  dans  cette  industrie  soient  aussi  parfaites  et  aussi 
bien  administrées  que  possible. 

En  même  temps  la  commission  est  d'a\ds  que  les 
marins  naviguant  doivent  s'organiser  en  syndicats  et 
groupes  politiques,  reconnaître  la  lutte  de  classe,  et 
employer  leurs  votes  à  obtenir  une  représentation  socia- 
liste qui  ne  cessera  pas  de  lutter  pour  leurs  intérêts. 

Reconnaissant  les  difficultés  spéciales  d'arriver  à  une 
complète  organisation  des  marins,  le  Congrès  de^Tait 
insister  sur  tous  les  syndicats  ouvriers  et  les  partis 
socialistes  pour  qu'ils  aident  les  marins  à  s'organiser 
dans  les  contrées  où,  jus(ju'à  présent,  il  n'y  a  pas  d'or- 
ganisation séparée  de  marins,  les  syndicats  d'ouvriers 
de  transports  devraient  essayer  de  décider  les  marins  à 
se  joindre  à  eux. 

Le  citoyen  Octors  (Belgique).  —  J'aurais  voulu  pré- 
senter quelques  observations  relativement  à  la  rédac- 
tion de  la  résolution  ;  seulement,  respectueux  de  la 
décision  prise,  je  ne  la  discuterai  pas. 

En  ce  qui  concerne  ce  qu'on  doit  entendre  par  tra- 
vailleurs maritimes,  la  grande  majorité  a  décidé  qu'il 
faut  entendre  les  marins, les  dockers  et  les  camionneurs, 
tous  ceux  qui  travaillent  aux  quais.  Aussi  avons-nous 
pris  la  parole  pour  demander  que  tous  les  Partis 
ouvriers,  toutes  les  organisations  s'occupent  d'organiser 
les  marins,  les  dockers  et  les  camionneurs.  Ce  n'est  pas 
seulement  au  point  de  vue  syndical  qu'il  faut  se  placer, 
c'est  au  point  de  vue  de  l'intérêt  du  parti  ouvrier,  parce 
que  lorsque  les  dockers  et  les  marins  seront  avec  nous, 
nous  disposerons  d'une  force  inmiense.  En  effet,  nous 
pouvons  comparer  les  transports  à  la  troisième  colonne 
qui  soutient  toute  la  société,  toute  la  production.  Donc, 
lorsque  les  dockers  seront    avec  nous,    lorsque   nous 

190 


aurons  également  les  marins  et  lorsqu'ime  guerre  sera 
nécessaire,  nous  pourrons  disposer  d'eux  pour  batailler 
plus  \'ictorieusement  contre  le  capitalisme. 

Je  demande  à  tous  ceux  qui  sont  orateurs,  à  tous 
ceux  qui  sont  propagandistes,  d'étudier  spécialement  le 
programme  de  revendication  des  marins  et  des  dockers 
et  d'aller  porter  la  bonne  parole  sur  les  différents  quais, 
de  façon  qu'on  puisse,  dans  tous  les  ports  du  monde 
entier,  faire  des  organisations  syndicales.  Puis,  comme 
suprême  résultat,  il  faut  arriver  à  réunir  toutes  ces 
organisations  dans  une  fédération  régionale,  afin  que 
le  parti  ouvrier  dispose  de  régiments  bien  disciplinés. 
Quant  aux  revendications,  au  programme  lui-même, 
on  en  a  fait  la  distribution,  et  je  crois  qu'il  est  inutile 
de  l'indiquer.  (Applaudissements) 

RÉSOLUTIONS  DE  LA   COMMISSION 

Les  revendications  immédiates  des  marins,  sur  lesquelles 
on  devrait  presser  les  divers  parlements  d'aboutir,  sont  les 
suivantes  : 

i"  Abolition  des  placeurs  maritimes  et  établissement  de 
bureaux  d'embauchements  gratuits  dans  tous  les  ports  de 
mer,  sous  le  contrôle  des  organisations  ouvrières  ; 

2°  Etablissement  d'hôtels  et  de  maisons  de  marins  sous  la 
direction  combinée  des  organisations  ouvrières  et  des  auto- 
rités municipales,  et  dans  lesquelles  les  marins  ne  seront 
pas  influencés  d'aucune  façon  ; 

3"  Établissement  de  tribunaux  spéciaux  comprenant  des 
travailleurs  comme  juges,  en  vue  de  régler  les  différends 
qui  ont  pu  s'élever  pendant  le  vojage  ; 

Le  pouvoir  des  officiers  marins  d'infliger  des  punitions  et 
des  amendes  sera  réduit  ; 

4°  Fixation  d'un  maximum  d'heures  pour  la  journée  de 
travail,  comportant  des  heures  supplémentaires  à  des  taux 
spéciaux  de  salaire  ; 

Le  travail  indispensable  seul  sera  fait  le  dimanche  et  les 
joiu^s  de  fête  ; 

191 


5°  n  sera  assuré  une  indemnilé  proportionnée  au  préju- 
dice des  marins  qui  seront  blessés  et  mis  dans  l'impossibi- 
lité de  travailler  par  suite  de  leur  emploi  ;  en  cas  de  mort 
accidentelle,  il  sera  complètement  pourvu  à  Texislence  de 
ceux  qui  dépendent  de  la  victime  ; 

6°  Fixation  d'un  minimum  de  salaire  pour  tous  les  marins 
naviguant  ; 

7°  Vote  d'une  législation  qui  assurera  une  inspection  com- 
plète et  impartiale  en  vue  de  prévenir  les  accidents  spécia- 
lement ;  qu'un  cahier  des  charges  convenaJDle  sera  adopté 
pour  tous  les  navires  naviguant  ;  que  ceux-ci  seront  équi- 
pés d'une  façon  suffisante  tant  au  point  de  vue  du  nombre 
et  de  la  capacité  des  hommes  embarqués  qu'à  celui  de  la 
connaissance  des  langages,  pour  que  les  marins  puissent 
comprendre  les  commandements  ; 

8°  Législation  assurant  un  traitement  convenable  des 
marins,  en  ce  qui  concerne  la  noui'riture,  les  aménage- 
ments pour  le  logement  et  spécialement  pour  que  toutes  les 
précautions  sanitaires  et  d'hygiène  désirables  soient 
prises  ; 

9°  Aucun  marin  ne  poui*ra  contracter  d'engagement  en 
dehors  de  ces  lois,  sous  n'importe  quels  contrats  ou  con- 
ventions spéciaux; 

io°  11  sera  nommé  un  nombre  suffisant  d'inspecteurs  visi- 
teurs en  vue  de  visiter  complètement  chaque  navire  quit- 
tant le  port,  ayant  les  pouvoirs  nécessaires  de  retenir  tout 
navire  où  ces  conditions  ne  seraient  pas  satisfaisantes  et 
où  la  loi  serait  transgressée  d'une  façon  quelconque. 

Pour  les  travailleurs  des  transports,  nous  ajoutons  : 

1°  Une  indemnité,  proportionnée  au  préjudice;  en  cas 
d'accidents,  aucune  partie  de  la  prime  d'assurance  ne  sera 
payée  par  les  travailleurs;  aucune  distinction  ne  sera  faite, 
quant  à  la  responsabilité  des  employeurs,  que  le  navire 
soit  dans  un  dock  ou  dans  une  rivière,  l'indemnité  sera 
payée  pour  tous  les  accidents  ; 

2°  Visite  complète  de  tout  le  gréement  et  l'outillage  en 
vue -de  prévenir  les  accidents  ; 

3°  Les  gages  ne  seront  jamais  payés  dans  les  cafés,  hôtels 
ou  chez  les  placeurs  maritimes  ; 

4°  Établissements  de  bureaux   de  travail  dans  tous  les 

192 


ports,  de  bureaux  de  travail  pour  l'embauchage  des  travail- 
leurs de  cette  section  ; 

o"  Fixation  d'un  maximum  d'heures  dans  la  journée  de 
travail  et  d'un  minimum  de  salaires.  Augmentation  des 
gages  pendant  les  heures  de  nuit  et  le  dimanche. 

Dans  le  but  de  faire  passer  les  présents  vœux  dans  les 
faits,  le  Congrès  recommande  que  tous  les  syndicats  de 
marins,  de  pêcheurs  et  d'ouvriers  du  port  adhèrent  à  la 
Fédération  internationale  des  travailleurs  des  transports, 
par  lequel  moyen  ils  seront  en  continuelles  et  étroites 
relations,  et  imposeront  leurs  diverses  revendications 
par  une  action  d'ensemble  aux  différentes  autorités  f)U- 
bliques. 

Le  citoyen  Président.  —  Je  mets  aux  voix  la  résolu- 
tion de  la  sixième  commission.  —  Adopté  à  l'unanimité. 

En  ce  qui  concerne  la  septième  question,  la  lutte  pour 
le  suffrage  universel,  les  rapporteurs  se  sont  entendus 
pour  ne  lire  que  la  résolution  de  la  commission.  Je 
donne  la  parole  au  citoyen  Pernerstorfer. 

Le  citoyen  Pernerstorfer  (Autriche).  —  Voici  cette 
résolution  : 

I.  —  Le  suffrage  universel  direct  unique  et  secret  dans  le 
<;hoix  des  dépositaires  de  la  puissance  publique  constitue 
pour  la  démocratie  ouvrière  l'un  des  moyens  essentiels  et 
la  condition  primordiale  de  l'émancipation  politique  et 
sociale. 

II.  —  Le  Congrès  invite  les  peuples  privés  de  représen- 
tation parlementaire  ou  chez  lesquels  cette  représentation 
repose  encore  sur  les  fondements  de  principes  quelconques 
à  entreprendre  la  lutte  pour  la  conquête  du  suffrage 
universel  organisé  jusqu'à  sa  complète  réalisation. 

Le  Congrès  considère  le  combat  pour  l'introduction  du 
suffrage  universel  aussi  bien  que  l'exercice  de  ce  droit  du 
peuple  comme  de  puissants  moyens  d'éducation  du  prolé- 
tariat à  la  vie  publique. 

III.  —  Considérant  que,  sur  le  terrain  de  la  politique 
socialiste,  la  femme  et  l'homme   ont  des  droits   égaux,  le 

193 


Congrès  proclame  la  nécessité  du  suffrage  universel  pour 
les  deux  sexes. 

IV.  —  Le  Congrès  déclare  qpie  dans  les  pays  de  suffrage 
universel,  le  devoir  des  socialistes  est  d'en  régulariser 
l'exercice  par  l'application  du  système  de  la  représentation 
proportionnelle. 

V.  —  Considérant  que  le  peuple  est  souverain  et  que  la 
législation  directe  par  le  peuple  est  un  attribut  de  cette 
souveraineté,  le  Congrès  proclame  la  nécessité  de  garantir 
l'exercice  de  cette  souveraineté  par  la  conservation  des 
droits  populaires  d'initiative  et  de  référendum. 

VI.  —  Le  Congrès  déclare  que  le  combat  pour  la  perfec- 
tion du  suffrage  universel  est  l'un  des  meilleurs  moyens 
pour  préparer  intellectuellement  et  moralement  les  masses 
à  la  conquête  de  la  souveraineté  politique  et  économique, 
de  les  pénétrer  du  sentiment  de  la  lutte  de  classe  et  de  les 
habituer  au  gouvernement  de  l'Etat  socialiste  à  venir. 

La  commission  vous  propose  à  l'unanimité  l'adoption 
de  toutes  ces  résolutions  (i). 

Le  citoyen  Président.  —  S'il  y  a  une  chose  sur 
laquelle  nous  sommes  d'accord,  c'est  la  lutte  à  outrance 
pour  le  suffrage  universel.  Je  mets  la  résolution  aux 
voix.  —  Adoptée. 

Je  donne  la  parole  au  citoyen  Vinck,  rapporteur  sur 
la  question  du  socialisme  municipal.  Je  lui  demande  de 
donner  l'exemple  en  montrant  qu'en  peu  de  mots  on 
peut  dire  beaucoup  de  choses.  (Rires) 

Le  citoyen  Vinck  (Belgique).  —  Je  vous  donnerai 
seulement  deux  ou  trois  explications,  pour  vous  faire 
saisir  la  portée  des  discussions  que  nous  avons  eues  à  la 


(1)  Dans  un  livre  traduit  en  français,  Parlementarisme  et  Socia- 
lisme, Kautsky  a  montré  que  l'application  des  institutions  de  réfé- 
rendum n'est  pas  sans  danger  dans  certains  paj's.  —  Au  congrès  de 
Londres  on  avait  voté  que  le  peuple  devrait  être  appelé  à  se  pro- 
noncer sur  la  déclaration  de  guerre  ;  le  citoyen  Belfort-Bax  avait 
montré  cependant  le  danger  possible  d'une  pareille  procédure. 
(Hamon.  Op.  cit.,  page  165.) 


commission  :  nous  avons  eu  d'abord  à  déterminer  le 
sens  doctrinal  du  terme  socialisme  municipal.  Vous 
savez  qu'en  effet  des  compagnons  avaient  proclamé  que 
le  socialisme  municipal  n'existe  pas,  et  nous  voulions 
savoir  si  nous  étions  en  désaccord  avec  eux.  Nous  avons 
au  contraire  constaté  que  le  plus  grand  accord  existait 
entre  nous.  En  effet,  par  socialisme  municipal  (nous  le 
déclarons  dans  notre  résolution)  «  on  ne  peut  entendre 
un  socialisme  spécial,  mais  seulement  l'application  des 
principes  généraux  du  socialisme  à  im  domaine  déter- 
miné de  l'activité  politique  ».  Nous  avions  ensuite  à 
nous  demander,  quant  à  l'application,  si  on  devait 
attendre  du  socialisme  municipal  une  réalisation  com- 
plète de  la  société  collectiviste,  et  nous  avons  répondu 
à  cet  égard  dans  notre  résolution  dans  les  termes 
suivants  : 

Attendu  que  les  réformes  qui  s'y  rattachent  ne  sont 
pas  et  ne  sauraient  être  présentées  comme  devant  réaliser 
la  société  collectiviste,  mais  qu'elles  sont  présentées  comme 
s'exerçant  dans  un  domaine  que  les  socialistes  peuvent  et 
doivent  utiliser  pour  préparer  et  faciliter  l'avènement  de 
cette  société  ; 

Après  avoir  dit  ce  qu'il  n'est  pas,  nous  avons  cru 
devoir  déterminer  ce  qu'il  est  et  quelle  peut  être,  dans 
la  société  actuelle,  son  utilité.  Nous  avons  vu  que 
l'activité  municipale  s'exerce  dans  deux  domaines  :  le 
domaine  économique  et  le  domaine  politique.  La  réso- 
lution continue  de  la  façon  suivante  : 

Considérant  que  la  commune  peut  devenir  un  excellent 
laboratoire  de  vie  économique  décentralisée  et,  en  même 
temps,  une  formidable  forteresse  politique  à  l'usage  des 
majorités  socialistes  locales  contre  la  majorité  bourgeoise 
du  pouvoir  central,  une  fois  qu'une  autonomie  sérieuse 
sera  réalisée  ; 

195 


Le  Congrès  international  de  1900  déclare  : 

Que  tous  les  socialistes  ont  pour  devoir,  sans  méconnaître 
l'importance  de  la  politique  générale,  de  faire  comprendre 
et  apprécier  l'activité  municipale,  d'accorder  aux  réformes 
communales  l'importance  que  leur  donne  leur  rôle  «  d'em- 
bryons de  la  société  collectiviste  »  et  de  s'appliquer  à  faire 
des  services  communaux  :  transports  urbains,  éclairage, 
eaux,  distribution  de  la  force  motrice,  bains,  lavoirs, 
magasins  communaux,  boulangeries  municipales,  service 
alimentaire,  enseignement,  service  médical,  hôpitaux, 
chauffage,  logements  ouvriers,  vêtements,  police,  travaux 
communaux,  etc.,  de  faire  donc,  de  ces  services,  des  insti- 
tutions modèles,  tant  au  point  de  vue  des  intérêts  du  public 
que  de  la  situation  des  citoyens  qui  les  desservent  ; 

que  les  communes  trop  faibles  pour  procéder  à  elles 
seules  à  la  réalisation  de  ces  applications  doivent  s'atta- 
cher à  former  des  fédérations  communales  ; 

que  dans  les  pays  où  l'organisation  j)olitique  ne  permet 
pas  aux  communes  d'entrer  dans  cette  voie  tous  les  élus 
socialistes  ont  pour  devoir  d'user  de  tous  leurs  pouvoirs  en 
vue  de  fom-nir  aux  organismes  communaux  la  liberté  et 
l'indépendance  suffisantes  pour  réaliser  ces  desiderata. 

Le  Congrès  socialiste  international  de  Paris  décide  qu'il 
y  a  lieu  de  convoquer  un  Congrès  international  des 
conseillers  municipaux  socialistes.  Ce  Congrès  aurait  un 
double  but  : 

a)  Faire  connaître  toutes  les  réformes  réalisées  sur  le 
terrain  municipal  et  les  avantages  moraux  et  financiers 
obtenus; 

b)  Constituer  un  bureau  national  dans  chaque  pays  et 
un  bureau  international  chargés  de  centraliser  tous  les 
renseignements  et  documents  relatifs  à  la  vie  municipale, 
de  façon  à  faciliter  l'étude  des  questions  d'intérêt  communal, 
par  la  communication  des  documents  et  renseignements. 

Le  soin  de  la  convocation  de  ce  Congrès  est  laissé  au 
bureau  permanent  international.  (Applaudissements) 

Le  citoyen  Terwagne  (Belgique).  —  Je  voudrais  faire 
une  simple  rectification  :  je  crois  que  les  camarades 
qui  ont  fait  partie  de  la  Commission  avec  moi  seront 
d'accord  pour  faire  la  suppression  que  je  demande.  On 

19O 


dit,  dans  Tordre  du  jour  qu'on  vous  propose  :  «  Ce 

Congrès  aurait  un  double  but  :  b)  Constituer  un 

bureau  national  dans  chaque  pays  et  un  bureau  inter- 
national chargés  de  centraliser  tous  les  renseignements 
et  documents  »,  etc.  Je  ne  vois  pas  du  tout  l'utilité  de 
ce  bureau  international,  d'autant  plus  que  vous  avez 
déjà  décidé  qu'il  y  aurait  un  secrétariat  et  un  bureau 
international  qui  s'occuperait  de  toutes  les  questions 
qui  nous  intéressent.  Je  demande  donc  à  mes  cama- 
rades de  la  Commission  qui,  certainement,  pas  plus 
que  moi,  n'ont  fait  attention  à  cette  superfétation,  de 
bien  vouloir  accéder  à  ce  désir,  de  supprimer  cette 
partie  de  l'ordre  du  jour  de  la  Commission. 

Le  citoyen  Vinck.  —  Comme  rapporteur,  j'indique 
que  nous  sommes  d'accord  avec  le  citoyen  Terwagne. 
Notre  pensée  était  de  rapporter  ce  secrétariat  au  secré- 
tariat permanent  déjà  existant. 

La  résolution,  ainsi  amendée,  est  adoptée  à  l'unani- 
mité. 

Le  citoyen  Président.  —  Je  donne  la  parole  au 
rapporteur  de  la  onzième  commission  sur  la  question 
des  trusts. 

Le  citoyen  Wibaut  (Hollande).  —  Voici  le  texte  du 
rapport  présenté  par  la  commission  : 

Les  trusts  partiels  sont  les  coalitions  des  exploitants  de 
l'industrie  et  du  commerce  dans  l'intérêt  de  leur  profit 
individuel. 

Ces  coalitions  sont  la  conséquence  inévitable  de  la  con- 
currence dans  un  système  de  production  et  de  distribution 
dont  le  but  n'est  point  de  i)roduire  mais  exclusivement  le 
proOt  pour  les  maîtres  de  la  production.  L'extension  des 
moyens  de  production  créant  les  moyens  d'obtenir  une 
masse  de  produits  bien  plus  grande  qu'il  n'était  possible 
aux  détenteurs  de  moyens  de  production  de  vendre,  devait 
rendre  la  concurrence  l'ennemi  du  protit,  devait  donc  dans 


le  système  actuel  éliminer  la  concurrence,  la  remplacer  par 
l'entente  et  la  coopération  des  maîtres  de  la  production. 
Ainsi  les  trusts  sont  inévitables.  Ils  sont  en  partie  une 
forme  plus  haute  de  la  production  pour  autant  qu'ils  ren- 
dent la  production  avec  le  profit  pour  but  et  la  distribu- 
tion plus  rationnelle,  plus  économique,  évitent  le  gaspil- 
lage de  la  surproduction,  mènent  à  une  réduction  des 
frais  de  production,  réalisent  une  diminution  des  frais  de 
transport,  des  frais  de  réclame  et  de  vente,  en  général  des 
frais  d'intermédiaires. 

Mais,  d'un  autre  côté,  les  trusts  ont  la  tendance  de  faire 
à  la  longue  la  hausse  des  prix  partout  et  toujours  où 
l'intérêt  des  capitalistes  coalisés  le  demande,  d'empêcher  la 
baisse  de  prix  qui  proviendrait  d'une  production  améliorée. 
Ils  ont,  en  outre,  sinon  comme  but,  souvent  poui*  effet, 
d'augmenter  l'oppression  des  travailleurs,  en  opposant  à 
leurs  unions  et  leurs  tentatives  d'organisation,  la  puissance 
compacte  des  patrons  unis. 

Les  pools  et  les  coalitions  n'ont  absolument  pas  le  carac- 
tère d'une  organisation  impérieuse  des  trusts  et  cartels, 
mais  opèrent  uniquement  l'élévation  des  prix  des  nécessités 
de  la  vie,  sont  tout  spécialement  désastreux  pour  l'intérêt 
général  de  la  population  et  méritent  d'être  rigoureusement 
dénoncés. 

Toutefois,  en  démontrant  aux  travailleurs  la  pression  à 
laquelle  les  trusts  les  assujettissent,  le  Congrès  socialiste 
international  ne  recommande  pas  d'essayer  d'empêcher  la 
formation  de  ces  coalitions,  leur  formation  étant  le  résultat 
logique  du  système  de  production,  une  législation  répres- 
sive pouvant  tout  au  plus  en  modifier  la  forme,  mais  ne 
pourrait  sérieusement  entraver  l'action.  Les  partis  socia- 
listes, toutefois,  ne  s'opposent  pas  à  ce  que  les  lois  rendent 
obligatoires  aux  trusts  la  publicité  de  leur  façon  d'opérer 
et  de  leurs  résultats  financiers. 

La  seule  issue  réelle  de  l'oppression  actuelle  de  ces  coali- 
tions doit  être  la  nationalisation  et  dans  nn  stage  consécutif 
la  régularisation  internationale  de  la  production  dans  telles 
branches  où  les  trusts  internationaux  auront  atteint  leur 
plus  haut  développement. 

L'action  pratique  du  prolétariat  doit  donc  être  d'amé- 
liorer une  organisation  de  classe  politiquement  et  écono- 

198 


iniquement,  ces  deux  actions  étant  renforcées  par  l'action 
coopérative,  afin  de  préparer  et  de  rapprocher  de  l'expro- 
priation publique  des  grandes  branches  de  production, 
complètement  organisée  par  les  trusts,  sera  devenue  pos- 
sible . 

Ainsi  se  transformera  graduellement  la  production  privée 
ayant  le  profit  comme  but,  en  production  sociale  qui  aura 
pour  objet  le  produit. 

Un  des  membres  de  la  commission  m'a,  après  que  la 
séance  était  close,  remis  un  amendement  d'une  section 
belge  pour  proposer  au  Congrès  une  conclusion  ;  j'ai 
fait  remettre  cet  amendement  au  bureau  ;  malheureu- 
sement il  ne  se  retrouve  pas  ;  je  ne  puis  donc  en  donner 
lecture.  La  seule  chose  que  je  puisse  dire,  c'est  qu'en 
principe  il  n'y  avait  pas  de  différence  entre  l'opinion  de 
ce  délégué  et  celle  de  la  majorité  de  la  commission. 
Seulement,  il  mettait  dans  ime  conclusion  plus  courte 
ce  que  nous  avons  indiqué  dans  notre  exposé. 

La  résolution,  mise  aux  voix,  est  adoptée  à  l'unani- 
mité. 

Le  citoyen  Président.  —  Nous  avons,  comme  dernier 
article  à  l'ordre  du  jour  une  question  très  grave,  celle 
de  la  grève  générale,  et  il  ne  nous  reste  pas  beaucoup 
de  temps. 

Le  citoyen  Legien,  rapporteur  de  la  majorité  de  la 
douzième  commission,  aura  la  parole  pendant 
dix  minutes,  et  nous  donnerons  ensuite  la  parole  pen- 
dant dix  minutes  au  citoyen  Briand,  membre  de  la 
commission,  qui  désire  combattre  la  résolution  de  la 
majorité. 

Le  citoyen  Legikx  (Allemagne).  —  La  discussion  sur 
la  grève  générale  n'a  pas  été  longue,  et  par  ime  raison 
fort  simple,  c'est  que  la  plupart  des  membres  de  cette 
commission  étaient  des  représentants  de    sj-ndicats, 

199 


lesquels  avaient  déjà  leur  opinion  faite  ;  de  sorte  qu'il 
s'est  agi  seulement  d'échanger  respectivement  nos 
vues. 

Les  représentants  autrichiens  et  allemands  ont  pro- 
posé de  reprendre  la  résolution  que  le  Congrès  inter- 
national de  Londres  avait  déjà  votée  quant  à  la  grève 
générale.  Il  est  vrai  que  la  forme  de  cette  résolution 
n'est  pas  parfaite  ;  mais  la  majorité  de  la  conmaission 
s'y  est  ralliée  cependant,  parce  qu'elle  exprime  très 
bien  la  manière  dont  la  plupart  d'entre  nous  envisagent 
encore  aujoiu'd'hui  cette  question.  Nous  n'avons  pas 
changé  de  but  ;  il  n'y  a  donc  pas  de  raison  pour  changer 
la  résolution. 

Cette  résolution  a  été  combattue  par  une  minorité 
formée  de  délégués  français,  italiens,  et  quelques 
délégués  qui  ne  représentent  pas  des  syndicats  ;  le 
Congrès  aura  l'occasion  d'entendre  l'opinion  de  cette 
minorité.  Pour  la  majorité,  la  question  de  la  grève 
générale  n'est  pas  discutable  en  ce  moment,  par  cette 
raison  très  simple  que  lorsqu'on  veut  la  bataille,  il  faut 
d'abord  commencer  par  former  les  bataillons  qui  pour- 
ront y  aller.  Aussi  longtemps  que  le  prolétariat  ne 
disposera  pas  de  syndicats  fortement  organisés  et 
nombreux,  il  ne  sera  souhaitable  que  dans  l'intérêt  de 
la  bourgeoisie  qu'on  déclare  la  grève  générale,  parce 
que  cette  grève  générale  n'aurait  qu'une  conséquence, 
ce  serait  de  livrer  le  prolétariat  à  la  bourgeoisie,  qui  le 
fusillerait  ou  l'affamerait. 

D'un  autre  côté,  la  résolution  du  Congrès  de  Londres 
me  donne  satisfaction,  ainsi  qu'à  la  majorité  de  la  com- 
mission, parce  qu'elle  n'exclut  point  l'idée  d'une  grève 
générale;  seulement,  elle  insiste  sur  les  conditions 
nécessaires  et  inévitables  de  cette  grève  générale, 
c'est-à-dire    sur  l'organisation   s\-ndicale.    En  somme, 

200 


vous,  Français  et  Italiens,  qui  voulez  la  grève  générale, 
vous  n'avez  qu'à  commencer  par  former  vos  bataillons, 
et  les  autres  nationalités  seront  avec  vous. 

Voici  la  résolution  adoptée  par  la  majorité  de  la 
commission  : 

Le  Congrès  international  socialiste  de  Paris  rappelle,  en 
tenant  compte  des  Congrès  internationaux  de  Paris  et 
Zurich,  la  résolution  votée  au  Congrès  international  de 
Londres,  en  1896,  qui  traite  de  la  grève  générale. 

Cette  résolution  est  ainsi  conçue  : 

«  Le  Congrès  est  d'avis  que  les  grèves  et  les  boycottages 
sont  des  moyens  nécessaires  pour  réaliser  la  tâche  de  la 
classe  ouvrière,  mais  il  ne  voit  pas  la  possibilité  actuelle 
d'une  grève  générale  internationale,  (i) 

«  Ce  qui  est  immédiatement  nécessaire,  c'est  l'organisa- 
tion syndicale  des  masses  ouvrières,  puisque  de  l'extension 
de  l'organisation  dépend  l'extension  des  grèves  des  indus- 
tries entières  ou  de  pays  entiers.  » 

Le  citoyen  Briand.  (F.  S.  R.)  —  Camarades,  je 
reconnais,  avec  le  rapporteur  de  la  douzième  conunis- 
sion,  que  je  ne  représente  à  cette  tribune  qu'une  minorité 
infime  ;  la  seule  concession  qu'ait  bien  voulu  me  faire 
la  commission  sur  cette  question  de  la  grève  générale, 
a  été  une  concession  purement  honorifique  (2);  elle  a 
consisté  à  me  confier  la  présidence.  Sur  le  fond  même 
de  la  question,  je  suis  resté  pour  ainsi  dire  seul;  et  je 
dois  déclarer  très  loyalement,  pour  qu'il  n'y  ait  pas  de 
confusion    dans    les    esprits,    que    même    la    section 


(1)  Le  texte  anglais  de  celte  résolution,  que  l'on  trouve  dans  Report 
of  the  proceedings  of  the  luorkers  congress  held  in  London  (page  35>  et 
dans  International  socialist  workers  und  trade-union  congress.  Report 
of  proceedings  (page  48)  ne  mentionne  pas  ce  qui  est  relatif  à  l'ini- 
possit)ilité  actuelle  de  la  grève  générale. 

(2)  Le  citoyen  Hriand  passe,  en  effet,  pour  être  l'instigateur  de 
l'idée  de  la  giéve  générale  en  France.  D'après  le  citoyen  Guesde  ce 
serait  Fernand  Pelloutier,  (lui  «  est  le  véritable,  sinon  l'iniique 
inventeur  de  ce  (fu'on  a  appelé  la  grève  générale  ».  (Petit  Sou, 
27  mai  190L> 

201 


française  n'est  pas  unanime  sur  la  question,  et  que  mon 
camarade  Zévaès  a  fait,  dans  le  sein  de  la  commission, 
de  fortes  réserves. 

Citoyens,  nous  regrettons  profondément,  nous  parti- 
sans de  la  grève  générale,  qu'on  n'ait  pas  attribué  à  la 
discussion  sur  une  question  qui  tient  peut-être  à  l'heure 
actuelle,  et  quoi  qu'on  en  dise,  la  première  place  dans 
les  préoccupations  du  prolétariat...  (Applaudissements 
à  droite)  l'honneur  d'une  discussion  plus  ample.  Ce 
qu'au  nom  de  la  minorité  je  suis  chargé  de  reprocher 
à  la  motion  de  la  majorité  de  la  commission,  c'est  son 
caractère  imprécis  et  nébuleux  :  il  n'est  pas  admissible 
que  sur  une  question  de  cette  gravité,  le  Congrès  inter- 
national, par  l'organe  de  ses  représentants,  ne  prenne 
pas  la  responsabilité  d'un  conseil  net  et  précis.  (Applau- 
dissements sur  les  mêmes  bancs)  La  motion  de  la 
majorité  ne  repousse  pas  l'idée  de  la  grève  générale, 
mais  elle  présente  son  avis  de  telle  sorte  qu'on  peut 
dire  qu'elle  soutient,  qu'elle  défend  le  principe  de  la 
grève  générale  de  la  manière  dont  la  corde  soutient  le 
pendu...  Nous  voulons  savoir  si  les  représentants  du 
prolétariat  sont  pour  ou  contre  l'organisation  de  la 
grève  générale  î  (Nouveaux  applaudissements) 

Notre  camarade  disait  tout  à  l'heure  :  Nous  ne  décou- 
rageons pas  le  prolétariat  de  s'y  intéresser,  mais  la 
grève  générale  implique  une  organisation  syndicale 
préalable;  et  lorsque  cette  organisation  sera  faite,  alors 
seulement  il  sera  possible  d'envisager  l'éventualité 
d'une  grève  générale. 

Eh  bien,  citoyens,  permettez-moi  de  vous  dire  que, 
dans  le  sein  de  la  commission,  sans  avoir  un  mandat 
décisif,  j'avais  moralement  le  droit  de  considérer  que 
je  représentais  le  prolétariat  syndiqué  de  ce  pays  tout 
entier...  (Vifs  applaudissements  sur  plusieurs  bancs.  — 
202 


Protestations  sur  les  bancs  du  P,  O.  F.),  car  dans  tous 
ses  Congrès,  nationaux  et  internationaux,  l'organisation 
de  la  grève  générale  a  été  votée  à  la  quasi  unanimité. 
(Vwe  approbation  à  droite)  Et  vous  êtes  d'autant  moins 
fondés  à  l'ignorer,  vous,  camarades  du  P.  O.  F.,  qu'en 
1892  —  et  je  ne  crois  pas,  citoyens,  qu'en  m'exprimant 
ainsi  il  y  ait  quelque  chose  d'acrimonieux  dans  mes 
paroles  —  au  Congrès  national  des  corporations  ou- 
vrières françaises,  la  plupart  de  vos  délégués  votèrent  la 
grève  générale.  Depuis,  ils  ont  eu  politiquement  (i) 
l'occasion  de  changer  de  tactique  :  mais  en  tant  que 
syndiqués,  ils  avaient  formulé  sur  cette  question  leur 
sentiment  d'une  manière  affirmative.  (Vifs  applau- 
dissements à  droite) 

Camarades,  comment  pourriez-vous  rejeter  le  principe 
de  la  grève  générale,  sans  rejeter  en  même  temps  l'or- 
ganisation sjTidicale  tout  entière  !  Eh  quoi  !  vous 
admettez  la  grève  partielle  à  la  base  de  l'édifice  syn- 
dical, et  au  sommet,  vous  rejetteriez  la  grève  générale  ! 
Comment!  vous  admettez  qu'un  syndicat  s'organise 
pour  engager,  par  la  grève  partielle,  la  lutte  contre  un 
patron  ou  plusieurs  ;  et  lorsque  la  classe  ouvrière  tout 
entière  aura  formé  ses  revendications  d'ensemble,  vous 
n'admettez  pas  qu'elle  recoure  à  la  grève  générale  contre 
la  classe  patronale  coalisée  î  (Xouveaux  et  vifs  applau- 
dissements sur  un  grand  nombre  de  bancs)  La  grève 


(1)  En  1892  eurent  lieu  deux  Congrès  à  Marseille  h  quelques  jours 
tlintervalle  :  clans  le  premier  (Cinquième  Congrès  de  la  Fédération 
des  syndicats  et  corporations  ouvrières)  la  grève  générale  fut  votée; 
dans  le  second  (Dixième  Congrès  du  P.  O.  F.)  elle  fut  écartée  par 
l'ordre  du  jour.  (De  Seilhac.  Les  Congrès  ouvriers  en  France,  pages 
233-235.)  Kn  181M.  le  sixième  Congrès  niition;il  des  Syndicats  à  Nantes 
vota  encore  la  grève  générale;  mais  cette  fois  les  délégués  guesdistes 
combattirent  cette  motion,  et,  mis  en  minorité,  se  retirèrent. 
iOp.  cil.,  pages  2(M-268.) 

203 


générale,  à  mon  avis,  citoyens,  est  la  prime  à  l'organi- 
sation syndicale,  comme  la  grève  partielle  est  la  prime 
à  l'organisation  du  simple  syndicat. 

Mais  je  ne  veux  pas  me  cantonner  sur  ce  terrain 
étroit  de  la  grève  au  point  de  vue  économique  ;  et  nous, 
qu'on  a  représentés  comme  les  modérés,  je  crois  que 
nous  allons  devenir  les  révolutionnaires  de  cette  assem- 
blée. Nous  disons  ici  hautement  que  nous  considérons 
la  grève  générale  comme  le  mode  de  révolution  le  mieux 
indiqué... 

Une  voix  :  Comme  un  des  moyens  ! 

Le  citoyen  Briand.  —  Nous  le  disons  franchement  : 
pour  nous,  la  grève  générale,  ce  serait  la  Révolution, 
mais  une  révolution  qui  donne  aux  travailleurs  plus  de 
garanties  que  celles  du  passé  ;  une  révolution  faite  par 
ceux  qui  sont  systématiquement  organisés  pour  enca- 
drer la  société  de  l'avenir  ;  une  révolution  qui  ne  laisse 
pas  à  quelques  hommes  le  soin  de  tirer  parti  de  la 
victoire  :  (Applaudissements)  une  révolution  qui  permet 
au  prolétariat,  organisé  pour  cela,  de  mettre  lui-même 
la  main  sur  les  instruments  de  production  et  de  les 
garder.  Ce  n'est  plus  une  révolution  dans  les  mots, 
c'est  une  révolution  dans  les  choses  ;  ce  n'est  plus  une 
révolution  dans  les  formules,  c'est  une  révolution  dans 
les  faits. 

Camarades,  nous  sommes  d'accord  avec  vous  pour 
croire  qu'à  un  moment  donné,  il  y  aura  bataille  —  la 
bataille  linale,  disait  le  camarade  Guesde  —  et  qu'en- 
suite il  y  aura  la  dictature  impersonnelle  de  la  classe 
ouvrière  ;  nous  le  croyons  aussi,  à  la  condition  que  cette 
dictature  reste  impersonnelle  I  (Nouveaux  et  vifs  applau- 
dissements) Aujourd'hui,  camarades,  dans  l'état  de  ,^ 
concentration  des  organisations,  de  centralisation,  la 
dictature  ne  serait  peut-être  pas  aussi  impersonnelle 

2o4 


que  l'on  veut  bien  le  dire.  (Protestations  à  gauche.  — 
Applaudissements  enthousiastes  à  droite)  Nous  avons 
fait  une  expérience  d'une  année  qui  nous  permet  d'af- 
firmer que  si  par  exemple  le  Comité  général  du  parti 
socialiste  français  avait  été  investi  de  l'action  dicta- 
toriale, ce  n'est  pas  dans  les  rangs  de  la  bourgeoisie 
que,  peut-être,  il  aurait  choisi  ses  premières  victimes. 
(Vive  agitation  et  interruptions  diverses  à  gauche.  — 
Applaudissements  enthousiastes  à  droite) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  proteste  contre  cette 
attaque  qui  peut  avoir  un  caractère  personnel.  (Agita- 
tion) 

Le  citoyen  Briand.  —  Je  termine  en  lisant  notre  réso- 
lution dans  laquelle  vous  verrez  que  nous  ne  répudions 
aucun  moyen  d'action  ;  nous  les  acceptons  tous.  (Bruit) 

Le  citoyen  Président.  —  Je  prie  l'orateur  d'achever 
son  discours  ;  le  temps  qui  lui  était  accordé  est  écoulé. 

Le  citoyen  Briand.  —  Je  me  montrerai  respectueux 
de  la  décision  du  bureau.  Je  regrette  simplement  que 
la  discussion  n'ait  pas  été  plus  ample.  La  résolution 
que  je  soumets  au  Congrès,  au  nom  de  la  minorité,  est 
signée  des  citoyens  :  Jean  Allemane,  au  nom  du 
P.  O.  S.  R.  ;  Jaurès,  pour  la  Fédération  socialiste  révo- 
lutionnaire ;  Heppenheimer,  pour  la  Fédération  des 
travailleurs  socialistes  de  France;  Brunellière;  par 
trente-quatre  fédérations  autonomes  et  un  grand  nombre 
de  syndicats  et  coopératives. 

Nous  demandons  que,  comme  pour  la  question  de 
participation  au  pouvoir,  le  Congrès  prenne  la  respon- 
sabilité de  sa  décision,  et  que  chaque  nation  soit 
consultée  sur  cette  motion.  La  voici  : 

Considérant  que  la  grève  générale  apparaît  comme  le 
mode  d'action  révolutionnaire  le  mieux  adapté  aux  condi- 
tions de  lutte  imposées  par  la  société  capitaliste, 

2o5 

XII 


Le  Congrès, 

Tout  en  adjurant  le  prolétariat  de  ne  déserter  aucun  ter- 
rain d'action,  de  ne  négliger  l'usage  d'aucun  des  moyens 
d'émancipation  qui  sont  à  sa  portée. 

Invite  les  travailleurs  du  monde  entier  à  s'organiser  pour 
la  grève  générale,  soit  que  cette  organisation  doive  être 
entre  leurs  mains  un  simple  moyen  de  pression,  un  levier 
destiné  à  faire  sur  la  société  capitaliste  les  pesées  indispen- 
sables à  l'obtention  d'améliorations  successives,  d'ordre 
politique  ou  économique,  soit  que  les  circonstances  deve- 
nant propices  elle  doive  être  mise  au  service  de  la  Révolu- 
tion sociale. 

La  motion  de  la  majorité,  mise  aux  voix,  est  adoptée 
par  ^ingt-sept  voix  contre  cinq.  La  minorité  se  compose 
ainsi  :  mie  voix  pour  la  France,  une  pour  l'Italie,  deux 
pour  la  République  argentine,  une  pour  la  Russie. 

Le  citoyen  Jaurès  déclare  ne  pouvoir  voter  pour  le 
Portugal  (i),  n'ayant  pas  eu  de  mandat  sur  ce  point. 

Le  citoyen  Président.  —  Notre  ordre  du  jour  est 
épuisé.  Le  cinquième  Congrès  de  la  démocratie  socia- 
liste internationale  va  finir.  Nous  avons  passé  de  nom- 
breuses heures  ensemble;  de  vives  discussions  ont  eu 
lieu  parmi  nous,  qui  pouvaient  faire  craindre  des  divi- 
sions, mais  qui  n'ont  prouvé  que  la  force  et  l'ardeur  de 
nos  convictions.  Nous  avons  lutté  à  visage  découvert, 
parce  que  nous  sommes  habitués  à  la  lutte  loyale; 
nous  nous  sommes  exprimés  avec  force,  parce  quïl  le 
faut  cpiand  on  a  de  fortes  et  nobles  convictions. 

Quant  aux  petites  divergences  d'opinions  qui  nous 
séparent,  oublions-les;  du  reste,  elles  disparaîtront, 
car  plus  l'évolution  économique  se  fera,  plus  l'apaise- 
ment viendra  de  lui-même,  et  plus  nous  serons  forts 
pour  marcher  à  la  victoire  ! 


(1)  Le  compte  rendu  analytique  officiel  porte  à  tort  les  voix    du 
Portugal  comme  acquises  à  la  motion  Briand. 

206 


Dans  trois  ans,  nous  serons  heureux  de  vous  sou- 
haiter la  bienvenue  dans  notre  Aille  d'Amsterdam. 
D'ici  là,  chacun  de  nous  aura  continué  son  œuvre  de 
propagande  dans  son  pays  respectif:  vous,  dans  la 
belle  France,  camarades  français;  nous  autres,  dans  la 
triste  et  brumeuse  Hollande,  nous  traverserons  les 
prairies,  les  arides  bruyères  pour  aller  porter  la  bonne 
parole,  qui  délivrera  à  un  moment  donné  l'humanité. 
Dans  trois  ans  donc,  nous  nous  retrouverons  plus  forte- 
ment et  plus  intimement  unis  encore  et  plus  décidés 
que  jamais  à  mener  énergiquement  la  lutte  contre  les 
forces  ennemies  de  la  société  bourgeoise. 

Malgré  nos  petites  dissidences,  qui  sont  déjà  oubliées— 
j'en  suis  convaincu  — qu'un  seul  cri  s'élève,  en  quittant 
ce  Congrès,  au  berceau  de  l'Internationale  qu'il  a  créée: 
Vive  l'Internationale  !  (Acclamations,  cris  répétés  de  : 
Vive  l'Internationale  !) 

Le  citoyen  Beausoleil,  délégué  français,  monte  à  la 
tribune  et  chante  les  couplets  de  V Internationale.  Les 
congressistes  entonnent  en  chœur  le  refrain. 

La  séance  est  levée. 


f 


Fini  d imprimer  seize  cents   exemplaires 
le  samedi  ly  août  igoi 


à  l'Imprimerie  de  Suresnes 

(G.  Richard,  administrateur) 
9,  rue  du  Pont 


ç^o'^ 


Dans  leur  première  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié 

un  dossier  de  l'affaire  Liebknecht  —  attitude  et  inter- 
\;ention  de  Liebknecht  dans  l'affaire  Dreyfus         épuisé 

un  dossier  de  la  préparation  du  premier  congrès  socia- 
liste national,  tenu  à  Paris  en  décembre  i8gg      épuisé 

discussion  à  la  Chambre  de  la  proposition  de  loi, 
adoptée  par  le  Sénat,  portant  modification  de  la  loi  du 
2  novembre  i8g2  sur  le  travail  des  enfants,  des  filles 
mineures  et  des  femmes  dans  les  établissements  indus- 
triels, compte  rendu  sténo  graphique  officiel  épuisé 

plusieurs  articles,  allocutions  et  discours  d'Anatole 
France  épuisé 

consultation  internationale  ouverte  à  la  Petite  Répu- 
blique sur  l'affaire  Dreyfus  et  le  cas  Millerand 

dans  les  cahiers  5 ,  6,  8,  ensemble  3  francs 

et  dans  le  cahier  1 1  épuisé 

le  socialisme  et  les  intellectuels,  —  conférence  faite 
par  M.  Paul  Laf argue  àV  Hôtel  des  Sociétés  Savantes  le 
vendredi  23  mars  igoo,  compte  rendu  sténo  graphique 
non  revu  non  mis  dans  le  commerce 

socialisme  et  collectivisme,  —  conférence  Jaite  par 
M.  Emile  Vandervelde  à  V Hôtel  des  Sociétés  Savantes 
le  mardi  6  mars  igoo,  compte  rendu  sténographique 
revu  I  franc 

Dans  leur  deuxième  série  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 
ont  publié 

le  programme  de  l'École  des  Hautes  Études  Sociales 
pour  Vannée  scolaire  igoo-igoi  épuisé 

le  discours  lu  par  M.  Boutroux  et  ^allocution  pro- 
noncée par  M.  Duclaux  le  lundi  12  novembre  igoo, 
pour  Vinauguration  de  l'Ecole  des  Hautes  Études 
Sociales  épuisé 

René  Salomé,  —  vers  faction  2  francs 

le  théâtre  social,  —  conférence  faite  par  Jaurès  le  di- 
manche 22  juillet  igoo  au  théâtre  de  la  République^ 


avant  la  représentation  de  «  Mais  quelqu'un  troubla 

la  fête  »  épuisé 

Hubert   Lagardelle,  —   les  Intellectuels   devant    le 

Socialisme  j  franc 

Lionel  Lojidry,  —  courriers  de  Chine  épuisé 

Romain  Rolland,  —  Danton  3  francs 

Lionel  Landry,  —  Bacchus  3  francs 

les  intellectuels  devant  le  socialisme,  —  réponses  de 

MM.  Paul  Mantoux  et  Charles  Guieysse  au  cahier  de 

Lagardelle  i  franc 

André  Bourgeois,  —  quatre  jours  à  Montceau 

I  franc 
cahier  d'annonces  :    les  journaux  pour  tous 
la  société  des  visiteurs 
le  Mouvement  Socialiste 
la  Revue  d'Art  Dramatique 
société  nouvelle  de   librairie  et  d'édition 
programme    de    l'école    socialiste  pour  l'année  sco- 
laire igoo-igoi  I  franc 
quelques  éléments  d'un  dossier  du  récent  m,ouvement 
pour  la  liberté  en  Russie                                      i  franc 
le  programme  du  collège  libre  des  sciences  sociales 
pour  l'année  scolaire  igoo-igoi  i  franc 
m.énfioires  et  dossiers  pour  les  libertés  du  personnel 
enseignant  en  France                                             i  franc 
Mais  on  peut   recevoir  toutes   les  publications   non 
épuisées  de  la  deuxième  série  en  s'abonnant  simplement 
à  la  deuxième  série  des  cahiers. 

Nous  servons  : 
des  abonnements  de  souscription  à  cent  francs; 
des  abonnements  ordinaires  à  vingt  francs; 
et  des  abonnements  de  propagande  à  huit  francs. 
Il  va  sans  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  seule  différence 
de  service  entre  ces  différents  abonnements.  Nous  vou- 
lons seulement  que  nos  cahiers  soient  accessibles  à  tout 
le  mx)nde  également. 


Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient;  le  prix  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  sensiblement  inférieur  auprix 
de  revient. 

Nous  envoyons  éventuellement  nos  cahiers  à  qui  nous 
les  demande. 

Nous  acceptons  que  nos  abonnés  paient  leur  abonne- 
ment par  mensualités  de  un  ou  deux  francs. 

M.  André  Bourgeois,  administrateur  des  cahiers, 
reçoit  pour  V administration  et  pour  la  librairie  tous 
les  jours  de  la  semaine,  le  dimanche  excepté,  —  de 
huit  heures  à  onze  heures  et  de  une  heure  à  sept  heures. 

M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers,  reçoit  pour 
la  rédaction 

le  Jeudi  soir  de  deux  heures  à  cinq  heures. 

Adresser  à  M.  André  Bourgeois,  adminisir'ateur  des 
cahiers,  i6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspon- 
dance d' administration  et  de  librairie:  abonnements  et 
réabonnements,  rectifications  et  changements  d'adresse, 
cahiers  manquants,  mandats,  indication  de  nouveaux 
abonnés.  N'oublier  pas  d'indiquer  dans  la  correspon- 
dance le  numéro  de  l'abonnement,  comm.e  il  est  inscrit 
sur  l'étiquette,  avant  le  nom. 

Adresser  à  M.  Charles  Péguy,  gérant  des  cahiers, 
1 6,  rue  de  la  Sorbonne,  Paris,  la  correspondance  de 
rédaction  et  d'institution.  Toute  correspondance  d'admi- 
nistration adressée  à  M.  Péguy  peut  entraîner  pour 
la  réponse  un^retard  considérable. 

A  dater  du  premier  octobre  prochain  la  librairie, 
r administration  et  la  rédaction  des  cahiers  seront  in- 
stallées S,  vue  de  la  Sorbonne,  au  rez-de-chaussée.  Nous 
publierons  dans  le  premier  cahier  de  la  troisième  série 
les  renseignements  sur  cette  nouvelle  installation. 


Nous  tenons  gratuitement  à  la  disposition  de  Jios 
abonnés  : 

Marcel  et  Pierre  Baudouin  :  Jeanne  d'Arc,  drame  en 
trois  actes; 

Jérôme  et  Jean  Tharaud  :  la  lumière  ; 

Pierre  Baudouin  :  Marcel,  premier  dialogue  de  la 
cité  harmonieuse. 

Envoyer  un  franc  pour  les  frais  d'envoi. 

Nous  prions  tous  nos  abonnés  de  vouloir  bien  acheter 
tous  leurs  livres  à  la  librairie  des  cahiers. 

Nous  recevons  sans  frais  les  abonnements  à  toutes 
les  revues. 

Nous  faisons  dans  nos  bureau.x  les  plus  fortes  réduc- 
tions usuelles,  c'est-à-dire  que  nous  y  vendons  les  livres 
exactement  aux  prix  de  l'Odéon. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  à  Paris  aux  mêmes 
conditions. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  en  province  et  à 
l'étranger  aux  prix  marqués  pour  toute  comm,ande 
inférieure  à  onze  francs. 

Nous  envoyons  franco  à  domicile  en  province  et  à 
Vétranger  avec  les  plus  fortes  réductions  usuelles, 
c'est-à-dire  exactement  aux  prix  de  VOdéon,  pour  toute 
commande  égale  ou  supériew^e  à  onze  francs. 

Notre  service  de  librairie  est  rigoureusement  réservé 
à  nos  abonnés. 

Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  seize  cents  exemplaires  de  ce  seizième  cahier 
le  mardi  i3  août  igoi. 


Le  Gérant  :  Charles  Pkguy 
Ce  cahier  a  été  composé  et  tiré  au  tarif  des  ouvriers  syndiqués 
Imprimerie  de  Scresnes  (G.  Richard,  administrateur),  9,  rue  du  Pont.  —  474» 


Vient  de  paraître  dans  la  Bibliothèque  socialiste 
commencée  par  la  Société  nouvelle  de  librairie  et 
d'édition,  i-,  rue  Cujas,  Paris  : 


KARL  MARX  et  FRÉDÉRIC  ENGELS 


LE 

Manifeste  Communiste 

Traduction  nouvelle  par  CHARLES  ANDLER 
Avec  les  Articles  de  FRÉDÉRIC  ENGELS  dans  la  Réforme 


1847-1848 


On  attj^'ndait  depuis  longtemps  qu'une  sérieuse  tra- 
duction du  Manifeste  fût  établie  pour  le  français.  La 
traduction  de  M.  Andlcr  est  un  instrument  indispensable 
à  qui  veut  ('tudier  utiliMuent  l'ieuvre  de  Marx.  Les  Fran- 
çais mrnic  «jui  entendent  l'allemand  littéraire  avaient 
besoin  d'une  traduction  (pii  fixât  précisément  et  con- 
stamment la  terminologie,  inventée  par  l'auteur. 

La  même  Bibliothèque  socialiste  annonce  du  tra- 
ducteur une  introduction  liisloriipie  au  Manifeste  et 
un  conmientaire. 

Va\  vente  à  la  lii)rairie  des  calii^rs  o  franc  .5o 

franco  à  domicile  o  franc  (k) 


Nouvelle  arme  socialiste 

Nous  lisons  dans  le  Petit  Son  de  la  semaine  dernière  : 
OUVERTURE    DE    LA    CHASSE 

Avis  â  nos  Abonnés  et  Lecteurs 

NOTRE  FUSIL-PRIME 

Voiueriure  de  la  chasse  aura  lieu  dimanche,  i8  août, 
pour  la  première  zone,  qui  comprend  les  départements 
suii^ants  :  Alpes-Maritimes,  une  partie  des  Basses-Alpes, 
Ariège,  Aude,  Bouches-du-Rhône,  une  partie  de  la  Charente- 
Inférieure,  Corse.  Gard,  Haute-Garonne,  Gers,  Gironde, 
Hérault,  Landes,  Lot-et-Garonne,  Basses-Pyrénées,  Hautes- 
Pyrénées,  Pyrénées-Orientales,  Tarn-et-Garonne,  Var, 
Vaucluse. 

Elle  se  fera  dimanche  25  août  pour  la  région  du  Centre; 
le  dimanche  premier  septembre,  pour  les  régions  de  la 
Loire  et  de  la  Seine. 

C'est  l'occasion  pour  nous  de  rappeler  d  nos  Abonnés  et  à 
nos  Lecteurs  que  le  PETIT  SOU  tient  à  leur  disposition,  au 
pri.x  exceptionnel 

de  8  francs  50 

une  arme  de  TODTE  PRÉCISION  et  d'une  solidité  absolue 

Cette  arme  est  le  FUSIL  GRAS  réglementaire,  numéroté, 
transformé  en  FUSIL  DE  CHASSE. 

Elle  est  d  tir  rapide,  à  âme  lisse,  de  calibre  2^  ;  elle 
groupe  très  bien  les  plombs  à  quarante-cinq  mètres.  Sa 
portée,  chargée  à  balle  pour  le  fort  gibier,  est  de  i5o  mètres. 

Xous  imitons  donc  nos  Abonnés  et  nos  Lecteurs  à  nous 
adresser,  le  plus  tôt.possible,  leur  commande,  accompagnée 
de 

QUINZE  BONS   CONSÉCUTIFS 

détacliés  du  journal.  A'ous  pouvons  leur  promettre  que  la 
plus  grande  diligence  sera  apportée  à  l'exécution  de  ces 
commandes,  afin  que  nos  camarades  fjuissent  au  jour  de 
l'ouverture,  être  en  possession  de  l'arme  de  conjiance  que 
nous  avons  tenu  à  leur  réserver. 

Foi/'  à  notre  quatrième  page  les  renseignements  complé- 
mentaires. 


AP  Cahiers  de  la  quinzaine 

20 

Cl  5 

ser.2         CIECULATE  Ai  MONOGRAPB 

no  12-16 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


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